Autoportrait avant les adieux

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Ces derniers temps, j’ai déçu du monde. J’ai dit publiquement mes opinions politiques, je suis sorti de l’ombre pour parler en mon nom propre. J’ai exprimé ma lassitude face au journalisme, qui n’est plus rien pour moi que mon gagne-pain. Je me suis mis en retrait de l’Erythrée, consterné par la tournure des événements, ici et là-bas. Alors il est temps de mettre les choses au clair et de revenir succinctement sur le parcours de trente ans qui m’a conduit où j’en suis. Je propose donc cette longue réponse imaginaire à une interview impubliable, avant d’aviser sur l’avenir.

Commençons par le commencement, pour changer. Mon nom. A la question de savoir qui se cache derrière, je ne peux qu’apporter une vague réponse. Personne ne se cache, mais certainement quelqu’un vit dans l’ombre. Moi-même, j’ai encore du mal à y voir clair. Sur le papier, je suis désigné par un prénom double ne disant pas grand chose, aucune origine évidente, aucune destination devinable. Mon enfance a été partagée entre le monde irréel du spectacle dans lequel était baignée ma famille et le rêve de l’aventure et du soleil, cultivé dans l’exil, mais surtout dans l’expérience de l’ennui. Ensuite vinrent la littérature, c’est-à-dire l’émancipation par la lumière crue, puissante de l’esprit humain, puis la rencontre de l’Histoire, les premières luttes.

Ainsi, au terme de mon adolescence, le journalisme m’a semblé être le meilleur moyen de mettre les mains dans la machine dévorante des tragédies historiques, puisque la vie en France me paraissait immobile, navrante, hors de l’Histoire. Et l’écriture a été une façon, au fond, de revêtir l’armure de Don Quichotte, d’empoigner une arme dérisoire pour à la fois exprimer ma jouissance de vivre et livrer ma part du combat contre l’injustice.

J’ai voulu m’embarquer dans le même train que Blaise Cendrars, Albert Camus, René Char, Georges Séféris, Julien Gracq, Régis Debray… Cette ambition en vaut bien une autre. Je la crois en tout cas moins toxique pour l’humanité que celles qu’on nous vante aujourd’hui. Voilà en tout cas quel était l’état de mon désir, à l’âge de dix-huit ans.

« Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse. »

Pour des raisons sociales et souvent anecdotiques, j’ai mis du temps à me faire une place dans le journalisme. J’ai suivi un chemin tortueux et aléatoire, me disant que la patience était la plus haute vertu et la discrétion, le refus de la mondanité et de toute ambition la meilleure méthode pour être tout à son sujet. Je me suis faufilé dans une rédaction, où j’ai exercé mon apostolat avec naïveté. Puis, cinq ans durant, j’ai milité ardemment pour repousser les menaces et permettre la diffusion la plus libre du travail de ceux que je considérais comme mes confrères en Afrique. J’ai vu comment l’information pouvait parfois apporter un peu de lumière dans l’obscurité et la violence. Et j’ai voyagé.

Dès lors, « baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts où, flottaison blême et ravie, un noyé pensif parfois descend », j’ai fait la connaissance de l’Erythrée. Ce fut comme l’abordage d’une terre inexplorée, après des années d’errance insatisfaite. J’ai rencontré, sans l’avoir cherché, ce peuple de héros et d’assassins, qui dans les années 60 s’est donné tout entier à la rage de la liberté pour s’arracher à l’arrogance impériale éthiopienne. Je me suis mis à fréquenter ses évadés, l’un après l’autre. Comme le Virgile de Dante, ils me guidaient à travers un monde de gloire et de rêves, aussi bien de cauchemars que de jardins, monde que j’abordais avec un esprit vierge que tous ces gens marquaient, par leurs récits, leurs visages, leurs douleurs et leur humour. Il m’ont raconté que, après la grande purge politique de 2001, ils s’étaient retrouvés tenus à la gorge par le clan du président Issayas Afeworki, cette Famiglia secrète qui avait arraché une victoire éclatante, après trente ans d’ultra-violence. Quelle histoire ! Je me suis laissé guider sur leurs chemins et je suis revenu changé de ce voyage, comme il se doit pour tout voyage digne de ce nom. Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse.

Mais que faire de tout cela ? Je dois dire que je n’avais pas d’idée précise au départ. Pendant trois ans, je me suis promené en silence parmi eux, bercé par la grandeur d’un peuple très étranger qui, me semblait-il, était là, aux côtés des Européens, depuis toujours ou presque — Hérodote naviguait déjà dans ces parages il y a 2500 ans —, taiseux et empêtré dans ses tourments. Après avoir sillonné deux continents à la rencontre de gens de hasard, je me suis retrouvé avec un esprit gribouillé, noirci d’écritures différentes, surchargé d’histoires, comme un cahier de voyage qui aurait été ouvert à tous.

