L’otage

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27 novembre 2016, Paris — Il faudrait le secours d’un juriste pour définir exactement le régime sous lequel les prisonniers sont détenus en Erythrée. Pour ma part, je cherche le bon mot depuis des années, l’expression juste — peut-être est-ce le confinement, le kidnapping ou, dans une certaine mesure, la prise d’otage.

Car comment qualifier la retenue par la force, sous la menace de la mort ou de tortures sordides, dans des lieux concentrationnaires, selon un rituel proprement infernal, hors de toute procédure sinon le caprice sadique de donneurs d’ordre et de bourreaux souvent terrorisés de subir le même sort que les victimes s’ils n’obtempéraient pas, que subissent des milliers d’Erythréens depuis la crise de paranoïa d’Issayas Afeworki et son petit cercle en 2001 ? Comment qualifier, notamment, l’horrible destin décidé par le régime au pouvoir aujourd’hui en Erythrée pour les réformistes du G-15 et les journalistes qui n’ont pas échappé aux rafles ?

La destruction lente

Mais une prise d’otage a au moins un but, c’est-à-dire une exigence à satisfaire pour connaître sa fin, une rançon, une libération, une contrepartie. Disons alors que les prisonniers politiques érythréens sont victimes depuis quinze ans d’une prise d’otage sans objet sinon leur propre souffrance et, je n’en doute pas, leur destruction lente, à petits feux, dans leur cellule d’Eiraeiro ou de Karchelli — vous savez, le bagne qui se trouve au bout de la petite route qui commence dans un virage de cette vieille route touristisque spectaculaire qui relie Asmara et Massaoua ou cette prison hérissée de barbelés que l’on croise, en circulant en ville, entre les ravissantes villas Art-déco et les immeubles multicolores.

Ce questionnement n’est pas abstrait. Il connaît même une traduction très concrète aujourd’hui même. Car parmi les détenus érythréens, il est sans doute utile de rappeler que se trouve un citoyen européen, le journaliste Dawit Isaak. Or certains Européens ont décidé de s’essuyer les pieds sur lui et de cajoler ses tourmenteurs. Ainsi le député européen Brian Hayes a-t-il décidé d’inviter demain, au Parlement européen, le porte-parole des destructeurs de Dawit Isaak, le ministre de l’Information érythréen, ancien directeur de cabinet du Président, j’ai nommé le componctueux Yemane Ghebremeskel, alias « Charlie », pour parler des perspectives d’investissement de nos entrepreneurs dans son beau pays.

Impunité

J’attends l’avenir. Les salopards du monde entier savent désormais qu’ils peuvent en toute impunité prendre en otage des citoyens européens, les faire disparaître, les soumettre à la question, les contraindre à sombrer dans la folie ou à se suicider, dans les trous à rat qu’ils voudront. Les élus de la trampe de Brian Hayes, et peut-être même l’ensemble de son groupe parlementaire que je n’ai pas entendu protester, n’en feront pas une histoire. Et même, ils se feront prendre en photo avec leurs geôliers, leur présenteront des patrons, les aideront à développer leurs projets, dans l’enceinte du Parlement où des électeurs très attachés à la démocratie les ont envoyé défendre leurs intérêts.

Dans le même temps, ils demanderont à leur ministère de l’Intérieur d’être ferme avec les « clandestins » et, à défaut de les renvoyer entre les mains de Charlie et de sa compagnie de brutes, d’éloigner leurs campements malodorants des déjeuners de leur électorat. Il faut croire que c’est cela, être moderne, de nos jours : avoir de bonnes raisons de se montrer aimable avec les puissants et dur avec les faibles.

Pour ma part, je n’accepterai de prendre au sérieux les arguments de Monsieur Hayes et ses congénères qu’après, et seulement après, qu’ils se seront mis en règle publiquement avec ce théorème. Avant cela, que l’on me permette de penser qu’ils se font, en toute connaissance de cause, les complices d’un crime. Et que cela devrait avoir des conséquences, dans les Etats de droit.

