Trois morts de plus

30 août 2012, Paris – Que voulez-vous que je vous dise ? Mon ami Ambroise Pierre, de Reporters sans frontières, a confirmé ce matin la nouvelle : à l’horrible liste des morts du bagne d’Eiraeiro, il faut ajouter maintenant les noms de Dawit Habtemichael, Mattewos Habteab et Wedi Itay, trois journalistes aspirés dans les rafles de septembre-octobre 2001 et qui avaient disparu depuis. Donjons, tortures, pourrissement éternel : c’est à cela qu’Issaias Afeworki et son clan condamnent leurs frères qu’ils n’aiment pas.

C’est là que le courageux jeune adjoint de mon ami Milkias, Medhanie Haile, est mort il y a maintenant six ou sept ans, plus ou moins en même temps que Said Abdulkader et Yusuf Mohammed Ali. (Je me souviens avoir réellement perçu les larmes d’homme de Milkias dans son mail, lorsqu’il m’avait annoncé la nouvelle. Medhanie était comme son petit frère. Sans doute était-ce là l’un des moments clés qui m’ont poussé à écrire « Les Erythréens »). Fessehaye Yohannes, dit « Joshua », quant à lui, s’est pendu dans sa cellule du camp militaire d’Embatikala avant que les brutes de la présidence ne puisse le transférer dans son oubliette des montagnes. Il ne reste donc que trois ou quatre survivants de ce maudit septembre 2001, au cours duquel personne ou presque n’a regardé vers Asmara.

J’ai déjà beaucoup parlé d’Eiraeiro et des prisonniers. La répétition commence à m’empoisonner. Comme beaucoup, je vais ruminer ce cauchemar venimeux pendant quelque temps, le jeter à la face des fanatiques, sidérer les gens qui n’ont pas été informés et faire encore pleurer des Erythréens en exil. Et je ne peux m’empêcher de me demander : « Mais jusqu’à quand cette épouvante va-t-elle durer ? Jusqu’à quand ? Et qu’est-ce qui dépend de nous dans tout cela ? »

Eternel retour

16 août 2012, Arles – Le travail reprend. L’étrange travail bénévole que je pratique depuis trois ans, j’entends. Des prisonniers érythréens appellent à l’aide ici, des nouvelles tragiques difficilement confirmables venues des bagnes d’Issaias là, des athlètes olympiques qui font défection ailleurs. L’Erythrée : catastrophe as usual

Entre-temps m’est apparue la nécessité de clarifier un point qui me semble important, sinon essentiel : je ne suis pas un chercheur, ni un universitaire, ni un historien, ni rien de la sorte qui me confèrerait une expertise infaillible, un savoir sanglé par des sources et des entretiens privés. Comme je l’ai déjà dit, je suis tombé par hasard sur eux, les Erythréens, et ils m’ont raconté des histoires, d’incroyables histoires, des contes noirs à dormir debout, des traversées oniriques, voilà tout. Depuis que je me suis embarqué dans leur coque de noix, je n’ai pas changé d’attitude ou d’ambition. Je répète, je trie, je décortique et je comprends à demi-mots ces messes basses que les Erythréens me servent à loisir, selon les circonstances du moment. De temps à autre, on a besoin de « mister Leonardo » et il répond toujours à son téléphone.

Je pense à cela pour deux raisons : la première est une erreur idiote que j’ai laissé passer dans le portrait d’Issaias Afeworki publié dans Le Nouvel Observateur* ; la seconde est la polémique artificielle qu’un journaliste visiblement trop rapidement informé a cru soulever entre l’excellent Gérard Prunier et moi sur le site de France TV. Mais c’est la loi du genre.

Pendant ce temps-là, j’ai la bouche cousue parce que je ne sais rien de sûr. Et je ne publierai ce que je sais que lorsque l’impatience m’aura vaincu. Comme d’habitude.

*

* : Issaias a bien sûr « gravi les échelons » du Front de libération de l’Erythrée (FLE), avant de co-fonder et prendre en mains le Front populaire de Libération de l’Erythrée (FPLE).

Insécurité

8 août 2012, Bourdeaux – Quelle étrangeté, quel nuage de mystère enveloppe l’Erythrée ces temps-ci ! Avec la renaissance progressive de Mogadiscio, le recul des shabaabs, un début de paix entre les Soudans, l’unanimité anti-dictatoriale visant Issaias Afeworki, la crise de régime en Ethiopie, le lointain incendie de la Syrie, il semble que l’histoire de la Corne de l’Afrique est en train de doucement basculer dans une autre époque. Et à pas feutrés. Comme d’habitude, avec les peuples habashas, Erythréens et Ethiopiens révolutionnent en silence, passent d’un arpent à l’autre en trottinant dans leurs sandales, changent de buisson, croisent les lignes invisibles de la loi et de la nécessité, font basculer le monde pendant notre sommeil.

Faute d’expertise et d’avis pertinent, je ne parlerai pas ici de la mystérieuse maladie de Meles Zenawi, du recul des jihadistes somaliens ou des nouvelles alliances continentales. Je peux dire simplement que, à Asmara, Issaias se fait discret. Ni apparition martiale, ni déclaration fracassante, ni délire psychédélique. On croirait qu’il gère les affaires courantes de l’Etat, cette République de Salo africaine dont il pérennise encore l’illusion, sans que l’on sache trop comment.

