Conversations avec les hommes du ministère

18 mai 2018, Paris — Je mets aujourd’hui ce roman à la disposition des intéressés, par mes propres moyens et les outils de la plateforme Lulu, après que sa publication a été interrompue à la dernière minute en mars dernier par une grande maison parisienne, dans les conditions que vous savez.

Lecture sauvage, lyrique et chagriné, disais-je… C’est un drôle d’objet littéraire, écrit pendant notre année au Maroc et terminé dans les premières semaines de notre retour en France, dans la dèche et la rêverie.

Avant la parution en janvier prochain de mes chers Shiftas, dont j’attends la naissance avec l’impatience d’un jeune papa, il m’a paru utile de proposer à la lecture ce troisième livre, dans l’ordre chronologique de mon travail.

Ces Conversations avec les hommes du ministère sont en effet la troisième borne d’un parcours commencé avec le récit Les Erythréens (Rivages, 2012), puis le roman Athènes ne donne rien (Equateurs, 2014). Un chemin d’explorateur, ou parfois de spéléologue, sur les traces de l’héroïsme par temps de petitesse, à la recherche d’abord d’une bonne façon de se mêler des affaires des autres (Les Erythréens), de continuer à vivre une fois dépouillé de tout (Athènes ne donne rien) et, ici, dans ce roman que je crois drôle, pittoresque et cruel, mais qui est étrangement maudit, de vivre dignement parmi les baudruches qui nous commandent. Et qui se continuera donc avec Shiftas, un thriller noir et burlesque sur les routes de Somalie.

L’objet lui-même, vous le verrez peut-être, fait correctement son office. Ce n’est certes pas du Guy Lévis Mano, le papier n’est pas terrible, mais le format est agréable et la reliure solide. J’ai préféré une mise en page et une couverture sans apprêt, claires et sobres, noir et blanc avec une touche de rouge. Le prix est à 56 centimes près celui de la fabrication, commission de Lulu comprise.

Lecture de plage ? Ouvrage pour dames ? Les sombres bouffonneries africaines de mes personnages, dans leur décor bien trop réel, pourront utilement rappeler que l’exercice du pouvoir est souvent tristement banal, que les vrais héros sont toujours les humiliés et que l’exil est un puissant révélateur de la vraie patrie.

On peut l’acheter ici : http://www.lulu.com/shop/léonard-vincent/conversations-avec-les-hommes-du-ministère/paperback/product-23649341.htmA

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Notes sur la calomnie

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« Mains distraites, porteuses de clés, manieuses de bagues, mains expertes aux bonnes pesées qui font jouer les pierres tombales, déplacent le chaton qui rend invisible, — je devins ce fantomatique voleur de momies lorsque, une brise légère soufflant de la mer et le bruit de la marée montante devenu soudain plus perceptible, le soleil enfin disparut derrière les brumes en cette après-midi du 8 octobre 19… »
Julien Gracq, Un Beau ténébreux

9 mars 2018, Paris — C’est une drôle de chose, la calomnie. Elle prend par surprise le plus souvent, comme une pluie d’octobre. Quelqu’un nous choisit dans une foule, nous désigne du doigt, nous et pas un autre, et nous appelle par un nom qui n’est pas le nôtre. Confondu avec un salaud et dénudé de force par un inconnu, on doit prendre sur soi un fardeau qui ne nous appartient pas et revêtir un vêtement que l’on n’a pas choisi. On l’endosse alors comme une robe de pénitent ou une tenue de bagnard. Je pense aux chemises couleur de flamant rose, tirant sur la pâleur des dragées, qu’on donne aux prisonniers rwandais. Moitié déclassement, moitié dérision.

Dans le rôle qu’on est enjoint d’endosser, il y a quelque chose qui est à la fois grotesque et infamant, quelque chose de la réputation vénéneuse d’un enfant criminel. On se retrouve soudain vêtu d’un accoutrement dégradant, au milieu des nôtres, impuissant et bête, protestant de notre innocence malgré toutes les apparences de la culpabilité. J’ai cauchemardé quelquefois ce genre d’épreuves : être pris pour un autre, vouloir courir mais sentir ses jambes mortes, penser un geste et faire le contraire. Mais au fond, je ne l’avais jamais vécu : mes précédentes rencontres avec la calomnie, la diffamation ou l’injure n’avaient pas été beaucoup plus loin que la fréquentation malencontreuse d’un menteur ou deux. Mais c’est une singulière et pénible expérience, de subir une violente injustice dans l’extrême isolement. Pour autant, pour quelqu’un comme moi qui aime autant la solitude, au fond de qui patiente depuis toujours un monastère, c’est aussi une très utile leçon de morale pratique.