A mon retour, il m’a semblé que le journalisme était bien faible face à cette malle au trésor qui s’était ouverte et qui m’avait éblouie : heureusement, au fond, que beaucoup de rédactions refusaient mes piges ! Seule la littérature était à la hauteur de cette équipée. C’est l’éditeur Jean-Philippe Rossignol qui a compris avant moi ce que j’avais fait. La question que je me posais, en somme, était : de quel droit, nous les humains, nous parlons des autres ? Penché sur mon manuscrit, j’ai marché sur la trace de ce que je croyais être ma réponse provisoire à cette question, tout le long de mon premier livre, Les Erythréens.

« Quelques grosses légumes se posent devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens. »

Mais je dois dire que je suis aujourd’hui fâché avec le journalisme, qui a fusionné avec le chobizenesse. Les maisons qui nous accueillent sont les fiefs de seigneurs immoraux, d’abbés ermites ou de prévôts apeurés. Notre code d’honneur est burlesque. Nous faisons système avec la cour d’imbéciles et de brutes qui dominent l’actualité, comme on dit. On se montre, on se fait valoir, on pérore. Nos salaires sont joués aux enchères, notre routine est absurde, nos productions discutables. La misère est générale et la susceptibilité un honneur. Pour ce qui me concerne, quelques grosses légumes se posent maintenant devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens et, parfois, pour me calomnier. Mon illusion sur l’idée que le journalisme était l’un des postes avancés d’où les hommes réduisaient les dernières poches d’injustice s’est envolée. Avec une interview, un reportage, un portrait, on arbore désormais un Erythréen à sa boutonnière comme une médaille de guerre. Il est peut-être temps que je laisse la place à ceux qui croient que le journalisme peut changer le monde, et non simplement distraire l’esprit bourgeois.

Du reste, la plupart du temps, on me demande de prévoir l’imprévisible, comme un astrologue dans le salon de Madame Rolland. Or en temps normal, faire des prévisions, c’est prendre le risque d’être ridicule. En l’occurrence, plus j’observe la situation de la Corne de l’Afrique, plus je fais preuve d’humilité. Personne ne comprend réellement ce qui se passe dans les âmes emberlificotées des chefs. Vu d’ici, c’est un théâtre d’ombres et nous ne pouvons compter que sur quelques exégètes pour déchiffrer les gesticulations des armées et des diplomates. Et puis mon sentiment est que les tensions récentes sont pour une grande part une comédie jouée par des hommes qui aiment dramatiser, avec puérilité. Faire monter la tension pour une montagne et un îlot, avec quelques dizaines de soldats mal nourris : après tout, c’est peut-être ça, les guerres modernes… En tout cas, je refuse désormais les conférences, les interventions publiques et la plupart des interviews. Les Erythréens ont depuis longtemps appris nos langues : qu’on les interroge, eux. Que les forts-en-thème aillent dérouler leur doctrine dans les camps de réfugiés du Tigré ou de l’Etat de Kassala. C’était mon but. Moi, qu’on m’oublie.

« Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. »

Ici en France comme là-bas, la clé de l’avenir, de toute façon, c’est l’irruption du peuple, du grand nombre inconvenant : s’il monte sur la table, tout changera. Sinon, les brutes continueront leur trajectoire moyenne, balisée par leur ambition personnelle et les calculs médiocres de ce qu’ils croient être un projet politique. Voilà ce que je sais et qui est impubliable aujourd’hui, sauf à me faire traiter de putschiste ou d’enragé.

Entretemps, dans les rues d’Europe, les Erythréens sont devenus synonymes de figures apatrides, d’ombres errantes, de rebuts encombrants. Le traitement qui leur est réservé par nos clubs de comptables est d’une crétinerie stupéfiante. Trop souvent, la France se déshonore. Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. Ces gens sont des héros et on les traite comme des chiens, voilà la vérité.

Ce que cela dit de notre monde actuel, c’est que nous sommes des nations de bavards et d’avares. Or la France ne gagne le respect de l’humanité que quand elle fait des folies. Par exemple, quand l’un de ses ambassadeurs cache un opposant bolivien traqué par la police de Banzer, quand un poète surréaliste monte un maquis avec les braconniers de Provence, quand De Gaulle prononce le discours de Phnom-Penh ou Mitterrand celui de Cancun, et font suivre leurs propos d’effets… Mais ce serait démodé aujourd’hui, voire malpoli. Alors l’amitié que la France pourrait apporter aux Erythréens reste à bâtir, même si c’est un peu tard.

