La grande frappe

Issayas Afeworki sur Eri-TV, le 28 décembre 2012

30 décembre 2012, Paris – Cet homme vit dans un monde à part, un monde à lui. Le réel est élastique, courbé pour entrer dans ses modèles, comme je le disais l’autre jour dans l’entretien mené par mon ami Olivier Favier sur son très beau site. Cela ne lui pose aucun souci, c’est incroyable.

Hier, l’un de mes amis érythréens avec qui j’ai bu un café était de mauvaise humeur, exaspéré et grincheux. Je me suis demandé pourquoi, s’il avait des problèmes personnels. Non, c’est lui, « l’autre », la grande frappe, la brute glaciale Issayas Afeworki qui l’avait mis en rage. Comme souvent, comme toujours. La veille au soir, Issayas avait donné sa traditionnelle grande interview de fin d’année à la chaîne d’Etat Eri-TV, en tigrinya et en arabe, alternativement, avec son costume clair et ses sandales, face à deux sénéchaux dépêchés par « Forto », le ministère de l’Information perché sur la colline au-dessus d’Asmara et qui a perdu son chef, Ali Abdou.

Triomphe de soi, fiasco des autres

Fidèle à lui-même, maigre mais vif, jaune et grinçant, il avait déroulé son univers irréel. Après s’être pendant une heure et demie lamentablement pris les pieds dans le tapis sur les questions économiques de son pays à la dérive, il avait abordé les questions de politique étrangère.

Si j’en crois le compte-rendu de Shabait.com, il avait dit en substance ceci : les sanctions internationales ourdies « depuis cinq décennies » par les Américains contre l’Erythrée, contre la volonté du monde entier, sont « un fiasco », grâce à la « l’unité et l’esprit de résistance du peuple » ; « illégales et injustes », ces sanctions qui étranglent et isolent la petite Erythrée sont la conséquence de la « volonté hégémonique » de Washington, dont « les agendas » ont d’ailleurs provoqué « dans divers pays de la région » des « problèmes majeurs et des situations de crise »; la direction de « l’ennemi » est en outre l’organisatrice, selon Issayas, du « trafic humain de citoyens érythréens en général, et de sa jeunesse en particulier, dans une tentative futile de siphonner les ressources du pays », sous le déguisement de la Croix-Rouge, des agences de l’ONU et des ONG d’aide aux réfugiés ; « Malgré cela, toutefois, les jeunes Erythréens ne sont pas tombés dans le piège et ont par conséquent conservé intacte leur loyauté à la nation et au peuple, a-t-il ajouté. Le Président a noté, de plus, que cette attitude patriotique avait causé la frustration et la banqueroute dans les rangs ennemis. »

Caporegime des passeurs

Or, on me le dit sans honte, le pays est exsangue. Le gasoil qui fait tourner les machines et les voitures est issu de la contrebande venue du Soudan. La centrale électrique ne fournit plus d’électricité à tout le monde, et pas tout le temps. Il y a même des pénuries d’eau, de soins, de nourriture. En ville, il n’y a plus que les vieux, les enfants et les flics. Les autres sont au stalag, dans les camps d’Afrique ou les banlieues d’Occident.

Secrètement, la distribution d’AK-47 à toutes les familles a révolté tous les cœurs. Voir dans les rues d’Asmara des honorables bonshommes sur leur bicyclette, avec leur petit costume vieillot et leur fusil-mitrailleur, empoisonne l’atmosphère. Les jeunes continuent de fuir le pays par groupes de dix, de quinze. La propre fille d’Ali Abdou, qui s’apprêtait à fuir au Soudan, a été attrapée et va passer son adolescence dans les cellules de Kerchele, l’ignoble grande prison d’Asmara, avec son oncle et son grand-père. Et les gardes-frontières continuent de servir le général Teklai « Manjus », le caporegime des trafiquants, lequel tire des fugitifs un substantiel bénéfice de 3,6 millions de dollars par an, ainsi que l’a révélé l’ONU.

Pour le reste, Issayas a repoussé en ricanant toute nouvelle négociation avec Addis-Abéba sur la question de la frontière disputée, ainsi que l’avait suggéré il y a quelques semaines le nouveau Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn. Et aussi déliré à loisir sur bien d’autres sujets.