L’Etat-caverne

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5 novembre 2016, Paris — Tous les ans, la lecture du rapport du Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie et l’Erythrée est ahurissante. Cette année encore, ce précieux document éclaire d’une lumière crue les rares aspérités que la dictature érythréenne néglige sur sa carapace d’acier, sur ce glaçant manteau d’opacité dans lequel il a enroulé le pays. J’en sors une fois de plus avec la sensation d’avoir pu errer quelques minutes dans une caverne obscure avec une lampe de poche.

On trouve d’abord dans le rapport qui vient d’être rendu public le récit épuisant des tentatives des experts du Groupe de contrôle pour coopérer avec l’Erythrée, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et aux textes contraignants qui lient Asmara au système de la sécurité internationale. Des lettres toujours sans réponse, des répliques évasives ou détournant la conversation, suivies de la longue complainte des officiels érythréens sur l’hostilité présumée de l’ONU : on a là tous les ingrédients révélant l’impossibilité d’obtenir de la junte d’Asmara ne serait-ce qu’un minimum de bonne foi dans son rapport au monde.

On peut du même coup avoir une pensée émue pour nos fonctionnaires européens, qui doivent avaler de grandes couleuvres pour obéir aux divagations de leurs chefs, depuis que ces derniers ont décidé que faire les gros yeux aux brutes du parti unique ne permettait pas d’atteindre leurs objectifs.

Une mission discrète en Italie

Et puis on entre dans le vif du sujet, avec la compilation des éléments d’enquête relatant, autant que faire se peut, la mise à disposition du territoire et des infrastructures érythréennes à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis pour leur guerre dévastatrice menée au Yémen contre la rebellion houthiste. On voit bien que le rivage érythréen est bel et bien devenu la base arrière du conflit, au nom de la « lutte mondiale contre l’extrémisme et le terrorisme ». La pensée émue, cette fois, pourra s’adresser aux partisans du régime qui dénoncent à corps et à cris les « crimes américains » dans cette partie du monde…

On apprend aussi comment le chef de l’aviation érythréenne, le général Tekle Habteselassie, est très tranquillement venu s’épanouir cet été, avec une délégation, dans l’espace Schengen, via l’Italie, avec pour but de faire son shopping avec des trafiquants d’armes notoires en Ukraine. Ironie du sort : deux membres de cette délégation, des pilotes d’hélicoptère, ont profité de cette mission en Europe pour fausser compagnie à leurs chefs et demander l’asile.

S’ensuit une description des rapports étroits des groupes armées éthiopiens, comme le Ginbot 7 de Berhanu Nega ou l’OLF, avec le régime d’Asmara, leur hébergement, soutien, paiement et armement par les hommes d’Issayas et, parfois même, leur imbrication dans l’appareil militaire érythréen. On entrevoit aussi les mamours du gouvernement érythréen envers le FRUD-Armé, un groupe djiboutien qui vient régulièrement faire le coup de feu de l’autre côté de la frontière, et qui apparemment se livre par exemple au recrutement forcé d’adolescents, qui sont formés et armés dans le camp militaire de Wi’a, près de Massasoua, ainsi que le traitement hallucinant réservé aux prisonniers de guerre djiboutiens capturés lors des accrochages de juin 2008.

Près d’un milliard de revenus miniers

Le Groupe de contrôle se livre ensuite à une comptabilité approximative des recettes tirées de l’exploitation du secteur minier, en collaboration avec des entreprises canadiennes ou chinoises. On apprend ainsi que la société Nevsun, qui gère la célèbre mine de Bisha, les joyaux de la couronne de la famiglia du FPDJ, a versé à l’Etat érythréen pas moins de 828 millions de dollars ces cinq dernières années, sans compter les détournements de fonds et le travail forcé de recrues du service national.

Bref, un Etat opaque, manipulateur et menteur, contradictoire et incompétent, complaisant dans sa posture de victime, paranoïaque dans son approche de tout ce qui est étranger, sauf quand ses manigances s’en trouvent renforcées : oui, décidément, l’Erythrée d’aujourd’hui a quelque chose de Donald Trump.

Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

Juger les tueurs

06-01-special_session_Syria22 juillet 2016, Paris — La copie rendue hier par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU est intéressante. Mais pour aboutir à des actes, elle devra surmonter l’entêtement idéologique de certains et la passion de l’action inutile de l’Union africaine. Autant dire, un monde à enjamber.

Depuis deux semaines, à Genève, les diplomates chargés de rédiger le texte qui a été adopté hier ont été harcelés par la fine équipe érythréenne, commandée par Yemane Ghebreab*. Depuis le premier jour, le Monsieur Loyal de la diplomatie d’Asmara tentait d’imposer son propre texte, qui l’exonérait bien sûr de presque tout et qui rappelait à quel point le leadership érythréen ne comprend absolument rien au droit international. Même les plus complaisants, dit-on, étaient consternés par le culot des grognards d’Issayas Afeworki, d’autant plus obscène qu’ils sont accusés de crimes contre l’humanité commis contre leur propre population.

Jeu d’équilibre

Le texte final est un modèle de combinaison mi-chèvre mi-choux, qui est bien à l’image du Conseil des droits de l’homme. Selon le correspondant de Reuters à Genève, toujours bien informé, la Chine et les Etats-Unis, tous deux notoirement hostiles à la Cour pénale internationale, ont cherché à « préciser » le langage de la résolution, qui au début appelait à saisir les « mécanismes judiciaires appropriés » pour conduire devant des juges les dirigeants érythréens. Pour des pays non signataires du Traité de Rome instituant la CPI, la pirouette eut été périlleuse.

A la fin, le document adopté renvoie la balle à l’Assemblée générale de l’ONU, à charge pour elle de saisir « les organes pertinents de l’ONU » sur l’enquête de la Commission présidée par Mike Smith, « pour considération et action urgente ». Le Conseil de sécurité, habilité à saisir le Procureur de la Cour pénale internationale, figure donc parmi les destinataires potentiels des conclusions de l’enquête, même si les membres permanents et leur droit de véto feront probablement obstacle à cette velléité : on dit d’ailleurs que, outre les Américains et leur trouille de voir leurs généraux traînés en justice comme de vulgaires chefs de guerre congolais, la Russie bloque tout ce qui concerne La Haye, qui lui concocte de mauvaises surprises à cause de l’Ukraine et de la Géorgie. On notera toutefois que l’intervention, en apparence étonnante, des Américains, vient après la visite à Asmara d’une envoyée importante du Département d’Etat, et alors même que les hommes d’Issayas partent en vrille contre l’Empire dès qu’on parle de leurs agissements.

On notera également, au passage, que la résolution a été adoptée « par consensus », c’est-à-dire sans qu’aucun Etat membre ne demande de vote, comme l’année dernière, astuce qui permet aux pays qui font valoir leurs chicaneries idéologiques (en l’occurrence la Russie, la Chine, Cuba, la Bolivie, l’Equateur, qui voient souvent dans les obligations internationales en matière de droits de l’homme un instrument de l’impérialisme de Washington) de faire inscrire leurs « réserves » on the record, sans bloquer l’adoption du texte.

Aux Africains désormais

Plus important, me semble-t-il : la résolution « encourage fortement » l’Union africaine à mettre en place un mécanisme judiciaire spécial chargé de juger les crimes de l’Erythrée et de ses chefs. On dit que l’exemple de la cour africaine extraordinaire qui a conduit au trou, et pour longtemps, le glacial ancien président tchadien Hissène Habré, aurait inspiré les enquêteurs de l’ONU et les diplomates européens, qui ne manquent pas une occasion de rappeler aux Etats africains qu’ils exigent de pouvoir gérer leurs propres affaires. Dont acte. Il faudra toutefois que le nouveau président de la Commission de l’UA, qui doit être élu d’ici deux semaines, ait cette volonté. Ou qu’il soit au minimum au courant de l’affaire, ce qui n’est pas gagné, si on se réfère à l’inanité par exemple d’un Jean Ping lorsqu’il était aux affaires.

