Le « mur » est presque terminé

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19 janvier 2017, Paris — La tribune ci-dessous a été initialement publiée ici en anglais, il y a deux jours, sur le blog de mon ami Martin Plaut, avec lequel je l’ai co-signée. J’estime qu’elle peut être utile à rassembler quelques informations disparates importantes et c’est pourquoi j’ai pris un peu de temps pour la traduire. Le voici.

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Le « mur » entre l’Afrique et l’Europe est presque terminé

par Martin Plaut et Léonard Vincent

Ce n’est peut-être pas une barrière physique comparable au mur de Donald Trump pour empêcher les Mexicains d’atteindre les Etats-Unis, mais il est presque terminé.

L’Europe a quasiment scellé les passages que les réfugiés et les migrants empruntent pour traverser la Méditerranée.

Examinons les faits.Voici les routes vers le sud de l’Europe :

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Le graphique publié par l’agence frontalière de l’UE est clair : la principale voie que les Africains empruntent passe par la Libye.

La carte ci-dessous, tirée de la même source, souligne ce fait :

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Les deux routes que les Africains utilisent depuis des années ont été quasiment fermées. Il n’y  plus guère de transit par la mer depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux îles Canaries et seulement un nombre limité de migrants parvient jusqu’en Espagne.

L’itinéraire à travers le Sinaï, à destination d’Israël, a été fermé.

Le traitement brutal des Érythréens, des Ethiopiens et des Soudanais dans le Sinaï par des mafias issues des familles bédouines, qui ont soutiré des rançons en multipliant les pires tortures et les viols, a certainement été un facteur de dissuasion. De même que la propension croissante de l’Égypte à expulser les Érythréens vers leur pays d’origine, en dépit de leur emprisonnement et de leur brutalisation après leur retour. Mais cette route a été scellée en décembre 2013 lorsque les autorités israéliennes ont construit une clôture quasiment infranchissable, bloquant la sortie d’Afrique par le Sinaï.

Tout cela a laissé la Libye — et dans une moindre mesure l’Egypte — comme seules routes viables pour les exilés africains. Ces deux itinéraire sont pourtant de plus en plus dangereux. Bien que l’Organisation internationale pour les migrations estime qu’environ 17 hommes, femmes et enfants périssent chaque jour en franchissant ce passage, c’est-à-dire presque un mort par heure, tous n’ont pas été dissuadés.

La Libye est essentielle au succès de la stratégie de l’UE, comme les fonctionnaires de Bruxelles l’expliquaient dans un rapport d’évaluation récent : « La Libye est d’une importance capitale comme point de départ principal pour la route de la Méditerranée centrale. »

Libye: la dernière brique dans le « mur »

L’Union européenne a adopté de nouvelles tactiques pour tenter de sceller la route de la Méditerranée centrale.

Les pays les plus soucieux d’y parvenir sont l’Allemagne et l’Italie, les deux pays qui ont accueilli la plus grande part des réfugiés arrivés ces dernières années. L’Allemagne a reçu près de 1,2 million de demandeurs d’asile au cours des deux dernières années, tandis que l’Italie a enregistré 335 000 arrivées au cours de 2015 et 2016.

Plus tôt ce mois-ci, le ministre italien de l’Intérieur Marco Minniti a été dépêché à Tripoli pour négocier un accord sur la lutte contre « la migration illégale » à travers le pays avec Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen soutenu par l’ONU.

Minniti et al-Sarraj ont convenu de renforcer la coopération en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme et de traite des êtres humains.

« Il existe une nouvelle impulsion ici — nous nous sentons comme des pionniers, a déclaré Mario Giro, vice-ministre italien des Affaires étrangères au Financial Times. Mais il y a beaucoup de travail à faire, parce que la Libye n’a pas encore la capacité de gérer les flux, et le pays est encore divisé. »

Les négociations n’ont, semble-t-il, rien donné. Le gouvernement libyen résiste aux propositions de l’Italie, bien que ses objections détaillées n’ont pas été rendues publiques.

La menace allemande

Alors que l’Italie tente de conclure un accord avec la Libye, l’Allemagne profère des menaces.

La chancelière Angela Merkel faisant face à des élections en 2017, elle est désormais désireuse de montrer qu’elle ne ressent plus aucune « complaisance » pour les réfugiés, adoptant une ligne beaucoup plus dure pour ce qui est de la demande d’asile en Allemagne.

L’Allemagne a ainsi expulsé 25 000 migrants en 2016 et 55 000 autres ont été « convaincus » de rentrer chez eux volontairement.

Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, préconise pour sa part un plan visant à faciliter la détention des demandeurs d’asile refusés qui sont considérés comme une menace potentielle pour la sécurité et à les expulser depuis des « centres de rapatriement » dans les aéroports.

L’Allemagne affirme sa détermination à réduire le nombre de demandeurs d’asile en menaçant de mettre fin à l’aide au développement des pays qui refusent de reprendre leurs citoyens déboutés. « Ceux qui ne coopèrent pas suffisamment ne peuvent espérer bénéficier de notre aide au développement« , a ainsi déclaré le vice-chancelier Sigmar Gabriel à Der Spiegel.

Europe et Afrique

Les propositions de l’Italie, d’un autre côté, sont parfaitement en ligne avec les accords conclus par l’UE avec les dirigeants africains lors du sommet de Malte, fin 2015.

