Maoïste et psychédélique

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29 mai 2009, Paris. Issaias Afeworki a ouvert le mois dernier les portes du palais présidentiel d’Asmara à la presse étrangère pour de grands entretiens. En chemise de coton et sandales, devant le jardin de palmiers et de fleurs de l’ancien palais du gouverneur impérial, où pourtant il ne siège jamais, privilégiant la réclusion du port désert de Massaoua d’où il est plus facile de fuir, il se dévoile. Je regardais l’interview qu’il a accordée à la chaîne suédoise TV4 hier et les quelques doutes que j’entretenais encore sur le personnage se sont écroulés, comme si nous étions définitivement devenus des adversaires. Sur le coup, je n’ai presque rien ressenti, à part une terrible lassitude devant cette langue de bois maoïste qu’il utilise dès qu’il parle d’économie. Et puis, avec le recul, je mesure l’ampleur du psychédélisme de sa pensée.

Pour lui, le système économique érythréen est « meilleur que celui de Suède », dont le gouvernement du reste n’est qu’une « marionnette des Etats-Unis, de ses agences de renseignements et des groupes d’intérêts spéciaux ». La Suède est d’ailleurs un pays avec qui il « ne voit pas l’intérêt d’avoir des relations diplomatiques ». Quant aux prisonniers politiques érythréens, dont le journaliste érythréo-suédois Dawit Isaac, ils « ne seront jamais jugés » et Issaias se « fout même de savoir où ils sont », confiant au moins dans le fait qu’ils sont traités « à notre manière ».

Malgré le malaise grandissant de son interlocuteur suédois, Issaias nous fait entrer dans son monde. Sa bouche est dure, ses yeux froids. Ses éclats de rire sont ambigus. Il y a quelques semaines, je me posais la question de savoir s’il était fou ou, plus simplement, malade. Mais non. Il est certain d’être dans le vrai, contre tous. Issaias est convaincu, au-delà de la raison.

Deux bières, deux amis et une idée

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19 mai 2009, Paris. Visite des locaux de « Radio Erena » hier, la petite station érythréenne que Biniam et moi avons mis sur pied, laborieusement, depuis un an. Une petite maison dans le 13ème, un studio, une cuisine, un rez-de-chaussée vide. Le sourire de Biniam, sa fierté lorsqu’il s’assied devant le micro. Je le prends en photo, le casque sur les oreilles et nous restons deux heures à la fenêtre, dans la brise de printemps, à écoutant les oiseaux chanter dans les arbres et fumer des cigarettes.

C’est un beau projet, me dit-il.

— Deux bières, deux amis, une table et une idée : ce n’est que ça, un projet, je lui réponds.

Je me sens bien là, avec lui, dans ce petit endroit qui va devenir son bureau, lui dont j’ai quasiment organisé le kidnapping au Japon, où il avait décidé de faire défection, il y a plus de deux ans. Je ne suis pas encore prêt à mettre des mots, des adjectifs, des introspections dans tout cela. Je veux juste dire que je suis fier, heureux pendant deux heures et un peu triste aussi d’être aussi seul et paresseux.

Le désert, la tendresse

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Nuit du 11 au 12 mai 2009, Paris. En parcourant de nouveau les billets de ce blog, par cette nuit d’insomnie, je me dis que tout ce qui est entré dans « Les Erythréens » jusque-là est bel et bien présent, sous une forme ou une autre. Le mystère de mon attachement pour ce peuple et cette terre de malheur, ma blessure devant sa tragédie silencieuse, mon amitié pour quelques-uns, mon amour de conteur pour les histoires oubliées, la torpeur de la côte orientale de l’Afrique et sa férocité, la sidération des hauts-plateaux… J’explore depuis des mois le fond de ma sensibilité et de ma mémoire, en même temps que les limites de mes connaissances et de mes investigations. Autant que de pudeur, je suppose que la littérature a besoin de ces efforts d’introspection. Mais je sais aussi que je tiens respectueusement à distance, pour moi-même et pour les autres, l’ampleur de la destruction, du profond travail de sape, du piétinement méthodique que j’ai subi durant cet épouvantable hiver et qui m’a tellement transformé durant ces derniers mois. Quel massacre ! Je pensais à tout cela, assis contre un pilier, le soir de mon retour en France, dans la grande salle de transit de l’aéroport international Bole d’Addis-Abéba, alors que j’étais impatient de rentrer en France pour retrouver Paris et ses duretés.

