Juger les tueurs

06-01-special_session_Syria22 juillet 2016, Paris — La copie rendue hier par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU est intéressante. Mais pour aboutir à des actes, elle devra surmonter l’entêtement idéologique de certains et la passion de l’action inutile de l’Union africaine. Autant dire, un monde à enjamber.

Depuis deux semaines, à Genève, les diplomates chargés de rédiger le texte qui a été adopté hier ont été harcelés par la fine équipe érythréenne, commandée par Yemane Ghebreab*. Depuis le premier jour, le Monsieur Loyal de la diplomatie d’Asmara tentait d’imposer son propre texte, qui l’exonérait bien sûr de presque tout et qui rappelait à quel point le leadership érythréen ne comprend absolument rien au droit international. Même les plus complaisants, dit-on, étaient consternés par le culot des grognards d’Issayas Afeworki, d’autant plus obscène qu’ils sont accusés de crimes contre l’humanité commis contre leur propre population.

Jeu d’équilibre

Le texte final est un modèle de combinaison mi-chèvre mi-choux, qui est bien à l’image du Conseil des droits de l’homme. Selon le correspondant de Reuters à Genève, toujours bien informé, la Chine et les Etats-Unis, tous deux notoirement hostiles à la Cour pénale internationale, ont cherché à « préciser » le langage de la résolution, qui au début appelait à saisir les « mécanismes judiciaires appropriés » pour conduire devant des juges les dirigeants érythréens. Pour des pays non signataires du Traité de Rome instituant la CPI, la pirouette eut été périlleuse.

A la fin, le document adopté renvoie la balle à l’Assemblée générale de l’ONU, à charge pour elle de saisir « les organes pertinents de l’ONU » sur l’enquête de la Commission présidée par Mike Smith, « pour considération et action urgente ». Le Conseil de sécurité, habilité à saisir le Procureur de la Cour pénale internationale, figure donc parmi les destinataires potentiels des conclusions de l’enquête, même si les membres permanents et leur droit de véto feront probablement obstacle à cette velléité : on dit d’ailleurs que, outre les Américains et leur trouille de voir leurs généraux traînés en justice comme de vulgaires chefs de guerre congolais, la Russie bloque tout ce qui concerne La Haye, qui lui concocte de mauvaises surprises à cause de l’Ukraine et de la Géorgie. On notera toutefois que l’intervention, en apparence étonnante, des Américains, vient après la visite à Asmara d’une envoyée importante du Département d’Etat, et alors même que les hommes d’Issayas partent en vrille contre l’Empire dès qu’on parle de leurs agissements.

On notera également, au passage, que la résolution a été adoptée « par consensus », c’est-à-dire sans qu’aucun Etat membre ne demande de vote, comme l’année dernière, astuce qui permet aux pays qui font valoir leurs chicaneries idéologiques (en l’occurrence la Russie, la Chine, Cuba, la Bolivie, l’Equateur, qui voient souvent dans les obligations internationales en matière de droits de l’homme un instrument de l’impérialisme de Washington) de faire inscrire leurs « réserves » on the record, sans bloquer l’adoption du texte.

Aux Africains désormais

Plus important, me semble-t-il : la résolution « encourage fortement » l’Union africaine à mettre en place un mécanisme judiciaire spécial chargé de juger les crimes de l’Erythrée et de ses chefs. On dit que l’exemple de la cour africaine extraordinaire qui a conduit au trou, et pour longtemps, le glacial ancien président tchadien Hissène Habré, aurait inspiré les enquêteurs de l’ONU et les diplomates européens, qui ne manquent pas une occasion de rappeler aux Etats africains qu’ils exigent de pouvoir gérer leurs propres affaires. Dont acte. Il faudra toutefois que le nouveau président de la Commission de l’UA, qui doit être élu d’ici deux semaines, ait cette volonté. Ou qu’il soit au minimum au courant de l’affaire, ce qui n’est pas gagné, si on se réfère à l’inanité par exemple d’un Jean Ping lorsqu’il était aux affaires.

Bref, on le voit : la route est encore longue pour mettre les pinces aux tueurs d’Asmara. Mais ces derniers, retranchés dans leurs bunkers à palmiers, pourraient tout aussi bien finir par être poussés de la falaise par des officiers qui prennent conscience que tout cela est allé trop loin, et qu’ils vont finir par figurer sur les posters « Wanted » des grands aéroports.

* : Un parenthèse, si l’on veut bien : tout gênés qu’ils aient pu être, les professionnels de la chose diplomatique auraient également pu s’étonner du fait qu’un homme sans titre officiel, officiellement sous-directeur d’un parti politique, s’exprime et agisse au nom d’un gouvernement, et non le ministre des Affaires étrangères… Le discours de celui-ci est pourtant signé « ministère des Affaires étrangères » sur le site du ministère de l’Information érythréen, signe que deux hommes seulement sont à la manœuvre aujourd’hui dans la politique « d’ouverture » qui fait bicher les chancelleries depuis deux ans : Yemane Ghebreab et Yemane Ghebremeskel, l’ancien dircab du Chef. Mais il est vrai que le ministre Osman Saleh est invisible depuis la désastreuse interview qu’il nous a donnée, à la demande de l’ambassade à Paris, et qu’on dit qu’il a été convoqué dare-dare à Asmara, où Issayas entend faire de lui ce que bon lui semble. A ce train-là, un jour, peut-être, ce sera le tour des deux Yemane, qui sait ?

Les forts-en-thème

img0500003691_72dpi12 juin 2016, Paris — Nous, bon peuple qui nous penchons avec curiosité sur l’histoire contemporaine de l’Erythrée, sommes gratifiés depuis quelques semaines des bienfaits des fusées éclairantes des relativistes. Pour commenter la dernière livraison glaçante de la Commission d’enquête de l’ONU sur l’Erythrée, publiée mercredi dernier, ce sont eux qu’on a invité sur les plateaux de télévision. Leurs forts arguments consistent à dire ceci : oui, le régime érythréen est paranoïaque, certainement est-il un peu criminel sur les bords, mais il ne faut pas oublier que le territoire érythréen est toujours occupé par une Ethiopie impérialiste à la botte de l’Amérique, et d’ailleurs les témoignages servant de base aux plaidoyers pour la liberté des Erythréens proviennent de demandeurs d’asile, suspects, forcément suspects, et peut-être même pas Erythréens, les farceurs.

Faisons rapidement pièce à cette forte argumentation des relativistes, qui est pourtant méthodiquement documentée par les consultants pro-Asmara en Europe, lesquels d’ailleurs se font rétribuer on-ne-sait-comment par on-ne-sait-qui depuis quelques mois pour défendre la logique orwellienne d’Issayas Afeworki et ses hommes.