Mon ami ne voulait même pas en parler. Je sentais qu’il avait juste envie de lui envoyer son poing dans la figure. Tous les autres pourraient être épargnés, peu importait. Mais lui, Issayas, méritait qu’on lui casse la gueule, voilà ce qu’il ressentait, agrippé à sa chaise, épuisé par l’idiotie, sirotant nerveusement son café.

Ali ne reviendra pas

16 décembre 2012, Paris – Ali Abdou est parti, c’est désormais un fait. Sa fille aînée a quitté clandestinement l’Erythrée et son domicile d’Asmara a été perquisitionné par la Sécurité d’Etat. Lui est toujours introuvable, ainsi que je l’expliquais l’autre jour sur Slate Afrique. Tout cela ressemble à une fuite organisée et à la mise en sécurité de sa famille, qui pourrait être le motif principal de la défection du ministre érythréen de l’Information.

Ces révélations, publiées d’abord par le site d’opposition Assenna, m’ont été confirmées par des sources indépendantes et fiables, c’est-à-dire qui n’ont aucun lien avec une organisation politique quelconque et qui m’ont déjà informé correctement de faits plus tard vérifiés.

L’ancien opérateur radio d’Issayas Afeworki a donc disparu, en sous-marin. Sans doute pour s’occuper de ses enfants, qui connaissent d’importants problèmes de santé. Mais aussi peut-être pour s’affranchir définitivement de ce régime décadent dont il a été le grand chambellan pendant des années. Et de cet homme reptilien et narcissique qu’il servait depuis son adolescence.

Il le servait tant qu’en octobre 2001, il avait accepté sans mot dire l’incarcération de son propre père âgé de 72 ans, Abdou Ahmed Younis. Le vieil homme avait eu l’impudence d’être allé demander au président Issayas, avec d’autres honorables vieillards du Front de libération, de libérer et de transiger avec les réformistes du G-15, raflés quelques semaines plus tôt et porté disparu depuis. Trois ans de cellule. L’un de ses anciens collaborateurs m’a avoué qu’Ali, tout en bravades et en dénis verbeux en public, lui avait dit en privé combien « la lutte » pouvait être « dure parfois ». On voit pourquoi.

Traité avec condescendance

Pendant longtemps, d’ailleurs, Issayas avait traité son subordonné avec un rien de condescendance, comme à l’époque du maquis il commandait cet adolescent idéaliste qui le flanquait jour et nuit. Certes, il lui avait confié la succession du « boucher » Naizghi Kiflu à la tête du ministère de l’Information une fois les journalistes indociles éliminés en 2001 et 2002. Mais jusqu’à peu, il lui interdisait, à coups de colères froides, d’utiliser le titre de « ministre de l’Information », le contraignant à y adjoindre le terme « par intérim » (« acting Information Minister »).

On ignore ce qu’Ali faisait en revanche de l’exil militant de son frère, qui anime le célèbre site Awate, et dont les informations sont toujours justes. Mais qui, là, se tait.

Silence dans les rangs

Je m’étonne que cette disparition de haut vol n’ait fait l’objet d’aucune sorte de curiosité de la part des médias internationaux, d’aucun coup de fil, d’aucun message. Contrairement à la défection de la quasi-totalité de l’équipe nationale de football d’Erythrée en Ouganda, au début du mois. Mais je sais que j’ai besoin certaines fois que l’on m’explique comment fonctionnent mes contemporains.

Et il m’est difficile en outre de ne pas penser à la réaction d’Issayas, à sa probable furie, à l’aggravation de son isolement, entouré seulement de « Charlie » et « Monkey », ses deux fidèles Yemane, et du redouté Colonel Tesfalidet Habteselassié, à qui il confie la sécurité du pays, m’a dit l’un de ses anciens collaborateurs, lorsqu’il n’est pas en état de le conduire. Lorsqu’il s’isole, par exemple, pour de longues retraites alcooliques dont il ressort deux fois plus malade et deux fois plus furieux.

Aster

aster yohannes

11 décembre 2012, Paris — Cette femme est-elle morte ? Est-elle vivante ? Et où ? Dans quel état ? Comment peut-on simplement se poser la question ? Comment peut-on simplement tolérer de devoir se poser la question ? Il y a neuf ans exactement, le 11 décembre 2003, Aster Yohannes était arrêtée par les hommes de la Sécurité d’Etat, à sa descente d’avion à l’aéroport international d’Asmara. Bras empoigné, protestations, cris. On l’avait jetée dans un Land Rover et elle n’a plus été revue depuis.

