Les réalistes

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31 mars 2015, Paris — Ainsi donc, l’incident de Bisha n’était pas une attaque aérienne de l’aviation éthiopienne, comme le laissaient étrangement croire les journaux pro-gouvernementaux à Khartoum et Addis-Abeba. L’espace aérien érythréen n’a en tout cas pas été violé, dans la nuit du vendredi 20 mars. Après plusieurs jours de travail obstiné, mes amis de Radio Erena ont confirmé l’information, dans leur effort constant pour ne diffuser que la vérité, même parcellaire, même ambiguë.

Selon leurs sources des deux côtés de la frontière, deux mines ont été placées autour du site de la mine. L’une a explosé près d’une zone de stockage des déchets, ne provoquant qu’une explosion d’éclats et de poussière. L’autre, proche de l’épaississeur de résidus, a provoqué des « dégâts mineurs ». Ceux-ci ont finalement pu être réparés et qui ont permis le redémarrage de la mine, hier, ainsi que l’a annoncé la société d’exploitation canadienne Nevsun Resources Ltd., toujours aussi sibylline sur l’incident, dont la portée politique est pourtant importante.

Le dépôt militaire de Mai Edaga, près de Dekemhare, a également été touché par une attaque clandestine, a confirmé Radio Erena. On ignore toutefois la portée de l’explosion.

Voilà pour l’information de la semaine. Aucun groupe politique érythréen n’a revendiqué l’opération, même si les soupçons s’orientent bien évidemment sur l’Ethiopie voisine ou les mouvements armés kunama ou afar, seuls à même de mener des raids contre le territoire érythréen.

Mieux vaut Issayas

Entretemps, dans la diaspora érythréenne, on s’inquiète. Il semble désormais évident que, face à la descente aux enfers de la Libye, de la Syrie, de l’Irak et du Yémen, face à l’effondrement des libertés en Egypte, la montée des périls en Tunisie, le calcul des diplomates européens est arrêté : mieux vaut Issayas Afeworki à la tête de l’Erythrée que tout autre dirigeant, et notamment un raïs musulman qui pourrait faire plonger le pays dans le chaos à son tour. L’aide financière et politique, visant à faire sortir le pays de son isolement et détendre ses crispations, est une bouée de sauvetage pour un régime désormais considéré comme la meilleure option sur la table pour l’Erythrée. Peu importe le reste. Les fugitifs, l’oppression, les disparus, les traumatisés, les combines macabres. C’est la victoire des réalistes irresponsables, car un jour nous paierons ce calcul imbécile.

La preuve, pour nous Français, est spectaculaire : témoin cette causerie prévue le 8 avril à Vienne, entre Yemane « Monkey » Ghebreab, le directeur politique du parti unique, et Jean-Christophe Belliarde, directeur Afrique-Océan Indien du Quai d’Orsay.

Pauvres Erythréens ! Ils payent l’incurie de ceux qui les martyrisent depuis si longtemps… Ils savent très bien ce qui leur reste à faire mais sont incapables, encore, de passer à l’acte. Ce n’est pas, comme on dit, dans leur nature. Ils ont été élevés dans l’amour de la loyauté, de la liberté et de l’héroïsme. Autant dire que le monde contemporain ne peut que les dégoûter.

Sont-ils morts ?

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l'ambassadrice d'Erythrée en France Hanna Simon.

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l’ambassadrice d’Erythrée en France, Hanna Simon.

26 mars 2015, Paris — Je voudrais aujourd’hui m’attaquer, en vain, à une citadelle. Juché sur la mule pouilleuse de ce blog, armé d’un couvercle de poubelle et d’une lance de supermarché, je voudrais avec votre permission soulever un problème, sans aucun espoir de le voir corriger. Il s’agit rien de moins que de poser une question aux think-tanks, services diplomatiques et centres de recherche européens qui ont décidé, en silence, qu’il était temps de ramener l’Erythrée au bercail et de normaliser nos relations avec la dictature.

Car, en plus d’avoir engagé ses fonctionnaires sur la voie ahurissante du « Processus de Khartoum », l’Union européenne assume aujourd’hui publiquement l’idée selon laquelle elle entend bientôt débloquer des millions d’euros d’aide au développement du pays, dans l’espoir d’améliorer la situation sur le terrain et de décourager les fugitifs de venir mourir en Méditerranée. Au moment où j’écris ces lignes, une délégation du gouvernement italien se trouve d’ailleurs à Asmara, au lendemain d’une visite de fonctionnaires britanniques. Pour une fois, on me dira, les Erythréens ne se vantent pas de leur fameux projet de société auto-suffisante.

