Les enfants de la politique

Eritrean protesters in front of the Eritrean embassy in Washington DC

30 janvier 2013, Paris – Depuis une dizaine de jours, à Londres, Stockholm, Melbourne, Francfort, Le Caire, Washington, Rome, des gamins venus d’Erythrée frappent à la porte de l’ambassade de leur pays asphyxié. A quinze, vingt, cinquante, ils entrent. Dans leurs mains, ils tiennent de pauvres feuilles de papier sur lesquelles est écrit « Assez ! ». Ils veulent montrer leur soutien aux mutins du 21 janvier, aux soldats qui ont pris Forto ce lundi-là et qui ont, pour eux, montré la voie de la liberté.

D’abord, ils sont intimidés. Ils hésitent, avec un peu de timidité. Ils viennent pour se montrer et dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces diplomates qui rackettent, menacent et font la leçon.

Il est assez étonnant de voir d’abord leur politesse. Ce n’est que lorsque leur nombre les protège qu’ils se mettent à parler, rapidement, nerveusement, sincèrement. Car ils sont venus pour cela. Parler, enfin. Ouvertement. Un face-à-face pour dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces hommes en pullover, ces bureaucrates en costume, ces vieux messieurs qui font tourner les ambassades de la dictature d’Erythrée à travers le monde. Ces derniers d’ailleurs savent très bien ce qui se passe. Ils argumentent sans grande conviction, comme on raisonne son neveu un jour de dispute.

Mais les protestataires, eux, ne se laissent plus impressionner. Après tout, pour la plupart, ils ont traversé le Soudan, le Sahara, la Méditerranée et ils vivent dans la misère, quand les enfants du régime sont des petits-bourgeois élevés en Occident. Ils veulent placer leurs photocopies protestataires ici ou là. Ils les coincent derrière les tableaux, sur les meubles, dans les plantes vertes. On leur dit de ne pas toucher au drapeau. Le portrait du président Issayas Afeworki est remplacé. S’il n’est pas touché, il est défié du regard. Ils cherchent à faire des photos. Ils sont ici chez eux, après tout. Et puis ils s’en vont, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres, triomphants, soulagés. Parfois, comme à Washington ou à Londres, la police locale en embarque un, pour la forme. Celui qui a été le plus maladroit ou le plus nerveux.

Ces jeunes Erythréens annoncent leurs prochaines actions : une manifestation à Londres, d’autres ambassades, d’autres consulats. Et, hormis peut-être Al-Jazira qui est d’une étonnante curiosité, aucun média international ne s’est intéressé à ces petit tas de poudre qui s’enflamment dans le monde entier. Mes chers collègues, faut-il qu’ils soient violents, ces gamins, pour que vous veniez leur parler et que vous leur fassiez une petite place ? Faut-il qu’ils brûlent des drapeaux, saccagent des bureaux, offrent des images ? Ne vous attendez pas à cela. Ces enfants révoltés ne font pas du show-business, mais de la politique.

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Les jours d’après

Eritrea - Inside Story - aljazeera

25 janvier 2013 – Un drôle de monde s’en mis en marche depuis lundi dernier et la mutinerie de Forto. Journalistes, producteurs, experts, militants, analystes : tous y sont allés de leur petit laïus, de leur petite phrase, de leur point de vue, sur les événements mystérieux qui se déroulent en ce moment en Erythrée. Avec des pincettes, les think-thanks pondent des analyses au conditionnel, jusqu’à l’excès. Tout le monde parle, et c’est tant mieux — comme si, au fond, ç’avait été le but des mutins. Même l’ambassadeur d’Erythrée au Japon, Estifanos Afeworki, s’est déchaîné contre le respecté Martin Plaut et moi-même sur Twitter, dans un torrent inhabituel d’injures et d’éructations. Les sites pro-gouvernementaux se sont appliqués à démontrer, dans une amusant mathématique pataphysicienne, comment la mutinerie d’Asmara serait une pure fabrication, initiée et entretenue sur internet. Sidérante panique.

