Pauvre marquis

CECAFA Secretary General Nicolas Musonye

30 avril 2013, Paris — Parmi les loufoqueries qui m’auront été données de voir depuis que je tourne autour de l’Erythrée, les déclarations de Nicolas Musonye sont parmi les plus désarmantes. Le secrétaire général de la CECAFA, le Conseil des fédérations de football d’Afrique de l’est et centrale, a cette fois-ci décroché une palme particulière en annonçant non seulement que le prochain tournoi se déroulerait au Darfour au mois de juin prochain, en ajoutant qu’une « équipe d’Erythrée devait encore confirmer sa présence« . Rêveuse oligarchie du sport.

Il est vrai que les Erythréens, ces dernières années, ont été plutôt indociles. Défections en Angola, en Tanzanie, au Kenya, et l’hiver dernier en Ouganda, où les dix-huit joueurs des Red Sea Boys sont encore coincés, quelque part dans un bidonville.

Nicolas Musonye n’aime pas ça. Ne parvenant pas à comprendre quelle mouche pique systématiquement ces pauvres gamins venus d’Asmara, il s’alarme. Un jour, il demande une escorte de police pour les joueurs érythréens. Le lendemain, il se méfie de ces « joueurs de mauvais tours« . Un autre jour, dans un charabia hilarant, il appelle la police dès que les joueurs quittent leur hôtel, ou bien il conseille à la fédération d’Erythrée d’imposer « des conditions plus dures » pour éviter que l’image de la CECAFA soit écornée par l’avidité de liberté, la tentation de la fuite à toutes jambes, des mômes érythréens. Il est, dit-il, fatigué par ces gens qui, selon lui, « se cachent derrière le football« . Pauvre homme, qui lui expliquera ?

Peut-être a-t-il besoin d’aller, lui, faire un tour quelques semaines sur le terrain borné par la psychose du président Issayas Afeworki. Il reviendra peut-être pour nous dire, comme me l’a écrit l’autre jour un expatrié retour d’Erythrée, encore stupéfait par le terrible silence des Erythréens souriants qu’il a rencontré là-bas :  « Il y a comme un mur invisible, un mur du son que je n’ai pas réussi à approcher. (…) Je n’ai pas encore compris.« 

Derniers échos du bagne

Vue de nuit de l’aéroport régional de Jizan (Arabie saoudite)

10 avril 2012 — Mille et une choses m’ont tenues éloignées de ce blog depuis un mois, avec regret. Il est donc temps de rattraper le temps perdu, en vrac.

Depuis la mutinerie du 21 janvier, Issayas Afeworki et ses hommes se sont retranchés dans le mutisme et l’agitation intérieure, encore une fois, comme au temps des purges internes dans le maquis. Ceux qui auraient vendu la mèche aux militaires renégats ont été châtiés. Ceux qui sont soupçonnés de leur être sympathiques aussi, particulièrement dans la communauté musulmane, puisque le chef est certain d’avoir eu affaire à une insurrection jihadiste. L’anciennement fidèle Abdella Jaber, le numéro trois du parti, serait décédé en détention. Un ministre, un gouverneur, un ambassadeur, un commissaire politique, de nombreux sous-officers et des membres des « troupes culturelles » du parti seraient toujours détenus et rien n’indique qu’ils ne disparaîtront pas à jamais, comme les réformistes du G15 et les journalistes de 2001, dans les infâmes oubliettes du régime.

L’impossible récupération du jet d’Issayas

Entre-temps, la débandade continue. Le général Teklai Habteselassie, commandant de l’aviation, n’a pas ménagé ses efforts pour récupérer le précieux Beechcraft du président, toujours bloqué de l’autre côté de la mer Rouge, à Jizan, en Arabie saoudite, depuis la spectaculaire défection de ses deux pilotes en octobre dernier. Une délégation de près d’une dizaine d’officiers, dont le célèbre pilote Aaron Tadesse, a même été dépêché là-bas voici deux semaines pour récupérer l’appareil. Le Beechcraft d’Issayas n’a pas pu être ramené à Asmara, sans doute pour des raisons techniques. Mais, ironie du sort, une femme, le capitaine Rahwa Ghebrekristos, a profité de la mission pour immédiatement demander l’asile politique au royaume saoudien.

J’ignore avec certitude où elle se trouve, même si des sources fiables m’assure qu’elle est détenue dans un camp militaire de Jizan et qu’elle bénéficie de l’attention du HCR. Sa famille n’a plus de contact avec elle depuis quelques jours.

Ma conversation l’autre jour avec l’ancien pilote d’hélicoptère Luul Kebreab, qui avait fait défection en 2004 dans des conditions similaires avec son appareil, tend à me faire penser que son calvaire ne fait que commencer. Détenu pendant deux ans dans le camp militaire d’Abou Arish, il a fallu une grève de la faim pour pousser les autorités saoudiennes à les transférer dans un camp de réfugiés avec d’autres va-nu-pieds érythréens, échoués là par défaut. Tous vivent aujourd’hui en Occident, dans l’anonymat. Mais après trois ans de calvaire.

Il serait bon que les amis du roi Abdallah Saoud lui fasse des offres pour les pilotes Yonas Woldbeab et Mekonnen Debesai, qui ont fui aux commandes du jet d’Issayas, et le capitaine Rahwa, puisque c’est là le prix de la dignité de ces évadés du bagne, qui ont cru et qui ne croient plus.