Dans le secret des salons

Purifions d’abord l’air. J’entends bien les Diafoirus. Ainsi donc, je ne comprends rien à la diplomatie et je ne prends pas en compte les subtilités stratégiques de la région, le temps long de l’histoire, les enjeux indirects. Aveuglé par la fable naïve des « droits de l’homme », drapé dans un idéalisme ethnocentrique de « sauveur blanc », je pérore sur un pays où je n’ai jamais mis les pieds, loin, bien loin des réalités locales. Ce faisant, je pollue le débat public, je propage l’intoxication, je radicalise le régime et je sabote les efforts de ceux qui, eux, s’efforcent de faire vraiment changer les choses : nos valeureux fonctionnaires anonymes. Ces derniers d’ailleurs se retiennent poliment de me régler mon compte, paraît-il, à moi le turluron médiatique — courage qu’il faudrait d’ailleurs saluer si leur hauteur de vue ne leur offrait pas aussi les délices de la magnanimité.

D’ailleurs, Yemane « Charlie » Ghebremeskel, le consigliere d’Issayas Afeworki, ne se gêne pas pour faire savoir qu’en haut lieu, derrière les portes closes, les gens comme moi sont méprisés. Le passage obligé des rencontres bilatérales, désormais, c’est le refrain sur l’incompréhension, dans l’opinion publique européenne, du formidable projet du gouvernement érythréen, le stupéfiant décalage entre la vérité et l’image, l’épuisement devant les fantaisies du discours dominant, l’absurdité des slogans sur la « Corée du Nord de l’Afrique » et « le bagne à ciel ouvert ». On fait du Bourdieu dans les chancelleries, ces temps-ci.

D’ailleurs, les bars d’Addis-Abeba sont pleins de ces diplômés retours d’Asmara, se désolant, lors de confidences aux journalistes, sur le grand écart entre la réalité de l’Erythrée et le bruit médiatique. Les colloques voient défiler aux tribunes des chercheurs africanistes, munis de leurs slides Powerpoint, faisant le tableau comparatif des excellentes statistiques officielles et de la propagande des pleurnicheurs. A la télévision, parfois, on se réjouit du formidable investissement des autorités érythréennes en faveur de la santé maternelle et infantile, son taux de prévalence du HIV formidablement bas, la lutte contre la malaria, l’entretien de ses superbes hôpitaux.

Soyons justes. Lorsqu’ils daignent répondre à mes questions, les plus souples d’entre eux parlent gentiment. Ils expliquent que l’approche « progressive et positive » qu’ils préconisent, et qui est enfin suivie d’effet par les autorités européennes, a pour objectif d’amener le gouvernement érythréen à changer doucement. L’annonce de la fin prochaine de l’enrôlement de force des gamins sortis du lycée, la promesse de la rédaction d’une Constitution, la libération d’une poignée de pauvres malheureux jetés au trou pour rien et sans explication en 2009, l’acceptation d’un dialogue continu avec nos forts-en-thèmes européens : ce n’est pas rien. Et ce n’est qu’un début, jurent-ils.

Arrogance de classe

Faisons rapidement pièce à ce charabia. Ceux qui me connaissent me feront l’amitié de ne pas tomber dans cette caricature. Que les autres m’accordent le bénéfice du doute. Mais avant tout, je trouve assez navrante la morgue de ceux qui ont accédé aux premiers cercles du pouvoir, et qui ont donc accès aux notes des services de renseignement et aux confidences des décideurs. Je la trouve un peu déplacée, et pour tout dire culotée. Car nous avons bien du mérite, nous autres qui ne comptons que sur nos maigres moyens, nos quelques connaissances, nos téléphones et nos adresses e-mail, de chercher malgré tout à comprendre, à recueillir et à vérifier, et de rendre nos recherches publiques. Quand on est condamné à rester aux portes au milieu de la foule, être toisé du haut des palais gouvernementaux est un peu facile. Il y a même à mon avis un peu d’arrogance de classe là-dedans.