Trois arguments illogiques

S’il est évident que la pression constante que met l’Ethiopie sur l’Erythrée n’est pas pour rien dans sa dérive totalitaire, cela n’enlève rien, mais alors rien du tout, à son caractère criminel. Ce n’est pas parce que vous faites du bruit en marchant en talons sur votre parquet qu’il est acceptable pour votre voisin du dessous de bastonner sa femme. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est délinquant : faut-il encore démontrer cet axiome pourtant évident ? Et ce n’est pas parce qu’il est évidemment dans l’intérêt de l’Ethiopie, dans le contexte actuel, d’alimenter la colère de l’Erythrée, que la castration à coups de matraque des prisonniers, telle que pratiquée dans les caves de l’armée érythréenne, n’est pas une abjection absolue que l’on peut remettre à un autre débat, portant sur un autre sujet. Le mauvais rêve fui par des milliers d’Erythréens doit être le sujet central de toute conversation sur le sujet, ou alors on parle d’autre chose.

Mais peut-être les relativistes veulent-ils simplement parler technique. Alors il faudra un jour que l’on m’explique en quoi le maintien sous contrôle de la jeunesse érythréenne est une réponse efficace, et même rationnelle, au différent frontalier entre les deux pays. Mais enfin, les méandres des cercles de réflexion des relativistes me sont souvent étrangères : je ne comprends toujours pas, par exemple, comment le port d’armes  à feu est efficace pour prévenir la violence, alors imaginez-vous…

J’ai pourtant entendu aujourd’hui même, dans une émission de télévision respectée, que le service national avait été institué en 2002, précisément pour répondre à la menace des troupes d’Addis-Abéba. Tiens ? Il se trouve que, selon mes calculs, 2002 se situe deux ans après l’an 2000. L’an 2000, c’est-à-dire la fin de la guerre de Badmé et les Accords d’Alger. De surcroît, si l’institution du « Warsay yekealo » répond à quelque chose, c’est sans doute davantage aux purges de septembre 2001 et le trouble qu’elles ont causé dans la société érythréenne qu’à un conflit qui était terminé depuis deux ans et qui était encore garanti, alors, par la présence des Casques bleus de l’UNMEE, avant que le gouvernement érythréen ne les mettent dehors avec un coup de pied dans l’arrière-train. Mais les chiffres et moi, ça fait deux.

Des passeports pour les jihadistes somaliens

Deuxièmement, non, l’isolement international de l’Erythrée ne provient pas de son comportement vis-à-vis de l’Ethiopie ou de la question frontalière. Il provient essentiellement de ses mensonges à répétition et de son entêtement à, par exemple, fournir des passeports érythréens aux cadres jihadistes somaliens, à maintenir sur son sol, et sous l’autorité de ses officiers supérieurs, des mouvements rebelles étrangers qui font le coup de feu chez les petits copains de la région, et à refuser toute discussion de bonne foi pour parvenir à régler définitivement les disputes. Un exemple ? Avoir nié pendant des années l’existence de prisonniers de guerre djiboutiens, avant d’en libérer une poignée sous les vivats de communiqués officiels n’est pas ce que j’appelle de la bonne volonté. Ajoutez à cela la disparition pure et simple d’une partie de la population dans un système pénitentiaire dont les survivants témoignent du caractère cauchemardesque, et vous aurez un gouvernement avec lequel il est — disons — délicat d’avoir des relations iréniques.

Et troisièmement — c’est peut-être là le sous-entendu le plus écœurant de nos géopolitologues en chambre —, je me demande bien auprès de qui l’on pourrait rassembler des témoignages directs de crimes, sinon auprès des victimes eux-mêmes. N’est-ce pas d’ailleurs, en plus de la répression du trouble à l’ordre public, au nom des victimes et pour ne pas qu’elles se fassent justice elles-mêmes, que la justice est rendue, dans une civilisation ? Sauf à défendre, comme la droite européenne et les séides de la dictature, la thèse des « 300.000 menteurs » (les fugitifs érythréens, dont bien entendu on n’aurait pas vérifié la nationalité réelle avant de recueillir leur témoignage, idiots que nous sommes), nos forts-en-thème relativistes croient-ils que, pour obtenir une information crédible, il faut donner autant d’espace et de crédit aux torturés qu’aux tortionnaires ? Le fait que les journalistes, les défenseurs des libertés, les enquêteurs de l’ONU, se tournent vers les fugitifs de la « cage suffocante » instituée par le FPDJ et ses turlurons, n’est pas suspect : c’est le contraire qui le serait. Car il est clair, comme l’a très bien dit le président de la Commission Mike Smith, que les crimes commis par le régime ne se déroule pas dans les rues d’Asmara, ni dans les hôtels cinq-étoiles ou les pimpants restaurants de l’Avenue de la Libération, ni non plus dans les couloirs déserts des ministères, mais dans les sous-sols des commissariats, les casernes cachées dans la brousse, les prisons des montagnes, les camps disciplinaires. Mais là, nos géopolitologues de l’Asmara Palace ou de l’Albergo Italia n’ont jamais mis les pieds. Tandis que ceux qui peuplent les camps de réfugiés, si. Voit-on la différence ?

Non, vraiment, les Erythréens ne méritent pas la bouillie qui nous est servie. Ils ont déjà bien assez souffert comme ça, merci beaucoup.

PS : Beaucoup de bruit autour de la possible reprise de combats à la frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée depuis ce midi. Rien n’est confirmé pour l’instant. Je reste prudent, et inquiet.

De l’engagement pour une cause

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2 mars 2016, Paris — Que les choses soient claires. Avant de recommencer à parler ici, je veux répéter que je ne prends pas la parole sur l’Erythrée au nom d’une autre cause que celle de qui a été convenue, ces dernières années, dans de maigres poignées de mains avec quelques évadés. Je ne défends rien d’autre, ici et ailleurs, que leur propre écœurement et ce qu’il m’inspire. Ce qu’il m’inspire à moi qui suis français, qui exerce le métier de journaliste, qui ai 46 ans et qui m’occupe au quotidien de bien d’autres choses également.

Depuis que j’ai terminé l’écriture de mon livre, voici maintenant cinq ans, je lis tous les jours leurs confessions, j’écoute leurs ricanements, je recueille quelques confidences. Je regarde s’agiter ceux qui découvrent leurs vies abîmées. Je tente de comprendre la mutation lente et douloureuse de la nation érythréenne, atomisée et blessée, parcourue de mensonges, d’incroyables actes d’héroïsme et d’inavouables viols. Simplement, je le fais avec ma voix, mes emportements, mes abattements, mes moyens bien circonscrits, dans le monde médiocre et malheureux qui est le mien. Je cherche la forme honnête, le bon angle, la large embrassade, le mot total et temporairement définitif. J’échoue souvent, je réussis malgré moi parfois, de temps en temps je renonce. C’est cela, mon engagement, et rien de plus.

Pour le reste, j’ai mes opinions, sur les frontières, la République, la solidarité, l’Europe et l’Afrique, le citoyen, la justice, la laïcité, la tolérance, la culture, la religion, l’argent, le travail, les médias. Mais elles n’intéressent que moi : de toute façon, les conditions ne sont pas réunies, dans l’espace public d’aujourd’hui, pas plus que dans le monde politique, pour que « l’art de conférer » cher à mon maître Montaigne ne serve guère à autre chose qu’à alimenter la bulle bruyante et inutile de la vaine dispute. Pour ma part, dans la France de 2016, étant donné la minceur de ma parole dans l’arène des clameurs, je préfère pour l’instant le silence de l’écriture, le pas de côté que je défendais voici quelques mois. « Car de servir de spectacle aux grands et de faire à l’envie parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur. » (Montaigne, Essais III, De l’art de conférer).

