La paix

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Rome, ce jour-là.

9 octobre 2015, Paris — Le prêtre érythréen Mussie Zerai n’a donc pas été déclaré lauréat du Prix Nobel de la Paix 2015, décerné ce matin à Oslo. Le choix du Comité Nobel s’est porté sur d’autres lauréats, avec plusieurs années de retard, pour une mission à demi faillie et des raisons que je comprends mal. Tant pis. Je me suis trompé en pensant que le Père Mussie avait ses chances et que, tout compte fait, il était le favori, considérant les temps obscurs que nous traversons, en Europe et en Afrique. Ce n’est pas la première fois que l’air du temps m’échappe, me dira-t-on.

Je voudrais malgré tout rendre hommage à cet homme que j’ai rencontré pour la première fois, le soir du 7 mars 2009, dans un restaurant du quartier de la Stazione Termini, à Rome. Un image suffira. Je crois me souvenir en avoir déjà dévoilé un pan dans Les Erythréens. La voici, plus simplement.

Mon amie Dania, l’infatigable et tumultueuse militante napolitaine, m’avait conduit dans sa vieille Toyota, depuis sa belle villa du golfe de Naples, jusqu’au bidonville de Ponte Mammolo et le squat de Collatina. Nous nous étions joints à son amie Tsegai, au père Mussie, à des bénévoles anonymes, des toubibs philanthropes. Moi, à l’écart, j’avais longuement parlé avec des fugitifs érythréens et soudanais, des chats de gouttière, des sergents du maquis, des blagueurs, des géographes, de footballeurs, tous transis de froid, jusqu’à ce que le soleil de l’Italie vienne sécher nos parkas et la boue du bidonville. J’avais pris des photos et noirci un carnet de notes tout entier, hébété de voir de mes propres yeux ce désastre qui naissait sur notre continent, et qui affole les hauts fonctionnaires aujourd’hui.

Le soir, nous sommes malgré tout allés dîner, nerveux, fatigués, écorchés. Notre conversation était hachée, nos emportements s’essoufflaient, nos idées s’emmêlaient et finissaient par révéler leur sottise. Dania était en colère et au bord des larmes, Tsegai ne quittait pas son assiette des yeux et le père Mussie, qui était assis à côté de moi, souriait gentiment à sa propre impuissance.

Depuis ce jour, pourtant, aucun d’entre eux n’a abandonné la lutte.

Pour les Erythréens

Cécile Allegra, Luc Mathieu et Delphine Deloget, Prix Albert Londres 2015

Cécile Allegra, Luc Mathieu (Libération) et Delphine Deloget, Prix Albert Londres 2015

30 mai 2015, Paris — Comment dire que je suis sincèrement heureux pour mes amies Cécile Allegra​ et Delphine Deloget, co-auteur du terrible « Voyage en barbarie » (catégorie audiovisuelle)​, et toujours plein d’admiration pour Luc Mathieu, grand reporter de Libération (catégorie presse écrite), sans dire en même temps que j’espère que ce Prix Albert Londres qui leur a été décerné cet après-midi à Bruxelles servira maintenant aux Erythréens ?

Je fais le voeu que l’attention que ce prix va attirer sur eux servira surtout à les grandir dans l’esprit de mes contemporains, à rétablir un peu de lumière dans leurs ténèbres, à « rassembler les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et rétablir la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère« , comme l’a dit pour nous le grand Pasolini. Je repense à toutes ces années de solitude et je dis : bravo, en avant !