En attendant, comme on s’y attendait, la clique rassemblée autour d’Issayas Afeworki a commencé à réagir. Mais étrangement. Une vague d’arrestation a, semble-t-il, commencé dès mardi. Selon les sources généralement fiables d’awate.com, plusieurs personnalités ont été raflées ces jours derniers, la plus célèbre d’entre elles étant Abdella Jaber, le responsable de l’organisation du parti unique, qui fut l’un des hommes de confiance du chef de l’Etat. L’homme était quasiment à demeure il y a quelques années au Novotel de Ndjaména, lorsque l’Erythrée se rendait prétendument indispensable pour unifier les mouvements rebelles du Darfour. Un ancien commissaire politique, Amanuel Haile, dit « Hanjema », aurait également été arrêté, de même que le gouverneur de la zone sud, Mustafa Nurhussein, qui était pourtant l’hôte zélé du président lors de ses fréquentes tournées d’inspection dans son secteur. Mercredi, ce sont plusieurs diplomates qui ont été emmenés par la Sécurité d’Etat, dont Osman Jemee Idris, ambassadeur d’Erythrée dans les Emirats arabes unis, toujours selon la même source.

Absence des « usual suspects »

Bien sûr, je serais bien en peine de faire le lien entre tous ces hommes et de connaître les vraies raisons de leur séjour dans les oubliettes d’Issayas. Mais il paraît difficile de ne pas penser qu’il s’agit d’une réponse, même improvisée, même auto-destructrice, à la prise de « Forto », le nom du ministère de l’Information passé sous le contrôle des mutins du colonel Saleh Osman. Celui-ci serait d’ailleurs désormais retranché avec sa brigade mécanisée dans le sud du pays, près de Dekemhare, n’autorisant que la police militaire à approcher pour négocier. On peut s’étonner, dans toute cette confusion, de ne pas savoir où sont ni ce que font les « usual suspects » de la réforme du système — le ministre Sebhat Ephrem, le général Filippos, en disgrâce depuis un moment. L’étrangleur Issayas a peut-être rencontré plus étrangleurs que lui.

Entre-temps, au ministère de l’Information et dans Asmara, rien ne paraît. La vie continue son cours et la propagande fait tourner son petit moulin comme si de rien n’était. Issayas a annulé sa visite préparatoire à Khartoum, prélude au sommet de l’Union africaine qui se tient ce week-end, et n’est pas réapparu depuis deux semaines, comme à son habitude. Ni ses consigliere ni ses caporegime. Les ministres et généraux que certains ont pris pour les leaders des contestataires non plus. Le gouvernement est invisible et mutique. Seuls ses partisans les plus bruyants s’agitent, surtout à l’étranger, alors que la jeunesse de la diaspora est soudain galvanisée par les « héros » de « Forto 2013 », au point de faire irruption dans l’ambassade d’Erythrée à Londres.

Il semble donc que la « grande histoire » à l’intérieur de laquelle doit s’inscrire la « petite histoire » du 21 janvier ne soit pas terminée. Mais tout le monde est dans le noir, y compris les partisans de la dictature. Et ce ne sont certainement pas les éternels maquisards qui sont à la manœuvre en Erythrée qui se précipiteront sur les plateaux de télévision pour appeler le monde à leur rescousse.

Les héros ordinaires

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23 janvier 2013, Paris – Je laisse de côté pour un moment le torrent de délires, de menaces et d’injures qui se déverse depuis l’étrange coup de force de Forto, lundi dernier. Il me semble important de préciser quelques éléments et de dire qu’au milieu de ce brouillard toxique qui provient d’Erythrée, je connais quelques héros ordinaires. Je voudrais parler de mes amis de Radio Erena, Biniam Simon et Amanuel Ghirmai.

Lundi matin, lorsque des soldats mutins prennent pacifiquement le contrôle du ministère de l’Information à Asmara, ce sont eux qui, les premiers, révèlent l’information. Leur scoop enflamme la diaspora aussitôt. Le bulletin spécial enregistré dans les minutes qui suivent fait irruption partout sur internet.

