5844 réveils

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18 septembre 2017, Paris — Oh, la belle image, qui dit tellement de choses sur le présent et que la commémoration de la purge du 18 septembre 2001 met en lumière ! Il s’agit d’une séquence diffusée l’autre jour sur la télévision d’Etat Eri-TV, la brochure audiovisuelle de la junte réunie sous les ordres d’Issayas Afeworki. C’est un jeune homme de dos, qui étudie dans une salle de classe, avec des jeunes de son âge.

Signe particulier : homme-sandwich. Statut juridique : incertain. D’après ce qui est imprimé sur sa salopette, il est prisonnier, ou plus exactement « prisoner », en anglais, juste pour nous, pour que l’on puisse lire, pour que l’on puisse se dire : « Ah mais, vous voyez que les choses s’améliorent enfin. » Oui, les choses s’améliorent en effet : de nouveau, on les promène pour nous les montrer. Ce n’est pas la première fois que le régime humilie les prisonniers à la télévision, pour les yeux des crédules. Il y a quelques années, voyez ci-dessus, c’était un groupe, qu’on félicitait pour ses bonnes notes à l’école.

Opération sympa

Mais c’est de nouveau l’ambiance, là-bas. Certes, on ne montre pas trop Issayas : trop grognon, trop en colère, trop imprévisible, comme par exemple lorsqu’il a fait l’éloge de la coopération italo-érythréenne sous le fascisme devant un ambassadeur italien un peu gêné. Mais enfin, les apparatchiks du régime ont moins de scrupules qu’avant. Il faut croire qu’il y a une extrême-droite décomplexée, en Afrique aussi. Opération sympa. Maintenant, ils sourient à la télévision. Ainsi l’ambassadrice d’Erythrée en France a-t-elle eut, l’autre jour, les honneurs de Voice of America, vraiment bonne fille pour l’occasion. Ce quart d’heure de célébrité offert par l’empire lui a permis de mettre un joli chemisier blanc et de s’agacer gentiment des éternelles questions sur sa sœur, Ruth, ancienne correspondante de l’AFP à Asmara, jetée dans un trou pendant quelques mois voici dix ans, pour avoir irrité le grand chef à plumes. Ah, le sympathique petit moment ! « Pourquoi elle n’est plus journaliste ? Eh bien, il faudrait lui demander à elle », a répondu Son Excellence Hanna Simon sans trembler, avec un sourire désarmant.

La nouvelle amitié de l’Union européenne et de la Suisse a redonné des couleurs aux officiels érythréens. Après tant d’années de placard, on croirait un soulagement. Certes, un Yemane Ghebreab peut se faire tabasser par des réfugiés revanchards en sortant d’un restaurant de Rome. Mais la petite altesse d’Asmara sera soignée à l’hôpital avec tous les égards de la discrétion et du petit soin d’un majordome qui veut se faire bien voir d’un vieux maître atrabilaire.

Il faut dire que les marquis érythréens ont des amis, sur le Vieux Continent et même au cœur de Washington, la nouvelle Rome. D’ailleurs nos députés en visite, le nez en l’air, émerveillés par la douceur de vivre, sont très fâchés contre les imposteurs comme moi qui, au pays, font du tort à cette petite colonie pénitentiaire de Noirs travailleurs et cordiaux.

Mais trêve d’ironie, chacun sait où se placer quand l’âne se met à ruer. Aujourd’hui, 18 septembre, on peut surtout se souvenir que cela fait 5844 jours que les prisonniers de septembre 2001 sont enfermés sous la menace et dans le silence, du moins ceux qui ont survécu. 5844 réveils. Alors comme chaque année, je réitère ma question, à laquelle pour l’instant personne parmi le petit personnel des amis de l’Erythrée n’a su répondre : que trouvera-t-on derrière les murs d’EiraEiro ? Que trouvera-t-on dans les cellules de Karsheli ? Que verra-t-on quand on entrera dans les commissariats, une fois terminé l’épisode sinistre de la dictature du FPDJ ? Envoyez-moi vos réponses, frères et sœurs des gardes-chiourme.