Les deux parties ont signé un accord visant à mettre un terme à la fuite des réfugiés et des migrants.

L’Europe offre une formation aux « autorités policières et judiciaires » dans le cadre de nouvelles méthodes d’enquête et « d’aide à la mise en place d’unités spécialisées de police anti-trafic et anti-contrebande« . Les forces policières européennes d’Europol et de la force frontalière de l’UE (Frontex) aident également les forces de sécurité africaines à lutter contre la « production de documents falsifiés et frauduleux« .

Il s’agit donc de coopérer avec des régimes dictatoriaux, comme le Soudan, qui est dirigé par Omar al-Bechir, recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale.

Mais le président al-Beshir est désormais considéré comme un allié de l’Occident, en dépit de son passif notoire. L’un des derniers gestes du président Obama a d’ailleurs été de lever les sanctions contre le Soudan.

Il ressort clairement des initiatives italiennes et allemandes que l’Europe est résolue à faire tout ce qui est en son pouvoir pour réduire et finalement stopper le flux d’Africains à travers la Libye – la seule route viable à la disposition de la plupart des migrants et réfugiés africains pour rejoindre l’Europe.

Une route légale vers l’Europe

Alors que les itinéraires informels et illégaux ont été scellés, une étroite voie légale a été ouverte. L’Eglise catholique, en collaboration à travers son agence d’aide, Caritas et la Communauté de Sant Egidio, a réussi à négocier un accord avec l’Italie pour que 500 réfugiés de la Corne de l’Afrique soient autorisés à venir en Italie.

Oliviero Fortis, responsable du Département de l’Immigration de Caritas, a déclaré: « Nous devons, dans la mesure du possible, promouvoir des solutions d’entrée légales et sécurisées. Être capable d’entrer en Italie avec un visa est une opération qui fonctionne parfaitement. Sauf au niveau politique, et c’est le grand problème ! C’est l’Eglise italienne qui assumera les coûts, dans l’espoir que cette initiative soit un modèle pour l’acceptation des réfugiés que les institutions européennes peuvent suivre et reproduire. »

UE et Érythrée

L’Érythrée — qui compte parmi les dictatures les plus brutales en Afrique — est l’une des principales sources de migration et de réfugiés. Bien que l’Érythrée compte moins de citoyens que la plupart des autres États africains, davantage d’Érythréens sont arrivés en Europe au début de 2016 que dans tout autre pays africain.

Cela se déroule à un moment où la pression sur les réfugiés érythréens traversant le Soudan et la Libye est à son sommet. La « Force de soutien rapide » du gouvernement soudanais — une force spéciale autonome dirigée par un commandant janjawid notoire — sert de bras armé pour regrouper de force les réfugiés et les renvoyer en Érythrée.

L’UE se débat pour tenter de stopper cet exode. Récemment, elle a offert 200 millions d’euros d’aide à des « projets » érythréens, mais n’a guère de moyens de surveiller la façon dont cet argent sera dépensé. L’Érythrée est un État à parti unique, le FPDJ, lequel n’a jamais par exemple tenu de congrès.

Le pays est gouverné par une clique restreinte autour du président Issayas Afeworki, laquelle utilise fréquemment les conscrits du Service national pour travailler dans les fermes et les usines qu’elle contrôle.

Alors que l’UE a défini une série de programmes qu’elle est disposée à soutenir, étant donné le monopole exercé par le parti et l’armée sur toute la société érythréenne, elle n’a pratiquement aucun moyen de s’assurer que ses fonds ne finissent pas par renforcer l’autocratie.

Conclusion

Si les initiatives de l’UE échouent (et il est très probable qu’elles échoueront), elles ne serviront qu’à renforcer les régimes érythréen et soudanais. En même temps, bloquer la route de la Libye et de l’Egypte pour dissuader les refugiés d’atteindre le sol européen va tout simplement forcer les Érythréens, les Ethiopiens et les Soudanais à emprunter des trajets encore plus longs et plus dangereux pour atteindre un endroit sûr.

L’UE s’efforce de renforcer ses liens avec la Libye afin de pouvoir pénétrer dans les eaux libyennes et de pouvoir détruire les bateaux et les autres infrastructures utilisées pour faire entrer clandestinement des Africains en Europe.

Dans un rapport aux 28 Etats membres de l’UE, le contre-amiral Enrico Credendino, qui dirige la Force navale de l’Union européenne (EU NAVFOR MED) en Méditerranée, a expliqué qu’il est vital que les marines européennes opèrent dans les eaux territoriales libyennes pour arrêter le trafic. Mais cela ne peut pas se produire à l’heure actuelle, selon lui. « Il est clair que les conditions juridiques et politiques préalables ne sont pas remplies« , a déclaré l’amiral Credendino, indiquant qu’une plus grande coopération avec les autorités libyennes était nécessaire.

L’étroit passage légal offert par l’Italie est peu susceptible de répondre aux besoins des Africains désespérés qui cherchent à se refugier en Europe. Au lieu de cela, les restrictions croissantes risquent d’entraîner une augmentation des décès et du désespoir, alors que les jeunes Africains pauvres prennent des routes de plus en plus risquées pour quitter le continent, phénomène qui déstabilise davantage une partie déjà fragile du monde.