Par ricochet, cela pose entre parenthèses une question grave aux démocraties européennes : mal informés, privés des informations apparemment réservées aux gens de la place, les citoyens européens ne maîtrisent rien — ou quasiment rien, sinon ce qu’il leur est livré par les médias dominants — des politiques publiques internationales de leur pays respectif, et encore moins de cette machine européenne aveugle et sourde qui a crû sur notre crédulité. Notre politique étrangère est ainsi, par excellence, le parangon de la domination irresponsable des clercs.

Mais bref.

Les statistiques et le reste

J’ai déjà expliqué ce que l’on peut dire de cette nouvelle politique européenne : elle est stupide. S’il n’est pas venu à l’esprit de nos gouvernants que le clan au pouvoir en Erythrée a passé les dernières années à mentir à tout le monde, il n’est pas inutile de le répéter.

Par ailleurs, l’éclat de statistiques onusiennes ne rend pas moins nauséabondes les latrines des prisons. On peut bien sûr admirer les efforts du gouvernement en faveur de ses nouveau-nés, à quelques kilomètres des centres de détention. On atteint avec le sourire ce que je baptise désormais « le moment PNUD ». Mais on connaît la chanson : les autoroutes sont droites, la Sécurité sociale fonctionne, on a l’électricité — l’ordre règne sous la botte du fascisme, toujours.

De plus, une Constitution, l’Erythrée en a déjà une — rédigée et ratifiée par un parlement en 1997. L’annonce, l’année dernière par Issayas Afeworki, d’une nouvelle rédaction, dont on ne connaît ni le contour ni l’auteur, n’a jamais été suivie d’effet. Et les promesses répétées de ses séides de mettre fin à la conscription infinie pour la réduire à 18 mois (pas les brutalités, les viols de jeunes filles, les incarcérations, le travail forcé, la torture, non — juste la réduction de la durée du calvaire) ne sont, pour l’instant, que du blabla de Yemane Ghebremeskel (qui a d’ailleurs publiquement démenti lui-même cette folle rumeur). Et des Tweets réjouis de spécialistes du dossier.

Admettons que la logique européenne veuille que les Erythréens doivent gérer leurs affaires eux-mêmes, que l’Europe n’a rien à voir là-dedans et que l’urgence est dans la gestion de la crise humanitaire provoquée par la fuite éperdue de milliers de ses citoyens à travers le Sahara — la seule chose qui concerne réellement le Vieux Continent, étant donné son impact sur sa propre histoire. Admettons.

Une simple question

Aujourd’hui, je voudrais juste poser une question toute simple. Mais une vraie question, à laquelle j’aurais aimé avoir une réponse. Ce n’est pas une question rhétorique, destinée à mettre mes interlocuteurs dans l’embarras ou à démontrer mon grand cœur. C’est une authentique question politique, une question de citoyen européen soucieux de bien comprendre les politiques que l’on mène en son nom. Et une question indépassable, à mon avis. Les gouvernements européens ont-ils définitivement fait une croix sur les prisonniers de septembre 2001, dont le citoyen suédois Dawit Isaak ? Considèrent-ils comme définitivement perdus, morts ou irrécupérables les hommes et les femmes qui sont enfermés dans les cellules d’EiraEiro depuis plus de dix ans ? Est-on parvenu à ce stade où, de toute façon, si l’on s’obstinait à s’inquiéter des camps de concentration, on ne pourrait rien faire pour ceux qui peuvent encore être sauvés ? Sait-on avec certitude, à Bruxelles, Paris, Rome et Berlin, s’ils sont morts ? Ou fous ?

Je sais que je n’aurais jamais de réponse. C’est dire le danger que je représente ! Mais j’insiste : j’aimerais tout de même une réponse. Que quelqu’un de plus dangereux que moi se lève et la pose pour moi, à la limite ! Et même — si personne n’est disponible dans les ministères des Affaires étrangères ou les Commissariats européens pour aller annoncer cette nouvelle aux membres rescapés de leurs familles, réfugiés parmi nous, je veux bien m’en charger personnellement. Mais qu’on nous le dise : l’Europe aurait enfin son vrai visage. Chacun jugerait alors s’il en est heureux ou non.

Le mystère de Bisha

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24 mars 2015, Paris — Quelque chose est arrivé à la mine de Bisha, un immense complexe d’extraction d’or et de cuivre situé dans la plaine à 180 kilomètres à l’ouest d’Asmara. Quoi ? On l’ignore encore.