Où est la place des aveux ? Certainement pas en littérature, manifestement. Et même ici, je pense qu’il vaut mieux n’évoquer qu’une seule fois cette question. Finissons-en. Je rêve, au fond, que l’on me pose cette question : « Oui, l’Afrique, les drames, l’Erythrée, tout cela c’est très bien, d’accord. Mais sinon ? » Sinon ?… Pour l’avenir, il me reste quelques alliés qui me procurent une force têtue. Le désert, le silence, la résistance, la ruine, la solitude, la rage, la soif, la peur, la pitié, l’entêtement, l’aveuglement, le désir, la tendresse, l’amour, la pensée, le rire. C’est peu, en fin de compte. Mais cela suffit. Je vis sur le feu d’une bougie, belle et pauvre comme une prière.

Le « Je sais » de Pasolini

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10 mai 2009, Paris. Ce qui se dessine, au fur et à mesure que j’avance dans ce livre, c’est mon assurance que j’ai gagné de la force et de l’endurance depuis que je l’ai commencé. Ma résistance devant les révélations difficiles. Cette patience que j’éprouve enfin, même dans le tourment et le doute. Le calme d’un fond marin, sous la houle dangereuse du quotidien. Mes certitudes devant ce qu’il reste à accomplir.

Illustration de cette nouvelle et calme dureté que j’ai conquise : j’ai mis en exergue des « Erythréens » cet extrait d’une tribune de Pier-Paolo Pasolini, publié dans le Corriere della Sera le 14 novembre 1974, et qui dit assez bien combien rien ne sert de se cacher derrière son petit doigt :

Je sais. Mais je n’ai pas de preuves. Ni même d’indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui s’efforce de s’intéresser à tout ce qui se passe, qui tente de connaître tout ce qui s’écrit, d’imaginer tout ce qui ne se sait pas ou qui se tait, qui recherche les faits même les plus lointains, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct de mon métier.

Vivre avec lui

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7 mai 2009, Paris. Je vis une étrange cohabitation depuis mon retour de Djibouti. Ma vie parisienne est parfois visitée par la présence méphistophélique d’Issaias Afeworki, avec qui je me suis mis à parler l’autre soir, comme pour le raisonner. Je l’interroge, je regarde des films sur la guerre d’indépendance, j’écoute sa voix feutrée. Depuis le maquis, son discours est parfaitement calibré : autosuffisance, « éducation des masses », marxisme ouvriers-et-paysans. Parole chinoise, mâtinée de maoïsme tiers-mondiste, apprise au collège militaire de Nanjing où il a passé deux ans, entre 1966 et 1967. Ces mots-là avaient quelque succès, chez les aventuriers des années 70 qu’il a séduit.

Je lis aussi les témoignages de ceux qui l’ont rencontré après l’indépendance. Leur stupéfaction devant le monstre froid qu’il est devenu, devant ses contradictions, le retournement de celui que beaucoup d’Erythréens en exil surnomment « DIA » (Dictator Issaias Afeworki). Peu de ses anciens amis croient réellement que sa crise de malaria cérébrale de 1998 soit à l’origine de sa métamorphose, mais tous évoquent cet épisode, ne serait-ce que pour le disqualifier. Il avait alors été transféré d’urgence dans un hôpital israélien, lui qui aujourd’hui s’est allié aux « mad mollahs » iraniens, à qui il a offert une base militaire à quarante kilomètres de la frontière de Djibouti et à l’entrée du Bab-el-Mandeb.

Je cherche, encore en vain pour l’instant, son « Rosebud ».

Des hommes opaques

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1er mai 2009, Paris. Dans l’intervalle, ce regard est devenu glacial. Revenu en France, je tourne autour du deuxième chapitre des « Erythréens », qui doit être un portrait du président érythréen Issaias Afeworki, comme on pourrait tourner des années entières autour de ces deux visages, cherchant dans les yeux de cet homme le secret de sa cruauté, de sa métamorphose. J’ai toujours du mal à comprendre comment un être peut devenir aussi reptilien. Lorsque je voyage en Afrique, je pose souvent à mes amis journalistes la question de savoir comment tel chef d’Etat — petit professeur d’histoire ou dissident de toujours — a pu devenir un dictateur ou un assassin. La plupart du temps, leurs réponses ne me satisfont pas. Le pouvoir… L’ivresse du pouvoir… L’argent… Je ne parviens pas à comprendre comment une telle métamorphose, un tel oubli de soi et des autres, une telle négation peut être possible. Je n’éprouve et n’ai jamais rien éprouvé de tel. Je cherche le secret comme si je cherchais à savoir si, au fond, ils n’avaient pas raison, ces tueurs, supposant qu’il doit y avoir un Saint-Just ou un Caligula derrière eux, un rêve meurtrier mais formulable. Or, non, me dit-on. Comme Issaias Afeworki, ces hommes sont des murs noirs et nus pour moi.

Issaias… Il s’agit peut-être, simplement, de raconter sa vie et de dire à quoi il ressemble, ce jeune homme au visage doux et résolu, aux yeux noirs un peu effacés, devenu en trente ans cette brute alcoolique, paranoïaque et sans pitié.