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L’ère des prisons

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Une prison militaire érythréenne dessinée par un évadé.

3 mai 2017, Paris — A chaque Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai, on ressort les pancartes. Des photos trop anciennes pour être fiables, des noms imprononçables, d’anciennes unes de journaux. Les communiqués de presse se lamentent, avec des mots choisis. C’est la règle, après tout.

Les photographies récupérées ici et là des journalistes érythréens disparus reprennent des couleurs. On les aère à cette occasion, on les accroche aux fenêtres des réseaux sociaux, on les repeint pour la journée. Demain, il faudra pourtant bien les remiser dans leur cachette, fanés par l’exposition à la lumière et ramollis comme les ballons un lendemain de fête. Le cœur un peu serré, on attendra la prochaine occasion pour les ressortir.

Une amitié maladroite

Pendant ce temps-là, les visages de chair de ces prisonniers regardent le sol de leur cellule, sans illusion. Une journée de plus entre des murs de béton, derrière une porte sans poignée, sous une ampoule empoissée par les cadavres d’insectes. Vu depuis le bagne d’Eiraeiro, la prison centrale d’Asmara ou les stalags de l’armée érythréenne, le 3 mai est une gentille comédie que jouent les Blancs pour dire leur amitié maladroite avec ceux qui ont été capturés par le groupe du président Issayas Afeworki et enfermés dans une longue séance de sadisme gouvernemental, jusqu’au silence, jusqu’à la destruction. Mais c’est tout ce qui existe sur cette terre : tous les autres ont abandonné.

Tremblement de terre, cette année : le jury du prix Guillermo Cano de l’UNESCO a convenu de récompenser le poète et directeur de journal Dawit Isaak. Sa fille est partie à Jakarta recevoir le prix. Son frère la regardera à la télévision. Coup de chance pour le prisonnier : son visage sera plus reproduit que celui des autres, dans les médias du monde entier.

Impossible d’oublier

On le voit bien. On ne peut parler normalement, sereinement, pacifiquement, du sort atroce des prisonniers érythréens. Pour ma part, je m’y parviens pas. Car je sais que, quoi qu’il arrive, quel que soit le destin de l’Erythrée, l’épouvante de leur aventure marquera pour longtemps l’histoire de cette nation brisée. Suprême degré de raffinement dans la cruauté, le confinement au secret de ces femmes et de ces hommes depuis plus de quinze ans symbolise désormais, pour les gens ordinaires, les petites incarcérations du quotidien, dans la psychose nationaliste des vieillards, dans la méchanceté crétine des militaires, dans la cupidité névrotique des trafiquants. Pour les Erythréens, le XXIe siècle, pour l’instant, est l’ère des prisons.

On aura beau essayer d’oublier, la réalité nous rattrapera. Car un jour les Erythréens ouvriront, caméra à l’épaule, les portes des geôles désormais abandonnées. Et les survivants diront ce qui s’est déroulé dans les donjons du FPDJ, ce Front de peuple pour la démocratie et la justice qui a tout trahi — le peuple, la démocratie et la justice. L’histoire sera dure à entendre.

Lamentable échec

Alors qu’on me permette de m’adresser à ceux qui sont responsables de ce cauchemar. Quittez le pouvoir, messieurs. Votre échec est lamentable. Vous avez rendu possible la libération nationale, c’est un fait. Mais votre incompétence, votre bêtise, votre brutalité, vos calculs imbéciles et vos postures absurdes n’ont rien démontré d’autre que le fait que vous êtes des chefs violents comme les autres, voilà tout. Capables de libérer un territoire mais incapables d’émanciper un peuple, vous n’êtes pas meilleurs que tous les empereurs décadents de notre époque qui nous forcent à patauger dans les traces horribles de leurs « Grandes compagnies ».