D’un côté, dimanche, une source militaire éthiopienne a fait savoir au quotidien pro-gouvernemental Awramba Times que deux chasseurs-bombardiers éthiopiens auraient frappé vendredi à l’aube deux cibles stratégiques à l’intérieur du territoire érythréen. Une « installation minière près de la capitale » et « le dépôt militaire de Mai Edaga Tikul », dans la région d’Akale Guzai, au sud du pays, précisait la source. Cette information était préalablement parue la veille dans le quotidien soudanais Al-Sahafa, généralement bien informé.

De l’autre, dimanche en fin de journée, Nevsun Resources Ltd., la compagnie canadienne exploitant le complexe minier en joint-venture avec la société publique érythréenne Enamco, publiait un communiqué alambiqué, faisant suite à une première communication une semaine auparavant. La société faisait savoir que son fournisseur était en train de mettre la dernière main à la réparation de la boîte de vitesse d’un broyeur, un problème technique signalé le 13 mars et ayant nécessité l’arrêt temporaire du site. Parallèlement, elle admettait avoir subi un « acte de vandalisme » dans la nuit du 20 mars, sans en préciser la nature ou les responsables. Des « dommages mineurs » auraient été causés « à la base de l’épaississeur de résidus » (la grande cuve où l’on filtre et assèche le matériau brut), avec pour résultat l’inondation d’une partie de l’usine.

Incertitudes sur une frappe aérienne

Ce matin, mon ami le journaliste britannique Martin Plaut a obtenu la confirmation, par l’une de ses sources à Asmara, qu’un bombardement avait bien eu lieu, mais qu’on en ignorait encore les conséquences à ce stade. De mon côté, un ami éthiopien ayant ses entrées dans le commandement militaire m’a affirmé être, « à ce stade, au moins en mesure de confirmer qu’il y a bien eu une opération de l’aviation », suggérant même que l’arrêt temporaire du site offrait une opportunité à l’aviation éthiopienne d’effectuer un tir sans risque de tuer ou blesser un expatrié ou un membre du personnel érythréen.

Dans le Financial Post, « une source proche de Nevsun » (ce qui signifie probablement un off de la société en charge de sa communication ayant exceptionnellement accepté de parler à un média lu par le monde de la finance) affirmait de son côté, lundi matin, que la direction n’était « pas sûre de ce qui s’était déroulé et n’excluait aucune possibilité ».

Entre parenthèses, il est tout de même sidérant, d’un point de vue strictement technique, que depuis vendredi 20 mars on ne puisse pas savoir avec certitude ce qui s’est déroulé dans la mine de Bisha ni quels sont les dégâts de « l’acte de vandalisme » admis par Nevsun Resources. Cotée à la bourse de Toronto et de New York, accusée malgré ses innocentes dénégations d’avoir exploité des travailleurs forcés du service national, mouillé jusqu’au cou dans une complicité toxique avec la Famiglia au pouvoir à Asmara, Nevsun devrait au moins faire preuve de transparence lorsqu’il s’agit de sa production. Mais enfin, voici l’Erythrée, planète lointaine peuplée de fantômes sans voix.

Nevsun doit répondre

Je ne peux pourtant m’empêcher de me poser plusieurs questions. Je les livre telles quelles.

D’abord, bien sûr, un pilote éthiopien a-t-il vraiment pénétré dans l’impunité l’espace aérien érythréen avec son appareil armé et fait feu sur le « joyau de la couronne » de la dictature, qui lui rapporte entre 300 et 400 millions de dollars par an ? Il aurait ensuite bifurqué et frappé un « dépôt militaire » dans la campagne au sud-ouest de Dekemhare, près de la frontière éthiopienne : dans quel but ? Pour détruire quoi et neutraliser qui ?

Si elle a eu lieu, cette opération éclair, et très provocatrice — sans doute l’opération militaire la plus grave depuis la fin de la guerre de 1998-2000 —, était-elle une riposte à l’attaque d’un poste de police dans le Tigré éthiopien, à une date récente indéterminée, par un groupe rebelle éthiopien financé et armé par l’Erythrée et que sa télévision ESAT-TV montre en boucle depuis dimanche ? Etait-ce une manière de mettre à distance un régime hostile, qui soutient et stimule des groupes armés, à quelques semaines d’élections générales, les premières depuis la mort de l’ancien Premier ministre Meles Zenawi ? Si ce n’était pas le cas, pourquoi attaquer cette cible stratégique essentielle pour le pays ? Pour dire quoi ? Et le pilote a-t-il raté sa cible ou simplement envoyé un signal ?