Ne rien dire ou dire peu

C’est pourquoi j’ai commencé à refuser des interventions publiques et que je suis de plus en plus mal à l’aise dans les interviews. J’en sors toujours hanté par le sentiment de n’avoir rien dit. Car c’est le cas, la plupart du temps : on ne dit rien, on raconte. Au mieux, on redit, plus ou moins bien, selon les circonstances, les influx du moment et de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’on est invité. De temps à autre pourtant, on parvient à glisser une idée, une réflexion piquante, une saillie ou le début d’une question. Alors ce n’est que pour cela que je continue à accepter, de bonne grâce, au cas où… Mais au fond, c’est ici, sur ce blog, que je livre le fond de ma pensée.

Et alors qu’au début, ils étaient des outils ludiques, des sortes de dazibaos en continu, les réseaux sociaux ne me servent guère plus qu’à promouvoir mon travail, avec sécheresse et narcissisme. Mais il me semble que ce serait se bercer de douces illusions que de ne pas voir que Facebook, Twitter et consorts sont des instruments politiques destinés à ne soutenir que des formats précis et « partageables » (courtes vidéos démonstratives, photos choquantes, montages amusants, slogans astucieux, et tout cela la plupart du temps dans un pidgin english truffé d’approximations et mal compris par la majorité des spectateurs…), produits par de biens spécifiques producteurs (médias, ONG ou groupes politiques ayant les moyens de ce type de production, start-ups en quête d’audience ou de publicité, mais aussi entités terroristes ou idiots utiles…). Circonvenir cette règle est extrêmement difficile, quoique pas impossible, mais demande une foi que je n’ai plus, faute de croire que mes efforts ne serviraient pas, à la fin, l’invraisemblable besoin de violence que je constate avec effarement et tristesse chez mes contemporains, dans mon pauvre pays gouverné, au pouvoir et ailleurs, par beaucoup trop d’abrutis.

Je sais bien que je vais fâcher du monde. J’en suis désolé, mais je préfère être sincère que de faire semblant.

Un inventaire rapide

Ceci étant dit, je voudrais évoquer maintenant les récents développements de l’actualité qui s’enroule et se déroule autour de l’Erythrée. Après des hauts fonctionnaires internationaux, de nouveaux ambassadeurs et des marionnettes imbéciles, des parlementaires suisses se sont rendus en Erythrée récemment, à l’invitation des séides de la junte et de son chef, pour découvrir les danses folkloriques, les spécialités locales, les hommes au pouvoir et les hôtels connectés à Asmara. Ils en reviennent avec des récits de voyage qui feront encore rire dans un siècle, mais qui aujourd’hui consternent. Alors je voudrais, pour eux, dresser un rapide inventaire de ce qui s’est déroulé dans le pays depuis six mois, pour ce que nous pouvons en savoir, nous autres qui tâchons d’écouter à ses portes.

Le « big man » Issayas Afeworki a pris la décision soudaine et un peu folle de renflouer ses banques, de maîtriser sa monnaie à l’agonie et d’assécher le commerce informel, même le plus honteux, en changeant les billets de banque du Nakfa et en émettant de nouvelles règles pour le dépôt et le retrait de devises. Cette petite folie a déjà ruiné par mal de monde et durablement déstabilisé une économie qui se trouve au-delà de l’état de fragilité, alors que l’exceptionnelle sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique et l’Afrique australe commence à provoquer de grandes inquiétudes dans ce pays fermé, imperméable aux outils de surveillance humanitaires et aux statistiques.

Entretemps, ses capporegime ont donné des interviews à la presse internationale, pour dire que le service national ne serait pas réduit à 18 mois comme promis aux diplomates européens, qui en sont, paraît-il, fort marris. A peine le salaire sera-t-il revalorisé. Bien entendu, obsédés qu’ils sont par la seule chose qu’une dictature sache faire — assurer les conditions de sa propre survie —, les hommes d’Asmara ne peuvent se permettre de se retrouver avec, sur les bras, des dizaines de milliers de jeunes chômeurs, perclus d’ennui et de traumatismes, formés de surcroît au maniement des armes.

Violences, tensions, incarcérations ordinaires

Alors que l’Erythrée s’est résolument engagée au côté de la bienveillante et très menaçante dictature saoudienne dans son épouvantable guerre au Yémen, les tensions à la frontière avec l’Ethiopie ont été ravivées par le grand voisin, toujours aussi provocateur, ambigu et combinard, trop heureux d’avoir un croquemitaine à sa frontière nord. Cela lui permet par exemple de faire oublier ses propres turpitudes et de briguer, avec le soutien de l’Union africaine, un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur le terrain, le recrutement forcé de pauvres bougres, par des groupes armés basés en Erythrée, ont récemment provoqué des mouvements de troupe dans les secteurs sensibles autour de Badmé et Zalambessa, où les deux pays ont déjà tenté de s’entre-détruire entre 1998 et 2000. On me dit même que des unités de la police fédérale éthiopienne, les unités d’élite du pouvoir, se seraient récemment aventurées en territoire érythréen, sans que l’on sache pour quelle raison ou pour quelle durée.

Sur Facebook, un mystérieux compte animé par une « gorge profonde » du système a commencé à donner un aperçu des crimes commis dans les prisons de haute sécurité érythréennes : conditions de détention des survivants du bagne d’EraEro, exécutions de plusieurs prisonniers, dont un célèbre chanteur et quelques fonctionnaires dissidents, manigances et cruautés envers leurs familles, endoctrinement fanatique de la jeunesse dans le but de semer la confusion dans la diaspora…

Et enfin, pour ajouter un peu de couleur noire à cet inventaire, je veux rappeler que les arrestations continuent, que la torture se perpétuent, que les disparitions et l’arbitraire survivent à tous les efforts diplomatiques, sans jamais faillir. Et qu’il est peu probable que les prisonniers échappent à la brutalité des centres de détention secrets inventés par ce régime que le monde entier courtise, craint et finance.

Bref, rien n’a changé, ou sinon pour enfoncer un peu plus le monde érythréen dans la perversion d’une agonie mal vécue. En tout cas, la stratégie des réalistes est, une fois de plus, un échec.

Les « combinazzioni » d’Asmara

UNMG

22 octobre 2015, Paris — Un Etat opaque et combinard, prompt à rendre des services aux puissances du moment, pourvu qu’on lui fasse glisser une petite enveloppe et quitte à renier ses alliances d’hier, exploitant sa population au bénéfice de sa classe dirigeante, menteur et dissimulateur avec les instruments de la sécurité internationale : voilà la triste description que le Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie fait de l’Erythrée d’aujourd’hui.