Amis érythréens, ne vous laissez pas décourager par les assassins et les pitres. Même quand tout semble perdu, quand le monde entier semble ligué contre nous, quand les pleurs des enfermés n’émeuvent plus personne, quand les prétendus gens raisonnables vous conseillent de vous taire, continuez de rire à la face de vos tourmenteurs. Et s’ils n’ont pas oublié l’histoire dont ils sont les héritiers, les Français devraient être vos amis indéfectibles : on dit que notre préfet réfractaire Jean Moulin, dans la salle de torture où la Gestapo le défigurait méthodiquement, a épuisé les dernières forces de sa vie à dessiner, sur un bout de papier, la caricature du visage de pierre de Klaus Barbie. Quelle victoire !

Vingt-cinq ans

Asmara 24 May 1991

23 mai 2016, Paris — On célébrera donc, demain mardi 24 mai, le 25ème anniversaire de l’entrée des troupes du Front populaire de libération de l’Erythrée dans Asmara. Certains m’ont raconté cette journée particulière : le départ piteux des derniers soldats éthiopiens dès le matin, les avenues désertes de la ville ouverte puis, soudain, l’arrivée dans la capitale des camions bondés de la rébellion, déclenchant une liesse populaire qui avait duré plusieurs semaines. Quelle matière pour un roman ! Mais ce n’est malheureusement pas en France qu’il pourrait être publié…

Mais enfin, voilà donc les Erythréens vingt-cinq ans plus tard. Vraiment, ils auraient mérité mieux que le sordide ballet de politiciens auquel on assiste depuis quelques mois. Je récapitule.

Le « big man » Issayas Afeworki se fait tout petit depuis près d’un an. Il apparaît certes toujours sur les images de la propagande, visitant un chantier, rencontrant un émir, présidant un séminaire. Mais aucun des journalistes occidentaux ne l’a rencontré ou interviewé : ils ont dû se contenter de ses Cappi, les deux Yemane ou les ambassadeurs, qui ont servi la soupe aigre cuisinée spécialement pour que l’Erythrée retrouve un rien de normalité dans l’imagerie contemporaine. Toujours aussi irascible et dépressif, dit-on, Issayas ne se préoccupe plus vraiment de défendre son projet. Mais que pèse-t-il encore, sinon le poids de sa dureté et de ses emportements ?

Une question d’argent

Il reste qu’on respire un air nouveau autour de l’Erythrée. Cornaquée par quelques idiots utiles et de troubles lobbyistes, aux Etats-Unis comme en France, la propagande insiste sur les opportunités d’investissement et, comme on dit, le « climat des affaires » en Erythrée. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que les petits télégraphistes des boîtes de consulting qui contactent à tour de bras les rédactions en mal de visas, d’ailleurs, soient au service de sociétés qui ont un intérêt pécuniaire à la normalisation du marché érythréen. Il doit y avoir un peu d’argent à se faire, sans doute.

Les parlementaires suisses qui se sont rendus dans le pays, voici quelques semaines, pour une mission d’une navrante complaisance, servaient-ils d’ailleurs d’autres intérêts que leur soif de savoir ? Allez savoir. On dit en tout cas que la rumeur selon laquelle l’Erythrée serait assise sur des réserves d’hydrocarbures inexploitées rendrait un peu dingos quelques directeurs de la stratégie et du développement, à Genève, à Rome, à Bruxelles, à Londres, à Washington… Oh ! La mine de Bisha, l’usine Piccini, la ceinture d’or d’Asmara, les resorts balnéaires de Massawa… Vous voyez bien que la machine économique tourne malgré tout, masquant les bagnes et les tombes anonymes. C’est donc le pognon qui sortira l’Erythrée totalitaire du grand froid dans lequel ses chefs l’ont conduit aveuglément ? Sombre ironie.