Ces jours derniers, je l’ai donc connue en première personne, la calomnie. Une grêle d’âneries, d’insinuations et de mensonges, bien compacte, bien en ligne, bien régulière. Mais je me suis efforcé de demeurer ce chimiste qui lâcherait une goutte très active dans une solution, l’oeil collé au microscope. Faute d’être intéressé par les calomniateurs, je me suis observé moi-même, j’ai été attentif à ses effets. Oui, je dois dire que c’est intéressant.

D’abord, c’est l’accablement qui prédomine. Passion triste, bien sûr, mais qui a une vertu dépurative. Car dans le précipité qu’une goutte de calomnie lâchée dans le bain où l’on trempe fait retomber au fond du tube à essai, se retrouve un curieux dépôt : un mélange d’imbéciles heureux et de cervelles bien faites. Le premier sentiment est donc triste et confus, entre je ne comprends pas et ils ne m’auront pas. On tente alors de distinguer qui a été embarqué dans ce tanin qui s’est séparé de notre solution de tous les jours. Et cet attelage improbable, absolument pas prévisible, n’est en fin de compte pas si surprenant. Pour ma part, j’ai vu partir dans le fond du bocal, dans le tourbillon des toxines, des gens pour qui j’avais de l’affection, mais qui finalement se méfiaient de moi depuis toujours. Ou bien qui se retenaient de me détester. Ou pire : qui me désapprouvaient en silence, mais qui m’accordaient les faveurs de leur magnanimité. Mais tous portaient un poids. Je suis heureux qu’ils soient enfin délivrés. Que notre amitié se termine là, sur ce geste de délivrance, dans cette grande pétarade qui a éclaté autour de moi. A eux le grand air, à moi la fin des amours incertaines.

C’est donc, ensuite, un grand rire qui est venu. Celui des évadés de prison qui réussissent leur coup, j’en suis sûr. Dans le métro, exilé anonyme parmi les miens, je me suis senti plus fort, plus aérien, plus amusé aussi. J’ai enfin retrouvé le « vent de dégel » et le « temps d’avril » du Gai Savoir, la fraîcheur d’esprit de ceux qui se sont fait expulser d’une compagnie désagréable et qui s’éloignent, avec leurs souvenirs, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres. Un fond de rumination encore, une pointe dans le cœur qui continue de piquer bien sûr, mais une tête relevée, peuplée d’une discrète fierté d’être soi et de visions burlesques. Quelles bouffées euphoriques ! Quels incroyables secrets ! Quelle hilarante danse de squelettes m’a-t-on animé devant les yeux ! La farandole des pitres a compté pas mal de recrues, avec quelques nouvelles têtes, parfois tenant un rôle surprenant, souvent à contre-emploi.

Autour de moi, des mains se sont posées sur mon épaule, aussi, parfois sans un mot. Des mains inoubliables.

Et puis, face à la calomnie, il y a les silencieux, les accablés, les terrés dans la tranchée qui attendent la fin du tir de barrage de l’artillerie des calomniateurs. Les obus soulèvent la terre tout autour, pètent considérablement dans les entrailles, effondrent une bruine de boue sur les crânes casqués. Ils attendent, les dents serrés, craignant être des lâches, franchement désolés, sûrs ou peu sûrs d’avoir raison de rester. Mais restant. Restant toujours dans les alentours, oubliant qu’en faisant cela, ils font preuve d’un courage peu commun et de cette vertu désuète, si peu dans l’air du temps, si démodée, qu’est la fraternité. Note pour plus tard : à la fin de la bataille, il faudra les décorer.

En fin de compte, la calomnie peut être divine — mais divine comme le peut être un démon, un petit diable féminin et rieur qui serait venu faire le vide, brassant du vent, agitant ses grelots, fouettant l’air vicié pour en chasser les mouches. Je repense à ces décoctions que donnent les guérisseurs de la grande forêt tropicale aux chasseurs mordus par des serpents venimeux. A l’âge de quinze ans, dans la Centrafrique du général Kolingba, j’ai déjà assisté à une telle résurrection. Un homme était revenu au village, le long de la Lobaye, un mamba jaune à la tête écrasée dans une main, son fusil dans l’autre. Mordu à la cheville, en entrant dans la lumière de nos lampes, il avait l’air résigné de ceux qui vont mourir sans avoir trouvé l’issue. Un vieillard lui avait alors fourré dans la bouche une bouillie de feuilles, de glands, de graines, de bile, de je ne sais quoi encore. J’ai vu alors ses hauts-le-coeur, ses spasmes vomitifs et ses yeux jaunes où était encore pendue une vie allant déjà s’effilochant. Je m’étais vite éloigné, pour le laisser mourir avec son médecin de village et deux ou trois amis. Mais je l’avais retrouvé à l’aube, assis sur un tronc, taillant un bout de bois, saluant la compagnie avec la tête basse d’un ivrogne le lendemain d’un de ses célèbres scandales. La vie ordinaire était revenue dans ses yeux.