Bref, on le voit : la route est encore longue pour mettre les pinces aux tueurs d’Asmara. Mais ces derniers, retranchés dans leurs bunkers à palmiers, pourraient tout aussi bien finir par être poussés de la falaise par des officiers qui prennent conscience que tout cela est allé trop loin, et qu’ils vont finir par figurer sur les posters « Wanted » des grands aéroports.

* : Un parenthèse, si l’on veut bien : tout gênés qu’ils aient pu être, les professionnels de la chose diplomatique auraient également pu s’étonner du fait qu’un homme sans titre officiel, officiellement sous-directeur d’un parti politique, s’exprime et agisse au nom d’un gouvernement, et non le ministre des Affaires étrangères… Le discours de celui-ci est pourtant signé « ministère des Affaires étrangères » sur le site du ministère de l’Information érythréen, signe que deux hommes seulement sont à la manœuvre aujourd’hui dans la politique « d’ouverture » qui fait bicher les chancelleries depuis deux ans : Yemane Ghebreab et Yemane Ghebremeskel, l’ancien dircab du Chef. Mais il est vrai que le ministre Osman Saleh est invisible depuis la désastreuse interview qu’il nous a donnée, à la demande de l’ambassade à Paris, et qu’on dit qu’il a été convoqué dare-dare à Asmara, où Issayas entend faire de lui ce que bon lui semble. A ce train-là, un jour, peut-être, ce sera le tour des deux Yemane, qui sait ?

Les forts-en-thème

img0500003691_72dpi12 juin 2016, Paris — Nous, bon peuple qui nous penchons avec curiosité sur l’histoire contemporaine de l’Erythrée, sommes gratifiés depuis quelques semaines des bienfaits des fusées éclairantes des relativistes. Pour commenter la dernière livraison glaçante de la Commission d’enquête de l’ONU sur l’Erythrée, publiée mercredi dernier, ce sont eux qu’on a invité sur les plateaux de télévision. Leurs forts arguments consistent à dire ceci : oui, le régime érythréen est paranoïaque, certainement est-il un peu criminel sur les bords, mais il ne faut pas oublier que le territoire érythréen est toujours occupé par une Ethiopie impérialiste à la botte de l’Amérique, et d’ailleurs les témoignages servant de base aux plaidoyers pour la liberté des Erythréens proviennent de demandeurs d’asile, suspects, forcément suspects, et peut-être même pas Erythréens, les farceurs.

Faisons rapidement pièce à cette forte argumentation des relativistes, qui est pourtant méthodiquement documentée par les consultants pro-Asmara en Europe, lesquels d’ailleurs se font rétribuer on-ne-sait-comment par on-ne-sait-qui depuis quelques mois pour défendre la logique orwellienne d’Issayas Afeworki et ses hommes.

Trois arguments illogiques

S’il est évident que la pression constante que met l’Ethiopie sur l’Erythrée n’est pas pour rien dans sa dérive totalitaire, cela n’enlève rien, mais alors rien du tout, à son caractère criminel. Ce n’est pas parce que vous faites du bruit en marchant en talons sur votre parquet qu’il est acceptable pour votre voisin du dessous de bastonner sa femme. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est délinquant : faut-il encore démontrer cet axiome pourtant évident ? Et ce n’est pas parce qu’il est évidemment dans l’intérêt de l’Ethiopie, dans le contexte actuel, d’alimenter la colère de l’Erythrée, que la castration à coups de matraque des prisonniers, telle que pratiquée dans les caves de l’armée érythréenne, n’est pas une abjection absolue que l’on peut remettre à un autre débat, portant sur un autre sujet. Le mauvais rêve fui par des milliers d’Erythréens doit être le sujet central de toute conversation sur le sujet, ou alors on parle d’autre chose.