« Jouir » de l’indépendance

Oui, vraiment, l’aventure du peuple érythréen méritait mieux. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait l’autre jour un ancien guérillero du Front, entré dans Asmara le 24 mai 1991, et qui survit aujourd’hui dans un camp de réfugiés : « Moi, je connaissais mes chefs. Je savais que les choses tourneraient mal. Je me sens vraiment triste pour tous mes amis qui ont cru pouvoir parler haut et fort pour dénoncer leur tendance dictatoriale. Ils pourrissent aujourd’hui dans les prisons d’Erythrée. » Mais il a ajouté, tout de même, que le jour de son entrée en ville, il était allé voir ses vieux parents. Et que, assis dans le salon à pleurer toute la journée, ils avaient ce jour-là, « joui » de leur indépendance.

C’est probablement le souvenir de cette émotion qu’il s’agira de célébrer, en attendant que la médiocrité cesse de peser aussi lourd sur le destin de ce peuple.

Au jeu des sept erreurs

Yemane RT

1er août 2015, Paris — Pauvre Yemane Ghebreab, pauvre misère ! L’un des plus influents conseillers du président Issayas Afeworki, directeur des « affaires politiques » du parti unique, l’homme que les chancelleries occidentales considèrent comme « raisonnable » et potentiellement utile dans une Erythrée de transition, malmené, bousculé, démasqué en public… Et sur l’antenne de la télévision russe, encore !

Non, ce n’était pas une nouvelle virée dans un bar de New York, au cours de laquelle il avait fait la rencontre malencontreuse d’Erythréens en colère il y a quelques années. Cette fois, c’était une interview en arabe et en bonne et due forme, longue, construite, appliquée, une échappée solitaire comme les aime le cycliste Daniel Teklehaimanot, dont le maillot à pois sur le Tour de France 2015 est paradé par les serviteurs de la dictature autant, sinon plus, que les légendaires sandales des combattants de la guérilla.

Contradictions, mauvaise foi, mensonges évidents, accusations bizarres, allégations tordues comme celle consistant à dire d’un côté que l’Erythrée est toujours en guerre contre l’Ethiopie et, de l’autre, que cette affirmation est un acte de propagande honteuse destinée à faire dérailler le glorieux projet du gouvernement ; que la vaste majorité des demandeurs d’asile érythréens en Europe ne sont pas érythréens — la « thèse des 300 000 menteurs » défendues donc aussi bien par la junte d’Asmara que par la droite européenne ; que la politique américaine est animée par la volonté systématique, obsessionnelle, de détruire la révolution érythréenne, et ce depuis les années 50… On savourera particulièrement, avec une délectation d’esthète, la position érythréenne sur la guerre qui détruit le Yémen : « Ni d’un côté ni de l’autre ni neutre ». Il est difficile de défendre avec rationalité les idées emberlificotées du chef Issayas, lequel passe son temps ces derniers mois à essayer toutes sortes de casquettes et de bobs pour masquer la perte inquiétante de ses cheveux.

L’excellent site awate.com en publie aujourd’hui une transcription en anglais. Elle est à comparer avec l’interview sur la chaîne en anglais de Russia Today, dans une espèce de jeu des sept erreurs qui amusera les plus avertis.

Réponse à une tribune du « Monde »

Le Monde tribune

19 juin 2015, Paris — Je n’ai rien à ajouter à l’effloraison de sujets sur l’Erythrée qui, pourquoi là pourquoi maintenant, surgit partout dans la presse française depuis quelques semaines. Beaucoup de slogans, pas mal d’approximations, des stéréotypes, mais une bienveillance générale : tant mieux pour les Erythréens. Je ne peux m’empêcher de m’amuser de ce léger vertige que je ressens devant l’abondance de références à cette « dictature oubliée », largement « sous-médiatisée » découverte la semaine dernière par nos rédacteurs en chef et nos éditorialistes, alors même que nous sommes quelques-uns, ces dix dernières années, à avoir été rabroués par les mêmes lorsque nous cherchions à les convaincre de l’importance du sujet. Mais passons. C’est la règle.