Voilà le résultat probable du « mur » africain de l’Europe.

Il ne mettra pas fin au flux de réfugiés fuyant la répression étouffante dans leur pays d’origine et ne fermera pas les frontières de l’Europe. Des milliers de personnes fuyant pour sauver leur vie seront simplement éloignés de l’Europe (et des opinions publiques européennes). L’Europe reportera le fardeau de cette crise sur des régimes brutaux et souvent racistes le long des routes des fugitifs.

Et tout cela pour quoi ?

Pour avoir refusé d’accueillir, pendant un période raisonnable, quelques milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes désireux d’apprendre, de vivre et de contribuer aux sociétés européennes, jusqu’à ce que les circonstances changent et qu’ils puissent rentrer chez eux avec gratitude envers leurs hôtes européens.

Ce n’est pas seulement une honte. C’est surtout une erreur politique aux proportions historiques.

L’otage

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27 novembre 2016, Paris — Il faudrait le secours d’un juriste pour définir exactement le régime sous lequel les prisonniers sont détenus en Erythrée. Pour ma part, je cherche le bon mot depuis des années, l’expression juste — peut-être est-ce le confinement, le kidnapping ou, dans une certaine mesure, la prise d’otage.

Car comment qualifier la retenue par la force, sous la menace de la mort ou de tortures sordides, dans des lieux concentrationnaires, selon un rituel proprement infernal, hors de toute procédure sinon le caprice sadique de donneurs d’ordre et de bourreaux souvent terrorisés de subir le même sort que les victimes s’ils n’obtempéraient pas, que subissent des milliers d’Erythréens depuis la crise de paranoïa d’Issayas Afeworki et son petit cercle en 2001 ? Comment qualifier, notamment, l’horrible destin décidé par le régime au pouvoir aujourd’hui en Erythrée pour les réformistes du G-15 et les journalistes qui n’ont pas échappé aux rafles ?

La destruction lente

Mais une prise d’otage a au moins un but, c’est-à-dire une exigence à satisfaire pour connaître sa fin, une rançon, une libération, une contrepartie. Disons alors que les prisonniers politiques érythréens sont victimes depuis quinze ans d’une prise d’otage sans objet sinon leur propre souffrance et, je n’en doute pas, leur destruction lente, à petits feux, dans leur cellule d’Eiraeiro ou de Karchelli — vous savez, le bagne qui se trouve au bout de la petite route qui commence dans un virage de cette vieille route touristisque spectaculaire qui relie Asmara et Massaoua ou cette prison hérissée de barbelés que l’on croise, en circulant en ville, entre les ravissantes villas Art-déco et les immeubles multicolores.

Ce questionnement n’est pas abstrait. Il connaît même une traduction très concrète aujourd’hui même. Car parmi les détenus érythréens, il est sans doute utile de rappeler que se trouve un citoyen européen, le journaliste Dawit Isaak. Or certains Européens ont décidé de s’essuyer les pieds sur lui et de cajoler ses tourmenteurs. Ainsi le député européen Brian Hayes a-t-il décidé d’inviter demain, au Parlement européen, le porte-parole des destructeurs de Dawit Isaak, le ministre de l’Information érythréen, ancien directeur de cabinet du Président, j’ai nommé le componctueux Yemane Ghebremeskel, alias « Charlie », pour parler des perspectives d’investissement de nos entrepreneurs dans son beau pays.

Impunité

J’attends l’avenir. Les salopards du monde entier savent désormais qu’ils peuvent en toute impunité prendre en otage des citoyens européens, les faire disparaître, les soumettre à la question, les contraindre à sombrer dans la folie ou à se suicider, dans les trous à rat qu’ils voudront. Les élus de la trampe de Brian Hayes, et peut-être même l’ensemble de son groupe parlementaire que je n’ai pas entendu protester, n’en feront pas une histoire. Et même, ils se feront prendre en photo avec leurs geôliers, leur présenteront des patrons, les aideront à développer leurs projets, dans l’enceinte du Parlement où des électeurs très attachés à la démocratie les ont envoyé défendre leurs intérêts.

Dans le même temps, ils demanderont à leur ministère de l’Intérieur d’être ferme avec les « clandestins » et, à défaut de les renvoyer entre les mains de Charlie et de sa compagnie de brutes, d’éloigner leurs campements malodorants des déjeuners de leur électorat. Il faut croire que c’est cela, être moderne, de nos jours : avoir de bonnes raisons de se montrer aimable avec les puissants et dur avec les faibles.

Pour ma part, je n’accepterai de prendre au sérieux les arguments de Monsieur Hayes et ses congénères qu’après, et seulement après, qu’ils se seront mis en règle publiquement avec ce théorème. Avant cela, que l’on me permette de penser qu’ils se font, en toute connaissance de cause, les complices d’un crime. Et que cela devrait avoir des conséquences, dans les Etats de droit.

Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

Panorama du désastre

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Vue de Khartoum

31 mai 2016, Paris — Je crois qu’on ne mesure pas l’ampleur du scandale. Depuis quelques semaines, le Soudan s’est mis à rafler les Erythréens présents sur son territoire, à les incarcérer en toute illégalité puis à en renvoyer de force, en Erythrée, plusieurs centaines à la fois.