Mais peut-être les relativistes veulent-ils simplement parler technique. Alors il faudra un jour que l’on m’explique en quoi le maintien sous contrôle de la jeunesse érythréenne est une réponse efficace, et même rationnelle, au différent frontalier entre les deux pays. Mais enfin, les méandres des cercles de réflexion des relativistes me sont souvent étrangères : je ne comprends toujours pas, par exemple, comment le port d’armes  à feu est efficace pour prévenir la violence, alors imaginez-vous…

J’ai pourtant entendu aujourd’hui même, dans une émission de télévision respectée, que le service national avait été institué en 2002, précisément pour répondre à la menace des troupes d’Addis-Abéba. Tiens ? Il se trouve que, selon mes calculs, 2002 se situe deux ans après l’an 2000. L’an 2000, c’est-à-dire la fin de la guerre de Badmé et les Accords d’Alger. De surcroît, si l’institution du « Warsay yekealo » répond à quelque chose, c’est sans doute davantage aux purges de septembre 2001 et le trouble qu’elles ont causé dans la société érythréenne qu’à un conflit qui était terminé depuis deux ans et qui était encore garanti, alors, par la présence des Casques bleus de l’UNMEE, avant que le gouvernement érythréen ne les mettent dehors avec un coup de pied dans l’arrière-train. Mais les chiffres et moi, ça fait deux.

Des passeports pour les jihadistes somaliens

Deuxièmement, non, l’isolement international de l’Erythrée ne provient pas de son comportement vis-à-vis de l’Ethiopie ou de la question frontalière. Il provient essentiellement de ses mensonges à répétition et de son entêtement à, par exemple, fournir des passeports érythréens aux cadres jihadistes somaliens, à maintenir sur son sol, et sous l’autorité de ses officiers supérieurs, des mouvements rebelles étrangers qui font le coup de feu chez les petits copains de la région, et à refuser toute discussion de bonne foi pour parvenir à régler définitivement les disputes. Un exemple ? Avoir nié pendant des années l’existence de prisonniers de guerre djiboutiens, avant d’en libérer une poignée sous les vivats de communiqués officiels n’est pas ce que j’appelle de la bonne volonté. Ajoutez à cela la disparition pure et simple d’une partie de la population dans un système pénitentiaire dont les survivants témoignent du caractère cauchemardesque, et vous aurez un gouvernement avec lequel il est — disons — délicat d’avoir des relations iréniques.

Et troisièmement — c’est peut-être là le sous-entendu le plus écœurant de nos géopolitologues en chambre —, je me demande bien auprès de qui l’on pourrait rassembler des témoignages directs de crimes, sinon auprès des victimes eux-mêmes. N’est-ce pas d’ailleurs, en plus de la répression du trouble à l’ordre public, au nom des victimes et pour ne pas qu’elles se fassent justice elles-mêmes, que la justice est rendue, dans une civilisation ? Sauf à défendre, comme la droite européenne et les séides de la dictature, la thèse des « 300.000 menteurs » (les fugitifs érythréens, dont bien entendu on n’aurait pas vérifié la nationalité réelle avant de recueillir leur témoignage, idiots que nous sommes), nos forts-en-thème relativistes croient-ils que, pour obtenir une information crédible, il faut donner autant d’espace et de crédit aux torturés qu’aux tortionnaires ? Le fait que les journalistes, les défenseurs des libertés, les enquêteurs de l’ONU, se tournent vers les fugitifs de la « cage suffocante » instituée par le FPDJ et ses turlurons, n’est pas suspect : c’est le contraire qui le serait. Car il est clair, comme l’a très bien dit le président de la Commission Mike Smith, que les crimes commis par le régime ne se déroule pas dans les rues d’Asmara, ni dans les hôtels cinq-étoiles ou les pimpants restaurants de l’Avenue de la Libération, ni non plus dans les couloirs déserts des ministères, mais dans les sous-sols des commissariats, les casernes cachées dans la brousse, les prisons des montagnes, les camps disciplinaires. Mais là, nos géopolitologues de l’Asmara Palace ou de l’Albergo Italia n’ont jamais mis les pieds. Tandis que ceux qui peuplent les camps de réfugiés, si. Voit-on la différence ?

Non, vraiment, les Erythréens ne méritent pas la bouillie qui nous est servie. Ils ont déjà bien assez souffert comme ça, merci beaucoup.