Me voilà, donc, moi aussi, après une longue nuit de vomissures vaines, lavé, recoiffé, habillé de frais. La calomnie, dont j’entends encore les rots ici et là, est passée sur moi comme un venin de mamba jaune, comme une pluie d’artillerie mal réglée, comme un procès de place de marché mené par des bouffons qui, voulant me condamner depuis la baraque à frites de leur tribunal, m’auraient acquitté sans même s’en rendre compte. Je découvre autour de moi les places vides de ceux qui ont eu la preuve libératrice, orgasmique, de mon immoralité, de ceux qui, au premier coup de feu, ont fui vers l’arrière en jetant leur fusil, mais aussi des « épileurs de chenille » comme les appelait René Char qui, croyant avoir affaire à un désaccord, se sont mis à discutailler des points de détail.

Et à mes côtés, encore, malgré quinze jours de calomnie, d’étonnants inconnus, de vieux oubliés, ceux du même sang que moi, tous mes frères et toutes mes sœurs, dans l’air froid du matin, dans un silence de symphonie à peine terminée.

Autoportrait avant les adieux

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Ces derniers temps, j’ai déçu du monde. J’ai dit publiquement mes opinions politiques, je suis sorti de l’ombre pour parler en mon nom propre. J’ai exprimé ma lassitude face au journalisme, qui n’est plus rien pour moi que mon gagne-pain. Je me suis mis en retrait de l’Erythrée, consterné par la tournure des événements, ici et là-bas. Alors il est temps de mettre les choses au clair et de revenir succinctement sur le parcours de trente ans qui m’a conduit où j’en suis. Je propose donc cette longue réponse imaginaire à une interview impubliable, avant d’aviser sur l’avenir.

Commençons par le commencement, pour changer. Mon nom. A la question de savoir qui se cache derrière, je ne peux qu’apporter une vague réponse. Personne ne se cache, mais certainement quelqu’un vit dans l’ombre. Moi-même, j’ai encore du mal à y voir clair. Sur le papier, je suis désigné par un prénom double ne disant pas grand chose, aucune origine évidente, aucune destination devinable. Mon enfance a été partagée entre le monde irréel du spectacle dans lequel était baignée ma famille et le rêve de l’aventure et du soleil, cultivé dans l’exil, mais surtout dans l’expérience de l’ennui. Ensuite vinrent la littérature, c’est-à-dire l’émancipation par la lumière crue, puissante de l’esprit humain, puis la rencontre de l’Histoire, les premières luttes.

Ainsi, au terme de mon adolescence, le journalisme m’a semblé être le meilleur moyen de mettre les mains dans la machine dévorante des tragédies historiques, puisque la vie en France me paraissait immobile, navrante, hors de l’Histoire. Et l’écriture a été une façon, au fond, de revêtir l’armure de Don Quichotte, d’empoigner une arme dérisoire pour à la fois exprimer ma jouissance de vivre et livrer ma part du combat contre l’injustice.

J’ai voulu m’embarquer dans le même train que Blaise Cendrars, Albert Camus, René Char, Georges Séféris, Julien Gracq, Régis Debray… Cette ambition en vaut bien une autre. Je la crois en tout cas moins toxique pour l’humanité que celles qu’on nous vante aujourd’hui. Voilà en tout cas quel était l’état de mon désir, à l’âge de dix-huit ans.

« Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse. »

Pour des raisons sociales et souvent anecdotiques, j’ai mis du temps à me faire une place dans le journalisme. J’ai suivi un chemin tortueux et aléatoire, me disant que la patience était la plus haute vertu et la discrétion, le refus de la mondanité et de toute ambition la meilleure méthode pour être tout à son sujet. Je me suis faufilé dans une rédaction, où j’ai exercé mon apostolat avec naïveté. Puis, cinq ans durant, j’ai milité ardemment pour repousser les menaces et permettre la diffusion la plus libre du travail de ceux que je considérais comme mes confrères en Afrique. J’ai vu comment l’information pouvait parfois apporter un peu de lumière dans l’obscurité et la violence. Et j’ai voyagé.

Dès lors, « baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts où, flottaison blême et ravie, un noyé pensif parfois descend », j’ai fait la connaissance de l’Erythrée. Ce fut comme l’abordage d’une terre inexplorée, après des années d’errance insatisfaite. J’ai rencontré, sans l’avoir cherché, ce peuple de héros et d’assassins, qui dans les années 60 s’est donné tout entier à la rage de la liberté pour s’arracher à l’arrogance impériale éthiopienne. Je me suis mis à fréquenter ses évadés, l’un après l’autre. Comme le Virgile de Dante, ils me guidaient à travers un monde de gloire et de rêves, aussi bien de cauchemars que de jardins, monde que j’abordais avec un esprit vierge que tous ces gens marquaient, par leurs récits, leurs visages, leurs douleurs et leur humour. Il m’ont raconté que, après la grande purge politique de 2001, ils s’étaient retrouvés tenus à la gorge par le clan du président Issayas Afeworki, cette Famiglia secrète qui avait arraché une victoire éclatante, après trente ans d’ultra-violence. Quelle histoire ! Je me suis laissé guider sur leurs chemins et je suis revenu changé de ce voyage, comme il se doit pour tout voyage digne de ce nom. Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse.

