La dignité des faibles

img_01078 janvier 2017, Paris — Le courrier ci-dessous a été envoyé hier par mon amie Elisabeth Chyrum, directrice de l’association Human Rights Concern Eritrea, infatigable avocate des évadésu, des destitués, des oubliés et des vagabonds d’Erythrée, à M. Cédric Herrou, ce brave emmerdeur qui rend fous un certain nombre de pisse-vinaigre de France et d’ailleurs, en ouvrant les portes fermées à coups de pied lorsqu’il s’agit de préserver la dignité des gens qui passent.

Au passage, qu’il reçoive ici ma salutation amicale et l’assurance qu’il m’a épaté.

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Lettre ouverte à M. Cédric Herrou

7 janvier 2017

Cher M.Herrou,

Nous avons entendu parler de vous avec une grande stupéfaction et une admiration considérable pour vos actions visant à aider les réfugiés originaires d’Erythrée et du Soudan. Ces personnes accablées ont été contraintes de quitter leur propre pays en raison de graves violations des droits de l’homme, et ont été bloquées en Italie sans espoir de voir leur demande d’asile entendues. Vos efforts courageux pour les aider à trouver la sécurité, l’accueil et l’asile en France devraient être une source d’admiration pour tous à travers le monde.

Depuis la publication du rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits de l’homme en Erythrée, les dangers auxquels sont confrontés les Erythréens dans leur propre pays sont désormais reconnus au niveau international, allant même parfois jusqu’à constituer des crimes contre l’humanité. La légitimité de la demande d’asile des Erythréens a été reconnue dans des milliers de cas juridiques individuels, mais pas en Italie, où le système d’asile ne parvient pas à faire face au volume immense de demandeurs. Il est donc vital que ces réfugiés parviennent dans des États où leur besoin urgent de trouver un sanctuaire et de faire valoir une véritable demande d’asile peuvent être satisfait. De nombreux réfugiés soudanais sont confrontés à des dangers semblables.

L’article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, signé et ratifié par la France, garantit que « chacun sera libre de quitter tout pays, y compris le sien ». Les réfugiés que vous avez aidés ont tout simplement exercé ce droit reconnu par votre pays. Et vous les avez simplement aidés à exercer ce droit de réclamer un sanctuaire. Une telle action mérite d’être reconnue comme le véritable esprit d’humanité et de compassion, à la base des valeurs adoptées par tous les États de l’Union européenne. Qu’une telle action de compassion vous mette en danger d’aller en prison et de payer une amende énorme, cela devrait frapper la plupart des Européens comme étant une parodie de justice.

Nous saluons respectueusement votre actions comme incarnant l’esprit et l’harmonie des principes des Nations Unies et de toutes les nations éclairées. Nous reconnaissons que le droit d’asile n’a de sens que si les moyens pratiques pour y parvenir sont offerts à ceux qui en ont le plus besoin. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir dévoilé la
manière bonne et juste d’accueillir des réfugiés menacés et désespérés, en mal de protection.

Nous demandons au tribunal qui examine votre cas de prendre ces principes en compte et de rejeter en bloc les accusations portées contre vous.

Avec beaucoup de respect et de solidarité.

Sincèrement vôtre,

Elisabeth Chyrum
Directrice
Human Rights Concern Eritrea
Londres
Royaume-Uni
http://www.hrc-eritrea.org

Par l’arrière-pays

7 août 2014, Bourdeaux — Ces derniers jours, j’ai été frappé par l’appât des chiffres. Il a suffi qu’une note confidentielle de la police aux frontières fuite opportunément dans la presse pour que l’on se remette soudain à parler de l’Erythrée. Selon nos vaillants douaniers, 5 727 migrants ont été interpellés ces six derniers mois en provenance d’Italie, dont 91% était érythréens. Quelque chose se passe : jusqu’ici, les Erythréens avaient le bon goût de se retrouver ailleurs. Deux journalistes antagonistes m’ont alors téléphoné, avec des questions compliquées auxquelles je me suis efforcé de répondre de travers.

Mais enfin, on reparle des évadés du bagne d’Issayas : pour se rappeler surtout qu’on les avait oubliés. Du coup, j’aimerais proposer quelques réflexions sur le sujet, à froid, après quelques jours d’observation. Je ne veux pas soumettre à l’appréciation publique une autre théorie, une nouvelle hypothèse casse-gueule. Je ne suis pas un technicien des migrations internationales, certainement pas, mais cela fait suffisamment longtemps que je bavarde avec eux. Je voudrais ici prendre un peu de recul et regarder l’année longue qui vient de passer, plutôt que de me laisser envahir par l’information immédiate, le poison de nos cervelles tourmentées.

« Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres »

Je m’étais déjà lamenté, en octobre dernier après l’épouvante de Lampedusa, sur les scrupules de majordome de nos gouvernants dans leur rapport avec l’Erythrée. Je soulignais déjà, pendant l’hiver comme l’année précédente, que la junte d’Asmara et son chef s’enfonçaient progressivement dans l’obscurité et devisaient probablement une nouvelle stratégie.

Aujourd’hui, donc, nous sommes rattrapés par les chiffres. Le HCR, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, parle désormais publiquement de 3 000 à 4 000 passages clandestins réussis de la frontière avec le Soudan, l’Ethiopie, le Yémen et Djibouti, chaque mois. La pression augmente en Libye, à mesure que les atrocités dont les Noirs sont les victimes sont révélées. En Israël, avant l’opération militaire dans la bande de Gaza, la situation était devenue intenable et prenait même une tournure ignoble. En Méditerranée, les cadavres se sont remis à flotter ou à couler avec leur embarcation. Fin juillet, 155 Erythréens ont disparu corps et biens en mer, en silence.

Autour du chef des cow-boys

Donc, reparlons de la situation, et d’abord reprenons les choses depuis le début. Le gouvernement en place à Asmara tourne de plus en plus autour du chef des cow-boys, j’ai nommé son excellence Issayas Afeworki Abraha, et de sa cohorte d’idéologues et de portes-flingue. L’autre jour, un homme qui a eu l’occasion de le voir récemment a soupiré en me parlant de lui, disant qu’il était arrivé ivre mort à une cérémonie, avant d’être quasiment porté au moment de s’en aller. L’économie est en lambeaux, les pénuries d’électricité interminables et le carburant est rationné. Les règlements de compte au sein de l’armée sont réguliers, les disparitions d’officiers supérieurs habituels, les grâces et les disgrâces hebdomadaires.

Sentant le vent de l’ordre mondial tourner au désavantage des Etats-Unis, des sbires haut placés ont été dépêchés dans la partie sécessionniste de l’Ukraine pour pactiser avec les amis de Moscou, et gagner une belle épée et des manœuvres navales en cadeau. Et pendant ce temps-là, les gamins et les gamines continuent d’être envoyés au camp militaire plutôt qu’à l’université, les filles continuent d’être violées, les garçons pendus aux arbres, et tout le monde copieusement battu, sous les applaudissements des petits-bourgeois de la diaspora.

Quoi d’effrayant ?

Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce que les fugitifs se multiplient ? Aussi longtemps que leur existence n’est qu’un calvaire répétitif, ils continueront d’avancer. Nous ferions pareil, et sans doute plus bruyamment, s’il nous arrivait pareil malheur. Unaquaeque res quantum in se est, in suo esse perseverare conatur (« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être »), dit bien l’ami Spinoza dans Ethique III,6. Alors qu’ils arrivent en France, par hasard et par effet de circonstance, avec un billet de TGV dûment payé dans la main, comme il y a quelques années ils ont débarqué en groupe en Suisse, afin de tenter de se faire un vie loin des chiens policiers et des laisser-passer — qu’y a-t-il d’effrayant ? Nous sommes devenus bien trouillards, nous autres.

Que l’on ne parle pas d’argent : moi qui n’en ai pas, l’argent, je le vois partout. Je ne vois sincèrement pas le problème pour nous, à part le dérangement infime d’un cousin épuisé qui viendrait dormir une nuit sur notre canapé. Je ne veux même pas commencer de répondre aux obscénités proférées par quelques personnages à l’âme perdue, en commentaire des quelques articles consacrés ces derniers jours à la question : ce serait se battre sur un terrain où tous les joueurs seraient sous psychotropes, et pas moi. Je veux dire simplement à ceux que la question intéresse : il est temps de se faire des amis parmi ces Erythréens qui errent sur notre beau continent. Commençons par cela. C’est au fond un part importante de ce qu’ils cherchent pour commencer, et nous autres les Français nous devrions savoir faire cela : notre histoire le prouve.

Quant aux hommes politiques, qu’ils se débrouillent avec leurs lubies secrètes et qu’ils nous disent un peu comment ils appréhendent la question érythréenne, sans rien omettre, sans charabia et sans slogan s’il-vous-plaît. Pour ma part, j’aimerais bien les entendre dérouler en public les problématiques complexes auxquelles ils ont affaire. Nous saurions s’ils sont bien informés, bien conseillés et bien éveillés. Les partisans des camps d’internement se verraient mieux et les amateurs de grande paresse seraient plus visibles. Nous en tirerions ensuite les conclusions qui s’imposent.