L’otage

img_0098

27 novembre 2016, Paris — Il faudrait le secours d’un juriste pour définir exactement le régime sous lequel les prisonniers sont détenus en Erythrée. Pour ma part, je cherche le bon mot depuis des années, l’expression juste — peut-être est-ce le confinement, le kidnapping ou, dans une certaine mesure, la prise d’otage.

Car comment qualifier la retenue par la force, sous la menace de la mort ou de tortures sordides, dans des lieux concentrationnaires, selon un rituel proprement infernal, hors de toute procédure sinon le caprice sadique de donneurs d’ordre et de bourreaux souvent terrorisés de subir le même sort que les victimes s’ils n’obtempéraient pas, que subissent des milliers d’Erythréens depuis la crise de paranoïa d’Issayas Afeworki et son petit cercle en 2001 ? Comment qualifier, notamment, l’horrible destin décidé par le régime au pouvoir aujourd’hui en Erythrée pour les réformistes du G-15 et les journalistes qui n’ont pas échappé aux rafles ?

La destruction lente

Mais une prise d’otage a au moins un but, c’est-à-dire une exigence à satisfaire pour connaître sa fin, une rançon, une libération, une contrepartie. Disons alors que les prisonniers politiques érythréens sont victimes depuis quinze ans d’une prise d’otage sans objet sinon leur propre souffrance et, je n’en doute pas, leur destruction lente, à petits feux, dans leur cellule d’Eiraeiro ou de Karchelli — vous savez, le bagne qui se trouve au bout de la petite route qui commence dans un virage de cette vieille route touristisque spectaculaire qui relie Asmara et Massaoua ou cette prison hérissée de barbelés que l’on croise, en circulant en ville, entre les ravissantes villas Art-déco et les immeubles multicolores.

Ce questionnement n’est pas abstrait. Il connaît même une traduction très concrète aujourd’hui même. Car parmi les détenus érythréens, il est sans doute utile de rappeler que se trouve un citoyen européen, le journaliste Dawit Isaak. Or certains Européens ont décidé de s’essuyer les pieds sur lui et de cajoler ses tourmenteurs. Ainsi le député européen Brian Hayes a-t-il décidé d’inviter demain, au Parlement européen, le porte-parole des destructeurs de Dawit Isaak, le ministre de l’Information érythréen, ancien directeur de cabinet du Président, j’ai nommé le componctueux Yemane Ghebremeskel, alias « Charlie », pour parler des perspectives d’investissement de nos entrepreneurs dans son beau pays.

Impunité

J’attends l’avenir. Les salopards du monde entier savent désormais qu’ils peuvent en toute impunité prendre en otage des citoyens européens, les faire disparaître, les soumettre à la question, les contraindre à sombrer dans la folie ou à se suicider, dans les trous à rat qu’ils voudront. Les élus de la trampe de Brian Hayes, et peut-être même l’ensemble de son groupe parlementaire que je n’ai pas entendu protester, n’en feront pas une histoire. Et même, ils se feront prendre en photo avec leurs geôliers, leur présenteront des patrons, les aideront à développer leurs projets, dans l’enceinte du Parlement où des électeurs très attachés à la démocratie les ont envoyé défendre leurs intérêts.

Dans le même temps, ils demanderont à leur ministère de l’Intérieur d’être ferme avec les « clandestins » et, à défaut de les renvoyer entre les mains de Charlie et de sa compagnie de brutes, d’éloigner leurs campements malodorants des déjeuners de leur électorat. Il faut croire que c’est cela, être moderne, de nos jours : avoir de bonnes raisons de se montrer aimable avec les puissants et dur avec les faibles.

Pour ma part, je n’accepterai de prendre au sérieux les arguments de Monsieur Hayes et ses congénères qu’après, et seulement après, qu’ils se seront mis en règle publiquement avec ce théorème. Avant cela, que l’on me permette de penser qu’ils se font, en toute connaissance de cause, les complices d’un crime. Et que cela devrait avoir des conséquences, dans les Etats de droit.

Pour les Erythréens

Cécile Allegra, Luc Mathieu et Delphine Deloget, Prix Albert Londres 2015

Cécile Allegra, Luc Mathieu (Libération) et Delphine Deloget, Prix Albert Londres 2015

30 mai 2015, Paris — Comment dire que je suis sincèrement heureux pour mes amies Cécile Allegra​ et Delphine Deloget, co-auteur du terrible « Voyage en barbarie » (catégorie audiovisuelle)​, et toujours plein d’admiration pour Luc Mathieu, grand reporter de Libération (catégorie presse écrite), sans dire en même temps que j’espère que ce Prix Albert Londres qui leur a été décerné cet après-midi à Bruxelles servira maintenant aux Erythréens ?