Mais que faire de tout cela ? Je dois dire que je n’avais pas d’idée précise au départ. Pendant trois ans, je me suis promené en silence parmi eux, bercé par la grandeur d’un peuple très étranger qui, me semblait-il, était là, aux côtés des Européens, depuis toujours ou presque — Hérodote naviguait déjà dans ces parages il y a 2500 ans —, taiseux et empêtré dans ses tourments. Après avoir sillonné deux continents à la rencontre de gens de hasard, je me suis retrouvé avec un esprit gribouillé, noirci d’écritures différentes, surchargé d’histoires, comme un cahier de voyage qui aurait été ouvert à tous.

A mon retour, il m’a semblé que le journalisme était bien faible face à cette malle au trésor qui s’était ouverte et qui m’avait éblouie : heureusement, au fond, que beaucoup de rédactions refusaient mes piges ! Seule la littérature était à la hauteur de cette équipée. C’est l’éditeur Jean-Philippe Rossignol qui a compris avant moi ce que j’avais fait. La question que je me posais, en somme, était : de quel droit, nous les humains, nous parlons des autres ? Penché sur mon manuscrit, j’ai marché sur la trace de ce que je croyais être ma réponse provisoire à cette question, tout le long de mon premier livre, Les Erythréens.

« Quelques grosses légumes se posent devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens. »

Mais je dois dire que je suis aujourd’hui fâché avec le journalisme, qui a fusionné avec le chobizenesse. Les maisons qui nous accueillent sont les fiefs de seigneurs immoraux, d’abbés ermites ou de prévôts apeurés. Notre code d’honneur est burlesque. Nous faisons système avec la cour d’imbéciles et de brutes qui dominent l’actualité, comme on dit. On se montre, on se fait valoir, on pérore. Nos salaires sont joués aux enchères, notre routine est absurde, nos productions discutables. La misère est générale et la susceptibilité un honneur. Pour ce qui me concerne, quelques grosses légumes se posent maintenant devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens et, parfois, pour me calomnier. Mon illusion sur l’idée que le journalisme était l’un des postes avancés d’où les hommes réduisaient les dernières poches d’injustice s’est envolée. Avec une interview, un reportage, un portrait, on arbore désormais un Erythréen à sa boutonnière comme une médaille de guerre. Il est peut-être temps que je laisse la place à ceux qui croient que le journalisme peut changer le monde, et non simplement distraire l’esprit bourgeois.

Du reste, la plupart du temps, on me demande de prévoir l’imprévisible, comme un astrologue dans le salon de Madame Rolland. Or en temps normal, faire des prévisions, c’est prendre le risque d’être ridicule. En l’occurrence, plus j’observe la situation de la Corne de l’Afrique, plus je fais preuve d’humilité. Personne ne comprend réellement ce qui se passe dans les âmes emberlificotées des chefs. Vu d’ici, c’est un théâtre d’ombres et nous ne pouvons compter que sur quelques exégètes pour déchiffrer les gesticulations des armées et des diplomates. Et puis mon sentiment est que les tensions récentes sont pour une grande part une comédie jouée par des hommes qui aiment dramatiser, avec puérilité. Faire monter la tension pour une montagne et un îlot, avec quelques dizaines de soldats mal nourris : après tout, c’est peut-être ça, les guerres modernes… En tout cas, je refuse désormais les conférences, les interventions publiques et la plupart des interviews. Les Erythréens ont depuis longtemps appris nos langues : qu’on les interroge, eux. Que les forts-en-thème aillent dérouler leur doctrine dans les camps de réfugiés du Tigré ou de l’Etat de Kassala. C’était mon but. Moi, qu’on m’oublie.

« Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. »

Ici en France comme là-bas, la clé de l’avenir, de toute façon, c’est l’irruption du peuple, du grand nombre inconvenant : s’il monte sur la table, tout changera. Sinon, les brutes continueront leur trajectoire moyenne, balisée par leur ambition personnelle et les calculs médiocres de ce qu’ils croient être un projet politique. Voilà ce que je sais et qui est impubliable aujourd’hui, sauf à me faire traiter de putschiste ou d’enragé.

Entretemps, dans les rues d’Europe, les Erythréens sont devenus synonymes de figures apatrides, d’ombres errantes, de rebuts encombrants. Le traitement qui leur est réservé par nos clubs de comptables est d’une crétinerie stupéfiante. Trop souvent, la France se déshonore. Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. Ces gens sont des héros et on les traite comme des chiens, voilà la vérité.

