5844 réveils

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18 septembre 2017, Paris — Oh, la belle image, qui dit tellement de choses sur le présent et que la commémoration de la purge du 18 septembre 2001 met en lumière ! Il s’agit d’une séquence diffusée l’autre jour sur la télévision d’Etat Eri-TV, la brochure audiovisuelle de la junte réunie sous les ordres d’Issayas Afeworki. C’est un jeune homme de dos, qui étudie dans une salle de classe, avec des jeunes de son âge.

Signe particulier : homme-sandwich. Statut juridique : incertain. D’après ce qui est imprimé sur sa salopette, il est prisonnier, ou plus exactement « prisoner », en anglais, juste pour nous, pour que l’on puisse lire, pour que l’on puisse se dire : « Ah mais, vous voyez que les choses s’améliorent enfin. » Oui, les choses s’améliorent en effet : de nouveau, on les promène pour nous les montrer. Ce n’est pas la première fois que le régime humilie les prisonniers à la télévision, pour les yeux des crédules. Il y a quelques années, voyez ci-dessus, c’était un groupe, qu’on félicitait pour ses bonnes notes à l’école.

Opération sympa

Mais c’est de nouveau l’ambiance, là-bas. Certes, on ne montre pas trop Issayas : trop grognon, trop en colère, trop imprévisible, comme par exemple lorsqu’il a fait l’éloge de la coopération italo-érythréenne sous le fascisme devant un ambassadeur italien un peu gêné. Mais enfin, les apparatchiks du régime ont moins de scrupules qu’avant. Il faut croire qu’il y a une extrême-droite décomplexée, en Afrique aussi. Opération sympa. Maintenant, ils sourient à la télévision. Ainsi l’ambassadrice d’Erythrée en France a-t-elle eut, l’autre jour, les honneurs de Voice of America, vraiment bonne fille pour l’occasion. Ce quart d’heure de célébrité offert par l’empire lui a permis de mettre un joli chemisier blanc et de s’agacer gentiment des éternelles questions sur sa sœur, Ruth, ancienne correspondante de l’AFP à Asmara, jetée dans un trou pendant quelques mois voici dix ans, pour avoir irrité le grand chef à plumes. Ah, le sympathique petit moment ! « Pourquoi elle n’est plus journaliste ? Eh bien, il faudrait lui demander à elle », a répondu Son Excellence Hanna Simon sans trembler, avec un sourire désarmant.

La nouvelle amitié de l’Union européenne et de la Suisse a redonné des couleurs aux officiels érythréens. Après tant d’années de placard, on croirait un soulagement. Certes, un Yemane Ghebreab peut se faire tabasser par des réfugiés revanchards en sortant d’un restaurant de Rome. Mais la petite altesse d’Asmara sera soignée à l’hôpital avec tous les égards de la discrétion et du petit soin d’un majordome qui veut se faire bien voir d’un vieux maître atrabilaire.

Il faut dire que les marquis érythréens ont des amis, sur le Vieux Continent et même au cœur de Washington, la nouvelle Rome. D’ailleurs nos députés en visite, le nez en l’air, émerveillés par la douceur de vivre, sont très fâchés contre les imposteurs comme moi qui, au pays, font du tort à cette petite colonie pénitentiaire de Noirs travailleurs et cordiaux.

Mais trêve d’ironie, chacun sait où se placer quand l’âne se met à ruer. Aujourd’hui, 18 septembre, on peut surtout se souvenir que cela fait 5844 jours que les prisonniers de septembre 2001 sont enfermés sous la menace et dans le silence, du moins ceux qui ont survécu. 5844 réveils. Alors comme chaque année, je réitère ma question, à laquelle pour l’instant personne parmi le petit personnel des amis de l’Erythrée n’a su répondre : que trouvera-t-on derrière les murs d’EiraEiro ? Que trouvera-t-on dans les cellules de Karsheli ? Que verra-t-on quand on entrera dans les commissariats, une fois terminé l’épisode sinistre de la dictature du FPDJ ? Envoyez-moi vos réponses, frères et sœurs des gardes-chiourme.

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L’ère des prisons

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Une prison militaire érythréenne dessinée par un évadé.

3 mai 2017, Paris — A chaque Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai, on ressort les pancartes. Des photos trop anciennes pour être fiables, des noms imprononçables, d’anciennes unes de journaux. Les communiqués de presse se lamentent, avec des mots choisis. C’est la règle, après tout.

