L’ultimo bacio

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13 mars 2009, aéroport de Palerme. Je quitte la Sicile avec le sentiment du devoir accompli et l’impatience de commencer à écrire, conscient pourtant de la somme de problèmes qui m’attend à Paris. Ces deux derniers jours, le temps a passé en douceur et même le passage récurrent de mes fantômes m’a trouvé, mains dans les poches, un sourire blagueur au coin de la bouche et la force au coeur pour les affronter sans flancher.

Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange, qui m’a réveillé plus tôt que prévu, a commencé par me troubler pour finir par me faire rire, en fin de compte. A. et moi assis à l’arrière d’une voiture. Je regarde son doux visage et elle ouvre soudain la portière et s’enfuit sans rien me dire. Je me retourne alors vers le conducteur, devant moi. C’est M., mon ami de lycée que je n’ai pas vu depuis plus de dix ans. Ses tempes sont tondues. Il est ivre, nu et ses bras sont tatoués. Il conduit mal, en connaissance de cause, ricanant, et la voiture fait de dangereuses embardées contre les trottoirs du canal Saint-Martin. A peine arrivé place de la République, je décide de descendre et me rend compte que je suis nu moi aussi. Je m’entoure la taille avec la couverture en poil synthétique qui recouvre le canapé de mon appartement de Paris et dans laquelle mes amantes aiment se lover. La compagne de M., qui dans la vie réelle est une femme rousse qui a été l’une de mes amoureuses de lycée, mais qui dans ce rêve est brune, me prend dans ses bras, me disant qu’elle m’aime malgré tout.

Je me réveille en comprenant qu’il s’agit d’un résumé de ce dernier mois, de ma stupéfaction devant la rupture qu’A. m’a imposée, de mes turpitudes habituelles qui ont suivi, de mes soudaines libérations d’énergie incontrôlées et de mon départ de France, précipité, sans préparation. J’aimerais que cela marque le point final, comme si je m’étais raconté cette histoire une dernière fois.

Motos hurlantes et odeurs de viande

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12 mars 2009, Palerme. La capitale de la Sicile est une accumulation anarchique et, sans doute, la plus septentrionale des villes d’Afrique. Chacun ici est venu poser son palais, sa façade, son minaret ou son dôme, comme on laisse un graffiti dans les toilettes d’un bar. La Provence après l’apocalypse. Autour de la cité illogique, bruyante et sale, des montagnes verdoyantes se dressent comme des murailles gigantesques, du côté de l’intérieur des terres, tandis que la mer, masquée par les chantiers, les ports de plaisance ou de ferries, est absente, mise à l’écart comme une grande soeur embarrassante. Dans la cathédrale, les cierges sont mécaniques. On met une pièce dans l’une des deux fentes d’une sorte de lutrin, sur lequel sont alignés des ampoules longilignes dont la flammèche électrique imite le tremblement de la flamme d’une bougie.

Dès que je croise un Africain dans la rue, ce réflexe que j’ai de reconnaître ou non un Erythréen. Je crois en avoir vu un, pendant cette promenade sans but de trois heures que j’ai faite ce matin, me trouvant dans la situation de celui qui a vu atterrir une soucoupe volante et qui cherche prudemment à convaincre un monde incrédule. Je suis finalement rentré dans ma chambre d’hôtel en milieu d’après-midi, trop gavé de façades lépreuses, de motos pétaradantes, d’odeurs de poissons frais et de carcasses de viande.

Central Palace, Corso Vittorio Emmanuelle, Palerme

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Soir, Palerme. Après trois heures d’autobus dans une campagne déserte et verte, j’arrive dans cette grande ville, qui me semble soudain à la fois monstrueuse et maternelle, après qu’il a manifestement plu toute la journée. Mon hôtel, le « Central Palace », est d’un luxe éclatant. Dès mon arrivée, quatre officiers des services pénitentiaires, lourdement armés, semblent garder la porte en bois verni. Chacun porte une valise noire, marquée du sceau de leur service. Derrière un comptoir encombré de plantes vertes et de paniers à bonbons, un réceptionniste en livrée s’efforce manifestement de dissiper un malentendu, pendant que j’effectue mon inscription. La clé de la chambre 334 est alourdie par un pompon.

Ma chambre est superbe. Une tête de lit en bois et cuir. Un bureau d’acajou. Des lampes discrètes et douces. Mais il est risqué d’ouvrir la fenêtre. En regardant au travers des persiennes de bois, je distingue un terrain vague encombré de détritus, quelques arbres morts, une arrière cour nauséabonde et un chantier. J’éclate de rire, vivant dans cette confrontation permanente de la beauté et des immondices depuis une semaine maintenant.