PS : Beaucoup de bruit autour de la possible reprise de combats à la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée depuis ce midi. Rien n’est confirmé pour l’instant. Je reste prudent, et inquiet.

Panorama du désastre

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Vue de Khartoum

31 mai 2016, Paris — Je crois qu’on ne mesure pas l’ampleur du scandale. Depuis quelques semaines, le Soudan s’est mis à rafler les Erythréens présents sur son territoire, à les incarcérer en toute illégalité puis à en renvoyer de force, en Erythrée, plusieurs centaines à la fois.

De toutes parts me parviennent des appels. L’association américaine Human Rights Watch, qui travaille sur la question depuis deux semaines, vient de publier un premier panorama du désastre. Plus de 400 Erythréens, dont six réfugiés dûment enregistrés par le HCR, ont été renvoyés au pays ces dernières semaines : arrêtés à Dongola, alors qu’ils étaient en route pour la Libye, ils ont été prétendument inculpés d’« entrée illégale » sur le territoire soudanais et deux-tiers d’entre eux ont été renvoyés, en camion, vers le territoire érythréen, le 22 mai. Plus d’une centaine d’Erythréens avaient déjà été arrêtés et rapatriés dans la ville frontière de Tessenei, le 17 mai, où ils ont été entassés dans la prison de la ville, le temps sans doute que les bastonneurs du régime fasse le tri, à coups de trique, entre les libérables et les enrôlables.

Hier soir, un ami érythréen à Khartoum m’envoyait le SMS suivant : « Les rafles sont devenues quotidiennes. Les centres de détention pour les migrants et les prisons ordinaires sont pleines de réfugiés érythréens, désormais. Certains de mes amis ont disparu depuis un mois maintenant et personne n’a eu de nouvelles d’eux. Un homme que je connais a été arrêté dans la rue aujourd’hui. Il a été brutalisé après avoir refusé de monter dans une voiture banalisée avec des inconnus, ayant trop peur qu’il s’agisse de trafiquants qui revendent les organes de leurs otages. »

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés se fait envoyer balader lorsqu’il demande des explications et l’accès aux détenus.

Un « Processus » de malheur

Les raisons de cette chasse à l’homme et de ces renvois massifs ne sont pas clairs, toutefois. S’il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un message adressé aux irresponsables de la Commission européenne qui, depuis un an et demi, demandent aux Soudanais, avec une componction de Raspoutine, de mieux contrôler leurs frontières et les réseaux mafieux qui trafiquent de la chair humaine, il n’est pas certain que cela suffise à expliquer ces rafles. Mais enfin, il est clair que l’infâme « Processus de Khartoum » commence à entrer dans une phase… disons plus opérationnelle.

Il se pourrait qu’entrent également en ligne de compte les fâcheries et les intérêts cachés du Soudan et de l’Erythrée, leurs deux chefs d’Etat étant aussi capricieux et irritables l’un que l’autre, toujours prêts à se sauter à la gorge après s’être fait des mamours. On dit par exemple que les guérilleros du Congrès Beja, qui avant 2006 servaient à Issayas Afeworki de moyen de pression sur Khartoum, auraient repris leurs activités en territoire érythréen. On s’étonne également de l’absence d’Omar el-Béchir aux cérémonies du « Jubilée d’argent » à Asmara le 24 mai, lui qui ne cache plus ses envies de tourisme, faisant même savoir qu’il irait bien faire un tour à New York dans les mois qui viennent.

Entretemps, ceux qui cherchent à fuir ce mauvais rêve se noient par centaines depuis le début du printemps en Méditerranée, pendant que nos gouvernants se grattent la tête, que nos marins sombrent dans la dépression et que nos bidonvilles rendent fou.

On fera de ces informations ce qu’on voudra. Qu’on me permette pour finir de remettre au goût du jour cette forte réflexion du Général De Gaulle, une fois n’est pas coutume : « Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut. » Pour ma part, je voudrais féliciter les « réalistes » de la diplomatie européenne pour cette belle, très belle réussite.