De mon côté, je change d’arme. Je choisis délibérément la littérature, folie dernière. Un livre devrait venir clore mon « cycle érythréen » dans les mois qui viennent, Conversations avec les hommes du ministère. C’est un roman chagriné, sauvage, lyrique, sur la médiocrité des puissants et l’héroïsme des faibles. J’écris actuellement un polar sur un improbable braquage en Somalie, au beau milieu de la grande bouffonnerie contemporaine. Et je travaille aussi sur un essai sur le monde des Cyclades, qui est pour moi le lieu réel du paradis. Et puis un texte court sur John Coltrane, une fresque sur l’histoire de France…

Quel fil relie tout ça, me dira-t-on ? Nous verrons, si je parviens à construire une œuvre. J’ai en moi de la littérature pour cinquante ans.

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Les brutes

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15 juin 2017, Paris — J’ai longtemps cru que nos dirigeants étaient parfois des imbéciles. Cette pensée me traversait en observant les effets des politiques envers les exilés, à Asmara comme à Khartoum, à Calais, à Vintimille ou en Libye. Je croyais qu’ils se trompaient, qu’ils calculaient mal, qu’ils essayaient sans réfléchir, qu’ils anticipaient sans se retourner. Mais je m’étais trompé. S’il doit leur arriver, comme à tout le monde, d’être de parfaits demeurés, la plupart du temps ils ne le sont pas, ou moins qu’on pourrait le penser. Ce sont des brutes.

La récente mission à Calais du Défenseurs des droits, puis les articles de presse qui en ont rendu compte ou qui l’ont entouré, en donne la meilleure illustration. Le règne du piétinement de toute dignité humaine et de l’utilisation quotidienne et odieuse de la violence, l’état d’arbitraire et de méchanceté générale alimenté par des élus locaux, le sabotage honteux des initiatives de solidarité, la traque des réfractaires, tout cela n’est pas le résultat d’une sottise d’Etat ou d’une impuissance bureaucratique. Tout cela n’est pas la conséquence des décisions de hauts fonctionnaires paniqués ou de ministres inconséquents. Il s’agit d’une politique.

Mieux — il s’agit d’une politique désormais validée, dit-on, par le verdict des urnes. Le corps électoral des Français a choisi délibérément d’autoriser son Etat à se comporter de la manière dont le Défenseur des droits l’a dit : en exerçant tous les jours là-bas « des atteintes aux droits fondamentaux d’une inédite gravité ». Certes, nous n’avons pas le monopole de la saloperie et d’autres nations se comportent de manière ignoble avec les faibles, je pense aux Libyens par exemple. Mais enfin, là, il s’agit de la France. Pour ma part, j’en avais une autre idée. Mais je suis minoritaire, m’a-t-on fait clairement savoir, à grands renforts de trompettes et d’élégies du nouveau prince.

Dénoncer n’est plus utile

Ce désastre est donc le résultat des élections. Alors nul besoin de mettre en garde, comme je l’expliquais l’autre jour en rentrant d’Athènes. Nul besoin de témoigner, de prêcher, de s’insurger. L’heure n’est plus à la fausse surprise ou au réveil des puissants. Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis. Et ne nous faisons aucune illusion : tout le monde est au courant, du haut en bas de la hiérarchie sociale.

Alors, puisque nous avons collectivement choisi de faire vivre une abomination aux pauvres bougres, puisque nous avons décidé en conscience de transformer la France en terrain de chasse aux indigents, il faut en tirer les conséquences. D’abord, le sens de l’honneur commande aux réfractaires de lutter sur le terrain pour résister aux brutes. Cette infanterie têtue et toujours en mouvement qui continue de donner à manger, à procurer du pain, un lit, du savon, des douches, des couvertures, est formée par les derniers êtres de courage de ce pays, quand la foule s’est réfugiée toute entière dans la trouille ou le nihilisme. Ceux qui sont loin d’eux doivent les soutenir comme ils le peuvent, avec de l’argent, du temps, des clameurs.

Mais nous pouvons aussi tenir les comptes. Pour ma part, je note. Je recopie les noms, les moments, les paroles. Tous ceux qui ont mis en place cette machine à broyer les va-nu-pieds, ce système horrible qui installe délibérément le cauchemar dans la gadoue des bidonvilles devront un jour répondre de leurs choix. C’est la France ici, l’Histoire est cruelle avec les imbéciles. Et elle est heureusement rancunière avec les brutes.