J’étais avec eux, ce jour-là. Toute la journée, ils ont fait preuve de prudence et d’obstination pour comprendre ce qui se passe dans leur petit pays perdu. Discrètement, avec une infinie précaution, dignement. Leurs bulletins d’information étaient truffés d’informations précises, vérifiées, circonstanciées. Ce sont leurs courts morceaux de son, diffusés par satellite jusqu’en Afrique, fabriqués pauvrement, qui ont fait le tour du monde. Les plus grandes agences de presse, sans le savoir, ont été lancées aux trousses du moindre fait, de la moindre déclaration, par le travail  de fourmi de Biniam et Amanuel.

J’ai raconté dans mon livre dans quelles circonstances j’ai connu Biniam et comment nous avons lancé cette radio. Mais l’aventure est fragile. Après quatre mois de silence à cause d’un mystérieux brouillage, Radio Erena n’a repris ses émissions vers l’Erythrée que le 26 décembre, sur le satellite NileSat. Laissez-moi vous raconter l’histoire, une fois pour toutes.

Porteuse pirate

Le mardi 14 août dernier, vers 16 heures, d’un seul coup, la diffusion de Radio Erena est inexplicablement interrompue. Biniam Simon, le co-fondateur et rédacteur en chef de la radio, s’étonne. Il plonge sous sa console, fouille son ordinateur, vérifie le retour. Tout semble aller. « Nous recevions des messages de nos auditeurs en Erythrée, nous disant qu’on ne nous entendait plus », raconte-t-il.

Pourtant, le signal part correctement du petit studio parisien, installé dans une ancienne cordonnerie du XIIIe arrondissement, vers le terminal espagnol chargé d’envoyer les programmes vers le satellite de l’opérateur Arabsat.

Coups de téléphone. La société Globecast, filiale de France Telecom qui assure le transport du signal, assure que le problème ne vient pas de chez elle. Le diffuseur Arabsat est prévenu à son tour. En fin de journée, leurs ingénieurs comprennent : un signal malveillant provenant d’une source inconnue empêche le bon fonctionnement de leur satellite BADR-6, qui diffuse depuis juin 2009 la seule source d’information indépendante en tigrinya à destination des Erythréens de l’intérieur.

Toutefois, c’est non seulement le signal de Radio Erena qui est brouillé, mais celui d’autres clients également. Alors, avec le zèle des commerçants, la société panarabe tranche sans hésiter : elle suspend la petite radio érythréenne, « le temps de trouver une solution ». On ne discute pas, surtout pas avec une société soumise à l’autorité des alliés politiques traditionnels de l’Erythrée.

Deux semaines plus tard, c’est le site internet de la radio qui est attaqué. Reporters sans frontières et les amis de Radio Erena parviennent à le remettre en service rapidement, mais il semble désormais certain que la petite station parisienne est l’objet d’une agression coordonnée visant à la faire taire.

Une solution définitive n’a finalement été trouvée que récemment : après quatre mois sans pouvoir émettre vers l’Erythrée, Radio Erena a tout simplement dû changer d’opérateur satellite. Elle diffuse désormais sur le concurrent NileSat, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, depuis le 26 décembre.

Il a fallu quatre mois pour que les Erythréens piégés à l’intérieur de leur propre pays puissent de nouveau respirer. Les flashes d’information de Biniam et Amanuel, son adjoint, sont de nouveau entendus à Asmara et ailleurs. « C’est un soulagement, bien sûr, confie Biniam. La diffusion de nos programmes vers les Erythréens de l’intérieur est notre raison d’être. Sans elle, j’avais l’impression de parler dans le vide. »

Piratage d’Etat

Pour autant, de nombreuses questions restent en suspend. Qui a piraté Radio Erena ? Les tests menés par Arabsat et les investigations de l’équipe de la station laissent peu de place au doute. Le brouillage a été effectué par l’envoi vers le satellite BADR-6 d’une « porteuse pirate » provenant du territoire érythréen.

La cyberattaque de son site internet provenait également d’Erythrée, où le taux de connexion au Web est pourtant infinitésimal et un abonnement personnel interdit. On ne peut naviguer sur la Toile que dans les quelques cybercafés des villes, lesquels sont constamment reniflés par les mouchards de la police, et lorsque le courant électrique intermittent de la vieille centrale à diesel de Hirgigo le permet. Ou alors depuis les ministères.