Les experts de l’ONU ont publié avant-hier leur rapport annuel, comme chaque année depuis 2009, quand le Conseil de sécurité a décidé d’imposer des sanctions à Asmara, pour sa fraternité un peu trop active avec l’embryon des jihadistes somaliens devenu le groupe al-Shabab. Je rappelle d’ailleurs ce que sont ces sanctions, tant décriées par des esprits qui se font passer pour sérieux : embargo sur les armes, sanctions individuelles contre certains agitateurs, gel de leurs avoirs à l’étranger — ces deux dernières mesures étant inopérantes désormais, puisque plus aucun Erythréen ne figure sur la liste des personnes visées par l’ONU. Il ne s’agit donc ni d’asphyxier l’économie érythréenne ni de « punir injustement » la population, comme les perroquets de la dictature aiment à le répéter jusqu’à l’absurde, pour justifier les pénuries qui épuisent les Erythréens.

Dans la guerre au Yémen

Le rapport du Groupe de contrôle dévoile, avec autant de précision que possible, les manigances de l’Erythrée vis-à-vis des groupes armés et des conflits régionaux. On y apprend ainsi que l’Erythrée s’est bien rangée dans le camp de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre qui dévaste le Yémen. Après avoir échoué à convaincre Djibouti, les pays du Golfe ont, disent les enquêteurs de l’ONU, « demandé à l’Erythrée l’autorisation d’utiliser les îles Hanish et le port d’Assab dans le cadre de leur campagne militaire contre les houthistes ». Dans le cadre de ce accord, l’Erythrée a de surcroît « loué le port d’Assab, situé à 60 kilomètres de la côte yéménite, pour une période de 30 ans » aux Emirats arabes unis.

Avec quelle contrepartie ? Le Groupe de contrôle est clair : « des indemnités pécuniaires et du carburant ». Mieux encore : les enquêteurs croient savoir que « quelque 400 soldats érythréens auraient été incorporés au contingent des forces des Emirats arabes unis qui combattent sur le territoire yéménite pour la coalition arabe ». Pour autant, l’Erythrée continuerait de donner un coup de pouce aux rebelles houthistes, soutenus par son allié d’hier l’Iran, notamment en facilitant les contacts entre les Yéménites et le groupe armé djiboutien du FRUD-Combattant, en vue de soutenir les opérations coup de poing de ces derniers. La Famiglia reste loyale à ceux qui remplissent ses caisses. Et puis comme le disait Yemane Ghebreab, le directeur des Affaires politiques du parti unique, à la télévision l’autre jour, la position de l’Erythrée sur le Yémen est simple : « Ni d’un côté, ni de l’autre, ni neutre. »

Tuteur des guérilla régionales

On apprend également quelques détails intéressants sur les bases arrière et les ramifications à l’intérieur de l’appareil sécuritaire de l’Erythrée des groupes armés de la région, qui font le coup de feu contre ses voisins. Il s’agit notamment du Ginbot Sebat de l’illuminé « maire d’Addis Abéba » Berhanu Nega, mais aussi du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (MDPT), dont le chef historique, le général Mola Asgedom, a fait défection spectaculairement le mois dernier, et du groupuscule afar djiboutien dirigé depuis Paris par Mohamed Kaddami…

On fait également la connaissance des manœuvres de l’Etat érythréen pour faire entrer de la contrebande sur son territoire, qu’il s’agisse d’armes ou non : les enquêteurs de l’ONU racontent ainsi l’histoire mystérieuse du Shaker I, un navire battant pavillon togolais dont une partie de la cargaison a disparu, alors qu’il faisait escale à Massaoua, sur la route d’une foire aux armements à Abu Dhabi.

On renoue enfin avec les vieilles pratiques incessantes du régime : le racket, la surveillance et l’intimidation de la diaspora, la disparition magique et tragique des prisonniers de guerre djiboutiens, qui sont en réalité détenus dans des conditions inhumaines comme l’a raconté un évadé, les ententes louches et secrètes entre l’Etat militarisé et le minier canadien qui exploite la mine de Bisha, la surfacturation des « salaires » des conscrits permettant de juteuses plus-values pour les barons du régime, la mainmise absolue de l’armée et du Parti sur l’économie du pays…

On lit du reste avec plaisir un paragraphe piquant sur les finances du pays, alors que l’Union européenne s’apprête à signer un accord pluriannuel de 200 millions d’euros pour, prétendument, dissuader les migrants de fuir la dictature, et que l’improbable Sommet de La Valette approche. Je cite : « Le Groupe de contrôle est préoccupé par le manque général de transparence des finances publiques de l’Erythrée, en particulier à l’heure où un certain nombre d’organisations internationales se sont engagées à aider le pays. (…) Le Groupe de contrôle encourage les institutions et organisations régionales et internationales à prendre les précautions qui s’imposent, ainsi qu’à suivre et contrôler l’affectation des montants importants alloués à l’Erythrée. Il faut s’assurer qu’il soit rendu compte de l’utilisation de ces fonds et que ceux-ci ne soient pas détournés pour financer des activités susceptibles de contrevenir à la résolution 1907 (2009), en particulier au vu du manque de transparence du Gouvernement en ce qui concerne les finances et la gestion des finances publiques. »

Il serait en effet stupéfiant de voir l’Union européenne engagée dans une violation massive des résolutions du Conseil de sécurité avec de l’argent public, sous prétexte de chercher à arrêter de voir des Africains en détresse au large de ses côtes.

La « personnalité » du régime

Le rapport de l’ONU est également révélateur de la « personnalité » du gouvernement d’Asmara. A toutes ses questions un peu circonstanciées, l’Erythrée fournit certes des démentis, mais tout simplement pas de réponse. En annexe du rapport, on peut lire, avec un peu d’abattement, les longues répliques, au verbe pompeusement chantourné, des diplomates ou des hauts responsables érythréens aux demandes précises du Groupe de contrôle. Les hommes d’Issayas changent de conversation, pinaillent sur des interprétations juridiques, retournent les accusations contre leurs ennemis fantômes, et finalement manient comme toujours l’art de ne jamais répondre aux questions qu’on leur pose.

Bref, ce dernier rapport, comme chaque année, est une saine lecture pour ceux qui cherchent à savoir ce qui se trame dans les parages. Et, pour ne pas être berné par le charabia des conseillers d’Issayas, quelle est la nature des difficiles palabres entre l’Erythrée et le reste du monde.

Les ministres de Diafoirus

Eritrea Cabinet ministers

9 juin 2015, Paris — Je ne reviendrai pas sur la somme impressionnante compilée par la Mission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’homme en Erythrée, je voudrais parler de la réaction des autorités d’Asmara. Car elles sont révélatrices, me semble-t-il, de la nature de la poigne qui enserre les destinées des Erythréens, de son caractère buté et paranoïaque, de sa brutalité et de sa froideur, de sa mégalomanie enfin.

Un an d’enquête et des centaines de témoignages ont conduit à l’élaboration d’un document accablant de près de 500 pages, publié hier dans la stupéfaction générale. Les enquêteurs mandatés par l’ONU décrivent le règne de la peur et de la délation, les humiliations et les sévices subis par les conscrits, les méthodes de torture, la psychose totalitaire, la machine sans loi qui avale les citoyens et les plonge dans son système pénitentiaire secret, la négation absurde des individus, l’effacement méthodique des personnalités et des sentiments, l’exploitation sexuelle des jeunes filles, le tourment infligé aux prisonniers et à leurs familles. Tout cela « pourrait constituer un crime contre l’humanité », dit l’ONU, d’habitude avare d’extravagances, pourtant.