De l’engagement pour une cause

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2 mars 2016, Paris — Que les choses soient claires. Avant de recommencer à parler ici, je veux répéter que je ne prends pas la parole sur l’Erythrée au nom d’une autre cause que celle de qui a été convenue, ces dernières années, dans de maigres poignées de mains avec quelques évadés. Je ne défends rien d’autre, ici et ailleurs, que leur propre écœurement et ce qu’il m’inspire. Ce qu’il m’inspire à moi qui suis français, qui exerce le métier de journaliste, qui ai 46 ans et qui m’occupe au quotidien de bien d’autres choses également.

Depuis que j’ai terminé l’écriture de mon livre, voici maintenant cinq ans, je lis tous les jours leurs confessions, j’écoute leurs ricanements, je recueille quelques confidences. Je regarde s’agiter ceux qui découvrent leurs vies abîmées. Je tente de comprendre la mutation lente et douloureuse de la nation érythréenne, atomisée et blessée, parcourue de mensonges, d’incroyables actes d’héroïsme et d’inavouables viols. Simplement, je le fais avec ma voix, mes emportements, mes abattements, mes moyens bien circonscrits, dans le monde médiocre et malheureux qui est le mien. Je cherche la forme honnête, le bon angle, la large embrassade, le mot total et temporairement définitif. J’échoue souvent, je réussis malgré moi parfois, de temps en temps je renonce. C’est cela, mon engagement, et rien de plus.

Pour le reste, j’ai mes opinions, sur les frontières, la République, la solidarité, l’Europe et l’Afrique, le citoyen, la justice, la laïcité, la tolérance, la culture, la religion, l’argent, le travail, les médias. Mais elles n’intéressent que moi : de toute façon, les conditions ne sont pas réunies, dans l’espace public d’aujourd’hui, pas plus que dans le monde politique, pour que « l’art de conférer » cher à mon maître Montaigne ne serve guère à autre chose qu’à alimenter la bulle bruyante et inutile de la vaine dispute. Pour ma part, dans la France de 2016, étant donné la minceur de ma parole dans l’arène des clameurs, je préfère pour l’instant le silence de l’écriture, le pas de côté que je défendais voici quelques mois. « Car de servir de spectacle aux grands et de faire à l’envie parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur. » (Montaigne, Essais III, De l’art de conférer).

Ne rien dire ou dire peu

C’est pourquoi j’ai commencé à refuser des interventions publiques et que je suis de plus en plus mal à l’aise dans les interviews. J’en sors toujours hanté par le sentiment de n’avoir rien dit. Car c’est le cas, la plupart du temps : on ne dit rien, on raconte. Au mieux, on redit, plus ou moins bien, selon les circonstances, les influx du moment et de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’on est invité. De temps à autre pourtant, on parvient à glisser une idée, une réflexion piquante, une saillie ou le début d’une question. Alors ce n’est que pour cela que je continue à accepter, de bonne grâce, au cas où… Mais au fond, c’est ici, sur ce blog, que je livre le fond de ma pensée.

Et alors qu’au début, ils étaient des outils ludiques, des sortes de dazibaos en continu, les réseaux sociaux ne me servent guère plus qu’à promouvoir mon travail, avec sécheresse et narcissisme. Mais il me semble que ce serait se bercer de douces illusions que de ne pas voir que Facebook, Twitter et consorts sont des instruments politiques destinés à ne soutenir que des formats précis et « partageables » (courtes vidéos démonstratives, photos choquantes, montages amusants, slogans astucieux, et tout cela la plupart du temps dans un pidgin english truffé d’approximations et mal compris par la majorité des spectateurs…), produits par de biens spécifiques producteurs (médias, ONG ou groupes politiques ayant les moyens de ce type de production, start-ups en quête d’audience ou de publicité, mais aussi entités terroristes ou idiots utiles…). Circonvenir cette règle est extrêmement difficile, quoique pas impossible, mais demande une foi que je n’ai plus, faute de croire que mes efforts ne serviraient pas, à la fin, l’invraisemblable besoin de violence que je constate avec effarement et tristesse chez mes contemporains, dans mon pauvre pays gouverné, au pouvoir et ailleurs, par beaucoup trop d’abrutis.

Je sais bien que je vais fâcher du monde. J’en suis désolé, mais je préfère être sincère que de faire semblant.