Ce que cela dit de notre monde actuel, c’est que nous sommes des nations de bavards et d’avares. Or la France ne gagne le respect de l’humanité que quand elle fait des folies. Par exemple, quand l’un de ses ambassadeurs cache un opposant bolivien traqué par la police de Banzer, quand un poète surréaliste monte un maquis avec les braconniers de Provence, quand De Gaulle prononce le discours de Phnom-Penh ou Mitterrand celui de Cancun, et font suivre leurs propos d’effets… Mais ce serait démodé aujourd’hui, voire malpoli. Alors l’amitié que la France pourrait apporter aux Erythréens reste à bâtir, même si c’est un peu tard.

De mon côté, je change d’arme. Je choisis délibérément la littérature, folie dernière. Un livre devrait venir clore mon « cycle érythréen » dans les mois qui viennent, Conversations avec les hommes du ministère. C’est un roman chagriné, sauvage, lyrique, sur la médiocrité des puissants et l’héroïsme des faibles. J’écris actuellement un polar sur un improbable braquage en Somalie, au beau milieu de la grande bouffonnerie contemporaine. Et je travaille aussi sur un essai sur le monde des Cyclades, qui est pour moi le lieu réel du paradis. Et puis un texte court sur John Coltrane, une fresque sur l’histoire de France…

Quel fil relie tout ça, me dira-t-on ? Nous verrons, si je parviens à construire une œuvre. J’ai en moi de la littérature pour cinquante ans.

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Douceur de la violence

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Ces pages sont de plus en plus ordinairement dédiées à la polémique politique. J’ai perdu quelques amis, j’en perdrai peut-être d’autres. Je suppose que c’est la logique interne de ce genre d’exercice : le chemin se déroule. On me pardonnera donc cette prise de position sans ambiguïté, au nom de l’une de nos précieuses libertés, mais elle n’est rien d’autre que l’étape d’un parcours vieux maintenant de huit ans, ayant déjà porté plusieurs visages et portant aujourd’hui celui-là.

L’air d’innocence avec lequel on entend faire avaler aux Français d’infectes potions est le vrai visage des temps modernes. Le discours absurde et inutile prononcé hier par le président de la République française est pour l’instant une sorte de perfection du genre. Un langage de séminaire d’entreprise, la hauteur de vue d’un petit chef mal à l’aise, un vocabulaire navrant, la profondeur historique d’un dictionnaire des citations, toute la tranquille trahison contemporaine des mots et des idées a été étalée devant un parterre de parlementaires minoritaires, humiliés mais contents.

Les diapositives du chef de l’Etat étaient comme toujours un peu ridicules, ses envolées toujours aussi embarrassantes. Mais pour nous qui sommes désormais habitués aux anachronismes des séries télévisées, sa désarmante jeunesse détonait peu sous les ors de la capitale de l’Ancien régime, pourtant abattu dans le fracas ici même, voici deux siècles, par « les gens qui ne sont rien » quand « les gens qui ont réussi » se sont rendus trop odieux. Mais son visage d’ange a apaisé la fébrilité du citoyen trouillard, sa voix de coach en développement personnel se chargeant de dénoncer, par contraste, la prétendue violence des tribuns. A cet égard, son costume d’animateur de télévision a lui aussi réduit les craintes de césarisme : une brute ne porte pas de bleu lamé.

Alors personne ne s’est alarmé, ou alors dans le secret honteux de son cœur.

Pourtant, le programme dont ce fonctionnaire infatué et fragile a annoncé la venue est d’une violence jamais vue en France, depuis quarante-sept ans que j’ai les yeux ouverts. Le président ne veut pas gouverner, mais « gérer » la France comme une entreprise, le seul lieu de la République où l’assujettissement peut encore être la règle. Dans le monde du travail, il donnera d’ailleurs bientôt tout le pouvoir aux petits chefs à son image pour enrégimenter, au gré de leurs caprices de managers, les vies ordinaires des helpers. En réduisant la représentation nationale, le Président entend par ailleurs redécouper une fois de plus les circonscriptions électorales, sans doute pour adjoindre une couche de propriétaires aux quartiers de locataires et assurer à son camp une domination permanente. Les lois pourront aussi être votées en commission, donc loin du regard public, non pas dans la confrontation rationnelle de l’hémicycle, mais dans les combines des salles de réunion. Des « pactes girondins » avec « les territoires » permettront également d’en finir avec la règle commune, l’indivisibilité du peuple qu’ont voulu les Jacobins pour fonder, entre autres, l’émancipation des Juifs et des Noirs, pour que le critère d’appartenance à la nation des Français soit d’abord et avant tout l’adoption philosophique de la maxime « Liberté, Egalité, Fraternité » et non le fait d’être né quelque part. Ces petits traités locaux entérineront l’inégalité générale, distribueront de nouveau la chance ou la malchance comme donnée sociale fondamentale de la vie des citoyens. En consacrant un état d’urgence permanent enfin, la mise sous contrôle des sociétés politiques par les préfets de police achèvera le tout.