Officiellement, le gouvernement d’Asmara n’a pas réagi à cette mise à nu publique, la première depuis de trop longues années. Sa position officielle viendra, plus tard, nous dit-on. Mais d’ores et déjà, on en connaît la substance. Les partisans du régime se sont déchaînés sur Twitter et Facebook, agressant violemment tous ceux qui relayaient l’information, clamant leurs slogans éculés, jetant des accusant obscènes à leurs croquemitaines favoris, c’est-à-dire les exilés, les militants, les journalistes.

Et une voix officielle, quasiment la seule à parler en anglais à l’attention de l’extérieur, s’est exprimée : celle de Yemane Ghebremeskel, le principal conseiller du président Issayas Afeworki, son directeur de cabinet et, paraît-il, son nouveau ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement (à l’extrême-droite sur la photo ci-dessus). Je traduis ici comme je le peux le charabia ampoulé auquel « Charlie », puisque c’est son surnom, est habitué, et qu’il a par exemple distillé le 24 mai dernier dans le discours semi-délirant prononcé par le Chef de l’Etat au grand stade d’Asmara. Voici sa réaction à la publication du rapport de l’ONU :

« Le rapport de la ‘Commission d’enquête’ est sorti : un ramassis de fonds de poubelle par excellence. La réfutation du gouvernement érythréen sortira bientôt. Mais pour commencer : le récit au vitriol de la ‘Commission’ est bricolé à partir de ‘550 entretiens confidentiels avec des témoins à l’étranger et 160 observations écrites. Ceux-ci ne sont pas étayés et la ‘Commission’ admet que ses conclusions sont basées sur des ‘motifs raisonnables de croire’ de mauvaise qualité comme norme pour leurs preuves. La ‘Commission’ admet même, plutôt involontairement, que des entités des Nations Unies et d’autres acteurs humanitaires qu’elle a sollicité ont refusé de coopérer avec elle. La ‘Commission’ a déclaré qu’elle a ‘décidé de concentrer la portée temporelle de l’enquête depuis l’indépendance jusqu’à nos jours’. Ceci est scandaleux. Tout d’abord, l’extension ou la ré-interprétation de son mandat ne peut pas être de son ressort. Plus grave, ceci montre bien que l’objectif principal de la Commission et ses bailleurs de fonds est de souiller et de remettre en cause l’indépendance durement acquise de l’Erythrée. »

Voilà. Tricoter des arguties sur la méthode, plutôt que d’écouter les voix des siens. Discuter du sexe des anges, plutôt que du calcul des astronomes. Détourner avec mauvaise foi la conversation pour ne pas voir le sang. Un jour, d’ailleurs, il faudra que j’écrive sur l’étrange parallèlisme du discours gouvernemental érythréen et de celui de l’extrême-droite européenne. Outre qu’ils usent et abusent systématiquement de la même méthode irrationnelle du renversement de l’accusation, ils pensent et disent la même chose des malheureux qui s’évadent de la « cage suffocante » du FPDJ : ce sont des traîtres, des indésirables, des égoïstes et des menteurs. C’est à cela aussi, que les Erythréens ont affaire et qu’ils fuient à toutes jambes, par n’importe quel moyen, jusqu’à ce que les mouchards de leurs tourmenteurs ou nos gendarmes les rattrapent.

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Europe, la trahison douce

L'équipage du Titanic (archives).

L’équipage du Titanic (archives)

12 décembre 2014, Paris — Ainsi donc, discrètement, l’Europe cherche à renouer des relations amicales avec la dictature érythréenne. Visites officielles, photos de famille et déclarations flatteuses se succèdent sur les tapis rouges d’Asmara et de Bruxelles. Pour amadouer leurs amis retrouvés, les diplomates européens assurent, devant leurs interlocuteurs érythréens ronronnant de satisfaction, que la tyrannie a évolué, que l’oppression n’est pas aussi insupportable qu’on le dit, que l’opinion commet bien des erreurs en exprimant son écœurement face à la répression, que le président Issayas Afeworki et ses complices sont des partenaires raisonnables avec lequel on peut discuter.

Il faut dire qu’ils sont inquiets, nos élus au pouvoir et nos fonctionnaires, du déferlement incontrôlé de jeunes fugitifs érythréens à nos frontières. Alarmés par la situation sanitaire et sécuritaire de ces « migrants » d’un genre particulier, pressés de tous côtés par les militants et les médias, ils ont donc pris une grande résolution, à l’orée de l’année 2015 : trouver une solution pour cesse cette tragédie humanitaire. Et pour parvenir à ce but, ils ont choisi de s’associer à la junte militaire érythréenne, dirigée depuis plus de vingt ans par un homme dur, imprévisible et irritable, secondé par un clan de redoutables idéologues et de généraux rusés.

Même si elle a un prix, la tactique européenne se veut habile. Certes, ses prémisses sont un peu rudes à faire avaler mais, comme personne ne surveille, le reste devrait passer plus facilement. D’abord, de guerre lasse, nos élus qui ont accédé aux responsabilités et nos fonctionnaires qui les cornaquent commencent par considérer les disparus du système concentrationnaire comme morts ou irrécupérables, ce qu’ils sont probablement. Ils se résolvent à considérer le totalitarisme du parti unique comme une tradition locale, au mieux. Et en l’absence de toute opposition politique crédible, ils se résignent enfin à traiter avec l’oligarchie au pouvoir, quel que soit le casier judiciaire de ses caciques. Bref, pour avancer, il faut s’essuyer les pieds sur les prisonniers politiques, flatter le despotisme et s’asseoir avec les gangsters.

Renoncer aux disparus

Que veut-on ? Que les Erythréens cessent de fuir leur pays. Alors on affirme vouloir prendre le problème « par la racine ». Comme les jeunes Erythréens disent qu’ils partent parce qu’ils ne supportent plus d’être pendus aux arbres et battus sur les chantiers de l’armée, et les jeunes Erythréennes parce qu’elles refusent de servir de poupées pour les jeux sexuels des officiers, nos diplomates savent qu’il convient d’abord de réformer le redoutable service militaire auquel est astreint là-bas tout adolescent à partir de 17 ans.

Pour ce faire, il s’agit de trouver une issue à un blocage qui empoisonne la région depuis près de quinze ans : l’Ethiopie occupe toujours une partie du territoire qu’une commission d’arbitrage a pourtant attribué à l’Erythrée après l’épouvantable guerre de tranchées que les deux pays se sont livrés entre 1998 et 2000. Cette avancée, d’après nos élus, ôterait à l’Erythrée l’excuse de l’actuelle situation de « ni guerre ni paix » pour mobiliser son armée de conscrits, afin de prétendument faire face à la crainte permanente d’une razzia éthiopienne sur la petite Asmara.