Dans ce pays mis en coupe réglée par l’armée, il est donc difficile de ne pas penser que le gouvernement d’Asmara lui-même a mis en place la perturbation d’une chaîne qui commencent à sérieusement percer le rideau de fer imposé par la dictature.

Du reste, la mystérieuse « porteuse pirate » a commencé à perturber le signal de Radio Erena au lendemain de la réception, par Arabsat, d’un courrier de protestation officielle du gouvernement érythréen. Ce dernier estimait que la diffusion par la station, début août, d’une interview du ministre éthiopien de la Communication, Bereket Simon, ennemi juré de la junte militaire au pouvoir à Asmara, constituait un appel à l’insurrection.

« Mensonge, juge Ambroise Pierre, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières. Nous avons transmis à Arabsat la transcription de l’interview et rien de ce qui a été dit ne constitue un appel à la violence, sous quelque forme que ce soit. »

Equilibrée et prudente

Bien informée, prudente et subversive à la fois, Radio Erena est en effet un média réellement indépendant dans le monde érythréen. « Nous nous efforçons de donner la parole à tout le monde et de ne pas diffuser n’importe quelle information, au hasard de nos propres intérêts, insiste Biniam. Bien sûr, alors que le pays est écrasé par une dictature comme celle qui règne en Erythrée, cela nous crée des inimitiés, mais c’est le prix à payer. »

En l’absence de couverture par les médias internationaux, outre les médias soviétisants du régime, les Erythréens ne disposent en effet pour s’informer que de quelques sites et forums, ainsi qu’une poignée d’organes de communication de partis politiques en exil.

Du reste, les auditeurs de Radio Erena ne s’y trompent pas. Alors que certaines plateformes érythréennes d’opposition foisonnent de scoops incertains et de révélations spectaculaires, nombreux sont ceux qui attendent de voir comment la radio traitera le sujet pour y croire réellement.

« Seul et loin de chez moi, sans travail, je passe mes journées à chercher des informations sur ce qui se passe dans mon pauvre pays, raconte Simon, un ancien fonctionnaire qui vient d’obtenir l’asile politique en France. Je lis beaucoup de choses, mais je ne crois rien tant que Radio Erena ne l’a pas confirmé. Et nous en parlons souvent, tous mes amis sont dans ce cas-là. »

Des clubs d’auditeurs se sont ainsi constitués, pour écouter les programmes d’Erena et en discuter. Sans se cacher, dans la diaspora. Clandestinement, en Erythrée.

« Au camp militaire, nous rusions avec les officiers pour écouter leurs journaux, s’amuse Mehari, un évadé récent du service national, qui a trouvé refuge en Israël. Comme la station diffuse de la musique entre les programmes d’information, nous faisions mine d’écouter des chansons. Et lorsque les flashs commençaient, nous baissions le son et l’un d’entre nous faisait le gué pour que nous ne soyons pas surpris. »

Devant la justice

Le piratage de Radio Erena est maintenant entre les mains de la justice française. Le 6 novembre, les avocats de Reporters sans frontières, qui abrite la petite station de Biniam et ses collaborateurs, ont déposé plainte contre X pour « perturbation de l’émission hertzienne d’un service autorisé » et « entrave à un système de traitement automatisé de données », délits prévus et réprimés par les articles L 39-1 du Code des postes et communications électroniques et les articles 323-2 et 323-5 du Code pénal.

Le procureur de la République doit maintenant décider s’il ouvre ou non une enquête préliminaire ou une information judiciaire pour faire la lumière sur le sabotage de la seule voix libre d’Erythrée, agrémentée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Si c’est le cas, le juge d’instruction pourra sans doute vouloir entendre à ce sujet l’ancien ministre de l’Information, Ali Abdou, en fuite quelque part en Occident après sa défection spectaculaire fin novembre. L’autorité de tutelle de la machine de propagande du régime et de ses moyens de répression audiovisuel, c’était lui. Il pourra également chercher à interroger certains de ses collaborateurs qui ont récemment demandé l’asile politique en Europe, de peur d’être incarcérés à leur retour au pays. Sans doute ont-ils beaucoup de choses à révéler sur ce « piratage d’Etat » unique en son genre.