Elle était accourue de Phoenix, Arizona, où elle terminait un cursus de trois années d’études grâce à une bourse de l’ONU, après deux ans d’angoisse et de coups de téléphone déchirants. L’ambassadeur d’Erythrée aux Etats-Unis, Monsieur Son Excellence Girma Asmerom, avait diligemment fait renouveler son passeport périmé, en lui susurrant des assurances selon lesquelles elle pourrait voyager librement partout, mais bien sûr, ne t’inquiète pas. « Si je suis arrêtée, dis-le au monde entier », avait-elle pourtant dit à ses amis avant de quitter l’Amérique. Elle connaissait bien les psychotiques du parti unique : en 1979, elle avait pris le maquis avec eux.

Le Nelson Mandela érythréen

Mais Aster voulait retrouver ses quatre enfants, âgés à l’époque de six à treize ans. Le 18 septembre 2001, son mari avait été arrêté par les hommes du colonel Simon Ghebredingel, l’homme des sales boulots de la présidence. Petros Solomon, héros de la révolution du maquis et ancien ministre, avait lui aussi été embarqué de force, au réveil, avec les réformistes du Groupe des Quinze. Jeté dans une cellule sinistre sur ordre de celui qui fut son frère d’armes et qui refusait de céder le pouvoir : Issayas Afeworki et son narcissisme de cow-boy… Personne n’avait le droit de rivaliser avec lui et surtout pas le très aimé Petros Solomon, ce Nelson Mandela érythréen. Question de « sécurité nationale », a-t-il osé clamer, ce trouillard.

En avril 2002, Petros et ses co-détenus avaient finalement été envoyés dans un pénitencier dans les montagnes, vers Embatikala, le long de la somptueuse route panoramique menant à Massaoua qu’empruntent les rares touristes qui vont en Erythrée. On attendait la fin de la construction du bagne d’EiraEiro, perdu dans les cactus et les champs de mines, où il croupit toujours aujourd’hui, dit-on, avec quelques survivants. Le lieu de détention d’Aster, lui, est inconnu. Il fallait qu’on les oublie.

La somme de l’épouvante

Au bout d’un moment, la somme de l’épouvante est trop lourde, dans cette histoire. Tout ce que j’ai à raconter d’autre est ignoble. Les enfants de Petros et Aster qui tentent de fuir le pays par deux fois et se font rattraper par les Mktital Dobat du général Manjus… Sa mère qui parvient finalement à s’échapper et dont la voix enregistrée, le week-end dernier, a retenti dans les combinés téléphoniques de dix mille compatriotes, grâce aux formidables campagnes d’agit-prop du mouvement ArbiHarnet, « Vendredi de la liberté »… Je m’arrête là. Nous n’y pouvons rien, paraît-il.

Les Red Sea Boys en lieu sûr

Les Red Sea Boys à Kampala.

Les Red Sea Boys à Kampala.

5 décembre 2012, Paris – Les dix-huit membres de l’équipe nationale érythréenne de football qui ont fait défection le week-end dernier ont officiellement demandé l’asile à l’Ouganda ce mercredi, après quatre jours passés dans la clandestinité.

Discrètement regroupés dans la capitale ce matin, ils se sont d’abord rendus en groupe au Directorat des réfugiés de la Primature, à Kampala, où ils ont été interrogés sur les raisons de leur défection. Après quoi ils se sont rendus dans un commissariat de police, pour remplir une déclaration officielle de demande d’asile, sur les instructions du bureau local du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Dès leur sortie du commissariat, les dix-sept joueurs et le soigneur des Red Sea Boys ont exprimé leur soulagement. « Depuis que nous avons décidé de quitter notre hôtel, nous avons été traqués où que nous allions, y compris par des employés de l’ambassade d’Erythrée », m’a déclaré à la mi-journée l’un d’eux par téléphone, sous couvert de l’anonymat. « Maintenant, nous sommes dans un endroit sûr et nous attendons patiemment la décision du gouvernement ougandais sur notre demande d’asile. Nous avons clairement expliqué que nous nous sommes échappés pour des raisons politiques, en raison de la situation dans notre pays. »

« Les retrouver où qu’ils se cachent »

Il faut dire que, plombée par le silence habituel des autorités érythréennes, l’annonce de leur fuite a été accueillie avec beaucoup d’hostilité par les autorités sportives africaines. La Fédération ougandaise des associations de football a juré ses grands dieux de les « retrouver où qu’ils se cachent » et annoncé la distribution de leur photographie aux quotidiens de la ville, les traitant dès leur disparition comme des criminels ou des gamins irresponsables.