Donc, progressivement, les Européens se disent qu’ils doivent faire le ménage dans leurs rangs et afficher de nouveaux visages. Pour eux, il convient d’abord de masquer autant que possible leur mépris pour la dictature en affichant des sourires tout neufs, appuyant des « gestes forts » ; de disqualifier ceux qui, depuis des années en Europe, relaient les cris de souffrances des évadés des camps militaires ; de louer les réussites du régime — et ainsi de regagner peu à peu la confiance d’Issayas Afeworki et de son clan. Les Objectifs du Millénaire aujourd’hui, les camps de concentration demain.

Nous en sommes là. Un ministre italien, le commissaire Paix et Sécurité de l’Union africaine, le département des Affaires politiques de l’ONU, des chercheurs danois et français, des fonctionnaires du Home Office britannique se sont donc succédés ces derniers mois à l’Hôtel Intercontinental d’Asmara. Ils ont pu constater, outre que l’hospitalité érythréenne est légendaire et Asmara délicieuse, que contrairement à ce que l’on dit, leur connexion Internet est bonne, que la BBC et CNN sont diffusés dans leurs téléviseurs, les frigos pleins, les jeunes souriants, les cafés animés et les taxis jaunes.

A Bruxelles, à New York, Genève, Rome ou Asmara, on s’invite, on se reparle, on se serre les mains, on se prend en photo, on fait des communiqués de presse. Il y a quelques années, on avait encore de l’embarras. Là, non. Le Commissaire européen Dimitris Avramopoulos, ancien ministre de l’aile dure du gouvernement de droite grec, entreprend de développer l’infâme « Processus de Khartoum », initié par une présidence italienne du Conseil européen exploitant le filon de ses relations intimes avec les dirigeants d’Asmara. Il s’agit de rien de moins que d’associer les Erythréens — et les Soudanais ! — dans la lutte contre « l’immigration clandestine », l’euphémisme bureaucratique contemporain qualifiant les exodes.

L’échec du cynisme

Or nous sommes quelques uns, citoyens de l’Europe, à exiger de nos gouvernements et des instances qui nous représentent qu’ils ne s’engagent pas sur cette voie illusoire. Car à nos yeux, non seulement elle est vouée l’échec, mais elle représente également un péril mortel pour le peuple érythréen. Voici pourquoi.

Ce n’est pas la première fois que l’Europe tente une « approche positive » de l’Erythrée, comme on dit. Après la grande vague d’arrestations des réformistes et des journalistes, en septembre 2001, l’ambassadeur d’Italie avait eu l’impudence de protester et avait été aussitôt expulsé. Après quelques mois de bouderie, les représentants européens étaient rentrés à Asmara et avaient déjà tenté la voie de la diplomatie silencieuse. Ils croyaient pouvoir obtenir la libération de ces anciens héros de la guerre d’indépendance, kidnappés et condamnés à l’isolement à perpétuité par leurs propres frères d’armes. Ce fut en vain : d’une sordide prison d’Asmara, les prisonniers furent transférés dans un bagne secret, dans les montagnes.

En 2008, le Commissaire européen au Développement et à la Coopération d’alors, Louis Michel, avait invité Issayas Afeworki à Bruxelles et ouvert la voie au déblocage de plus de 100 millions d’euros d’aide au développement pour l’Erythrée. L’une des contreparties devait être la libération du journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, disparu dans le système pénitentiaire. Au moins lui et rien que lui. Mais la place dans l’avion de Louis Michel était restée vide. Et le journaliste n’a plus été vu vivant depuis son hospitalisation clandestine, il y a plus de deux ans. La rumeur dit qu’il serait mort en prison, comme des dizaines d’autres, quelques années après le fiasco de Louis Michel.

En 2009, la France avait cru avoir besoin de l’Erythrée pour faire libérer un agent de la DGSE retenu en otage par les islamistes somaliens d’Al-Shabab. Rien de tel n’est advenu, sinon l’assassinat de l’otage et l’échec meurtrier d’une mission d’assaut des forces spéciales, probablement « balancée » par un indic.

Bref, nous ne doutons pas que, par ailleurs, les Erythréens se soient rendus indispensables pour toutes sortes de besognes et toutes sortes d’accords utiles, ces dernières années. Mais la diplomatie d’aujourd’hui, diluée entre nos capitales et Bruxelles, ne rend plus de compte public à personne, donc nous n’en savons rien.

Pourtant, nous devrions avoir compris. Les dirigeants érythréens, du chef de l’Etat aux ambassadeurs, en passant par le chef de cabinet du Président ou le directeur politique du parti unique, n’en font pas mystère : ils mentent. Comme tout bon guérillero maoïste qui se souvient de ses classes, l’ancien commissaire politique Issayas Afeworki manie ouvertement les promesses en l’air, le retardement, la surprise, l’intoxication, le gain de temps, la dilution, le chantage et la diversion. Lui et ses amis connaissent bien la mentalité des diplômés de nos chancelleries, leur manie de faire des calculs logiques, les liens serviles qui les attachent à leurs idiotes opinions publiques intoxiquées par la pieuvre impérialiste, leurs obsessions formalistes. Ils s’en amusent entre eux et la méprisent d’autant plus que l’impunité leur est assurée, depuis bientôt quinze ans, par une « communauté internationale » qui a abdiqué toutes ses revendications d’un soir, tous ses « préalables indépassables » vite oubliés, toutes ses impérieuses exigences de tigre de papier. Nos rapports avec l’Erythrée se sont pour l’essentiel résumés à des renoncements et des communiqués melliflus.

La vérité est que les relations entre l’Europe et l’Erythrée, depuis longtemps, sont dominées par la peur. La brutalité du chef, l’arrogance de ses représentants, l’emberlificotement de leurs raisonnements, la paranoïa générale, leur capacité de nuisance à Djibouti, en Somalie, au Yémen, au Soudan du Sud, tétanisent nos élus et nos fonctionnaires. Ils ne savent pas comment y faire face et, à la fin, ne voient pas comment ils pourraient les circonvenir.

Une fenêtre sur un cauchemar

Une image résume bien ce rapport de forces déséquilibré : celle diffusée l’autre jour sur Twitter par une affidée du régime. Elle est terrible, cette photographie : c’est une fenêtre brouillée donnant sur un petit cauchemar. Il s’agit d’une scène capturée ces derniers jours à Asmara, un moment de détente entre des délégués du Home Office britannique et de jeunes serviteurs de la dictature érythréenne. Des jus de fruit et de la bière au miel sont dispersés sur les tables. Une participante dûment accréditée a rendu compte de ce moment comme une vraie directrice de la communication : « La délégation en visite a exprimé sa satisfaction après des discussions ‘ouvertes’ et ‘franches’, ‘une excellent accessibilité’ et la ‘volonté de résoudre ensemble les problèmes’. »

On voit la dame britannique blonde, avec l’apprêt un peu trop appuyé des gens fatigués qui s’ennuient, se pencher vers la bourgeoise de cour. Il paraîtrait que la diplomate aurait exprimé son « bouleversement » de s’être autant sentie « la bienvenue » et « confortable », ajoutant même qu’elle quitterait l’Erythrée avec un impression pleine de « choses positives », rien que ça. Le Monsieur quant à lui aurait souligné que son impression était « bien différente de celle donnée par les médias », la réalité étant « sûre, hospitalière » et… « stupéfiante » — j’imagine qu’il faisait référence aux paysages.