De toutes parts me parviennent des appels. L’association américaine Human Rights Watch, qui travaille sur la question depuis deux semaines, vient de publier un premier panorama du désastre. Plus de 400 Erythréens, dont six réfugiés dûment enregistrés par le HCR, ont été renvoyés au pays ces dernières semaines : arrêtés à Dongola, alors qu’ils étaient en route pour la Libye, ils ont été prétendument inculpés d’« entrée illégale » sur le territoire soudanais et deux-tiers d’entre eux ont été renvoyés, en camion, vers le territoire érythréen, le 22 mai. Plus d’une centaine d’Erythréens avaient déjà été arrêtés et rapatriés dans la ville frontière de Tessenei, le 17 mai, où ils ont été entassés dans la prison de la ville, le temps sans doute que les bastonneurs du régime fasse le tri, à coups de trique, entre les libérables et les enrôlables.

Hier soir, un ami érythréen à Khartoum m’envoyait le SMS suivant : « Les rafles sont devenues quotidiennes. Les centres de détention pour les migrants et les prisons ordinaires sont pleines de réfugiés érythréens, désormais. Certains de mes amis ont disparu depuis un mois maintenant et personne n’a eu de nouvelles d’eux. Un homme que je connais a été arrêté dans la rue aujourd’hui. Il a été brutalisé après avoir refusé de monter dans une voiture banalisée avec des inconnus, ayant trop peur qu’il s’agisse de trafiquants qui revendent les organes de leurs otages. »

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés se fait envoyer balader lorsqu’il demande des explications et l’accès aux détenus.

Un « Processus » de malheur

Les raisons de cette chasse à l’homme et de ces renvois massifs ne sont pas clairs, toutefois. S’il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un message adressé aux irresponsables de la Commission européenne qui, depuis un an et demi, demandent aux Soudanais, avec une componction de Raspoutine, de mieux contrôler leurs frontières et les réseaux mafieux qui trafiquent de la chair humaine, il n’est pas certain que cela suffise à expliquer ces rafles. Mais enfin, il est clair que l’infâme « Processus de Khartoum » commence à entrer dans une phase… disons plus opérationnelle.

Il se pourrait qu’entrent également en ligne de compte les fâcheries et les intérêts cachés du Soudan et de l’Erythrée, leurs deux chefs d’Etat étant aussi capricieux et irritables l’un que l’autre, toujours prêts à se sauter à la gorge après s’être fait des mamours. On dit par exemple que les guérilleros du Congrès Beja, qui avant 2006 servaient à Issayas Afeworki de moyen de pression sur Khartoum, auraient repris leurs activités en territoire érythréen. On s’étonne également de l’absence d’Omar el-Béchir aux cérémonies du « Jubilée d’argent » à Asmara le 24 mai, lui qui ne cache plus ses envies de tourisme, faisant même savoir qu’il irait bien faire un tour à New York dans les mois qui viennent.

Entretemps, ceux qui cherchent à fuir ce mauvais rêve se noient par centaines depuis le début du printemps en Méditerranée, pendant que nos gouvernants se grattent la tête, que nos marins sombrent dans la dépression et que nos bidonvilles rendent fou.

On fera de ces informations ce qu’on voudra. Qu’on me permette pour finir de remettre au goût du jour cette forte réflexion du Général De Gaulle, une fois n’est pas coutume : « Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut. » Pour ma part, je voudrais féliciter les « réalistes » de la diplomatie européenne pour cette belle, très belle réussite.

De l’engagement pour une cause

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2 mars 2016, Paris — Que les choses soient claires. Avant de recommencer à parler ici, je veux répéter que je ne prends pas la parole sur l’Erythrée au nom d’une autre cause que celle de qui a été convenue, ces dernières années, dans de maigres poignées de mains avec quelques évadés. Je ne défends rien d’autre, ici et ailleurs, que leur propre écœurement et ce qu’il m’inspire. Ce qu’il m’inspire à moi qui suis français, qui exerce le métier de journaliste, qui ai 46 ans et qui m’occupe au quotidien de bien d’autres choses également.

Depuis que j’ai terminé l’écriture de mon livre, voici maintenant cinq ans, je lis tous les jours leurs confessions, j’écoute leurs ricanements, je recueille quelques confidences. Je regarde s’agiter ceux qui découvrent leurs vies abîmées. Je tente de comprendre la mutation lente et douloureuse de la nation érythréenne, atomisée et blessée, parcourue de mensonges, d’incroyables actes d’héroïsme et d’inavouables viols. Simplement, je le fais avec ma voix, mes emportements, mes abattements, mes moyens bien circonscrits, dans le monde médiocre et malheureux qui est le mien. Je cherche la forme honnête, le bon angle, la large embrassade, le mot total et temporairement définitif. J’échoue souvent, je réussis malgré moi parfois, de temps en temps je renonce. C’est cela, mon engagement, et rien de plus.

Pour le reste, j’ai mes opinions, sur les frontières, la République, la solidarité, l’Europe et l’Afrique, le citoyen, la justice, la laïcité, la tolérance, la culture, la religion, l’argent, le travail, les médias. Mais elles n’intéressent que moi : de toute façon, les conditions ne sont pas réunies, dans l’espace public d’aujourd’hui, pas plus que dans le monde politique, pour que « l’art de conférer » cher à mon maître Montaigne ne serve guère à autre chose qu’à alimenter la bulle bruyante et inutile de la vaine dispute. Pour ma part, dans la France de 2016, étant donné la minceur de ma parole dans l’arène des clameurs, je préfère pour l’instant le silence de l’écriture, le pas de côté que je défendais voici quelques mois. « Car de servir de spectacle aux grands et de faire à l’envie parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur. » (Montaigne, Essais III, De l’art de conférer).