Je fais le voeu que l’attention que ce prix va attirer sur eux servira surtout à les grandir dans l’esprit de mes contemporains, à rétablir un peu de lumière dans leurs ténèbres, à « rassembler les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et rétablir la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère« , comme l’a dit pour nous le grand Pasolini. Je repense à toutes ces années de solitude et je dis : bravo, en avant !

Razzia punitive à Shegerab

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

26 décembre 2014, Paris — Une violente expédition punitive de membres de la tribu des Rachaïdas a fait plusieurs morts hier parmi les Erythréens du camp de réfugiés de Shegerab, dans l’est du Soudan, conduisant à la destruction de cette importante cité de transit de la région frontalière et la disparition de plusieurs dizaines de personnes.

Le grand camp de Shegerab, à proximité de la ville soudanaise de Kassala, est le centre de regroupement de réfugiés érythréens le plus important de cette région reculée du Soudan, par où passe une route vitale pour le commerce entre les deux pays. L’Erythrée se trouve à quelques dizaines de kilomètres, au-delà d’un massif montagneux et d’une bande désertique que traversent fréquemment, à pied, les évadés de la dictature. Mais la zone est également le terrain de chasse de familles de gangsters qui trafiquent de tout, de l’Afrique au Proche-Orient, et notamment des cargaisons d’otages érythréens terrorisés à destination des mafias du Sinaï. Des réfugiés sont fréquemment kidnappés autour du camp de Shegerab et conduits de force dans des camps de concentration clandestins en Egypte, où ils sont torturés et rançonnés par des caïds bédouins locaux.

Selon plusieurs médias érythréens en exil, et notamment Radio Erena, la tension est montée la veille de Noël après qu’un groupe d’environ seize Erythréens qui s’étaient mis en route pour Khartoum est tombé dans une embuscade tendue par des Bédouins, alors qu’ils traversaient une rivière sur une embarcation de fortune. Pris pour cible par les trafiquants au moment où ils étaient à découvert au milieu de l’eau, leur radeau a chaviré et plusieurs réfugiés ont été emportés par les flots et se sont noyés. Les Erythréens qui ont témoigné par téléphone depuis le Soudan affirment que huit cadavres ont été récupérés.

Les survivants du naufrage, dont au moins trois hommes et deux femmes, ont été capturés par les Rachaïdas. Apprenant l’incident, des réfugiés du camp de Shegerab ont alors retenus de force trois membres de la communauté bédouine, exigeant en contrepartie la libération des fugitifs kidnappés sur les berges de la rivière. Après une journée et une nuit de vaines négociations, les Erythréens ont finalement cédé et libéré leurs « prisonniers ». C’est alors qu’une troupe de Rachaïdas armés de couteaux et de machettes a attaqué le camp de Shegerab en représailles, tuant plusieurs réfugiés et brûlant les habitations. Plusieurs dizaines de réfugiés auraient été capturés et embarqués dans des camions, probablement dans le but de les renvoyer en Erythrée, les trafiquants étant souvent de mèche avec les forces de sécurité des deux côtés de la frontière.

Derrière le rideau de sable

Les villas du trafiquant Abou Omar près d'El-Mehdiya, à la frontière israélo-égyptienne. (Photo Baptiste de Cazenove)

Les villas du trafiquant Abou Omar près d’El-Mehdiya, à la frontière israélo-égyptienne. (Photo Baptiste de Cazenove)

20 octobre, Paris — Plus on parle de l’Erythrée dans la presse, moins j’écris. C’est le paradoxe auquel je fais face depuis quelques temps que, à la faveur de la diffusion de documentaires sur l’horreur concentrationnaire des otages du Sinaï, d’importants médias français découvrent ce qui se trouvait sous leurs yeux depuis des années. Le rideau de sable se disperse. Du coup, les gens tombent des nues. Je suppose que c’est bon signe, je m’incline.