Les photographies récupérées ici et là des journalistes érythréens disparus reprennent des couleurs. On les aère à cette occasion, on les accroche aux fenêtres des réseaux sociaux, on les repeint pour la journée. Demain, il faudra pourtant bien les remiser dans leur cachette, fanés par l’exposition à la lumière et ramollis comme les ballons un lendemain de fête. Le cœur un peu serré, on attendra la prochaine occasion pour les ressortir.

Une amitié maladroite

Pendant ce temps-là, les visages de chair de ces prisonniers regardent le sol de leur cellule, sans illusion. Une journée de plus entre des murs de béton, derrière une porte sans poignée, sous une ampoule empoissée par les cadavres d’insectes. Vu depuis le bagne d’Eiraeiro, la prison centrale d’Asmara ou les stalags de l’armée érythréenne, le 3 mai est une gentille comédie que jouent les Blancs pour dire leur amitié maladroite avec ceux qui ont été capturés par le groupe du président Issayas Afeworki et enfermés dans une longue séance de sadisme gouvernemental, jusqu’au silence, jusqu’à la destruction. Mais c’est tout ce qui existe sur cette terre : tous les autres ont abandonné.

Tremblement de terre, cette année : le jury du prix Guillermo Cano de l’UNESCO a convenu de récompenser le poète et directeur de journal Dawit Isaak. Sa fille est partie à Jakarta recevoir le prix. Son frère la regardera à la télévision. Coup de chance pour le prisonnier : son visage sera plus reproduit que celui des autres, dans les médias du monde entier.

Impossible d’oublier

On le voit bien. On ne peut parler normalement, sereinement, pacifiquement, du sort atroce des prisonniers érythréens. Pour ma part, je m’y parviens pas. Car je sais que, quoi qu’il arrive, quel que soit le destin de l’Erythrée, l’épouvante de leur aventure marquera pour longtemps l’histoire de cette nation brisée. Suprême degré de raffinement dans la cruauté, le confinement au secret de ces femmes et de ces hommes depuis plus de quinze ans symbolise désormais, pour les gens ordinaires, les petites incarcérations du quotidien, dans la psychose nationaliste des vieillards, dans la méchanceté crétine des militaires, dans la cupidité névrotique des trafiquants. Pour les Erythréens, le XXIe siècle, pour l’instant, est l’ère des prisons.

On aura beau essayer d’oublier, la réalité nous rattrapera. Car un jour les Erythréens ouvriront, caméra à l’épaule, les portes des geôles désormais abandonnées. Et les survivants diront ce qui s’est déroulé dans les donjons du FPDJ, ce Front de peuple pour la démocratie et la justice qui a tout trahi — le peuple, la démocratie et la justice. L’histoire sera dure à entendre.

Lamentable échec

Alors qu’on me permette de m’adresser à ceux qui sont responsables de ce cauchemar. Quittez le pouvoir, messieurs. Votre échec est lamentable. Vous avez rendu possible la libération nationale, c’est un fait. Mais votre incompétence, votre bêtise, votre brutalité, vos calculs imbéciles et vos postures absurdes n’ont rien démontré d’autre que le fait que vous êtes des chefs violents comme les autres, voilà tout. Capables de libérer un territoire mais incapables d’émanciper un peuple, vous n’êtes pas meilleurs que tous les empereurs décadents de notre époque qui nous forcent à patauger dans les traces horribles de leurs « Grandes compagnies ».

Amis érythréens, ne vous laissez pas décourager par les assassins et les pitres. Même quand tout semble perdu, quand le monde entier semble ligué contre nous, quand les pleurs des enfermés n’émeuvent plus personne, quand les prétendus gens raisonnables vous conseillent de vous taire, continuez de rire à la face de vos tourmenteurs. Et s’ils n’ont pas oublié l’histoire dont ils sont les héritiers, les Français devraient être vos amis indéfectibles : on dit que notre préfet réfractaire Jean Moulin, dans la salle de torture où la Gestapo le défigurait méthodiquement, a épuisé les dernières forces de sa vie à dessiner, sur un bout de papier, la caricature du visage de pierre de Klaus Barbie. Quelle victoire !