Il faut avoir un peu fréquenté les diplomates pour imaginer le retour à l’hôtel, le debriefing entre collègues, les impressions contradictoires, le malaise diffus qui s’en est suivi, dans la solitude de leur chambre, pour ces brillants diplômés londoniens. Et il faut avoir un peu fréquenté les diplomates britanniques pour connaître leur don pour la componction, la comédie, les mots choisis et ambigus.

Le plus écoeurant peut-être, dans les photos de famille des rencontres diplomatiques, c’est tout ce que l’on sait bien. Souvent ceux qui se serrent la main se méprisent. Les rires cachent la condescendance. Au mieux, les uns et les autres quittent les rendez-vous en vantant la qualité de négociateurs de leurs interlocuteurs, voire leur vision ou leur sens de l’accueil. Au pire, ils maudissent un moment le métier qu’ils font et rêvent secrètement de pantouflages dans une boîte de consultants aux honoraires indécents. Ils auraient enfin tout ce que les fonctionnaires débordés ne peuvent pas s’offrir : des semaines en famille à la campagne, des brunchs le dimanche, une seconde lune de miel aux Antilles. Mais passons. C’est cela, très exactement cela, notre relation avec la dictature : des rendez-vous malsains entre adultes qui se dégoûtent secrètement, mais qui se servent.

Prévoir l’échec

Voilà où nous en sommes, nous autres Européens. D’ordinaire, lorsque des journalistes ou des militants des droits de l’homme écrivent sur l’Erythrée, on leur jette à la figure qu’ils ne sont pas érythréens et que, nous les Blancs, nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas. Que les suspects habituels de l’injure se retirent poliment, cette fois : nous sommes Européens et la politique menée par les nôtres nous regarde au premier chef. Eh bien, ladies and gentlemen, laissez-nous vous dire ce que nous pensons du processus de normalisation de nos relations avec la junte militaire érythréenne : c’est non seulement voué à l’échec, mais c’est surtout minable.

En l’occurrence, nous ne doutons pas une seconde que les diplomates britanniques sont repartis avec un drôle de goût dans la bouche. Si ce n’est pas le cas, nous aimerions leur rafraîchir la mémoire pour, le cas échéant, leur assécher le gosier.

Car voici ce qui va se dérouler. Le gouvernement érythréen acceptera bientôt de procéder à des réformes cosmétiques du service militaire obligatoire, afin que le calvaire des conscrits puisse au moins avoir quelques maigres bornes, peut-être de meilleures rations ou des permissions plus longues. S’agissant des prisonniers politiques, il est peu probable qu’aucun soit libéré, étant donné que beaucoup sont morts et l’état de délabrement probable dans lequel se trouvent les survivants, après treize ans de bagne au secret. Les sanctions frappant l’Erythrée pour son soutien aux Shababs seront levés, permettant au régime de se réapprovisionner en armes et en matériel, renforçant par conséquent l’appareil répressif, notamment aux frontières. Mais l’Ethiopie n’acceptera pas avant longtemps, ou alors de mauvaise grâce et avec un nouveau tour dans son sac, de donner ce « signal » qui dénouerait la crise de Badmé, avant de retirer ses gendarmes des cahutes des alentours, permettant un tracé plus sûr de la frontière entre les deux pays.

Les statistiques sur la fuite de jeunes érythréens hors du pays baisseront peut-être, sans que l’on sache vraiment si c’est parce qu’ils sont découragés ou d’avantage surveillés et punis. Quelques visas de sortie seront donnés pour donner le change. Des réfugiés épuisés par l’exil rentreront par petites poignées, sous les vivats de l’appareil de propagande du régime, avant d’être avalés de nouveau par le despotisme et l’ennui. Des machins ingérables seront installés aux frontières pour accueillir avec un peu plus de bureaucratie ceux qui se jetteront malgré tout sur les routes de l’exil. Le mandat de la Rapporteur spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme sera révoqué, face à l’impossibilité pour elle d’accomplir sa mission correctement. Les barons du régime vont pouvoir de nouveau voyager librement dans l’espace européen et ailleurs, afin de mieux contrôler et extorquer la nombreuse diaspora. L’aide au développement européen sera doublé et servira essentiellement à améliorer l’ordinaire des travailleurs forcés des grands chantiers présidentiels.

Et des milliers d’Erythréens sombreront un peu plus dans la dépression et la rage. Certains se radicaliseront et s’offriront à des aventuriers qui, face à la trahison des démocraties, préfèrent la guerre et les rapines. Les Erythréens de l’intérieur baisseront les yeux vers leurs miches de pain plus conséquentes, leur électricité plus fréquente, leurs jerricans d’eau plus volumineux et on leur dira que c’est tout ce qu’on peut faire pour l’instant. A défaut de les aider à retrouver un pays dont ils maîtrisent le destin, on les condamnera au fascisme ordinaire des Etats policiers.

Cette semaine, un collectif d’associations d’Erythréens en exil a lancé un appel, exhortant nos élus et nos fonctionnaires de ne pas s’enfoncer dans cette erreur. Pour notre part, nous disons également non à cette infamie.

Plaidoyer pour rien

Corto Maltese - Les Ethiopiques - Hugo Pratt

23 novembre, Paris — L’écriture ne sert à rien, sinon à déclencher des tempêtes. Le journalisme ou la littérature, en eux-mêmes, n’ont le plus souvent pas d’autre utilité que celle de provoquer, sans le vouloir ou à rebours de leurs intentions, des désastres ou de longues rêveries, mais guère plus. C’est déjà bien, au fond. Mais à la conquête de leur propre idéal, les deux sont souvent inutiles.

On me demande pourquoi je n’écris pas sur la favela sauvage des migrants à Calais, réduits par bêtise à la vie de chiens errants. On me demande de venir sous les ponts nauséabonds de La Chapelle pour y rencontrer les clochards érythréens qui s’y retrouvent. Je ne le fais pas. D’autres le font, et bien mieux que je le ferai jamais. Je lis leurs articles, je m’enflamme pour leurs plaidoyers, je me documente grâce à leur patience. Car j’avoue que, depuis la publication de mon livre, je suis parvenu au bout d’un paradoxe et que je n’en trouve pas l’issue.

J’ai déjà dit que le journalisme ne servait à rien, de toute façon. Politiquement, je veux dire. De nos jours, l’air du temps est suffisamment empoisonné pour que la démonstration publique de la crapulerie de l’un de nos chefs ne l’empêche pas de conquérir ou de conserver le pouvoir. Nous y sommes habitués, et même certains s’y reconnaissent et s’y rassurent, heureux d’avoir un guide qui leur ressemble et qui partage leur lypémanie. Sans doute, la chute du Bas-Empire romain a-t-il été précipitée par la corruption de ses empereurs, mais aussi par l’idiote imitation de ceux-ci par les citoyens de l’empire. Voilà où nous en sommes.