Ne rien dire ou dire peu

C’est pourquoi j’ai commencé à refuser des interventions publiques et que je suis de plus en plus mal à l’aise dans les interviews. J’en sors toujours hanté par le sentiment de n’avoir rien dit. Car c’est le cas, la plupart du temps : on ne dit rien, on raconte. Au mieux, on redit, plus ou moins bien, selon les circonstances, les influx du moment et de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’on est invité. De temps à autre pourtant, on parvient à glisser une idée, une réflexion piquante, une saillie ou le début d’une question. Alors ce n’est que pour cela que je continue à accepter, de bonne grâce, au cas où… Mais au fond, c’est ici, sur ce blog, que je livre le fond de ma pensée.

Et alors qu’au début, ils étaient des outils ludiques, des sortes de dazibaos en continu, les réseaux sociaux ne me servent guère plus qu’à promouvoir mon travail, avec sécheresse et narcissisme. Mais il me semble que ce serait se bercer de douces illusions que de ne pas voir que Facebook, Twitter et consorts sont des instruments politiques destinés à ne soutenir que des formats précis et « partageables » (courtes vidéos démonstratives, photos choquantes, montages amusants, slogans astucieux, et tout cela la plupart du temps dans un pidgin english truffé d’approximations et mal compris par la majorité des spectateurs…), produits par de biens spécifiques producteurs (médias, ONG ou groupes politiques ayant les moyens de ce type de production, start-ups en quête d’audience ou de publicité, mais aussi entités terroristes ou idiots utiles…). Circonvenir cette règle est extrêmement difficile, quoique pas impossible, mais demande une foi que je n’ai plus, faute de croire que mes efforts ne serviraient pas, à la fin, l’invraisemblable besoin de violence que je constate avec effarement et tristesse chez mes contemporains, dans mon pauvre pays gouverné, au pouvoir et ailleurs, par beaucoup trop d’abrutis.

Je sais bien que je vais fâcher du monde. J’en suis désolé, mais je préfère être sincère que de faire semblant.

Un inventaire rapide

Ceci étant dit, je voudrais évoquer maintenant les récents développements de l’actualité qui s’enroule et se déroule autour de l’Erythrée. Après des hauts fonctionnaires internationaux, de nouveaux ambassadeurs et des marionnettes imbéciles, des parlementaires suisses se sont rendus en Erythrée récemment, à l’invitation des séides de la junte et de son chef, pour découvrir les danses folkloriques, les spécialités locales, les hommes au pouvoir et les hôtels connectés à Asmara. Ils en reviennent avec des récits de voyage qui feront encore rire dans un siècle, mais qui aujourd’hui consternent. Alors je voudrais, pour eux, dresser un rapide inventaire de ce qui s’est déroulé dans le pays depuis six mois, pour ce que nous pouvons en savoir, nous autres qui tâchons d’écouter à ses portes.

Le « big man » Issayas Afeworki a pris la décision soudaine et un peu folle de renflouer ses banques, de maîtriser sa monnaie à l’agonie et d’assécher le commerce informel, même le plus honteux, en changeant les billets de banque du Nakfa et en émettant de nouvelles règles pour le dépôt et le retrait de devises. Cette petite folie a déjà ruiné par mal de monde et durablement déstabilisé une économie qui se trouve au-delà de l’état de fragilité, alors que l’exceptionnelle sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique et l’Afrique australe commence à provoquer de grandes inquiétudes dans ce pays fermé, imperméable aux outils de surveillance humanitaires et aux statistiques.

Entretemps, ses capporegime ont donné des interviews à la presse internationale, pour dire que le service national ne serait pas réduit à 18 mois comme promis aux diplomates européens, qui en sont, paraît-il, fort marris. A peine le salaire sera-t-il revalorisé. Bien entendu, obsédés qu’ils sont par la seule chose qu’une dictature sache faire — assurer les conditions de sa propre survie —, les hommes d’Asmara ne peuvent se permettre de se retrouver avec, sur les bras, des dizaines de milliers de jeunes chômeurs, perclus d’ennui et de traumatismes, formés de surcroît au maniement des armes.

Violences, tensions, incarcérations ordinaires

Alors que l’Erythrée s’est résolument engagée au côté de la bienveillante et très menaçante dictature saoudienne dans son épouvantable guerre au Yémen, les tensions à la frontière avec l’Ethiopie ont été ravivées par le grand voisin, toujours aussi provocateur, ambigu et combinard, trop heureux d’avoir un croquemitaine à sa frontière nord. Cela lui permet par exemple de faire oublier ses propres turpitudes et de briguer, avec le soutien de l’Union africaine, un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur le terrain, le recrutement forcé de pauvres bougres, par des groupes armés basés en Erythrée, ont récemment provoqué des mouvements de troupe dans les secteurs sensibles autour de Badmé et Zalambessa, où les deux pays ont déjà tenté de s’entre-détruire entre 1998 et 2000. On me dit même que des unités de la police fédérale éthiopienne, les unités d’élite du pouvoir, se seraient récemment aventurées en territoire érythréen, sans que l’on sache pour quelle raison ou pour quelle durée.

