Panorama du désastre

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Vue de Khartoum

31 mai 2016, Paris — Je crois qu’on ne mesure pas l’ampleur du scandale. Depuis quelques semaines, le Soudan s’est mis à rafler les Erythréens présents sur son territoire, à les incarcérer en toute illégalité puis à en renvoyer de force, en Erythrée, plusieurs centaines à la fois.

De toutes parts me parviennent des appels. L’association américaine Human Rights Watch, qui travaille sur la question depuis deux semaines, vient de publier un premier panorama du désastre. Plus de 400 Erythréens, dont six réfugiés dûment enregistrés par le HCR, ont été renvoyés au pays ces dernières semaines : arrêtés à Dongola, alors qu’ils étaient en route pour la Libye, ils ont été prétendument inculpés d’« entrée illégale » sur le territoire soudanais et deux-tiers d’entre eux ont été renvoyés, en camion, vers le territoire érythréen, le 22 mai. Plus d’une centaine d’Erythréens avaient déjà été arrêtés et rapatriés dans la ville frontière de Tessenei, le 17 mai, où ils ont été entassés dans la prison de la ville, le temps sans doute que les bastonneurs du régime fasse le tri, à coups de trique, entre les libérables et les enrôlables.

Hier soir, un ami érythréen à Khartoum m’envoyait le SMS suivant : « Les rafles sont devenues quotidiennes. Les centres de détention pour les migrants et les prisons ordinaires sont pleines de réfugiés érythréens, désormais. Certains de mes amis ont disparu depuis un mois maintenant et personne n’a eu de nouvelles d’eux. Un homme que je connais a été arrêté dans la rue aujourd’hui. Il a été brutalisé après avoir refusé de monter dans une voiture banalisée avec des inconnus, ayant trop peur qu’il s’agisse de trafiquants qui revendent les organes de leurs otages. »

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés se fait envoyer balader lorsqu’il demande des explications et l’accès aux détenus.

Un « Processus » de malheur

Les raisons de cette chasse à l’homme et de ces renvois massifs ne sont pas clairs, toutefois. S’il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un message adressé aux irresponsables de la Commission européenne qui, depuis un an et demi, demandent aux Soudanais, avec une componction de Raspoutine, de mieux contrôler leurs frontières et les réseaux mafieux qui trafiquent de la chair humaine, il n’est pas certain que cela suffise à expliquer ces rafles. Mais enfin, il est clair que l’infâme « Processus de Khartoum » commence à entrer dans une phase… disons plus opérationnelle.

Il se pourrait qu’entrent également en ligne de compte les fâcheries et les intérêts cachés du Soudan et de l’Erythrée, leurs deux chefs d’Etat étant aussi capricieux et irritables l’un que l’autre, toujours prêts à se sauter à la gorge après s’être fait des mamours. On dit par exemple que les guérilleros du Congrès Beja, qui avant 2006 servaient à Issayas Afeworki de moyen de pression sur Khartoum, auraient repris leurs activités en territoire érythréen. On s’étonne également de l’absence d’Omar el-Béchir aux cérémonies du « Jubilée d’argent » à Asmara le 24 mai, lui qui ne cache plus ses envies de tourisme, faisant même savoir qu’il irait bien faire un tour à New York dans les mois qui viennent.

Entretemps, ceux qui cherchent à fuir ce mauvais rêve se noient par centaines depuis le début du printemps en Méditerranée, pendant que nos gouvernants se grattent la tête, que nos marins sombrent dans la dépression et que nos bidonvilles rendent fou.

On fera de ces informations ce qu’on voudra. Qu’on me permette pour finir de remettre au goût du jour cette forte réflexion du Général De Gaulle, une fois n’est pas coutume : « Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut. » Pour ma part, je voudrais féliciter les « réalistes » de la diplomatie européenne pour cette belle, très belle réussite.