Je voudrais toutefois, avec amitié, répondre à la tribune publiée mercredi dans Le Monde par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry, les auteurs du très bon livre de sciences politiques paru en avril sur l’Erythrée. Leur ouvrage est remarquablement construit, fort complet, intelligent et profond. Mais je dois dire que je suis en désaccord avec eux sur un point important, un point précisément développé dans leur tribune et que j’entends contester ici, sur ce blog. Ce dernier ne vaut pas Le Monde, j’en conviens, mais c’est tout ce que j’ai à ma disposition, étant donné le poids que je pèse à Paris.

Accords et désaccords

J’ai déjà dit, ici et ailleurs, que je partage l’essentiel de leur analyse de la situation si particulière que connaît l’Erythrée : totalitarisme orwellien, mainmise d’une génération de fanatiques incompétents sur l’Etat, humiliation institutionnalisée de la population, éradication des élites, brutalisation de la jeunesse. Mais j’avoue ne pas bien comprendre leurs préconisations. Ne pas rompre les relations avec le régime et « préparer l’après-Issayas », en visant à la création d’un marché de l’emploi susceptible d’absorber les démobilisés du service national ? Entendu. Mais leur propos est ambigu, en ce qu’il ne précise pas si l’aide au développement d’un secteur privé devrait se faire avant ou après la disparition de la scène politique du cowboy d’Asmara.

Eux-mêmes reconnaissent que non seulement « le régime n’a pas l’intention de le faire – ce serait la fin du totalitarisme, qui est le phagocytage de la société dans l’Etat –, mais quand bien même le voudrait-il, il n’en aurait pas les compétences ». Alors, que veulent-ils dire ? Si c’est avant la mise à l’écart du leadership d’Issayas et de ses consiglieri, à quoi cela servirait-il sinon à renforcer ses capacités à résister à son effondrement progressif inévitable, et donc à perpétuer les conditions de sa survie ? C’est le choix de la Commission européenne, à travers ce 11ème Fonds européen de développement (FED) qui tarde décidément à voir le jour et de l’infâme Processus de Khartoum, qui vire à la farce. Si c’est après, faudra-t-il donc attendre que les choses surviennent d’elles-mêmes, même si Issayas se maintient encore au pouvoir plusieurs années, en espérant que les dirigeants d’après soient assez stupides pour ne pas voir le piège qui leur est tendu ? Et, dans l’intervalle, que fait-on, sinon observer en se désolant, les bras ballants, la déliquescence d’une nation, le martyre d’une génération, et le naufrage dans la mort ou la folie d’une armée de prisonniers jetés aux oubliettes ?

Aider l’Erythrée, même seulement débarrassée de l’aile dure de sa direction d’aujourd’hui, à ne pas sombrer dans la guerre civile, nous sommes d’accord. Comment ne le serait-on pas ? Mais il faut imaginer quelque chose qui réponde à la situation actuelle, urgente, insoutenable, qu’une partie de la classe politique française exploite à son profit dans une escalade de vulgarité, qui s’aligne étrangement sur la ligne de la propagande du Parti-Etat érythréen.

L’avenir est ici

La jeunesse érythréenne, sur les routes infernales de l’exil, ne pardonnera pas longtemps cette attitude. Un jour ou l’autre, sans nous demander notre avis, elle se trouvera des chefs, des mots d’ordre et des moyens d’action. Et dans le monde d’aujourd’hui, on sait bien que, dans les ruines de nos Etats volontairement appauvris par notre idiotie, fleurissent les mafias et les clergés. C’est parmi eux, plus riches et plus directifs que nos démocraties petites-bourgeoises, que se manifesteront sans doute des leaders plus décidés que les nôtres, « pour notre malheur et notre enseignement ».