Pourtant, celle-ci prend l’eau de toutes parts. Les Canadiens semblent déterminés, sous la pression d’une diaspora bien organisée à Toronto et ailleurs, à prendre à leur tour le régime à la gorge, en envoyant des limiers renifler dans la paperasse de la terreur organisée par les « moustiques » de l’ambassade, via le système d’extorsion de la « taxe révolutionnaire ». L’année dernière, des diplomates français m’avaient déjà demandé de les aider à prouver l’existence d’un tel schéma mafieux. On peut espérer que ce n’est qu’une question de temps avant que les pays européens ne dégainent enfin leurs polices judiciaires sous le nez des capporegime du Front populaire pour la démocratie et la justice, le parti unique.

Des signaux de fumée

Les sénéchaux érythréens sont étroitement surveillés. Les officiers supérieurs les plus impliqués dans les violentes crapuleries politiques commencent à être trop visibles. Le front de Badmé semble s’être tu depuis quelques semaines, tandis que les business opportunities des colonels érythréens dans les crises régionales s’amenuisent. A l’étranger, les séides d’Issaias ne peuvent même plus circuler en paix dans les festivals organisés par le gouvernement. Depuis l’année dernière, ils se retrouvent systématiquement avec des gamins contestataires aux trousses. Comme encore récemment, aux Pays-Bas, au Royaume Uni, aux Etats-Unis, ou en Suède, où le conseiller politique du dictateur, Yemane Ghebreab, dit « Monkey », a dû faire appel à une firme de sécurité privée pour n’être pas trop bousculé par les enfants de ses victimes, comme on le voit dans la photographie ci-dessus.

Les extraordinaires mouvements de la jeunesse en exil font d’ailleurs mouche régulièrement. La semaine dernière, après le coup de théâtre des affiches subversives collées partout dans Asmara, la surveillance dans les bars et les cybercafés a été accrue. Le gouvernement attend, il a perdu la main. Dans les campagnes, les habitants s’organisent pour venir frapper aux portes des représentants du Parti, à chaque décision absurde, à chaque rafle un peu trop scandaleuse. Un Rapporteur spécial pour la situation des droits de l’homme en Erythrée a d’ailleurs été nommé en juillet par le Conseil des droits de l’homme, avec pour mandat de se cogner aux murs des prisons d’Issaias et en rendre compte à la communauté internationale. Même les bureaucrates s’en mêlent…

Une mort mystérieuse est enfin venue troubler le calme apparent d’Asmara. Le cadavre du consul du Soudan, le major Qutbi al-Tahir, a été retrouvé l’autre jour et une enquête criminelle sur son décès a été ouverte au commissariat de Khartoum-Nord.

Des signaux de fumées, des échos lointains… Le sous-titre de ce blog, « messages confus et coups de téléphone en provenance d’Asmara », n’a jamais été plus d’actualité.

Les affiches noires

1er août 2012, Bourdeaux – Depuis un an, des groupes épars de jeunes érythréens en exil ont commencé à s’organiser pour s’opposer à la psychopathie du régime, autant qu’à l’apathie de leurs aînés. Inspirés par les révolutions arabes, et surtout par le leadership étouffé des gamins du Caire et de Tunis, ils se sont réunis sous la bannière du mouvement Harbi Harnet (« Vendredi de la liberté ») et de l’EYSC (Eritrean Youth Solidarity for Change, Solidarité de la jeunesse érythréenne pour le changement), avec insolence, créativité, efficacité, goût et sens de la subversion.

Le week-end dernier, ils ont frappé un grand coup, dont ils ne sont pas peu fiers. Autour du quartier commerçant de Medeber, dans le centre-ville, près des bars Shishay et Jos, dans le secteur administratif surnommé « Babilon », devant le Bar Royal et de l’autre côté du célèbre Bar Alba, en face de la cathédrale catholique, sur la Place du 1er-Septembre, autour de la station de taxis d’Akriya, dans les banlieues de Mai Temenai et Godayif, autour du complexe moderne d’Expo et même sur les murs du sinistre commissariat numéro 2, ils ont collé des affiches imitant les traditionnels avis de décès disséminés dans la ville. Un visage de jeune fille, une rhétorique similaire aux éloges funèbres : ils déplorent la mort de la liberté et le maintien du régime funeste d’Issaias Afeworki, le fossoyeur national.

Dans les fibres du système

Déjà, les mois derniers, ils s’étaient donnés entre eux la tâche de passer des coups de téléphone aléatoires dans le pays pour éveiller les consciences hypnotisés de leurs cousins et cousines. Ils téléphonaient aux habitants des régions frontalières pour expliquer comment le Général Tekle Kiflai « Manjus », commandant des gardes-frontière, touche sa dîme sur chaque passage clandestin des fugitifs que ses hommes ne parviennent pas à abattre ou arrêter. Ils exprimaient leur révolte non pas en fuyant pour sauver leur peau, comme leurs pauvres compatriotes errant dans les déserts d’Afrique. Mais en s’infiltrant à l’envers, dans les fibres mêmes du système.

Il y a trois ans, en Sicile, un Erythréen installé depuis longtemps en Europe et qui, à force de s’écraser, parvenait encore à retourner au pays, m’avait expliqué que des graffitis avaient récemment fait leur apparition dans les rues d’Asmara. « Issaias kidnappeur », « Issaias assassin ». Lui demander une photographie n’aurait eu aucun sens, je n’ai pas besoin de dire pourquoi. Quelques mois plus tard, un ancien du parti unique m’avait révélé que quelques étudiants étaient parvenus à distribuer des tracts hostiles au gouvernement, avant de se faire arrêter en souriant, pour la cause.

Comme en Grèce, dans cette Grèce dépressive et couverte d’injures de 2012, ce sont les mômes qui sauvent l’honneur en Erythrée.