Un inventaire rapide

Ceci étant dit, je voudrais évoquer maintenant les récents développements de l’actualité qui s’enroule et se déroule autour de l’Erythrée. Après des hauts fonctionnaires internationaux, de nouveaux ambassadeurs et des marionnettes imbéciles, des parlementaires suisses se sont rendus en Erythrée récemment, à l’invitation des séides de la junte et de son chef, pour découvrir les danses folkloriques, les spécialités locales, les hommes au pouvoir et les hôtels connectés à Asmara. Ils en reviennent avec des récits de voyage qui feront encore rire dans un siècle, mais qui aujourd’hui consternent. Alors je voudrais, pour eux, dresser un rapide inventaire de ce qui s’est déroulé dans le pays depuis six mois, pour ce que nous pouvons en savoir, nous autres qui tâchons d’écouter à ses portes.

Le « big man » Issayas Afeworki a pris la décision soudaine et un peu folle de renflouer ses banques, de maîtriser sa monnaie à l’agonie et d’assécher le commerce informel, même le plus honteux, en changeant les billets de banque du Nakfa et en émettant de nouvelles règles pour le dépôt et le retrait de devises. Cette petite folie a déjà ruiné par mal de monde et durablement déstabilisé une économie qui se trouve au-delà de l’état de fragilité, alors que l’exceptionnelle sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique et l’Afrique australe commence à provoquer de grandes inquiétudes dans ce pays fermé, imperméable aux outils de surveillance humanitaires et aux statistiques.

Entretemps, ses capporegime ont donné des interviews à la presse internationale, pour dire que le service national ne serait pas réduit à 18 mois comme promis aux diplomates européens, qui en sont, paraît-il, fort marris. A peine le salaire sera-t-il revalorisé. Bien entendu, obsédés qu’ils sont par la seule chose qu’une dictature sache faire — assurer les conditions de sa propre survie —, les hommes d’Asmara ne peuvent se permettre de se retrouver avec, sur les bras, des dizaines de milliers de jeunes chômeurs, perclus d’ennui et de traumatismes, formés de surcroît au maniement des armes.

Violences, tensions, incarcérations ordinaires

Alors que l’Erythrée s’est résolument engagée au côté de la bienveillante et très menaçante dictature saoudienne dans son épouvantable guerre au Yémen, les tensions à la frontière avec l’Ethiopie ont été ravivées par le grand voisin, toujours aussi provocateur, ambigu et combinard, trop heureux d’avoir un croquemitaine à sa frontière nord. Cela lui permet par exemple de faire oublier ses propres turpitudes et de briguer, avec le soutien de l’Union africaine, un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur le terrain, le recrutement forcé de pauvres bougres, par des groupes armés basés en Erythrée, ont récemment provoqué des mouvements de troupe dans les secteurs sensibles autour de Badmé et Zalambessa, où les deux pays ont déjà tenté de s’entre-détruire entre 1998 et 2000. On me dit même que des unités de la police fédérale éthiopienne, les unités d’élite du pouvoir, se seraient récemment aventurées en territoire érythréen, sans que l’on sache pour quelle raison ou pour quelle durée.

Sur Facebook, un mystérieux compte animé par une « gorge profonde » du système a commencé à donner un aperçu des crimes commis dans les prisons de haute sécurité érythréennes : conditions de détention des survivants du bagne d’EraEro, exécutions de plusieurs prisonniers, dont un célèbre chanteur et quelques fonctionnaires dissidents, manigances et cruautés envers leurs familles, endoctrinement fanatique de la jeunesse dans le but de semer la confusion dans la diaspora…

Et enfin, pour ajouter un peu de couleur noire à cet inventaire, je veux rappeler que les arrestations continuent, que la torture se perpétuent, que les disparitions et l’arbitraire survivent à tous les efforts diplomatiques, sans jamais faillir. Et qu’il est peu probable que les prisonniers échappent à la brutalité des centres de détention secrets inventés par ce régime que le monde entier courtise, craint et finance.

Bref, rien n’a changé, ou sinon pour enfoncer un peu plus le monde érythréen dans la perversion d’une agonie mal vécue. En tout cas, la stratégie des réalistes est, une fois de plus, un échec.

Psychodrame à Gaborone

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15 octobre 2015, Paris — Les dix joueurs de l’équipe nationale de football d’Erythrée qui ont fait défection hier au Botswana sont toujours détenus par la police et n’ont pas encore pu rencontrer leur avocat, m’a dit à l’instant une source proche de celui-ci à Gaborone. Le psychodrame initié par leur départ clandestin de la pension où ils étaient logés et leur refus de se rendre à l’aéroport pour retourner à Asmara a même pris un tour plus inquiétant ce matin, après que le ministre de la Justice du Botswana a, au cours d’une émission de radio, affirmé que son gouvernement ne leur reconnaissait pas la qualité de réfugiés, étant donné qu’ils étaient entrés légalement dans le pays avec leur passeport et qu’ils n’étaient manifestement pas en fuite.