C’est pourquoi je dis et je répète que l’avenir de l’Erythrée se trouve aujourd’hui dans les camps du HCR en Afrique, les pénitenciers de Libye, les villas des sadiques du Sinaï, les coques de noix de la Méditerranée, nos centres de rétention et nos bidonvilles — et que c’est de cela qu’il faut s’occuper. La meilleure preuve en est que, le jour du coup d’Etat manqué du 21 janvier 2013, aucun Erythréen n’est sorti de son abri de fortune à Calais pour tenter de passer en Angleterre : ils attendaient de voir s’il fallait maintenant faire la route dans l’autre sens.

Au-delà de l’aide à l’amortissement du choc d’une démobilisation progressive hypothétique, en tout cas incertaine, certainement périlleuse et perverse, il faut faire preuve de clarté. Il me semble que ce serait un message politique fort, envoyé à Asmara, si la France par exemple décidait d’assumer une amitié publique avec les évadés érythréens, ses élites et ses traumatisés, et commençait par offrir aux jeunes évadés des casernes du FPDJ une chambre, un chauffage, une douche et des livres, plutôt que leur envoyer les CRS ; si la France soutenait ouvertement des initiatives comme Radio Erena ; si la France recevait les hommes qui comptent et qui ont encore quelque légitimité à l’intérieur du pays au Quai d’Orsay ; si Paris, capitale prétentieuse de la liberté, prenait par exemple sous son aile la famille du grand Seyoum Tsehaye, ancien du Lycée français d’Addis-Abéba, professeur de français et lecteur de notre littérature, photographe de génie, ancien directeur de la télévision disparu depuis les purges de 2001 et enfermé depuis treize ans dans une cellule d’Eiraeiro, et dont l’épouse malheureuse et les deux petites filles survivent tant bien que mal dans un foyer du XVe arrondissement. La mairie de Paris pourrait par exemple le déclarer citoyen d’honneur de notre capitale et exiger des comptes de l’ambassadrice d’Erythrée, qui est pourtant de nos jours reçue par certains élus comme n’importe quel dignitaire de n’importe quel régime.

C’est cela, que j’appelle « parler à l’Erythrée sur un autre ton ». Les capporegime d’Asmara savent bien que la France leur est politiquement hostile et, de toute façon, ils nous méprisent. Nos relations avec eux ne seraient pas beaucoup plus froides qu’aujourd’hui.

Au fond, non, ce n’est pas une erreur de se « focaliser » sur les prisonniers politiques érythréens, comme Jean-Baptiste et Franck le reprochent poliment aux ONG de défense des droits de l’homme dans leur tribune. Ce sont eux, les disparus, les martyrs de l’avenir érythréen. Ce sont eux qui, à tort ou à raison, ont encore un peu de légitimité parmi le petit peuple des victimes du système totalitaire. Ils sont des symboles, des figures tutélaires de cette nation d’anciens prisonniers qu’Issayas et ses hommes ont méthodiquement composé, par leur aveuglement et leur dureté. C’est au nom de leur sacrifice et du refus de le voir répété plus tard que pourra se construire l’Erythrée convalescente de demain. Notre rôle, à nous Européens, consiste aussi à dire aujourd’hui de qui nous sommes les amis.

La mécanique du monde

ca5184dc 21 avril 2015, Paris — Une fois de plus, il faut revenir sur les rives de la mer des Morts. Notre Méditerranée est devenue en dix ans la porte de l’enfer pour les fugitifs d’Afrique — Erythréens, Ethiopiens, Somaliens et Soudanais qui fuient la passion des armes et du pouvoir de leurs aînés, mais aussi désormais les Syriens qui ont échappé par d’étranges routes à la furie du Moyen-Orient. Cette fois, face à l’ampleur de l’hécatombe — mille morts ! —, tâchons d’y revenir avec les idées claires et ne taisons rien. Je veux essayer de mettre deux, trois idées en forme pour, au moins, qu’on ne dise pas n’importe quoi.