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Aux portes des prisons

Capture d'écran de la vidéo diffusée par le mouvement Arbi Harnet (à regarder ci-dessous)

Capture d’écran de la vidéo diffusée par le mouvement de résistance clandestin Arbi Harnet

3 juin 2015, Paris — Les membres clandestins du mouvement d’agit-prop Arbi Harnet ont fait sortir hier d’Erythrée une rare vidéo filmée sur un téléphone portable, montrant les familles des prisonniers aux portes de deux centres de détention, dans l’espoir de porter aux détenus de la nourriture et des vêtements. C’est un document rare, d’une qualité médiocre, mais qui montre « combien la prison est devenue routinière » pour les Erythréens de l’intérieur et quelles conditions règnent autour de ces étouffoirs épouvantables, comme le dit bien le site Asmarino.

La première séquence a été tournée au mois de mai 2015 à l’extérieur de l’enceinte du camp de regroupement d’Abi Abeito, en banlieue d’Asmara. C’est là que sont détenus, pour plusieurs semaines ou plusieurs mois, les raflés de la capitale, dans des conditions dantesques, comme le rapportait dans mon livre le témoignage d’un ancien prisonnier de ce camp de hangars puants. La seconde a été filmée devant les portes du sinistre camp de Hashferay, à Hagaz, sur la route entre Agordat et Keren, dans le centre du pays. Cette prison, qui serait l’un des pénitenciers dirigé par le puissant Major Général Philipos Woldeyohannes, contiendrait plusieurs milliers de jeunes raflés lors des giffa, les rafles de conscrits, régulièrement organisées par le régime pour capturer les insoumis du service militaire. Voici le document :

« Une nation ne doit pas être jugée sur la façon dont elle traite ses citoyens les plus forts, clamait à bon droit Nelson Mandela en parlant des prisons, mais sur la façon dont elle traite les plus faibles. » Chacun jugera et l’histoire tranchera.

Le système totalitaire mis en place par Issayas Afeworki chancelle depuis des années et ses efforts pour perpétuer les conditions de sa propre survie sont de plus en plus dérisoires, en même temps que cruels. On dit par exemple qu’à l’occasion des fêtes de l’indépendance, le 24 mai, le régime a fait libérer plusieurs milliers de prisonniers mais que, débordé par le fait que beaucoup d’entre eux se sont immédiatement précipités aux frontières dans l’espoir de fuir le despotisme, les centres de détention se sont remplis de nouveau en l’espace de quelques semaines.

Répandre le doute

Entretemps, à l’occasion d’un discours d’une invraisemblable enflure (donc probablement rédigé par son principal conseiller, Yemane « Charlie » Ghebremeskel), le président Issayas Afeworki s’est embarqué dans une croisade glaçante contre la « corruption », ce qui a provoqué un beau mouvement de grattage de tête collectif chez les observateurs de l’Erythrée. A qui va-t-il s’attaquer, cette fois-ci ? Aux petits fonctionnaires ? A ses ministres marrionettes ? A ses généraux, qui disparaissent les uns après les autres, les uns de « maladie », les autres sans aucune explication, donc probablement dans un quelconque quartier de haute sécurité, peut-être une dernière étape avant la balle dans la tête et le trou dans le sable ? Car où est donc le Major Général Karekare, par exemple ? Et le Major Général Haile Samuel, dit « China » ? Et les autres ?

Et dans le même temps, selon des documents officiels que j’ai pu consulter, les irresponsables européens aux commandes du « Processus de Khartoum » projettent de soutenir le pays à « renforcer les capacités » de l’appareil judiciaire, à renforcer son arsenal pour « lutter contre le trafic d’êtres humains » (qu’il identifie clairement à nous autres, journalistes, militants et chercheurs qui travaillons avec les fugitifs) — et même à lancer des « campagnes d’information » pour prévenir les migrants potentiels des dangers de la route. Rêveuse bourgeoisie, disait l’autre.

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