Coup de force à Asmara

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21 janvier 2013, Paris – Un groupe d’une centaine de soldats sous les ordres d’un colonel et d’officiers de l’armée érythréenne a pris le contrôle du ministère de l’Information, lundi 21 janvier 2013 peu avant dix heures du matin.

Appuyés par au moins trois chars et plusieurs véhicules blindés, les militaires ont pris possession sans violence du complexe abritant la chaîne d’Etat Eri-TV et la radio publique Dimtsi Hafash, sur les hauteurs dominant Asmara. Ne portant pas d’uniformes distinctifs, plusieurs officiers ont été repérés parmi la troupe en raison de leur utilisation d’appareils de communication.

Après avoir rassemblé les cadres du ministère dans une pièce du deuxième étage, dont la propre fille du président Issayas Afeworki, présente ce matin-là dans le bâtiment, les mutins ont contraint le directeur d’Eri-TV, Asmelash Abreha, à lire un bref communiqué à l’antenne, interrompant les programmes habituels. « Nous allons libérer les prisonniers politiques et les fugitifs », c’est-à-dire les personnes capturées alors qu’elles tentaient de passer clandestinement la frontière avec le Soudan ou l’Ethiopie. « Nous allons mettre en application la Constitution » de 1997, adoptée par le défunt Parlement et jamais ratifiée par le chef de l’Etat. Le signal de la télévision d’Etat et de la radio a ensuite été coupé. A l’intérieur du pays, une mire a été diffusée toute la journée, tandis que le signal par satellite diffusait des programmes d’archives.

Plusieurs témoins ont affirmé dans la journée que la situation était calme à Asmara. Aucun coup de feu n’a été signalé. Des militaires ont pris position à l’aéroport international et autour de la Banque centrale d’Erythrée, sans qu’il soit établi qu’ils étaient loyaux à la junte militaire dirigée par Issayas Afeworki ou non.

Dénouement incertain

A neuf heures du soir, le programme d’information n’a pas été diffusé, pour la première fois depuis la création de la télévision érythréenne, il y a plus de vingt ans. C’est peu après neuf heures trente que les programmes ont repris. Présentés par un employé du ministère de l’Information, un court bulletin d’information a commencé par des excuses pour le retard, puis a proposé des sujets de la veille. Au même moment, les employés du ministère de l’Information ont été informés qu’ils étaient libres de rentrer chez eux. Tandis qu’ils quittaient la colline de Forto, siège du ministère et des médias d’Etat, certains ont indiqué que les soldats mutins se repliaient sur leur base, qui se trouverait dans le sud-est du pays.

Ce soir, la situation est toujours calme dans la capitale, plongée dans la nuit. Il n’est pas certain que les unités rebelles se soient repliées dans leurs casernes. Une source affirme que des unités rebelles auraient pris position autour de la capitale et qu’elles auraient conservé le contrôle de la ville. A leur habitude, les ambassadeurs d’Erythrée affirment que la situation est sous contrôle. Le gouvernement n’a fait aucune déclaration.

Le leader des mutins serait le colonel Saleh Osman, célèbre commandant à forte tête d’une unité basée à Assab. Il a été vu à Enda Zena aujourd’hui, ainsi que quatre officiers qui communiquaient par radio avec une ou plusieurs autres unités ailleurs en ville. Leur sort est inconnu ce soir, ainsi que celui de leurs soldats. J’ignore toujours s’il s’agit du coup de force spectaculaire de quelques officiers et de leurs hommes de troupe ayant des revendications mineures. Ou si, aujourd’hui à Asmara, une tentative de coup d’Etat a eu lieu.

L’or maudit

Vue générale du site de la mine de Bisha

15 janvier 2013, Paris – Enfin, après des mois d’attente, l’organisation américaine Human Rights Watch publie aujourd’hui un rapport intitulé « Hear No Evil », consacré à la question de l’emploi, volontaire ou non, de travailleurs forcés en Erythrée par les compagnies étrangères ayant investi dans le pays.