Nicholas Musonye, le secrétaire général de l’organisation régionale du football, la CECAFA, a d’ailleurs fait savoir sans honte qu’il avait pourtant « prévenu les Ougandais de faire surveiller les Erythréens par la police », ce qui est une bien élégante manière de gérer les affaires sportives. Mais rien d’étonnant. C’est déjà lui qui, en 2009, lorsque les Red Sea Boys d’alors avait fait défection au Kenya, avait déploré ce « mauvais coup » porté à « l’image de la région », le pauvre homme. Son branding est piétiné par des mômes avides de liberté.

La cour du négus

Cet épisode à rebondissements est le dernier avatar d’une bien étrange période, où les signes d’effritement de la junte dirigée par Issayas Afeworki se multiplient. Toutes sortes de rumeurs tournent autour de plusieurs hautes personnalités du régime, depuis quelques semaines. On se cache, on disparaît, on réapparaît. Seules deux ou trois personnes sont dans la confidence, les autres s’interrogent mais n’osent pas parler à voix haute. Je ne peux donc rien dire encore, rien écrire. C’est la cour du négus. La paranoïa d’Etat a gangréné jusqu’aux cœur des évadés, qu’ils soient ministres, trouffions ou footballeurs.

Eux aussi, encore eux

Les "Red Sea Boys" d'Erythrée

3 décembre 2012, Paris – Le gouvernement érythréen ne peut pas laisser sortir ses citoyens, même sous la surveillance de ses mouchards. Ils s’échappent, tous ou presque, à tout prix. Cette fois, c’est en Ouganda.

S’ajoutant à la longue liste de fugitifs qui traversent chaque jour clandestinement la frontière entre l’Erythrée et les pays voisins, dix-huit membres de l’équipe nationale de football érythréenne ont fait défection à Kampala, déjouant la surveillance de leur équipe d’encadrement pour demander la protection du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Leurs familles étaient en contact avec eux, ainsi qu’avec mon amie Meron Estefanos. D’abord, dès samedi soir, treize joueurs ont sauté le pas, rejoints dimanche par quatre autres, ainsi que leur soigneur. Seuls deux joueurs, l’entraîneur des gardiens et le coach embarqueront donc mardi dans l’avion à destination d’Asmara. Dimanche soir, leur décision était irrévocable.

Au lendemain de leur défaite 2-0 contre le Rwanda et de leur élimination du Défi Tuskar de la CECAFA, un tournoi régional, la grande majorité des « Red Sea Boys » se font donc actuellement discrets, quelque part en ville, en attendant d’obtenir formellement le statut de réfugiés et un numéro d’immatriculation de l’ONU.

Une bande de mômes

Cette équipe ne jouera donc pas le match très attendu contre l’Ethiopie qui, en fin de compte, doit se dérouler dans quinze jours à Asmara, alors qu’elle était initialement prévue vendredi soir. Le coach, Telkit Negash, espérait faire des trois rencontres en Ouganda – contre Zanzibar, le Malawi et le Rwanda – une « phase préparatoire » pour son équipe, en vue de l’aller-retour contre les frères ennemis d’Ethiopie comptant pour le championnat d’Afrique des nations. C’est réussi.

Comme celle de 2007 en Angola et celles de 2009 au Kenya, sans bruit, à pas feutrés, l’équipe d’Erythrée dans sa quasi-totalité a disparu en quelques heures, à l’ombre, dans les collines fleuries de l’immense capitale ougandaise.

Une équipe ? Non. Une bande de mômes, tous adolescents ou presque. Maigres et musclés, décidés à quitter l’enfer du parti unique. Ils y étaient voués au service national à perpétuité, au bâillon et à la trique jusqu’à la cinquantaine, subissant la vie de serf ou de fille à soldat imposée par le gouvernement aux gamins d’Erythrée.