Sur Facebook, un mystérieux compte animé par une « gorge profonde » du système a commencé à donner un aperçu des crimes commis dans les prisons de haute sécurité érythréennes : conditions de détention des survivants du bagne d’EraEro, exécutions de plusieurs prisonniers, dont un célèbre chanteur et quelques fonctionnaires dissidents, manigances et cruautés envers leurs familles, endoctrinement fanatique de la jeunesse dans le but de semer la confusion dans la diaspora…

Et enfin, pour ajouter un peu de couleur noire à cet inventaire, je veux rappeler que les arrestations continuent, que la torture se perpétuent, que les disparitions et l’arbitraire survivent à tous les efforts diplomatiques, sans jamais faillir. Et qu’il est peu probable que les prisonniers échappent à la brutalité des centres de détention secrets inventés par ce régime que le monde entier courtise, craint et finance.

Bref, rien n’a changé, ou sinon pour enfoncer un peu plus le monde érythréen dans la perversion d’une agonie mal vécue. En tout cas, la stratégie des réalistes est, une fois de plus, un échec.

Les « combinazzioni » d’Asmara

UNMG

22 octobre 2015, Paris — Un Etat opaque et combinard, prompt à rendre des services aux puissances du moment, pourvu qu’on lui fasse glisser une petite enveloppe et quitte à renier ses alliances d’hier, exploitant sa population au bénéfice de sa classe dirigeante, menteur et dissimulateur avec les instruments de la sécurité internationale : voilà la triste description que le Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie fait de l’Erythrée d’aujourd’hui.

Les experts de l’ONU ont publié avant-hier leur rapport annuel, comme chaque année depuis 2009, quand le Conseil de sécurité a décidé d’imposer des sanctions à Asmara, pour sa fraternité un peu trop active avec l’embryon des jihadistes somaliens devenu le groupe al-Shabab. Je rappelle d’ailleurs ce que sont ces sanctions, tant décriées par des esprits qui se font passer pour sérieux : embargo sur les armes, sanctions individuelles contre certains agitateurs, gel de leurs avoirs à l’étranger — ces deux dernières mesures étant inopérantes désormais, puisque plus aucun Erythréen ne figure sur la liste des personnes visées par l’ONU. Il ne s’agit donc ni d’asphyxier l’économie érythréenne ni de « punir injustement » la population, comme les perroquets de la dictature aiment à le répéter jusqu’à l’absurde, pour justifier les pénuries qui épuisent les Erythréens.

Dans la guerre au Yémen

Le rapport du Groupe de contrôle dévoile, avec autant de précision que possible, les manigances de l’Erythrée vis-à-vis des groupes armés et des conflits régionaux. On y apprend ainsi que l’Erythrée s’est bien rangée dans le camp de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre qui dévaste le Yémen. Après avoir échoué à convaincre Djibouti, les pays du Golfe ont, disent les enquêteurs de l’ONU, « demandé à l’Erythrée l’autorisation d’utiliser les îles Hanish et le port d’Assab dans le cadre de leur campagne militaire contre les houthistes ». Dans le cadre de ce accord, l’Erythrée a de surcroît « loué le port d’Assab, situé à 60 kilomètres de la côte yéménite, pour une période de 30 ans » aux Emirats arabes unis.

Avec quelle contrepartie ? Le Groupe de contrôle est clair : « des indemnités pécuniaires et du carburant ». Mieux encore : les enquêteurs croient savoir que « quelque 400 soldats érythréens auraient été incorporés au contingent des forces des Emirats arabes unis qui combattent sur le territoire yéménite pour la coalition arabe ». Pour autant, l’Erythrée continuerait de donner un coup de pouce aux rebelles houthistes, soutenus par son allié d’hier l’Iran, notamment en facilitant les contacts entre les Yéménites et le groupe armé djiboutien du FRUD-Combattant, en vue de soutenir les opérations coup de poing de ces derniers. La Famiglia reste loyale à ceux qui remplissent ses caisses. Et puis comme le disait Yemane Ghebreab, le directeur des Affaires politiques du parti unique, à la télévision l’autre jour, la position de l’Erythrée sur le Yémen est simple : « Ni d’un côté, ni de l’autre, ni neutre. »

Tuteur des guérilla régionales

On apprend également quelques détails intéressants sur les bases arrière et les ramifications à l’intérieur de l’appareil sécuritaire de l’Erythrée des groupes armés de la région, qui font le coup de feu contre ses voisins. Il s’agit notamment du Ginbot Sebat de l’illuminé « maire d’Addis Abéba » Berhanu Nega, mais aussi du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (MDPT), dont le chef historique, le général Mola Asgedom, a fait défection spectaculairement le mois dernier, et du groupuscule afar djiboutien dirigé depuis Paris par Mohamed Kaddami…

On fait également la connaissance des manœuvres de l’Etat érythréen pour faire entrer de la contrebande sur son territoire, qu’il s’agisse d’armes ou non : les enquêteurs de l’ONU racontent ainsi l’histoire mystérieuse du Shaker I, un navire battant pavillon togolais dont une partie de la cargaison a disparu, alors qu’il faisait escale à Massaoua, sur la route d’une foire aux armements à Abu Dhabi.