L’éditorialiste anonyme du Monde ne s’y est pas trompé, mais c’était pour s’en réjouir : « Le chef de l’Etat a fixé le cap de la transformation du fonctionnement démocratique du pays. Les changements sont tout sauf cosmétiques. »

Et tout cela sur le ton de l’évidence… Et sans provoquer beaucoup de réactions scandalisées, hormis celle des éternels malpolis. Pourtant, à l’évidence, ce que nous avons jusque là appelé « démocratie » est bel et bien en train de s’effacer, au profit de ses seules apparences.

A-t-on simplement remarqué que le simple fait que le Président ouvre la bouche et parle tout haut a désormais la valeur d’un sceau démocratique ? Car la contradiction, ses amis en ont convenu, n’est pas digne de lui, ni de ses ministres. Une fois par an, a-t-il annoncé, il reviendra d’ailleurs rejouer le même monologue pompeux, discours sur l’état de l’union à la française qui entérine, entre parenthèses, la soumission assumée à notre maître culturel, derrière un jeune avocat d’affaires rêvant de Maison blanche. Qu’il apparaisse à tous et qu’il donne ses oracles doit suffire à affirmer qu’il existe dans ce pays une forme de délibération. Car selon lui, le désaccord radical est une ignorance. Et même, a-t-il dit hier, un « vice, le vice qui empoisonne depuis trop longtemps le débat public ». Les vraies « forces adverses », a-t-il conclu, ne sont pas à l’Assemblée nationale ni même dans la rue, mais avant tout « dans les têtes ». Avec cet aveu : « En chacun de nous il y a un cynique qui sommeille. Et c’est en chacun de nous qu’il faut le faire taire. » Nous sommes prévenus : c’est donc aussi là que le combat du pouvoir se déroulera.

La police pour les corps et l’arrogance pour les esprits, voilà donc le programme annoncé hier.

Je veux être clair : je viens de la sociale-démocratie, je suis républicain et loyaliste, pacifiste et lecteur heureux de la littérature européenne. Comme beaucoup, je crains naïvement la guerre civile. C’est davantage de l’inquiétude, l’éclosion d’une lourde gravité, l’irruption d’un moment de sérieux, qui me pousse à écrire ceci.

Toutefois, je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en un jour tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété. Quelle panache ! « Mais que veulent-ils ? » se répéterait-on alors partout, sur les plateaux de télévision, dans les cabinets, dans les salles de réunion du Président. Enfin la question serait posée et une réponse attendue.

Je laisse à l’opposition démocratique le soin de mener la lutte. Pour ma part, je serai résolument derrière elle, pour freiner chaque avancée de la démagogie oligarchique et prétentieuse que cette comédie entend nous imposer, par l’hypnose du vide, par une surdose de communication, par l’épuisement cynique de nos forces de résistance, par la célébration de la lassitude, par l’humiliation méthodique, interminable, doucereuse, des Français qui cherchent à vivre dignement, c’est-à-dire qui refusent à la fois d’exercer et de subir la violence.


`« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char
Feuillet d’Hypnos n°20

Les brutes

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15 juin 2017, Paris — J’ai longtemps cru que nos dirigeants étaient parfois des imbéciles. Cette pensée me traversait en observant les effets des politiques envers les exilés, à Asmara comme à Khartoum, à Calais, à Vintimille ou en Libye. Je croyais qu’ils se trompaient, qu’ils calculaient mal, qu’ils essayaient sans réfléchir, qu’ils anticipaient sans se retourner. Mais je m’étais trompé. S’il doit leur arriver, comme à tout le monde, d’être de parfaits demeurés, la plupart du temps ils ne le sont pas, ou moins qu’on pourrait le penser. Ce sont des brutes.

La récente mission à Calais du Défenseurs des droits, puis les articles de presse qui en ont rendu compte ou qui l’ont entouré, en donne la meilleure illustration. Le règne du piétinement de toute dignité humaine et de l’utilisation quotidienne et odieuse de la violence, l’état d’arbitraire et de méchanceté générale alimenté par des élus locaux, le sabotage honteux des initiatives de solidarité, la traque des réfractaires, tout cela n’est pas le résultat d’une sottise d’Etat ou d’une impuissance bureaucratique. Tout cela n’est pas la conséquence des décisions de hauts fonctionnaires paniqués ou de ministres inconséquents. Il s’agit d’une politique.

Mieux — il s’agit d’une politique désormais validée, dit-on, par le verdict des urnes. Le corps électoral des Français a choisi délibérément d’autoriser son Etat à se comporter de la manière dont le Défenseur des droits l’a dit : en exerçant tous les jours là-bas « des atteintes aux droits fondamentaux d’une inédite gravité ». Certes, nous n’avons pas le monopole de la saloperie et d’autres nations se comportent de manière ignoble avec les faibles, je pense aux Libyens par exemple. Mais enfin, là, il s’agit de la France. Pour ma part, j’en avais une autre idée. Mais je suis minoritaire, m’a-t-on fait clairement savoir, à grands renforts de trompettes et d’élégies du nouveau prince.