Je veux simplement signaler les documents stupéfiants contenus dans le beau film de Cécile Allegra et Delphine Deloget, Voyage en barbarie, diffusé samedi par Public Sénat. Je ne reviendrais pas sur la façon dont la nouvelle ambassadrice d’Erythrée, Hanna Simon, s’est tournée en ridicule après la projection : ce n’était que du temps perdu. Au cœur du documentaire, une séquence hallucinante tournée par des bédouins montre l’état de délabrement total dans lequel les otages sont extraits des villas de torture. Puisqu’il faut des images pour convaincre, j’espère que celles-ci marqueront une étape importante. Je pèse mes mots : c’est un petit Dachau en Egypte.

Et avec tout cela, je m’attends à ce que, d’un mois à l’autre, le gouvernement sorte de son chapeau les calomnies obscènes dont il fait usage depuis que le trafic de gamins kidnappés à sa frontière a commencé à attirer l’attention. Il faut se préparer : bientôt, ils vont contre-attaquer en accusant nommément les militants érythréens comme mon amie Meron Estefanos d’être les chefs de réseau des assassins du Sinaï. Ils ne reculeront devant rien et des imbéciles les croiront.

Warlords et caporegime

Cela dit, l’histoire politique du pays continue de gronder, loin des plateaux de télévision. Des fragments d’information en provenance d’Asmara indiquent que la paranoïa du régime se crispe de mois en mois, et que la population érythréenne, de plus en plus démunie et exaspérée, commence à ne plus se laisser faire. Pour les diplomates d’Issayas, ces dernières semaines ont été occupées à ferrailler à New York, alors que le Groupe de surveillance des sanctions contre la Somalie et l’Erythrée remettait son rapport annuel au Conseil de sécurité de l’ONU. Comme tous les ans, celui-ci est une mine d’informations et de confirmations, doublée d’une improbable saga frôlant parfois le grand-guignol.

J’ai déjà raconté ici le piège tendu à Andargachew Tsige, le chef versatile d’un parti de l’opposition radicale éthiopienne, apparemment livré par l’Erythrée avec la complicité du Yemen. Dans le rapport du Groupe de surveillance, on en apprend d’avantage, et en détail, sur le temps, l’énergie et l’argent dépensés par les hommes d’Asmara pour soutenir à bout de bras les chefs et les troufions du « Ginbot 7 », la coalition politico-militaire qui rêve de renverser le gouvernement éthiopien. On découvre aussi avec quel zèle et quelle application la junte militaire érythréenne tricote et détricote au gré de ses caprices et de ses intérêts les groupuscules, guérillas et mouvements armés de la région, des Oromos de l’OLF aux Somaliens d’Ethiopie de l’ONLF, en passant par les Djiboutiens du FRUD, les Tigréens du TPDM et les Sud-Soudanais de Riek Machar, George Ator Deng et David Yau Yau.

Il y a quelque chose de la gestion de famille nombreuse dans les péripéties des uns et des autres avec les hommes d’Asmara, une relation de subordination tendue entre les warlords du coin et les caporegime de l’armée érythréenne, similaires à ceux qu’un gamin délinquant aurait avec un oncle bienveillant. Les noms des agents déstabilisateurs, les dates des lieux de rendez-vous, les photographies des pièces à conviction, les mécanismes de contrebande, tout y est. Il est alors toujours aussi étonnant d’entendre les représentants du gouvernement érythréen et leurs soutiens s’insurger contre les sanctions prononcées contre Asmara par l’ONU en 2009. Selon eux, sans rire, il n’existe « aucune raison » de ne pas les lever.

Le système de Satan

lampedusa-mjg

3 octobre, Paris — Je voulais écrire un billet pour commémorer aujourd’hui le naufrage cauchemardesque de Lampedusa, l’année dernière, mais au fond je n’ai rien à dire. Du fond de la mer, les morts ne réclament plus rien. Les survivants pleurent encore, avec un bouquet de mains sur leurs épaules. Leurs amis s’élèvent et s’insurgent, dénoncent et accusent, à bon droit. Les politiciens relisent les notes interminables de leurs conseillers, qui leur expliquent depuis des années combien ils sont impuissants et pourquoi, pour être justes, ils doivent rester lâches. Les trouillards des bureaux de vote, de toute façon, les menacent avec leurs fourches en forme de télécommande. Et les évadés d’Erythrée continuent de se masser sur les rivages de Libye, dans l’attente de la prochaine fripouille qui leur videra les poches et les enverra mourir les poumons pleins d’eau ou se sauver dans nos centres de regroupement.