On renoue enfin avec les vieilles pratiques incessantes du régime : le racket, la surveillance et l’intimidation de la diaspora, la disparition magique et tragique des prisonniers de guerre djiboutiens, qui sont en réalité détenus dans des conditions inhumaines comme l’a raconté un évadé, les ententes louches et secrètes entre l’Etat militarisé et le minier canadien qui exploite la mine de Bisha, la surfacturation des « salaires » des conscrits permettant de juteuses plus-values pour les barons du régime, la mainmise absolue de l’armée et du Parti sur l’économie du pays…

On lit du reste avec plaisir un paragraphe piquant sur les finances du pays, alors que l’Union européenne s’apprête à signer un accord pluriannuel de 200 millions d’euros pour, prétendument, dissuader les migrants de fuir la dictature, et que l’improbable Sommet de La Valette approche. Je cite : « Le Groupe de contrôle est préoccupé par le manque général de transparence des finances publiques de l’Erythrée, en particulier à l’heure où un certain nombre d’organisations internationales se sont engagées à aider le pays. (…) Le Groupe de contrôle encourage les institutions et organisations régionales et internationales à prendre les précautions qui s’imposent, ainsi qu’à suivre et contrôler l’affectation des montants importants alloués à l’Erythrée. Il faut s’assurer qu’il soit rendu compte de l’utilisation de ces fonds et que ceux-ci ne soient pas détournés pour financer des activités susceptibles de contrevenir à la résolution 1907 (2009), en particulier au vu du manque de transparence du Gouvernement en ce qui concerne les finances et la gestion des finances publiques. »

Il serait en effet stupéfiant de voir l’Union européenne engagée dans une violation massive des résolutions du Conseil de sécurité avec de l’argent public, sous prétexte de chercher à arrêter de voir des Africains en détresse au large de ses côtes.

La « personnalité » du régime

Le rapport de l’ONU est également révélateur de la « personnalité » du gouvernement d’Asmara. A toutes ses questions un peu circonstanciées, l’Erythrée fournit certes des démentis, mais tout simplement pas de réponse. En annexe du rapport, on peut lire, avec un peu d’abattement, les longues répliques, au verbe pompeusement chantourné, des diplomates ou des hauts responsables érythréens aux demandes précises du Groupe de contrôle. Les hommes d’Issayas changent de conversation, pinaillent sur des interprétations juridiques, retournent les accusations contre leurs ennemis fantômes, et finalement manient comme toujours l’art de ne jamais répondre aux questions qu’on leur pose.

Bref, ce dernier rapport, comme chaque année, est une saine lecture pour ceux qui cherchent à savoir ce qui se trame dans les parages. Et, pour ne pas être berné par le charabia des conseillers d’Issayas, quelle est la nature des difficiles palabres entre l’Erythrée et le reste du monde.

Réponse à une tribune du « Monde »

Le Monde tribune

19 juin 2015, Paris — Je n’ai rien à ajouter à l’effloraison de sujets sur l’Erythrée qui, pourquoi là pourquoi maintenant, surgit partout dans la presse française depuis quelques semaines. Beaucoup de slogans, pas mal d’approximations, des stéréotypes, mais une bienveillance générale : tant mieux pour les Erythréens. Je ne peux m’empêcher de m’amuser de ce léger vertige que je ressens devant l’abondance de références à cette « dictature oubliée », largement « sous-médiatisée » découverte la semaine dernière par nos rédacteurs en chef et nos éditorialistes, alors même que nous sommes quelques-uns, ces dix dernières années, à avoir été rabroués par les mêmes lorsque nous cherchions à les convaincre de l’importance du sujet. Mais passons. C’est la règle.

Je voudrais toutefois, avec amitié, répondre à la tribune publiée mercredi dans Le Monde par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry, les auteurs du très bon livre de sciences politiques paru en avril sur l’Erythrée. Leur ouvrage est remarquablement construit, fort complet, intelligent et profond. Mais je dois dire que je suis en désaccord avec eux sur un point important, un point précisément développé dans leur tribune et que j’entends contester ici, sur ce blog. Ce dernier ne vaut pas Le Monde, j’en conviens, mais c’est tout ce que j’ai à ma disposition, étant donné le poids que je pèse à Paris.

Accords et désaccords

J’ai déjà dit, ici et ailleurs, que je partage l’essentiel de leur analyse de la situation si particulière que connaît l’Erythrée : totalitarisme orwellien, mainmise d’une génération de fanatiques incompétents sur l’Etat, humiliation institutionnalisée de la population, éradication des élites, brutalisation de la jeunesse. Mais j’avoue ne pas bien comprendre leurs préconisations. Ne pas rompre les relations avec le régime et « préparer l’après-Issayas », en visant à la création d’un marché de l’emploi susceptible d’absorber les démobilisés du service national ? Entendu. Mais leur propos est ambigu, en ce qu’il ne précise pas si l’aide au développement d’un secteur privé devrait se faire avant ou après la disparition de la scène politique du cowboy d’Asmara.