Entretemps, leur avocat entend introduire dès cet après-midi une demande urgente auprès de la Haute Cour de Gaborone « pour permettre aux dix joueurs d’avoir accès à leur conseil et d’obtenir la chance d’être entendus équitablement« , selon la même source.

Mais les autorités érythréennes, furieuses et humiliées par cette énième défection spectaculaire, exercent une très forte pression sur le Botswana pour le contraindre à expulser les impudents. L’ambassadeur d’Erythrée s’est même rendu personnellement au commissariat de Francistown où les joueurs ont été conduits par la police hier et a publiquement mutilé leur passeport, de manière à les invalider et faire d’eux des sans-papiers.

De son côté, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés suit leur cas de près, mais ne peut engager aucune démarche tant que leurs représentants n’ont pas eu accès aux dix garçons, qui doivent faire une demande formelle d’enregistrement.

« La situation est très inquiétante« , m’a enfin confié cette source. « Elle est surtout contraire aux traditions du Botswana, qui a toujours été un exemple démocratique et un pays d’hospitalité, même à l’époque de la lutte pour l’indépendance de l’Erythrée.« 

La paix

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Rome, ce jour-là.

9 octobre 2015, Paris — Le prêtre érythréen Mussie Zerai n’a donc pas été déclaré lauréat du Prix Nobel de la Paix 2015, décerné ce matin à Oslo. Le choix du Comité Nobel s’est porté sur d’autres lauréats, avec plusieurs années de retard, pour une mission à demi faillie et des raisons que je comprends mal. Tant pis. Je me suis trompé en pensant que le Père Mussie avait ses chances et que, tout compte fait, il était le favori, considérant les temps obscurs que nous traversons, en Europe et en Afrique. Ce n’est pas la première fois que l’air du temps m’échappe, me dira-t-on.

Je voudrais malgré tout rendre hommage à cet homme que j’ai rencontré pour la première fois, le soir du 7 mars 2009, dans un restaurant du quartier de la Stazione Termini, à Rome. Un image suffira. Je crois me souvenir en avoir déjà dévoilé un pan dans Les Erythréens. La voici, plus simplement.

Mon amie Dania, l’infatigable et tumultueuse militante napolitaine, m’avait conduit dans sa vieille Toyota, depuis sa belle villa du golfe de Naples, jusqu’au bidonville de Ponte Mammolo et le squat de Collatina. Nous nous étions joints à son amie Tsegai, au père Mussie, à des bénévoles anonymes, des toubibs philanthropes. Moi, à l’écart, j’avais longuement parlé avec des fugitifs érythréens et soudanais, des chats de gouttière, des sergents du maquis, des blagueurs, des géographes, de footballeurs, tous transis de froid, jusqu’à ce que le soleil de l’Italie vienne sécher nos parkas et la boue du bidonville. J’avais pris des photos et noirci un carnet de notes tout entier, hébété de voir de mes propres yeux ce désastre qui naissait sur notre continent, et qui affole les hauts fonctionnaires aujourd’hui.

Le soir, nous sommes malgré tout allés dîner, nerveux, fatigués, écorchés. Notre conversation était hachée, nos emportements s’essoufflaient, nos idées s’emmêlaient et finissaient par révéler leur sottise. Dania était en colère et au bord des larmes, Tsegai ne quittait pas son assiette des yeux et le père Mussie, qui était assis à côté de moi, souriait gentiment à sa propre impuissance.

Depuis ce jour, pourtant, aucun d’entre eux n’a abandonné la lutte.

Au jeu des sept erreurs

Yemane RT

1er août 2015, Paris — Pauvre Yemane Ghebreab, pauvre misère ! L’un des plus influents conseillers du président Issayas Afeworki, directeur des « affaires politiques » du parti unique, l’homme que les chancelleries occidentales considèrent comme « raisonnable » et potentiellement utile dans une Erythrée de transition, malmené, bousculé, démasqué en public… Et sur l’antenne de la télévision russe, encore !

Non, ce n’était pas une nouvelle virée dans un bar de New York, au cours de laquelle il avait fait la rencontre malencontreuse d’Erythréens en colère il y a quelques années. Cette fois, c’était une interview en arabe et en bonne et due forme, longue, construite, appliquée, une échappée solitaire comme les aime le cycliste Daniel Teklehaimanot, dont le maillot à pois sur le Tour de France 2015 est paradé par les serviteurs de la dictature autant, sinon plus, que les légendaires sandales des combattants de la guérilla.