L’effet de notre plaidoyer

Pour ce qui est de l’Erythrée, j’apprends avec consternation l’effet de notre plaidoyer. En 2011, lorsque j’écrivais Les Erythréens, aucune voix en France ne parlait de ce pays. Début 2012, lorsque mon livre a paru, mes confrères sont tombés des nues, comme moi aussi je l’avais fait quelques années plus tôt en écoutant les évadés raconter leur histoire. Aujourd’hui, la dictature et ses fugitifs sont devenus des sujets d’actualité. Pas au point de mobiliser des foules, non, mais au point de mobiliser parfois la grande presse. D’autres s’en sont donc accaparés, chacun avec sa spécialité et son angle. Je prends souvent cela comme une petite victoire de la pauvre lutte obstinée, à quelques uns, pour faire advenir une part négligée de la réalité dans le grand chambard claironnant du spectacle de l’information.

Or, l’effet produit sur les politiques a été désastreux.

L’ombre grandissante du problème érythréen sur la scène publique a certes légèrement modifié l’agenda des diplomates. Auparavant indifférents ou désinvoltes, désormais au Quai d’Orsay, à Bruxelles ou à New York, on tente de nouveau des approches, on élabore des stratégies, on teste des mécaniques. Soft issues et hard issues sont listées par les stagiaires des ministères. On parle aujourd’hui des Objectifs du millénaire, pour pouvoir parler demain des camps de concentration. Aiguillonné par des think-tanks farcis d’illusions, on assure que le dialogue est ouvert et que des résultats sont en vue.

La France maintient ainsi une main sur la gorge de la dictature d’Asmara, en présentant par exemple la dernière résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais en parallèle, elle accède aux lubies de la Commission européenne, qui s’apprête à doubler l’enveloppe d’aide à l’Erythrée en début d’année prochaine. Les très limités instruments de justice de l’ONU continuent de mettre sous pression les ambassadeurs érythréens, à la Commission des droits de l’homme par exemple. Mais l’état-major et certaines agences des Nations unies se suivent en file indienne à Asmara où, tout en courbettes et ordres du jour, ils discutent en souriant avec « l’angkar » d’Issayas Afeworki.

Se refaire une contenance

Du coup, le retour de la question érythréenne a aussi permis à la junte militaire et ses séides de se redonner une contenance et de se rebâtir une légitimité. Aujourd’hui, ils sont en train de marquer des points importants et de remporter la bataille politique qu’ils ont engagé pour sauver leurs pauvres peaux. Car il faudra bien accéder à certaines de leurs demandes, quand on négociera avec eux certaines des nôtres.

Faudra-t-il, comme l’a naïvement cru l’ancien Commissaire européen Louis Michel en 2007, signer des accords permettant au régime de survivre un peu plus longtemps, contre la promesse jamais tenue, et intenable, de la libération du journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, disparu dans le système concentrationnaire avec les raflés de septembre 2001 ? On le fera, même si le siège réservé pour le prisonnier dans l’avion du retour était resté vide, et le restera toujours.

Faudra-t-il révoquer le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en Erythrée, cible avec d’autres d’une campagne de calomnie du super-flic Girma Asmerom, renvoyé à New York par son copain de bistrot Issayas Afeworki pour nettoyer la place ? On le fera, même si les prétendues réformes du régime ne sont que des tours de passe-passe sans conséquence, uniquement destinés à contenter des costumes-cravate débordés, cochant des cases sur les fiches fournies par des conseillers.

Tout change pour que rien ne change

C’est ainsi, disent-ils doctement. Soit on discute pour que ça change, soit on ne discute pas et rien ne change — et si on discute, on troque. Je crois qu’ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas compris qu’ils avaient affaire à des guérilleros à la mentalité d’assiégés, à des hommes qui ne quitteront jamais le maquis mental où ils marinent depuis maintenant plus de dix ans. Ils n’ont pas compris qu’ils discutaient avec des menteurs qui les méprisent, à des cowboys qui les connaissent très bien et qui les détestent, à des cogneurs sûrs de leur bon droit et conscients des faiblesses de leurs adversaires. Issayas Afeworki a menti à Louis Michel en 2007, ses cappi mentent aujourd’hui aux délégations qui viennent leur rendre visite. C’est cela, qui est ainsi. Or, on ne sait pas comment faire, avec les menteurs, n’est-ce pas. On n’apprend rien sur le sujet dans les écoles de sciences politiques. Alors, comme les fonctionnaires érythréens, on fait semblant d’y croire, pour ne pas éveiller la colère de la bête — car Dieu sait de quoi elle est capable.

On m’a dit par exemple qu’à Bruxelles, un haut diplomate s’était récemment émerveillé des réussites de la politique européenne en Erythrée, après que le « dircab » du dictateur, Yemane Ghebremeskel, lui a assuré sans rire que le service national serait désormais limité à dix-huit mois… J’aimerais que cet homme aille dans les camps de réfugiés où se pressent les jeunes érythréens paniqués, les filles violées au camp militaire de Sawa et les garçons qu’on pend aux arbres, et qu’il plaide sa cause : « Rassurez-vous, grâce à nous, vos chefs vont vous améliorer l’ordinaire. »

En outre, dans le système international, l’Erythrée a su jouer la carte habile de l’anti-impérialisme et beaucoup de pays ont intérêt aujourd’hui à contrer la puissance américaine, quel qu’en soit le prix. De nombreux Etats jouent des jeux à multiples bandes, ballotés entre l’Amérique belliqueuse, une Russie acculée, une Chine croissant comme de l’encre sur un buvard, les BRICS, les non-alignés et que sais-je encore, pour assurer la défense de leurs maigres intérêts, percés comme des outres trop longtemps trimballées. Pour ne pas tomber à genoux dans un univers où les haches de coupeurs de têtes sont constamment brandies, de grandes nations cherchent à maintenir l’équilibre mouvant et précaire d’un ordre mondial délirant, quelles qu’en soient les conséquences. S’il faut s’allier à l’Erythrée ou enfoncer le visage des Erythréens un peu plus profondément dans la poussière pour parvenir à nos fins, on le fera. Cela, comme dit l’autre, ne coûte pas bien cher. Après tout, les Erythréens ont bien le droit de se faire bastonner par leurs oncles.

Rajouter un tour de clé

C’est donc à ce terrible paradoxe que nous nous cognons désormais, comme des mouches enfermées dans un bocal. Sous prétexte de s’émouvoir de ses conséquences, on balaie sur un bas-côté de notre chemin l’immense souffrance du peuple érythréen. Au nom du rétablissement d’un peu de normalité et de droit en Erythrée, on rajoute un tour de clé aux cellules des prisonniers d’EiraEiro, renonçant à faire sortir les survivants de leur trou. En croyant aider à l’amélioration des conditions de vie des Erythréens, on condamne les gamins de ce pays à de plus doux caprices pervers de leurs bourreaux. Et de cela, nous qui depuis des années plaidons la cause des évadés des camps de travaux forcés, nous en sommes un peu la cause. Nous avons réveillé les diplomates et ils ont recommencé les mêmes erreurs, qui leur avaient auparavant fait préférer le sommeil à l’action. Voilà pourquoi je me demande bien ce que nous devons faire maintenant, puisque décidément l’écriture ne sert à rien.