Dénoncer n’est plus utile

Ce désastre est donc le résultat des élections. Alors nul besoin de mettre en garde, comme je l’expliquais l’autre jour en rentrant d’Athènes. Nul besoin de témoigner, de prêcher, de s’insurger. L’heure n’est plus à la fausse surprise ou au réveil des puissants. Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis. Et ne nous faisons aucune illusion : tout le monde est au courant, du haut en bas de la hiérarchie sociale.

Alors, puisque nous avons collectivement choisi de faire vivre une abomination aux pauvres bougres, puisque nous avons décidé en conscience de transformer la France en terrain de chasse aux indigents, il faut en tirer les conséquences. D’abord, le sens de l’honneur commande aux réfractaires de lutter sur le terrain pour résister aux brutes. Cette infanterie têtue et toujours en mouvement qui continue de donner à manger, à procurer du pain, un lit, du savon, des douches, des couvertures, est formée par les derniers êtres de courage de ce pays, quand la foule s’est réfugiée toute entière dans la trouille ou le nihilisme. Ceux qui sont loin d’eux doivent les soutenir comme ils le peuvent, avec de l’argent, du temps, des clameurs.

Mais nous pouvons aussi tenir les comptes. Pour ma part, je note. Je recopie les noms, les moments, les paroles. Tous ceux qui ont mis en place cette machine à broyer les va-nu-pieds, ce système horrible qui installe délibérément le cauchemar dans la gadoue des bidonvilles devront un jour répondre de leurs choix. C’est la France ici, l’Histoire est cruelle avec les imbéciles. Et elle est heureusement rancunière avec les brutes.

L’ère des prisons

prison eritrea

Une prison militaire érythréenne dessinée par un évadé.

3 mai 2017, Paris — A chaque Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai, on ressort les pancartes. Des photos trop anciennes pour être fiables, des noms imprononçables, d’anciennes unes de journaux. Les communiqués de presse se lamentent, avec des mots choisis. C’est la règle, après tout.

Les photographies récupérées ici et là des journalistes érythréens disparus reprennent des couleurs. On les aère à cette occasion, on les accroche aux fenêtres des réseaux sociaux, on les repeint pour la journée. Demain, il faudra pourtant bien les remiser dans leur cachette, fanés par l’exposition à la lumière et ramollis comme les ballons un lendemain de fête. Le cœur un peu serré, on attendra la prochaine occasion pour les ressortir.

Une amitié maladroite

Pendant ce temps-là, les visages de chair de ces prisonniers regardent le sol de leur cellule, sans illusion. Une journée de plus entre des murs de béton, derrière une porte sans poignée, sous une ampoule empoissée par les cadavres d’insectes. Vu depuis le bagne d’Eiraeiro, la prison centrale d’Asmara ou les stalags de l’armée érythréenne, le 3 mai est une gentille comédie que jouent les Blancs pour dire leur amitié maladroite avec ceux qui ont été capturés par le groupe du président Issayas Afeworki et enfermés dans une longue séance de sadisme gouvernemental, jusqu’au silence, jusqu’à la destruction. Mais c’est tout ce qui existe sur cette terre : tous les autres ont abandonné.

Tremblement de terre, cette année : le jury du prix Guillermo Cano de l’UNESCO a convenu de récompenser le poète et directeur de journal Dawit Isaak. Sa fille est partie à Jakarta recevoir le prix. Son frère la regardera à la télévision. Coup de chance pour le prisonnier : son visage sera plus reproduit que celui des autres, dans les médias du monde entier.

Impossible d’oublier

On le voit bien. On ne peut parler normalement, sereinement, pacifiquement, du sort atroce des prisonniers érythréens. Pour ma part, je m’y parviens pas. Car je sais que, quoi qu’il arrive, quel que soit le destin de l’Erythrée, l’épouvante de leur aventure marquera pour longtemps l’histoire de cette nation brisée. Suprême degré de raffinement dans la cruauté, le confinement au secret de ces femmes et de ces hommes depuis plus de quinze ans symbolise désormais, pour les gens ordinaires, les petites incarcérations du quotidien, dans la psychose nationaliste des vieillards, dans la méchanceté crétine des militaires, dans la cupidité névrotique des trafiquants. Pour les Erythréens, le XXIe siècle, pour l’instant, est l’ère des prisons.

On aura beau essayer d’oublier, la réalité nous rattrapera. Car un jour les Erythréens ouvriront, caméra à l’épaule, les portes des geôles désormais abandonnées. Et les survivants diront ce qui s’est déroulé dans les donjons du FPDJ, ce Front de peuple pour la démocratie et la justice qui a tout trahi — le peuple, la démocratie et la justice. L’histoire sera dure à entendre.