Truffé de circonlocutions prudentes et de jargon juridique, ce document fait notamment des gros yeux d’avocat new-yorkais à la compagnie Nevsun, pour avoir failli à établir des garanties suffisantes dans sa coopération avec la dictature, empêchant l’emploi sur les sites de la mine de Bisha de conscrits ou d’esclaves.

Ce rapport fait quelque bruit, et tant mieux. Même si sa pudeur de violette et ses recommandations de comité de pilotage n’ont que peu de rapport avec la réalité érythréenne. Car à ce jour, quel travailleur érythréen peut être considéré comme un homme libre? Qui a encore, en Erythrée, la maîtrise de son destin, pour ne pas parler de son parcours professionnel? Qui, en pactisant avec le FPDJ et ses chefs dans l’unique but de faire de l’argent, peut honnêtement se draper dans une morale aux mains propres? Même si la lecture du document est très instructif, le fond de l’affaire est une triste plaisanterie.

Pour mettre un peu de perspective dans ce débat, que l’on me permette donc aujourd’hui la publication d’un extrait inédit des Erythréens, rédigé en 2010 et qui n’avait pas sa place dans la version finale du livre.

C’est long, il faut le lire, je le sais. J’y parlais non seulement des énormités de quelques investisseurs gloutons, mais également des ravages provoqués autour de la mine de Bisha par l’arrivée, dans ce pays de misère, d’un puits d’or.

*

Éparses dans la plaine rocailleuse, des têtes noires sortent des tunnels creusés dans la pierre. Les orpailleurs clandestins lâchent leurs bassines. Les soldats arrivent. A six heures du matin, une aube verte s’insinue déjà dans les trous de la mine d’or. Quatre camions du 35ème régiment s’arrêtent net autour des installations clandestines. Les fusils-mitrailleurs sont aussitôt levés. Le frottement des sandales sur la poussière fait se lever un brouillard. Certains orpailleurs cherchent dans la panique à s’insérer dans les tunnels. D’autres ont compris. Comme des chacals, le dos rond, ils prennent la fuite vers les collines. Les premiers coups de feu claquent rapidement. La nuque d’un jeune garçon qui tentait de s’enfuir éclate sous l’impact d’une balle. Son cadavre démantibulé s’effondre aussitôt. Son frère est arraché de force d’un tunnel. Un couteau à la main, il se jette sur le soldat qui vient de tirer. Le ventre du militaire est ouvert comme un fruit. L’homme s’empare de la kalachnikov de sa victime et ouvre le feu sur le premier groupe de soldats que croise son regard. Plusieurs recrues tombent, criblées de balles. Les autres se mettent à l’abri ou se couchent dans la poussière et lancent des rafales en direction de l’homme. Le forcené finit par mourir à son tour, truffé de projectiles, non loin de son jeune frère. Il a eu le temps de tuer, avec l’arme volée, au moins quatre soldats. Des troufions de dix-huit ans originaires pour la plupart d’une région lointaine de l’Érythrée, afin d’éviter les petits arrangements entre cousins.

De petites unités partent traquer les fugitifs dans les broussailles alentours. Quelques coups de feu claquent encore toute la matinée dans le lointain. On ramène un cadavre ou un prisonnier jusqu’aux camions. D’autres soldats, par deux ou trois, inspectent les trous où se tapissent les mineurs clandestins. Ils extirpent de force ceux qui cherchent à se cacher, menacent ceux qui seraient encore au fond de les enfumer ou de les noyer. Alors, les hommes-rats sortent un par un, les mains ouvertes, prêts pour la prison et les travaux forcés. Au mieux, l’armée. En file indienne, ils sont chargés dans les bennes des camions.

C’était le 1er avril 2010, à Tambara, dans le sud-ouest de l’Erythrée. Ce même jour, des rafles ont eu lieu sur plusieurs sites aurifères traditionnels de la région du Gash-Barka. Sur l’immense site de Kosolda, dans la sous-zone de Shambakko, la traque des orpailleurs a duré deux jours. Les porteurs de bassines, les guetteurs, les porteurs de sacs et les oisifs ont été arrêtés les premiers. Mais de nombreux creuseurs sont restés au fond de leurs terriers.