Au « Café Eritrea »

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11 mars 2009, Syracuse (Ortygie). Une matinée entière sur la terrasse d’un petit café sur la rue, face au Temple d’Apollon, ou ce qu’il en reste, c’est-à-dire quelques croûtons de marbre et le vague souvenir d’un plan au sol. Medhanie, qui n’a pas mis sa casquette aujourd’hui, me bombarde de questions sur la France, ses relations avec l’Erythrée, le passé et le présent de Bernard Kouchner et des organisations humanitaires. Et finalement la conversation dérive en une discussion politique dense et passionnée sur la Corne de l’Afrique, l’implication iranienne à Assab, les incidents érythréo-djiboutiens, l’avenir du nouveau président somalien Sheikh Sharif et son frère ennemi Aweys, la structure du groupe Al-Shabaab, tandis que d’autres Erythréens ou des Soudanais de passage s’assoient à notre table, pour passer le temps. Une jeune femme, retour d’Addis-Abéba, prend un macchiato, mais les autres ne boivent rien, malgré mon insistance.

Le ciel est éblouissant et le soleil brûle l’immense parasol qui nous couvre. Un tracteur peint en vert, tirant une pancarte et un haut-parleur, hurle une publicité pour le cirque Zavatta, « il piu antico d’Italia », tandis que des petits tracts rectangulaires sont distribués aux passants par des Somaliens en veste de sécurité.

Ce qu’il faut à tous ces réfugiés, c’est un « chef de groupe », un rôle que Medhanie endosse si bien, lui qui salue par leur nom tous les Africains que l’on croise depuis deux jours et qui sortent d’on ne sait où, dans cette île utopique hantée par les misérables.

Raconter une histoire

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10 mars 2009, Syracuse. Le sentiment que j’ai eu raison est venu cet après-midi, assis sur un muret de pierre dans une lointaine banlieue de Syracuse, mon enregistreur à la main, tandis qu’un déserteur de l’armée érythréenne, qui a vu l’enfer de très près, me racontait son périple jusqu’en Sicile.

Il a fallu endurer mille morts et les feux de toutes les tortures pour en arriver là, mais en regardant de nouveau les photographies prises pendant ces cinq derniers jours, je me suis dit que cela ressemblait enfin à un voyage. On a raison de dire que l’important n’est pas la destination, mais le périple, puisque le chemin parcouru depuis mon départ de Paris, le coeur et l’esprit gorgés de larmes, me permet ce soir, dans ma chambre de l’hôtel « Gran Bretagna », de me dire que tout cela « ressemble à quelque chose ». Je rentre vendredi à Paris, après un passage rapide de trente-six heures à Palerme, avec la certitude que j’ai dans mes bagages de quoi commencer ce parcours littéraire avec de la substance, avec un peu de vie, quelque chose d’entrevu seulement sans doute, mais qui comble cet instinct que j’ai depuis plusieurs années déjà et qui me fait pressentir qu’il existe dans mes carnets de notes, mes enregistrements et mes souvenirs de quoi raconter une histoire.

Il me reste donc deux jours à passer sur cette île de souffrance, laide et sublime. Je m’efforcerai de les vivre comme un nouvel amant rentre chez lui, après le premier baiser. Mains dans les poches, ruiné et l’esprit plein d’images, les chaussures poussiéreuses et le front brûlé par le soleil, je retournerai dans ma grande ville de pierre, plus fort et plus dépouillé aussi.

Morte saison à Syracuse

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9 mars 2009, Rome, puis Catane et enfin Syracuse. Alors que je dîne seul, dans un petit restaurant désert d’Ortygie, je note quelques idées pour mon livre, qui commence à prendre forme. Au milieu de mes notes, ceci, qui éclaire les jours précédents : « Et moi dans tout cela, dans cette splendeur de morte saison, comme un amour défunt, précisément. Rome, Syracuse, comme un miroir dans lequel je vois dans la vilaine face de Ponte Mammolo celui qui m’habite. Les courants d’air des ruelles d’Ortygie qui agite mes fantômes. »

Errance

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8 mars 2009, Rome. Longue, interminable promenade dans Rome ensoleillée pour un dimanche en famille.

Au coin du Corso et d’une petite rue, une jeune femme brune, au nez volontaire et rond qu’arborent les Romaines, vide les poubelles municipales, dans son uniforme fluorescent, sans rien exprimer d’autre que l’application d’une mère qui change son enfant. A mesure que la journée passe, je me rends compte que tous les éboueurs, à Rome, sont des femmes.

Je pense à ces Blancs frappés par le « virus » érythréen. Chacun a ses raisons. Dania, peut-être est-ce à force de déglutir avec dégoût l’Italie et ses lourdeurs. Et moi, pourquoi ? Parce que personne ne sait ce qui se passe, sans doute. C’est peut-être cela. Par amour des marges et du contre-pied. Je me secoue toute la journée, dans les rues obèses et sublimes de la capitale italienne, me rendant compte qu’à force, je me suis moi-même berné, leurré, comme Garrincha et ses faux élans soudain. Et je suis empêtré dans le doute de mes choix, avec l’irrépressible envie de laisser tomber les pudeurs diverses qui me retiennent et, finalement, d’écrire un livre sur moi. Alors, je ne le signerais pas.