Lamentable échec

Alors qu’on me permette de m’adresser à ceux qui sont responsables de ce cauchemar. Quittez le pouvoir, messieurs. Votre échec est lamentable. Vous avez rendu possible la libération nationale, c’est un fait. Mais votre incompétence, votre bêtise, votre brutalité, vos calculs imbéciles et vos postures absurdes n’ont rien démontré d’autre que le fait que vous êtes des chefs violents comme les autres, voilà tout. Capables de libérer un territoire mais incapables d’émanciper un peuple, vous n’êtes pas meilleurs que tous les empereurs décadents de notre époque qui nous forcent à patauger dans les traces horribles de leurs « Grandes compagnies ».

Amis érythréens, ne vous laissez pas décourager par les assassins et les pitres. Même quand tout semble perdu, quand le monde entier semble ligué contre nous, quand les pleurs des enfermés n’émeuvent plus personne, quand les prétendus gens raisonnables vous conseillent de vous taire, continuez de rire à la face de vos tourmenteurs. Et s’ils n’ont pas oublié l’histoire dont ils sont les héritiers, les Français devraient être vos amis indéfectibles : on dit que notre préfet réfractaire Jean Moulin, dans la salle de torture où la Gestapo le défigurait méthodiquement, a épuisé les dernières forces de sa vie à dessiner, sur un bout de papier, la caricature du visage de pierre de Klaus Barbie. Quelle victoire !

La dignité des faibles

img_01078 janvier 2017, Paris — Le courrier ci-dessous a été envoyé hier par mon amie Elisabeth Chyrum, directrice de l’association Human Rights Concern Eritrea, infatigable avocate des évadésu, des destitués, des oubliés et des vagabonds d’Erythrée, à M. Cédric Herrou, ce brave emmerdeur qui rend fous un certain nombre de pisse-vinaigre de France et d’ailleurs, en ouvrant les portes fermées à coups de pied lorsqu’il s’agit de préserver la dignité des gens qui passent.

Au passage, qu’il reçoive ici ma salutation amicale et l’assurance qu’il m’a épaté.

***

Lettre ouverte à M. Cédric Herrou

7 janvier 2017

Cher M.Herrou,

Nous avons entendu parler de vous avec une grande stupéfaction et une admiration considérable pour vos actions visant à aider les réfugiés originaires d’Erythrée et du Soudan. Ces personnes accablées ont été contraintes de quitter leur propre pays en raison de graves violations des droits de l’homme, et ont été bloquées en Italie sans espoir de voir leur demande d’asile entendues. Vos efforts courageux pour les aider à trouver la sécurité, l’accueil et l’asile en France devraient être une source d’admiration pour tous à travers le monde.

Depuis la publication du rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits de l’homme en Erythrée, les dangers auxquels sont confrontés les Erythréens dans leur propre pays sont désormais reconnus au niveau international, allant même parfois jusqu’à constituer des crimes contre l’humanité. La légitimité de la demande d’asile des Erythréens a été reconnue dans des milliers de cas juridiques individuels, mais pas en Italie, où le système d’asile ne parvient pas à faire face au volume immense de demandeurs. Il est donc vital que ces réfugiés parviennent dans des États où leur besoin urgent de trouver un sanctuaire et de faire valoir une véritable demande d’asile peuvent être satisfait. De nombreux réfugiés soudanais sont confrontés à des dangers semblables.

L’article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, signé et ratifié par la France, garantit que « chacun sera libre de quitter tout pays, y compris le sien ». Les réfugiés que vous avez aidés ont tout simplement exercé ce droit reconnu par votre pays. Et vous les avez simplement aidés à exercer ce droit de réclamer un sanctuaire. Une telle action mérite d’être reconnue comme le véritable esprit d’humanité et de compassion, à la base des valeurs adoptées par tous les États de l’Union européenne. Qu’une telle action de compassion vous mette en danger d’aller en prison et de payer une amende énorme, cela devrait frapper la plupart des Européens comme étant une parodie de justice.

Nous saluons respectueusement votre actions comme incarnant l’esprit et l’harmonie des principes des Nations Unies et de toutes les nations éclairées. Nous reconnaissons que le droit d’asile n’a de sens que si les moyens pratiques pour y parvenir sont offerts à ceux qui en ont le plus besoin. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir dévoilé la
manière bonne et juste d’accueillir des réfugiés menacés et désespérés, en mal de protection.

Nous demandons au tribunal qui examine votre cas de prendre ces principes en compte et de rejeter en bloc les accusations portées contre vous.

Avec beaucoup de respect et de solidarité.

Sincèrement vôtre,

Elisabeth Chyrum
Directrice
Human Rights Concern Eritrea
Londres
Royaume-Uni
http://www.hrc-eritrea.org