Nevsun en terrain miné

Si ce n’était pas une frappe aérienne, qui donc aurait « saboté » cette installation ultra-sécurisée, peuplée d’expatriés tenus au black-out avec l’extérieur, une usine tellement sensible, l’artère fémorale d’un régime financièrement aux abois ? Et pourquoi ? Et quelles seront alors les conclusions et les conséquences de cette « investigation » ordonnée aux forces de sécurité érythréenne et celles de la mine ? A qui seraient livrés d’éventuels suspects identifiés par les vigiles de Nevsun et selon quelle procédure légale ? Quelles sont, d’ailleurs, ces « garanties de sécurité additionnelles » ordonnées par Nevsun pour préserver l’intégrité du site ? Incluent-elles des gardes armés, qui pourraient par exemple avoir l’ordre d’ouvrir le feu sur d’éventuels intrus, même s’il s’agit d’un mouvement rebelle ? En bref, les vigiles de Nevsun sont-ils désormais les supplétifs de la police du régime ?

Et enfin, ce dernier incident a-t-il un lien avec la multiplication des accrochages entre mouvements rebelles des deux côtés de la frontière ? Les « saboteurs » seraient-il par exemple des membres de l’Eritrean National Salvation Front (ENSF), qui ont fait exploser, le soir du 11 mars, un garage de camions militaires, dans le quartier de Qohawta, au sud-est d’Asmara, une flotte largement exploitée par la compagnie étatique co-gérant la mine de Bisha pour transporter sa production ?

Ah, dans un monde idéal, un responsable de Nevsun répondrait à ces questions, même discrètement ! Ne serait-ce que pour ne pas être complice de ce black-out scandaleux aux yeux des Erythréens, propriétaires ultimes de la terre qui l’enrichit.

Rêveuse dictature

Issays Afeworki

3 mars 2015, Paris — C’est étrange, une dictature, tout de même. Cela ressemble à une sorte de rêve agité, une drôle de dérive onirique où s’accoleraient sans logique deux histoires contradictoires, une hallucination violente et gratuite, résistant à tous les efforts pour établir un peu de clarté dans l’ombre du tourment, rétive au calme, à la réflexion ou même à l’abandon.

Voici par exemple « Big Man » Issayas Afeworki, le flegmatique autocrate à casquette qui préside aux destinées de la petite Erythrée, devisant l’autre jour sarcastiquement sur le situation de son voisin et ennemi l’Ethiopie, devant les deux préposés de la chaîne de télévision de l’opposition éthiopienne qu’il soutient et finance.

Dans sa longue tresse rhétorique un peu confuse, prétendument pédagogique, il se pose en éclaireur des consciences embrumées et prétend savoir mieux que personne ce que pense l’homme de la rue de l’autre côté de sa frontière. Faisant des phrases creuses dans son anglais jargonnant, il refait l’histoire, arbitre les élégances, ouvre ses mains et prend le monde à témoin. Que les incrédules viennent voir par eux-mêmes : l’Erythrée est en paix avec le monde « comme on dit globalisé » et l’Ethiopie est en plein écroulement…

Et il finit même, vers la 47ème minute, par se faire l’apologue christique de l’amour, s’étonnant avec les sourcils levés de cette « haine » qui empoisonne les cœurs, affirmant en fin de compte que les haineux sont probablement « des malades », des anormaux, atteint d’une forme mystérieuse de pathologie destructrice que, lui, le doux Issayas, ne parvient pas à comprendre.

Que dire ? Est-ce qu’il n’y a que moi qui reste sans voix devant ce culot ? Ou bien est-ce là cette schizophrénie dans laquelle tout un peuple est contraint de vivre ? Je repense à ce que me disait il y a deux ou trois ans un ami érythréen contraint de fuir son cher pays et sa famille pour échapper aux trous infâmes des prisons, après une interview similaire. A la question de savoir ce qu’il en avait pensé, il m’avait répondu : « J’ai juste envie de lui mettre mon poing dans la figure. »

Je vous laisse juge.