Les officiers du 35ème régiment ont alors fait venir un camion équipé de hauts-parleurs pour avertir les hommes recroquevillés dans les tunnels qu’ils devaient se rendre ou mourir. Les chefs des villages alentours ont également été conduits de force jusqu’à l’entrée des boyaux pour convaincre les mineurs de sortir. Ce fut clair, au bout de vingt-quatre heures, que les mineurs encore vivants ne se rendraient pas. Des boules de broussailles et de chiffons imbibés d’essence enflammée ont donc été jetés dans les tunnels, l’un après l’autre. Une trentaine de réservoirs d’eau a été déversée dans certaines entrées de mines. Au fur et à mesure que les jours ont passé, vingt corps ont été extirpés des trous. Les survivants ont été envoyés au camp de Qualay. Quelques jours plus tard, les 8 et 9 avril, les sites de Hamdemdem et Fakom, dans la même région, ont été ratissés. Vingt-quatre mineurs clandestins ont été tués, estime l’opposition. Les autres ont été enrôlés de force dans l’armée, en caserne disciplinaire.

C’est à ce prix que le gouvernement érythréen fait place nette sur les territoires riches en métaux précieux. L’or… Le pétrole érythréen, croit-on. Le pays, aujourd’hui ruiné, serait au bord d’un grand boum économique. Son sous-sol regorge d’or, d’argent, de cuivre et de zinc. Des nombreuses compagnies étrangères cherchent donc à s’entendre avec Issayas et ses hommes pour obtenir des licences d’exploration et d’exploitation des basses-terres de l’ouest et du sud-ouest. Des montagnes de métaux largement laissées en friche. Pour en profiter, il suffit de s’entendre avec le parti-État.

Le projet phare de cette ruée vers l’or érythréen est le site de Bisha, à l’ouest d’Agordat, au pied des collines arides de l’ouest. Un vaste complexe industriel posé au beau milieu d’une toundra de terre et d’épineux, un circuit élaboré de conduits, de rails suspendus, de poutrelles d’acier, de tuyaux, de réservoirs et de hangars : le dépliant est impressionnant. Bisha est la mine dont rêvent les hommes d’affaires occidentaux. Gérée par la société canadienne Nevsun Resources Ltd, la parcelle exploitée promet 27 millions de tonnes de minerai, dont un million d’once d’or, 9,4 millions d’onces d’argent, de 700 à 900 millions de livres de cuivre et un million de livres de zinc. Une réserve exceptionnelle, qui livrera d’abord 450 000 onces d’or par an, puis le cuivre dans la couche inférieure et enfin le zinc. Dix ans d’extraction sont prévus, avec des bénéfices faramineux, entre 200 et 300 millions de dollars par an.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que de prestigieuses sociétés d’investissement ou des holdings financières occidentales se soient engagées dans le projet. Vanguard, Franklin Templeton, à hauteur de 20 et 15 % des parts, JP Morgan, Passport Capital, Van Eck, Jennison, Black Rock, Oppenheimer, Baker Steel, tous ont mis la main à la poche pour faire partie de l’aventure de Bisha, l’une des plus prometteuses du monde. Il faut admettre que Nevsun Resources Ltd ne lésine pas sur l’expression de son enthousiasme pour attirer des investisseurs. De l’or de haute qualité à faible coût, un retour sur investissement à court terme, une production imminente, prévue fin 2010, des cotations qui ne cessent d’augmenter, un pays qui n’est pas une foire à la corruption, un environnement sûr, l’éventualité de projets de développement ultérieurs et… le « very strong support » du gouvernement érythréen. Que demander de plus ? Une main d’œuvre dévouée, pleine de gratitude pour la création de centaines d’emplois, dans un pays où le revenu par habitant est d’environ 108 euros par an. Du reste, dans sa communication institutionnelle, Nevsun Resources Ltd salue la fiabilité des Érythréens, « connus pour leur comportement amical et leur fierté de leur religion », eux qui sont « assidus au travail par nature ».