L’otage

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27 novembre 2016, Paris — Il faudrait le secours d’un juriste pour définir exactement le régime sous lequel les prisonniers sont détenus en Erythrée. Pour ma part, je cherche le bon mot depuis des années, l’expression juste — peut-être est-ce le confinement, le kidnapping ou, dans une certaine mesure, la prise d’otage.

Car comment qualifier la retenue par la force, sous la menace de la mort ou de tortures sordides, dans des lieux concentrationnaires, selon un rituel proprement infernal, hors de toute procédure sinon le caprice sadique de donneurs d’ordre et de bourreaux souvent terrorisés de subir le même sort que les victimes s’ils n’obtempéraient pas, que subissent des milliers d’Erythréens depuis la crise de paranoïa d’Issayas Afeworki et son petit cercle en 2001 ? Comment qualifier, notamment, l’horrible destin décidé par le régime au pouvoir aujourd’hui en Erythrée pour les réformistes du G-15 et les journalistes qui n’ont pas échappé aux rafles ?

La destruction lente

Mais une prise d’otage a au moins un but, c’est-à-dire une exigence à satisfaire pour connaître sa fin, une rançon, une libération, une contrepartie. Disons alors que les prisonniers politiques érythréens sont victimes depuis quinze ans d’une prise d’otage sans objet sinon leur propre souffrance et, je n’en doute pas, leur destruction lente, à petits feux, dans leur cellule d’Eiraeiro ou de Karchelli — vous savez, le bagne qui se trouve au bout de la petite route qui commence dans un virage de cette vieille route touristisque spectaculaire qui relie Asmara et Massaoua ou cette prison hérissée de barbelés que l’on croise, en circulant en ville, entre les ravissantes villas Art-déco et les immeubles multicolores.

Ce questionnement n’est pas abstrait. Il connaît même une traduction très concrète aujourd’hui même. Car parmi les détenus érythréens, il est sans doute utile de rappeler que se trouve un citoyen européen, le journaliste Dawit Isaak. Or certains Européens ont décidé de s’essuyer les pieds sur lui et de cajoler ses tourmenteurs. Ainsi le député européen Brian Hayes a-t-il décidé d’inviter demain, au Parlement européen, le porte-parole des destructeurs de Dawit Isaak, le ministre de l’Information érythréen, ancien directeur de cabinet du Président, j’ai nommé le componctueux Yemane Ghebremeskel, alias « Charlie », pour parler des perspectives d’investissement de nos entrepreneurs dans son beau pays.

Impunité

J’attends l’avenir. Les salopards du monde entier savent désormais qu’ils peuvent en toute impunité prendre en otage des citoyens européens, les faire disparaître, les soumettre à la question, les contraindre à sombrer dans la folie ou à se suicider, dans les trous à rat qu’ils voudront. Les élus de la trampe de Brian Hayes, et peut-être même l’ensemble de son groupe parlementaire que je n’ai pas entendu protester, n’en feront pas une histoire. Et même, ils se feront prendre en photo avec leurs geôliers, leur présenteront des patrons, les aideront à développer leurs projets, dans l’enceinte du Parlement où des électeurs très attachés à la démocratie les ont envoyé défendre leurs intérêts.

Dans le même temps, ils demanderont à leur ministère de l’Intérieur d’être ferme avec les « clandestins » et, à défaut de les renvoyer entre les mains de Charlie et de sa compagnie de brutes, d’éloigner leurs campements malodorants des déjeuners de leur électorat. Il faut croire que c’est cela, être moderne, de nos jours : avoir de bonnes raisons de se montrer aimable avec les puissants et dur avec les faibles.

Pour ma part, je n’accepterai de prendre au sérieux les arguments de Monsieur Hayes et ses congénères qu’après, et seulement après, qu’ils se seront mis en règle publiquement avec ce théorème. Avant cela, que l’on me permette de penser qu’ils se font, en toute connaissance de cause, les complices d’un crime. Et que cela devrait avoir des conséquences, dans les Etats de droit.

De l’engagement pour une cause

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2 mars 2016, Paris — Que les choses soient claires. Avant de recommencer à parler ici, je veux répéter que je ne prends pas la parole sur l’Erythrée au nom d’une autre cause que celle de qui a été convenue, ces dernières années, dans de maigres poignées de mains avec quelques évadés. Je ne défends rien d’autre, ici et ailleurs, que leur propre écœurement et ce qu’il m’inspire. Ce qu’il m’inspire à moi qui suis français, qui exerce le métier de journaliste, qui ai 46 ans et qui m’occupe au quotidien de bien d’autres choses également.