Rouages d’un système 

L’hécatombe en Méditerranée est le fruit d’un système allant des casernes d’Erythrée aux bureaux de vote européens, via les routes du cauchemar dans le Sahara. Un système vaste et complexe, qui s’est enkysté dans la réalité comme un cancer sur un organisme. Voici comment il fonctionne : animée d’abord par l’oppression, la brutalité et la bêtise du gouvernement érythréen et de ses groupies, une irrépressible mécanique pousse la jeunesse de ce pays, trahie et exaspérée, à s’embarquer sur les routes infernales du Soudan.

Ensuite ballotés entre la vie des camps, les bidonvilles d’Afrique, les filières du kidnapping, de l’esclavage et de l’exploitation, les fugitifs s’efforcent alors de survivre à l’odyssée concentrationnaire qui s’ouvre obligatoirement à eux, où les mafias de Bédouins, des militaires et des policiers cupides, des trafiquants fanatisés, des djihadistes hallucinés, des bourgeois profiteurs et des quidams racistes profitent d’eux pour extorquer de l’argent, des faveurs sexuelles ou sadiques, de la main d’œuvre gratuite ou pour jouir de jouets dociles servant leur soif de violence et leur propagande macabre. Les plus chanceux ne meurent pas ou ne disparaissent pas en chemin.

Dans ces conditions, il faut être sérieusement abruti par la mentalité petite-bourgeoise pour ne pas comprendre que les fugitifs, en s’embarquant (parfois contre leur gré) sur des bateaux délabrés, parvenus au bout du chemin de l’enfer, cherchent autant à fuir la Libye que leur pays d’origine. C’est la dernière étape, la dernière chance : pas de recul possible. Derrière, ce sont tous des assassins. Devant, c’est la mort possible, peut-être la peur, au mieux les centres de rétention européens.

Fariboles budgétaires et aboyeurs en cravate

Mais de notre côté de la mer, volontairement enfermés dans leurs fariboles budgétaires et constamment piqués aux fesses par des aboyeurs en cravate, les gouvernements européens paniquent. Doctement, incertains et trouillards, ils dégoisent, professent, communiquent beaucoup, mais ne déboursent qu’en grimaçant pour faire face à ces évadés qui font irruption dans leur petite vie compliquée, sans comprendre que la moindre décision imbécile, le moindre fléchissement dans leur action, la plus petite ambiguïté dans leurs communiqués de presse ne fait qu’aggraver la souffrance des fugitifs et influence par contagion l’ensemble de la grande « mécanique du monde » que j’ai décrite autrefois, dont nous ne sommes au fond qu’un élément au milieu de la chaîne. Ainsi, on ne sait plus comment faire face à ce système du désastre.

D’avantage d’armée, plus de radars ou de navires, moins d’argent, des drones, des médecins, des flics, des diplomates : on envoie tout et n’importe quoi, dans le désordre, sans comprendre. Mais l’Europe et ses erreurs, ses errements ou ses âneries, font partie d’un système et n’en sont ni le commencement ni la fin. Un système à cheval entre les rues des villes d’Afrique, le chaos arabe et les institutions européennes, avec ses acteurs, ses forces contradictoires et ses rapports de force, qui produit aujourd’hui l’une des tragédies les plus épouvantables de notre temps.

Gripper la mécanique

Mais ce n’est pas en s’attaquant seulement à l’une des manifestations de ce système que l’on parviendra à faire cesser le massacre. Secourir les « migrants » en mer n’est que la moindre des choses, mais ce n’est certainement pas une solution suffisante. Les laisser se noyer ou détruire les bateaux est également stupide : voilà bien une idée de militaire ! C’est l’ensemble du système qui doit être déconstruit — en Afrique, au Maghreb et en Europe.