Contradictions, mauvaise foi, mensonges évidents, accusations bizarres, allégations tordues comme celle consistant à dire d’un côté que l’Erythrée est toujours en guerre contre l’Ethiopie et, de l’autre, que cette affirmation est un acte de propagande honteuse destinée à faire dérailler le glorieux projet du gouvernement ; que la vaste majorité des demandeurs d’asile érythréens en Europe ne sont pas érythréens — la « thèse des 300 000 menteurs » défendues donc aussi bien par la junte d’Asmara que par la droite européenne ; que la politique américaine est animée par la volonté systématique, obsessionnelle, de détruire la révolution érythréenne, et ce depuis les années 50… On savourera particulièrement, avec une délectation d’esthète, la position érythréenne sur la guerre qui détruit le Yémen : « Ni d’un côté ni de l’autre ni neutre ». Il est difficile de défendre avec rationalité les idées emberlificotées du chef Issayas, lequel passe son temps ces derniers mois à essayer toutes sortes de casquettes et de bobs pour masquer la perte inquiétante de ses cheveux.

L’excellent site awate.com en publie aujourd’hui une transcription en anglais. Elle est à comparer avec l’interview sur la chaîne en anglais de Russia Today, dans une espèce de jeu des sept erreurs qui amusera les plus avertis.

Réponse à une tribune du « Monde »

Le Monde tribune

19 juin 2015, Paris — Je n’ai rien à ajouter à l’effloraison de sujets sur l’Erythrée qui, pourquoi là pourquoi maintenant, surgit partout dans la presse française depuis quelques semaines. Beaucoup de slogans, pas mal d’approximations, des stéréotypes, mais une bienveillance générale : tant mieux pour les Erythréens. Je ne peux m’empêcher de m’amuser de ce léger vertige que je ressens devant l’abondance de références à cette « dictature oubliée », largement « sous-médiatisée » découverte la semaine dernière par nos rédacteurs en chef et nos éditorialistes, alors même que nous sommes quelques-uns, ces dix dernières années, à avoir été rabroués par les mêmes lorsque nous cherchions à les convaincre de l’importance du sujet. Mais passons. C’est la règle.

Je voudrais toutefois, avec amitié, répondre à la tribune publiée mercredi dans Le Monde par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry, les auteurs du très bon livre de sciences politiques paru en avril sur l’Erythrée. Leur ouvrage est remarquablement construit, fort complet, intelligent et profond. Mais je dois dire que je suis en désaccord avec eux sur un point important, un point précisément développé dans leur tribune et que j’entends contester ici, sur ce blog. Ce dernier ne vaut pas Le Monde, j’en conviens, mais c’est tout ce que j’ai à ma disposition, étant donné le poids que je pèse à Paris.

Accords et désaccords

J’ai déjà dit, ici et ailleurs, que je partage l’essentiel de leur analyse de la situation si particulière que connaît l’Erythrée : totalitarisme orwellien, mainmise d’une génération de fanatiques incompétents sur l’Etat, humiliation institutionnalisée de la population, éradication des élites, brutalisation de la jeunesse. Mais j’avoue ne pas bien comprendre leurs préconisations. Ne pas rompre les relations avec le régime et « préparer l’après-Issayas », en visant à la création d’un marché de l’emploi susceptible d’absorber les démobilisés du service national ? Entendu. Mais leur propos est ambigu, en ce qu’il ne précise pas si l’aide au développement d’un secteur privé devrait se faire avant ou après la disparition de la scène politique du cowboy d’Asmara.

Eux-mêmes reconnaissent que non seulement « le régime n’a pas l’intention de le faire – ce serait la fin du totalitarisme, qui est le phagocytage de la société dans l’Etat –, mais quand bien même le voudrait-il, il n’en aurait pas les compétences ». Alors, que veulent-ils dire ? Si c’est avant la mise à l’écart du leadership d’Issayas et de ses consiglieri, à quoi cela servirait-il sinon à renforcer ses capacités à résister à son effondrement progressif inévitable, et donc à perpétuer les conditions de sa survie ? C’est le choix de la Commission européenne, à travers ce 11ème Fonds européen de développement (FED) qui tarde décidément à voir le jour et de l’infâme Processus de Khartoum, qui vire à la farce. Si c’est après, faudra-t-il donc attendre que les choses surviennent d’elles-mêmes, même si Issayas se maintient encore au pouvoir plusieurs années, en espérant que les dirigeants d’après soient assez stupides pour ne pas voir le piège qui leur est tendu ? Et, dans l’intervalle, que fait-on, sinon observer en se désolant, les bras ballants, la déliquescence d’une nation, le martyre d’une génération, et le naufrage dans la mort ou la folie d’une armée de prisonniers jetés aux oubliettes ?