Rien n’a changé et, si les choses restent en l’état, rien ne changera. Alors, pour ma part, je ne peux rien ajouter. A quoi bon, finalement ? J’ai joué ma partition et mon petit combat personnel a réussi : de nombreux médias se sont joints aux quelques voix solitaires qui, depuis des années, prêchaient dans le désert qu’au large des côtes méditerranéennes de l’Europe, quelque chose avait lieu qui méritait l’attention des Européens. C’est ce que je cherchais, lorsqu’en 2009 je me suis jeté dans le vide pour aller à la rencontre des Erythréens. Mais aujourd’hui, je n’ai pas l’énergie pour faire de cette énième horreur de la « migration » un spectacle, des images ou des bons mots.

A la limite, je veux simplement dire, ou plutôt redire ceci : que la fuite massive des jeunes Erythréens hors de leur pays, et le martyre qu’ils subissent tout le long de leur évasion, est un événement historique majeur de notre temps. Dans plusieurs années, lorsque le show-business et les historiens reprendront la main sur notre époque, dans leur mosaïque d’images symbolisant les tristes années que nous vivons aujourd’hui, ils choisiront sans doute parmi elles celles des rescapés de Lampedusa, ces visages épuisés et stupéfaits des garçons et des filles d’Erythrée qui ont fui la terreur pénitentiaire d’Issayas Afeworki et ses amis. Mais nous vivons les temps de l’exaspération : les boat-people d’Afrique sont embarqués dans une histoire qui les dépasse.

Mécanique infernale

C’est un grand système qui s’est mis en place entre les villes étouffées d’Erythrée et les rues de nos cités. Des acteurs divers y ont pris leur place et font tourner une mécanique infernale qu’il est bien difficile de gripper. Voulant la stopper, il est illusoire de ne repeindre ou de ne réparer qu’un seul maillon de cette longue chaîne de responsabilités qui noircit nos journaux et nos consciences. Des mouchards d’Asmara aux chefs de famille bédouins du Soudan et d’Egypte, des trouffions égarés de Sawa aux mafias libyennes, des politiciens de la droite israélienne aux rescapés des chambres de torture du Sinaï, des humanitaires européens aux pêcheurs des grands fonds, des élus locaux de Sicile aux matamores de la technostructure romaine, des bénévoles des associations aux petits-bourgeois fébriles, des commissaires européens aux journalistes pressés des grandes rédactions, toute une machinerie complexe tourne inexorablement, l’un entraînant l’autre, l’autre motivant l’un. Si l’on voulait réellement que ce cauchemar s’arrête, il faudrait une action de grande envergure, forte et définitive. Pour être à la hauteur de la tâche, on devrait au moins être à la hauteur de ce système, dépassant les frontières et les petits arrangements cosmétiques. Il faudrait, par exemple, parler au gouvernement d’Asmara sur un autre ton et avoir de bonnes raisons de le faire. Les peuples africains pourraient répudier publiquement le charabia auto-satisfait des domestiques du parti unique érythréen, et les peuples arabes se lever, cette fois, pour les droits de leurs frères noirs qui traversent leur pays.

Mais il est aussi difficile de s’attaquer à ce problème qu’à faire la révolution : des forces contradictoires nous paralysent, la peur de la violence nous menace, la crainte de tout perdre ou de perdre le peu qu’on a nous glace, l’incertitude des résultats nous épuise avant même qu’un effort soit engagé. Les uns regardent ailleurs, les autres prient, certains s’adonnent gaiement à la barbarie et les derniers argumentent doctement dans le sabir de Diafoirus. Moi même, je l’avoue, je ne fais pas exception.

« L’exil n’est pas la solution »

Alors non, nous ne sommes pas très malins. Un an après Lampedusa, nous voici bien abattus. C’est pourquoi je suis très intéressé par la dernière initiative du mouvement Arbi Harnet, dont j’ai souvent parlé ici. Ses militants diffusent depuis quelques semaines un slogan à l’intérieur du pays. Le message est simple et frappant : « L’exil n’est pas une solution. » Une phrase qui laisse songeur. C’est au moins une tentative de lancer un grain de sable dans la roue destructrice de l’exode qui s’est emballée depuis dix ans. Je regarde la roue tourner, guettant le hoquet, l’infime irrégularité qui commencera à modifier, lentement, doucement, l’ordre écœurant des choses. Au moins, j’espère secrètement. Si cela se produit, nous aurons tous intérêt à ne pas rater le moment où, cette fois, on pourra faire s’écrouler cette broyeuse de mômes qui sévit d’Asmara à Calais.