Il y a quelques années, Alem Kibreab, le candide directeur des mines au ministère de l’Energie et des Mines, pouvait ainsi parader, de bulletins spécialisés en dépêches d’agences, clamant à qui veut l’entendre que, oui, « Bisha est unique ». Unique et lucratif, pour un gouvernement qui prétend maintenir le pays dans l’autosuffisance et compte sur les maigres récoltes de ses paysans pour nourrir son peuple. A travers la société publique ENAMCO, l’État érythréen détient en effet 40% de la mine de Bisha. C’est bien sûr la condition sine qua non pour travailler en Érythrée. Rien n’est possible loin des hommes d’Issayas et du parti.

Et d’autres sites vont suivre. Le grand projet de Zara et son million d’onces d’or, géré par la société australienne Sud-Sahara Resources, le site de Koka et ses 720 000 onces d’or sur sept ans, conduit par l’Australien Chalice Gold Mines Ltd., puis la « ceinture d’Asmara » et ses 70 millions de tonnes de minerai, explorée par les Canadiens de Sunridge Gold… L’Etat érythréen prend ses 10% chaque fois, avec des options pour acquérir 20 ou 30% des parts au fil des années. Comparés aux 50 à 60% exigées par exemple par le Soudan ou l’Egypte, le filon érythréen est plus qu’attractif. Une quinzaine de sociétés ou de joint-ventures font donc désormais le siège du gouvernement d’Asmara après avoir obtenu son aval, fouillant le sol, commandant des études, faisant des propositions, arrondissant les angles : les britanniques d’Andiamo Exploration et de London Africa, les chinois de Land and Energy et de Zhongchang Mining, les australiens de South Boulder Mines Ltd et de Gippsland Ltd s’étant joints à la ruée vers l’or de Sub Sahara Resources et Chalice Gold Mines Ltd, les indiens de Spice Minerals, les sino-érythréens de China Exploration & Mining Share Company, les érythréo-libyens de Eri-Lib Mining Share Company, Sahar Minerals basé aux Bermudes…. A quoi servira la manne financière récoltée par le gouvernement ? « Il est trop tôt pour le dire », avait il y a quelques années répondu à l’AFP le décidément très candide directeur des mines, Alem Kibreab.

Entre-temps, les associations érythréennes de la diaspora observent cette ruée vers l’or avec inquiétude. Elles savent que les populations les plus indigentes des régions aurifères creusent le sol depuis des siècles pour ne serait-ce qu’un gramme d’or. Au taux actuel, cela représente l’équivalent de l’argent de poche versé par l’armée aux conscrits du Warsay Yekealo. Alors, par petits groupes, en famille, ils arrachent des blocs de rocher qu’ils brisent en les frappant entre eux. Le tamis est fait avec des semelles de sandales et l’agglomération de l’or, parfois, à mains nues avec du mercure, du poison pour les hommes et les bêtes. Mais peu importe. Gratter la terre pour une poignée de lentilles sous-payées ou fouiller la terre natale à la recherche de métaux précieux, le choix est vite fait. Les gens viennent gratter les contreforts des grands sites industriels, sous les yeux d’ingénieurs occidentaux médusés. Des enfants transportent sur leur dos des empilements de roche, le long de puits abrupts.

Les sociétés étrangères sont embarrassées. Timothy Strong, directeur du projet érythréen de la compagnie britannique London Africa, s’est d’ailleurs confié au correspondant de l’agence Reuters, en février 2010. Il a admis fournir de l’eau et de la nourriture à cette cour des miracles qui pullule autour des installations de sa société. « Même si l’orpaillage artisanal sur les sites attribués à des sociétés privés n’est pas légitime techniquement, c’est mieux d’établir de bonnes relations avec les communautés locales », confiait-il en se désolant des conditions de vie des Érythréens qui ramassent les miettes des compagnies étrangères et du gouvernement. « Si vous privez totalement les villageois locaux de leurs droits — à part être immoral —, vous livrez votre projet à la possibilité d’actes de sabotage. Nous, nous apportons de l’aide sur notre site. »

Le plus souvent, l’armée s’en charge également, à coups de giffa, les grandes rafles ramenant dans les casernes ceux qui n’y sont pas déjà. Ensuite seulement, les plus robustes et les pistonnés sont envoyés sur des chantiers utiles.