Je m’arrête, de temps en temps, dans une rue, pour noter je ne sais trop quoi, qui me vient dans la main soudain, alors que j’écris à peine. Comme ceci, par exemple : « Le supplice de la baignoire qu’inflige une profonde solitude, comme celle qui maintient ma tête sous l’eau. Et ma résignation. Je ne voulais pas faire de ce voyage une introspection, mais une action. Trop tard, je suis pris au piège. » Et je ne parviens pas à « user du monde », à savourer la beauté de cette ville qui respire l’amour et l’intimité, jusque dans ses églises aux odeurs âcres d’encens. 

Au cours de ma promenade, peu avant treize heures, je tombe soudain, Via di Parione, derrière la Piazza Navona, sur un groupe d’Erythréens rassemblés à la sortie de l’église San Tommaso Apostolo in Parione. Des hommes en jean, des femmes portant, parfois, un léger voile de couleur sur les cheveux. Quelques nonnes, ici et là, discutent avec des hommes en blouson. Ce sont eux que je suis venu chercher et je passe, comme si de rien n’était, reconnaissant mes frères et mes ennemis.

Stazione Termini

Soir du 7 mars 2009, Rome. « Dans quelle histoire de fous t’es-tu encore fourré ? », je ne cesse de me demander, après cette journée dans le bidonville de Ponte Mammolo et le squatt érythréen de Collatina, puis cette soirée dans un restaurant africain du quartier de la gare Termini, assistant à une suite soudaine d’invectives et de silences pesants échangés entre Dania, Tsega et Musie, journée à la fois incroyable, pénible et onirique, comme si je m’étais réveillé, en fin de soirée, d’un long sommeil de cauchemars divers, prenant toutes les formes imaginables, multicolores, allant d’une terrifiante misère, et alors même que ce mot revêt trop de poésie pour exprimer ce que j’ai vu, à une fascination sublime, un sommeil hoquetant, m’envoyant dans le ciel soudain, par surprise et sans que je l’aie désiré, me faisant passer par toutes les saveurs écoeurantes et amères de l’ennui, de la peur, de la solitude et de la consternation. Je cesse d’écrire ici, faute de savoir où je me rends. Tout cela doit attendre, rien ne tient debout encore. Ni mes choix, ni ma situation, ni ma vie.

Naples sous la pluie

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6 mars 2009, Naples. Première nuit agitée et morcelée, comme je m’y attendais, dans une profonde solitude et traversé par le passage incessant des fantômes de cet hiver épouvantable. Je suis accueilli avec une grande sollicitude par Dania et ses enfants, qui s’intéressent à moi, à cette étrange et inexplicable envie de faire ce livre que je ne vois pas encore, mais qui arrive, peu à peu. Sans doute sera-t-il marqué par ce sentiment d’être terriblement seul face à moi-même, par cette folie qui est la mienne depuis une trentaine d’années de vouloir partir et de vouloir sans cesse revenir, une fois loin de chez moi. La pluie continuelle qui s’abat sur Naples depuis mon arrivée, hier, force mon esprit dans ses retranchements, faisant revenir pêle-mêle les visages et les souvenirs dans un défilé morbide et pourtant serein, avec ce sourire qu’ont les revenants.

La belle maison de Dania est faite d’étages et de mezzanines, posée dans un jardin d’arbres fruitiers, face à la baie de Naples que le brouillard et la pluie masquent. Un bateau, de temps en temps, traverse l’horizon encombré par un enduit brumeux d’un gris très clair, laissant un sillon blanc pour signaler que la mer est là, face à nous, en contrebas. Personne dans la rue détrempée. Des cris, ou plutôt un appel, de temps en temps, résonne quelque part dans le quartier. Un voisin a perdu son chien. Pour le reste, c’est un terrible silence, ponctué par des gouttes qui claquent dans le lavabo ou qui tombent du toit de tuiles mouillées.

J’attends, comme on attend une délivrance, le signe que j’ai eu raison. Et dans cette attente, l’amour absent, qui revient me visiter comme une vieille dame que je connais depuis toujours, avec son peignoir d’ennui et d’infinie tristesse.

Je quitte Naples demain pour Rome, où je vais passer le week-end à travailler, avant de m’envoler pour la Sicile, lundi. J’imagine que cette ville que je connais et que j’aime, sous un soleil retrouvé, m’aidera à m’arracher enfin du coeur toute cette poussière et ce paquet de larmes qui encombre ma poitrine.