Eux-mêmes reconnaissent que non seulement « le régime n’a pas l’intention de le faire – ce serait la fin du totalitarisme, qui est le phagocytage de la société dans l’Etat –, mais quand bien même le voudrait-il, il n’en aurait pas les compétences ». Alors, que veulent-ils dire ? Si c’est avant la mise à l’écart du leadership d’Issayas et de ses consiglieri, à quoi cela servirait-il sinon à renforcer ses capacités à résister à son effondrement progressif inévitable, et donc à perpétuer les conditions de sa survie ? C’est le choix de la Commission européenne, à travers ce 11ème Fonds européen de développement (FED) qui tarde décidément à voir le jour et de l’infâme Processus de Khartoum, qui vire à la farce. Si c’est après, faudra-t-il donc attendre que les choses surviennent d’elles-mêmes, même si Issayas se maintient encore au pouvoir plusieurs années, en espérant que les dirigeants d’après soient assez stupides pour ne pas voir le piège qui leur est tendu ? Et, dans l’intervalle, que fait-on, sinon observer en se désolant, les bras ballants, la déliquescence d’une nation, le martyre d’une génération, et le naufrage dans la mort ou la folie d’une armée de prisonniers jetés aux oubliettes ?

Aider l’Erythrée, même seulement débarrassée de l’aile dure de sa direction d’aujourd’hui, à ne pas sombrer dans la guerre civile, nous sommes d’accord. Comment ne le serait-on pas ? Mais il faut imaginer quelque chose qui réponde à la situation actuelle, urgente, insoutenable, qu’une partie de la classe politique française exploite à son profit dans une escalade de vulgarité, qui s’aligne étrangement sur la ligne de la propagande du Parti-Etat érythréen.

L’avenir est ici

La jeunesse érythréenne, sur les routes infernales de l’exil, ne pardonnera pas longtemps cette attitude. Un jour ou l’autre, sans nous demander notre avis, elle se trouvera des chefs, des mots d’ordre et des moyens d’action. Et dans le monde d’aujourd’hui, on sait bien que, dans les ruines de nos Etats volontairement appauvris par notre idiotie, fleurissent les mafias et les clergés. C’est parmi eux, plus riches et plus directifs que nos démocraties petites-bourgeoises, que se manifesteront sans doute des leaders plus décidés que les nôtres, « pour notre malheur et notre enseignement ».

C’est pourquoi je dis et je répète que l’avenir de l’Erythrée se trouve aujourd’hui dans les camps du HCR en Afrique, les pénitenciers de Libye, les villas des sadiques du Sinaï, les coques de noix de la Méditerranée, nos centres de rétention et nos bidonvilles — et que c’est de cela qu’il faut s’occuper. La meilleure preuve en est que, le jour du coup d’Etat manqué du 21 janvier 2013, aucun Erythréen n’est sorti de son abri de fortune à Calais pour tenter de passer en Angleterre : ils attendaient de voir s’il fallait maintenant faire la route dans l’autre sens.

Au-delà de l’aide à l’amortissement du choc d’une démobilisation progressive hypothétique, en tout cas incertaine, certainement périlleuse et perverse, il faut faire preuve de clarté. Il me semble que ce serait un message politique fort, envoyé à Asmara, si la France par exemple décidait d’assumer une amitié publique avec les évadés érythréens, ses élites et ses traumatisés, et commençait par offrir aux jeunes évadés des casernes du FPDJ une chambre, un chauffage, une douche et des livres, plutôt que leur envoyer les CRS ; si la France soutenait ouvertement des initiatives comme Radio Erena ; si la France recevait les hommes qui comptent et qui ont encore quelque légitimité à l’intérieur du pays au Quai d’Orsay ; si Paris, capitale prétentieuse de la liberté, prenait par exemple sous son aile la famille du grand Seyoum Tsehaye, ancien du Lycée français d’Addis-Abéba, professeur de français et lecteur de notre littérature, photographe de génie, ancien directeur de la télévision disparu depuis les purges de 2001 et enfermé depuis treize ans dans une cellule d’Eiraeiro, et dont l’épouse malheureuse et les deux petites filles survivent tant bien que mal dans un foyer du XVe arrondissement. La mairie de Paris pourrait par exemple le déclarer citoyen d’honneur de notre capitale et exiger des comptes de l’ambassadrice d’Erythrée, qui est pourtant de nos jours reçue par certains élus comme n’importe quel dignitaire de n’importe quel régime.

C’est cela, que j’appelle « parler à l’Erythrée sur un autre ton ». Les capporegime d’Asmara savent bien que la France leur est politiquement hostile et, de toute façon, ils nous méprisent. Nos relations avec eux ne seraient pas beaucoup plus froides qu’aujourd’hui.

Au fond, non, ce n’est pas une erreur de se « focaliser » sur les prisonniers politiques érythréens, comme Jean-Baptiste et Franck le reprochent poliment aux ONG de défense des droits de l’homme dans leur tribune. Ce sont eux, les disparus, les martyrs de l’avenir érythréen. Ce sont eux qui, à tort ou à raison, ont encore un peu de légitimité parmi le petit peuple des victimes du système totalitaire. Ils sont des symboles, des figures tutélaires de cette nation d’anciens prisonniers qu’Issayas et ses hommes ont méthodiquement composé, par leur aveuglement et leur dureté. C’est au nom de leur sacrifice et du refus de le voir répété plus tard que pourra se construire l’Erythrée convalescente de demain. Notre rôle, à nous Européens, consiste aussi à dire aujourd’hui de qui nous sommes les amis.