Mais je ne vois malheureusement pas les peuples prendre ce chemin-là, ni à Asmara ni à Khartoum ni à Tripoli — ni d’ailleurs à Paris ou à Bruxelles. La nouvelle politique européenne, consistant à inclure la junte militaire érythréenne dans l’effort pour tarir les routes de l’exil, à coups de millions d’euros et de programmes « d’aide au développement », ne fera que renforcer la dynamique motrice du système. L’appareil militaire érythréen se renforcera, la maîtrise du peuple par la dictature se resserrera, les prisonniers pourront être enterrés dans le sable dans l’impunité et les jeunes perdront tout espoir de voir leur vie changer. Dans ce monde arabe si obsédé par l’identité, la mort et l’oppression, les peuples ne se réveilleront pas de sitôt de leur long cauchemar, où ils font vivre dans l’impunité et le silence les pires tourments à leurs frères noirs, lesquels pour l’instant n’ont pas les moyens de se révolter. L’histoire dira que l’indifférence y est générale pour le martyre des Africains. En Europe, des gouvernements de droite continueront à être majoritairement élus, appliquant des politiques déraisonnables et contre-productives, qui ne feront qu’aggraver ce système terrifiant qui leur permet, par choc en retour, de se maintenir au pouvoir. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que notre somptueuse mer commune se soit transformée en Styx, le fleuve nous séparant des Enfers : nos bulletins de vote choisissent de ne rien changer.

Conditions politiques

Ainsi, la réalité est cruelle : le système est solide et les moyens de le gripper ne sont même pas examinés. Nous ne sommes pas même au début du commencement d’une nouvelle ère. Car aujourd’hui, les conditions politiques ne sont pas réunies pour que les portes de l’enfer se referment. Il faudrait l’intervention des peuples. Mais à Tripoli comme à Londres, à Khartoum comme à Berlin, au Caire comme à Rome, les peuples sont épuisés et regardent, découragés ou semi-délirants, leur vie se dérouler à la télévision.

Rêveuse dictature

Issays Afeworki

3 mars 2015, Paris — C’est étrange, une dictature, tout de même. Cela ressemble à une sorte de rêve agité, une drôle de dérive onirique où s’accoleraient sans logique deux histoires contradictoires, une hallucination violente et gratuite, résistant à tous les efforts pour établir un peu de clarté dans l’ombre du tourment, rétive au calme, à la réflexion ou même à l’abandon.

Voici par exemple « Big Man » Issayas Afeworki, le flegmatique autocrate à casquette qui préside aux destinées de la petite Erythrée, devisant l’autre jour sarcastiquement sur le situation de son voisin et ennemi l’Ethiopie, devant les deux préposés de la chaîne de télévision de l’opposition éthiopienne qu’il soutient et finance.

Dans sa longue tresse rhétorique un peu confuse, prétendument pédagogique, il se pose en éclaireur des consciences embrumées et prétend savoir mieux que personne ce que pense l’homme de la rue de l’autre côté de sa frontière. Faisant des phrases creuses dans son anglais jargonnant, il refait l’histoire, arbitre les élégances, ouvre ses mains et prend le monde à témoin. Que les incrédules viennent voir par eux-mêmes : l’Erythrée est en paix avec le monde « comme on dit globalisé » et l’Ethiopie est en plein écroulement…

Et il finit même, vers la 47ème minute, par se faire l’apologue christique de l’amour, s’étonnant avec les sourcils levés de cette « haine » qui empoisonne les cœurs, affirmant en fin de compte que les haineux sont probablement « des malades », des anormaux, atteint d’une forme mystérieuse de pathologie destructrice que, lui, le doux Issayas, ne parvient pas à comprendre.

Que dire ? Est-ce qu’il n’y a que moi qui reste sans voix devant ce culot ? Ou bien est-ce là cette schizophrénie dans laquelle tout un peuple est contraint de vivre ? Je repense à ce que me disait il y a deux ou trois ans un ami érythréen contraint de fuir son cher pays et sa famille pour échapper aux trous infâmes des prisons, après une interview similaire. A la question de savoir ce qu’il en avait pensé, il m’avait répondu : « J’ai juste envie de lui mettre mon poing dans la figure. »

Je vous laisse juge.