Les brutes

IMG_4815

15 juin 2017, Paris — J’ai longtemps cru que nos dirigeants étaient parfois des imbéciles. Cette pensée me traversait en observant les effets des politiques envers les exilés, à Asmara comme à Khartoum, à Calais, à Vintimille ou en Libye. Je croyais qu’ils se trompaient, qu’ils calculaient mal, qu’ils essayaient sans réfléchir, qu’ils anticipaient sans se retourner. Mais je m’étais trompé. S’il doit leur arriver, comme à tout le monde, d’être de parfaits demeurés, la plupart du temps ils ne le sont pas, ou moins qu’on pourrait le penser. Ce sont des brutes.

La récente mission à Calais du Défenseurs des droits, puis les articles de presse qui en ont rendu compte ou qui l’ont entouré, en donne la meilleure illustration. Le règne du piétinement de toute dignité humaine et de l’utilisation quotidienne et odieuse de la violence, l’état d’arbitraire et de méchanceté générale alimenté par des élus locaux, le sabotage honteux des initiatives de solidarité, la traque des réfractaires, tout cela n’est pas le résultat d’une sottise d’Etat ou d’une impuissance bureaucratique. Tout cela n’est pas la conséquence des décisions de hauts fonctionnaires paniqués ou de ministres inconséquents. Il s’agit d’une politique.

Mieux — il s’agit d’une politique désormais validée, dit-on, par le verdict des urnes. Le corps électoral des Français a choisi délibérément d’autoriser son Etat à se comporter de la manière dont le Défenseur des droits l’a dit : en exerçant tous les jours là-bas « des atteintes aux droits fondamentaux d’une inédite gravité ». Certes, nous n’avons pas le monopole de la saloperie et d’autres nations se comportent de manière ignoble avec les faibles, je pense aux Libyens par exemple. Mais enfin, là, il s’agit de la France. Pour ma part, j’en avais une autre idée. Mais je suis minoritaire, m’a-t-on fait clairement savoir, à grands renforts de trompettes et d’élégies du nouveau prince.

Dénoncer n’est plus utile

Ce désastre est donc le résultat des élections. Alors nul besoin de mettre en garde, comme je l’expliquais l’autre jour en rentrant d’Athènes. Nul besoin de témoigner, de prêcher, de s’insurger. L’heure n’est plus à la fausse surprise ou au réveil des puissants. Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis. Et ne nous faisons aucune illusion : tout le monde est au courant, du haut en bas de la hiérarchie sociale.

Alors, puisque nous avons collectivement choisi de faire vivre une abomination aux pauvres bougres, puisque nous avons décidé en conscience de transformer la France en terrain de chasse aux indigents, il faut en tirer les conséquences. D’abord, le sens de l’honneur commande aux réfractaires de lutter sur le terrain pour résister aux brutes. Cette infanterie têtue et toujours en mouvement qui continue de donner à manger, à procurer du pain, un lit, du savon, des douches, des couvertures, est formée par les derniers êtres de courage de ce pays, quand la foule s’est réfugiée toute entière dans la trouille ou le nihilisme. Ceux qui sont loin d’eux doivent les soutenir comme ils le peuvent, avec de l’argent, du temps, des clameurs.

Mais nous pouvons aussi tenir les comptes. Pour ma part, je note. Je recopie les noms, les moments, les paroles. Tous ceux qui ont mis en place cette machine à broyer les va-nu-pieds, ce système horrible qui installe délibérément le cauchemar dans la gadoue des bidonvilles devront un jour répondre de leurs choix. C’est la France ici, l’Histoire est cruelle avec les imbéciles. Et elle est heureusement rancunière avec les brutes.

La dignité des faibles

img_01078 janvier 2017, Paris — Le courrier ci-dessous a été envoyé hier par mon amie Elisabeth Chyrum, directrice de l’association Human Rights Concern Eritrea, infatigable avocate des évadésu, des destitués, des oubliés et des vagabonds d’Erythrée, à M. Cédric Herrou, ce brave emmerdeur qui rend fous un certain nombre de pisse-vinaigre de France et d’ailleurs, en ouvrant les portes fermées à coups de pied lorsqu’il s’agit de préserver la dignité des gens qui passent.

Au passage, qu’il reçoive ici ma salutation amicale et l’assurance qu’il m’a épaté.