Aider l’Erythrée, même seulement débarrassée de l’aile dure de sa direction d’aujourd’hui, à ne pas sombrer dans la guerre civile, nous sommes d’accord. Comment ne le serait-on pas ? Mais il faut imaginer quelque chose qui réponde à la situation actuelle, urgente, insoutenable, qu’une partie de la classe politique française exploite à son profit dans une escalade de vulgarité, qui s’aligne étrangement sur la ligne de la propagande du Parti-Etat érythréen.

L’avenir est ici

La jeunesse érythréenne, sur les routes infernales de l’exil, ne pardonnera pas longtemps cette attitude. Un jour ou l’autre, sans nous demander notre avis, elle se trouvera des chefs, des mots d’ordre et des moyens d’action. Et dans le monde d’aujourd’hui, on sait bien que, dans les ruines de nos Etats volontairement appauvris par notre idiotie, fleurissent les mafias et les clergés. C’est parmi eux, plus riches et plus directifs que nos démocraties petites-bourgeoises, que se manifesteront sans doute des leaders plus décidés que les nôtres, « pour notre malheur et notre enseignement ».

C’est pourquoi je dis et je répète que l’avenir de l’Erythrée se trouve aujourd’hui dans les camps du HCR en Afrique, les pénitenciers de Libye, les villas des sadiques du Sinaï, les coques de noix de la Méditerranée, nos centres de rétention et nos bidonvilles — et que c’est de cela qu’il faut s’occuper. La meilleure preuve en est que, le jour du coup d’Etat manqué du 21 janvier 2013, aucun Erythréen n’est sorti de son abri de fortune à Calais pour tenter de passer en Angleterre : ils attendaient de voir s’il fallait maintenant faire la route dans l’autre sens.

Au-delà de l’aide à l’amortissement du choc d’une démobilisation progressive hypothétique, en tout cas incertaine, certainement périlleuse et perverse, il faut faire preuve de clarté. Il me semble que ce serait un message politique fort, envoyé à Asmara, si la France par exemple décidait d’assumer une amitié publique avec les évadés érythréens, ses élites et ses traumatisés, et commençait par offrir aux jeunes évadés des casernes du FPDJ une chambre, un chauffage, une douche et des livres, plutôt que leur envoyer les CRS ; si la France soutenait ouvertement des initiatives comme Radio Erena ; si la France recevait les hommes qui comptent et qui ont encore quelque légitimité à l’intérieur du pays au Quai d’Orsay ; si Paris, capitale prétentieuse de la liberté, prenait par exemple sous son aile la famille du grand Seyoum Tsehaye, ancien du Lycée français d’Addis-Abéba, professeur de français et lecteur de notre littérature, photographe de génie, ancien directeur de la télévision disparu depuis les purges de 2001 et enfermé depuis treize ans dans une cellule d’Eiraeiro, et dont l’épouse malheureuse et les deux petites filles survivent tant bien que mal dans un foyer du XVe arrondissement. La mairie de Paris pourrait par exemple le déclarer citoyen d’honneur de notre capitale et exiger des comptes de l’ambassadrice d’Erythrée, qui est pourtant de nos jours reçue par certains élus comme n’importe quel dignitaire de n’importe quel régime.

C’est cela, que j’appelle « parler à l’Erythrée sur un autre ton ». Les capporegime d’Asmara savent bien que la France leur est politiquement hostile et, de toute façon, ils nous méprisent. Nos relations avec eux ne seraient pas beaucoup plus froides qu’aujourd’hui.

Au fond, non, ce n’est pas une erreur de se « focaliser » sur les prisonniers politiques érythréens, comme Jean-Baptiste et Franck le reprochent poliment aux ONG de défense des droits de l’homme dans leur tribune. Ce sont eux, les disparus, les martyrs de l’avenir érythréen. Ce sont eux qui, à tort ou à raison, ont encore un peu de légitimité parmi le petit peuple des victimes du système totalitaire. Ils sont des symboles, des figures tutélaires de cette nation d’anciens prisonniers qu’Issayas et ses hommes ont méthodiquement composé, par leur aveuglement et leur dureté. C’est au nom de leur sacrifice et du refus de le voir répété plus tard que pourra se construire l’Erythrée convalescente de demain. Notre rôle, à nous Européens, consiste aussi à dire aujourd’hui de qui nous sommes les amis.