Vingt-cinq ans

Asmara 24 May 1991

23 mai 2016, Paris — On célébrera donc, demain mardi 24 mai, le 25ème anniversaire de l’entrée des troupes du Front populaire de libération de l’Erythrée dans Asmara. Certains m’ont raconté cette journée particulière : le départ piteux des derniers soldats éthiopiens dès le matin, les avenues désertes de la ville ouverte puis, soudain, l’arrivée dans la capitale des camions bondés de la rébellion, déclenchant une liesse populaire qui avait duré plusieurs semaines. Quelle matière pour un roman ! Mais ce n’est malheureusement pas en France qu’il pourrait être publié…

Mais enfin, voilà donc les Erythréens vingt-cinq ans plus tard. Vraiment, ils auraient mérité mieux que le sordide ballet de politiciens auquel on assiste depuis quelques mois. Je récapitule.

Le « big man » Issayas Afeworki se fait tout petit depuis près d’un an. Il apparaît certes toujours sur les images de la propagande, visitant un chantier, rencontrant un émir, présidant un séminaire. Mais aucun des journalistes occidentaux ne l’a rencontré ou interviewé : ils ont dû se contenter de ses Cappi, les deux Yemane ou les ambassadeurs, qui ont servi la soupe aigre cuisinée spécialement pour que l’Erythrée retrouve un rien de normalité dans l’imagerie contemporaine. Toujours aussi irascible et dépressif, dit-on, Issayas ne se préoccupe plus vraiment de défendre son projet. Mais que pèse-t-il encore, sinon le poids de sa dureté et de ses emportements ?

Une question d’argent

Il reste qu’on respire un air nouveau autour de l’Erythrée. Cornaquée par quelques idiots utiles et de troubles lobbyistes, aux Etats-Unis comme en France, la propagande insiste sur les opportunités d’investissement et, comme on dit, le « climat des affaires » en Erythrée. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que les petits télégraphistes des boîtes de consulting qui contactent à tour de bras les rédactions en mal de visas, d’ailleurs, soient au service de sociétés qui ont un intérêt pécuniaire à la normalisation du marché érythréen. Il doit y avoir un peu d’argent à se faire, sans doute.

Les parlementaires suisses qui se sont rendus dans le pays, voici quelques semaines, pour une mission d’une navrante complaisance, servaient-ils d’ailleurs d’autres intérêts que leur soif de savoir ? Allez savoir. On dit en tout cas que la rumeur selon laquelle l’Erythrée serait assise sur des réserves d’hydrocarbures inexploitées rendrait un peu dingos quelques directeurs de la stratégie et du développement, à Genève, à Rome, à Bruxelles, à Londres, à Washington… Oh ! La mine de Bisha, l’usine Piccini, la ceinture d’or d’Asmara, les resorts balnéaires de Massawa… Vous voyez bien que la machine économique tourne malgré tout, masquant les bagnes et les tombes anonymes. C’est donc le pognon qui sortira l’Erythrée totalitaire du grand froid dans lequel ses chefs l’ont conduit aveuglément ? Sombre ironie.

« Jouir » de l’indépendance

Oui, vraiment, l’aventure du peuple érythréen méritait mieux. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait l’autre jour un ancien guérillero du Front, entré dans Asmara le 24 mai 1991, et qui survit aujourd’hui dans un camp de réfugiés : « Moi, je connaissais mes chefs. Je savais que les choses tourneraient mal. Je me sens vraiment triste pour tous mes amis qui ont cru pouvoir parler haut et fort pour dénoncer leur tendance dictatoriale. Ils pourrissent aujourd’hui dans les prisons d’Erythrée. » Mais il a ajouté, tout de même, que le jour de son entrée en ville, il était allé voir ses vieux parents. Et que, assis dans le salon à pleurer toute la journée, ils avaient ce jour-là, « joui » de leur indépendance.

C’est probablement le souvenir de cette émotion qu’il s’agira de célébrer, en attendant que la médiocrité cesse de peser aussi lourd sur le destin de ce peuple.