***

Lettre ouverte à M. Cédric Herrou

7 janvier 2017

Cher M.Herrou,

Nous avons entendu parler de vous avec une grande stupéfaction et une admiration considérable pour vos actions visant à aider les réfugiés originaires d’Erythrée et du Soudan. Ces personnes accablées ont été contraintes de quitter leur propre pays en raison de graves violations des droits de l’homme, et ont été bloquées en Italie sans espoir de voir leur demande d’asile entendues. Vos efforts courageux pour les aider à trouver la sécurité, l’accueil et l’asile en France devraient être une source d’admiration pour tous à travers le monde.

Depuis la publication du rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits de l’homme en Erythrée, les dangers auxquels sont confrontés les Erythréens dans leur propre pays sont désormais reconnus au niveau international, allant même parfois jusqu’à constituer des crimes contre l’humanité. La légitimité de la demande d’asile des Erythréens a été reconnue dans des milliers de cas juridiques individuels, mais pas en Italie, où le système d’asile ne parvient pas à faire face au volume immense de demandeurs. Il est donc vital que ces réfugiés parviennent dans des États où leur besoin urgent de trouver un sanctuaire et de faire valoir une véritable demande d’asile peuvent être satisfait. De nombreux réfugiés soudanais sont confrontés à des dangers semblables.

L’article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, signé et ratifié par la France, garantit que « chacun sera libre de quitter tout pays, y compris le sien ». Les réfugiés que vous avez aidés ont tout simplement exercé ce droit reconnu par votre pays. Et vous les avez simplement aidés à exercer ce droit de réclamer un sanctuaire. Une telle action mérite d’être reconnue comme le véritable esprit d’humanité et de compassion, à la base des valeurs adoptées par tous les États de l’Union européenne. Qu’une telle action de compassion vous mette en danger d’aller en prison et de payer une amende énorme, cela devrait frapper la plupart des Européens comme étant une parodie de justice.

Nous saluons respectueusement votre actions comme incarnant l’esprit et l’harmonie des principes des Nations Unies et de toutes les nations éclairées. Nous reconnaissons que le droit d’asile n’a de sens que si les moyens pratiques pour y parvenir sont offerts à ceux qui en ont le plus besoin. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir dévoilé la
manière bonne et juste d’accueillir des réfugiés menacés et désespérés, en mal de protection.

Nous demandons au tribunal qui examine votre cas de prendre ces principes en compte et de rejeter en bloc les accusations portées contre vous.

Avec beaucoup de respect et de solidarité.

Sincèrement vôtre,

Elisabeth Chyrum
Directrice
Human Rights Concern Eritrea
Londres
Royaume-Uni
http://www.hrc-eritrea.org

Par l’arrière-pays

7 août 2014, Bourdeaux — Ces derniers jours, j’ai été frappé par l’appât des chiffres. Il a suffi qu’une note confidentielle de la police aux frontières fuite opportunément dans la presse pour que l’on se remette soudain à parler de l’Erythrée. Selon nos vaillants douaniers, 5 727 migrants ont été interpellés ces six derniers mois en provenance d’Italie, dont 91% était érythréens. Quelque chose se passe : jusqu’ici, les Erythréens avaient le bon goût de se retrouver ailleurs. Deux journalistes antagonistes m’ont alors téléphoné, avec des questions compliquées auxquelles je me suis efforcé de répondre de travers.

Mais enfin, on reparle des évadés du bagne d’Issayas : pour se rappeler surtout qu’on les avait oubliés. Du coup, j’aimerais proposer quelques réflexions sur le sujet, à froid, après quelques jours d’observation. Je ne veux pas soumettre à l’appréciation publique une autre théorie, une nouvelle hypothèse casse-gueule. Je ne suis pas un technicien des migrations internationales, certainement pas, mais cela fait suffisamment longtemps que je bavarde avec eux. Je voudrais ici prendre un peu de recul et regarder l’année longue qui vient de passer, plutôt que de me laisser envahir par l’information immédiate, le poison de nos cervelles tourmentées.

« Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres »

Je m’étais déjà lamenté, en octobre dernier après l’épouvante de Lampedusa, sur les scrupules de majordome de nos gouvernants dans leur rapport avec l’Erythrée. Je soulignais déjà, pendant l’hiver comme l’année précédente, que la junte d’Asmara et son chef s’enfonçaient progressivement dans l’obscurité et devisaient probablement une nouvelle stratégie.

Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres. Le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, parle désormais publiquement de 3 000 à 4 000 passages clandestins réussis de la frontière avec le Soudan, l’Ethiopie, le Yémen et Djibouti, chaque mois. La pression augmente en Libye, à mesure que les atrocités dont les Noirs sont les victimes sont révélées. En Israël, avant l’opération militaire dans la bande de Gaza, la situation était devenue intenable et prenait même une tournure ignoble. En Méditerranée, les cadavres se sont remis à flotter ou à couler avec leur embarcation. Fin juillet, 155 Erythréens ont disparu corps et biens en mer, en silence.

Autour du chef des cow-boys

Donc, reparlons de la situation, et d’abord reprenons les choses depuis le début. Le gouvernement en place à Asmara tourne de plus en plus autour du chef des cow-boys, j’ai nommé son excellence Issayas Afeworki Abraha, et de sa cohorte d’idéologues et de portes-flingue. L’autre jour, un homme qui a eu l’occasion de le voir récemment a soupiré en me parlant de lui, disant qu’il était arrivé ivre mort à une cérémonie, avant d’être quasiment porté au moment de s’en aller. L’économie est en lambeaux, les pénuries d’électricité interminables et le carburant est rationné. Les règlements de compte au sein de l’armée sont réguliers, les disparitions d’officiers supérieurs habituels, les grâces et les disgrâces hebdomadaires.

Sentant le vent de l’ordre mondial tourner au désavantage des Etats-Unis, des sbires haut placés ont été dépêchés dans la partie sécessionniste de l’Ukraine pour pactiser avec les amis de Moscou, et gagner une belle épée et des manœuvres navales en cadeau. Et pendant ce temps-là, les gamins et les gamines continuent d’être envoyés au camp militaire plutôt qu’à l’université, les filles continuent d’être violées, les garçons pendus aux arbres, et tout le monde copieusement battu, sous les applaudissements des petits-bourgeois de la diaspora.

Quoi d’effrayant ?

Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce que les fugitifs se multiplient ? Aussi longtemps que leur existence n’est qu’un calvaire répétitif, ils continueront d’avancer. Nous ferions pareil, et sans doute plus bruyamment, s’il nous arrivait pareil malheur. Unaquaeque res quantum in se est, in suo esse perseverare conatur (« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être »), dit bien l’ami Spinoza dans Ethique III,6. Alors qu’ils arrivent en France, par hasard et par effet de circonstance, avec un billet de TGV dûment payé dans la main, comme il y a quelques années ils ont débarqué en groupe en Suisse, afin de tenter de se faire un vie loin des chiens policiers et des laisser-passer — qu’y a-t-il d’effrayant ? Nous sommes devenus bien trouillards, nous autres.

Que l’on ne parle pas d’argent : moi qui n’en ai pas, l’argent, je le vois partout. Je ne vois sincèrement pas le problème pour nous, à part le dérangement infime d’un cousin épuisé qui viendrait dormir une nuit sur notre canapé. Je ne veux même pas commencer de répondre aux obscénités proférées par quelques personnages à l’âme perdue, en commentaire des quelques articles consacrés ces derniers jours à la question : ce serait se battre sur un terrain où tous les joueurs seraient sous psychotropes, et pas moi. Je veux dire simplement à ceux que la question intéresse : il est temps de se faire des amis parmi ces Erythréens qui errent sur notre beau continent. Commençons par cela. C’est au fond un part importante de ce qu’ils cherchent pour commencer, et nous autres les Français nous devrions savoir faire cela : notre histoire le prouve.

Quant aux hommes politiques, qu’ils se débrouillent avec leurs lubies secrètes et qu’ils nous disent un peu comment ils appréhendent la question érythréenne, sans rien omettre, sans charabia et sans slogan s’il-vous-plaît. Pour ma part, j’aimerais bien les entendre dérouler en public les problématiques complexes auxquelles ils ont affaire. Nous saurions s’ils sont bien informés, bien conseillés et bien éveillés. Les partisans des camps d’internement se verraient mieux et les amateurs de grande paresse seraient plus visibles. Nous en tirerions ensuite les conclusions qui s’imposent.