Depuis que j’ai terminé l’écriture de mon livre, voici maintenant cinq ans, je lis tous les jours leurs confessions, j’écoute leurs ricanements, je recueille quelques confidences. Je regarde s’agiter ceux qui découvrent leurs vies abîmées. Je tente de comprendre la mutation lente et douloureuse de la nation érythréenne, atomisée et blessée, parcourue de mensonges, d’incroyables actes d’héroïsme et d’inavouables viols. Simplement, je le fais avec ma voix, mes emportements, mes abattements, mes moyens bien circonscrits, dans le monde médiocre et malheureux qui est le mien. Je cherche la forme honnête, le bon angle, la large embrassade, le mot total et temporairement définitif. J’échoue souvent, je réussis malgré moi parfois, de temps en temps je renonce. C’est cela, mon engagement, et rien de plus.

Pour le reste, j’ai mes opinions, sur les frontières, la République, la solidarité, l’Europe et l’Afrique, le citoyen, la justice, la laïcité, la tolérance, la culture, la religion, l’argent, le travail, les médias. Mais elles n’intéressent que moi : de toute façon, les conditions ne sont pas réunies, dans l’espace public d’aujourd’hui, pas plus que dans le monde politique, pour que « l’art de conférer » cher à mon maître Montaigne ne serve guère à autre chose qu’à alimenter la bulle bruyante et inutile de la vaine dispute. Pour ma part, dans la France de 2016, étant donné la minceur de ma parole dans l’arène des clameurs, je préfère pour l’instant le silence de l’écriture, le pas de côté que je défendais voici quelques mois. « Car de servir de spectacle aux grands et de faire à l’envie parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur. » (Montaigne, Essais III, De l’art de conférer).

Ne rien dire ou dire peu

C’est pourquoi j’ai commencé à refuser des interventions publiques et que je suis de plus en plus mal à l’aise dans les interviews. J’en sors toujours hanté par le sentiment de n’avoir rien dit. Car c’est le cas, la plupart du temps : on ne dit rien, on raconte. Au mieux, on redit, plus ou moins bien, selon les circonstances, les influx du moment et de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’on est invité. De temps à autre pourtant, on parvient à glisser une idée, une réflexion piquante, une saillie ou le début d’une question. Alors ce n’est que pour cela que je continue à accepter, de bonne grâce, au cas où… Mais au fond, c’est ici, sur ce blog, que je livre le fond de ma pensée.

Et alors qu’au début, ils étaient des outils ludiques, des sortes de dazibaos en continu, les réseaux sociaux ne me servent guère plus qu’à promouvoir mon travail, avec sécheresse et narcissisme. Mais il me semble que ce serait se bercer de douces illusions que de ne pas voir que Facebook, Twitter et consorts sont des instruments politiques destinés à ne soutenir que des formats précis et « partageables » (courtes vidéos démonstratives, photos choquantes, montages amusants, slogans astucieux, et tout cela la plupart du temps dans un pidgin english truffé d’approximations et mal compris par la majorité des spectateurs…), produits par de biens spécifiques producteurs (médias, ONG ou groupes politiques ayant les moyens de ce type de production, start-ups en quête d’audience ou de publicité, mais aussi entités terroristes ou idiots utiles…). Circonvenir cette règle est extrêmement difficile, quoique pas impossible, mais demande une foi que je n’ai plus, faute de croire que mes efforts ne serviraient pas, à la fin, l’invraisemblable besoin de violence que je constate avec effarement et tristesse chez mes contemporains, dans mon pauvre pays gouverné, au pouvoir et ailleurs, par beaucoup trop d’abrutis.

Je sais bien que je vais fâcher du monde. J’en suis désolé, mais je préfère être sincère que de faire semblant.

Un inventaire rapide

Ceci étant dit, je voudrais évoquer maintenant les récents développements de l’actualité qui s’enroule et se déroule autour de l’Erythrée. Après des hauts fonctionnaires internationaux, de nouveaux ambassadeurs et des marionnettes imbéciles, des parlementaires suisses se sont rendus en Erythrée récemment, à l’invitation des séides de la junte et de son chef, pour découvrir les danses folkloriques, les spécialités locales, les hommes au pouvoir et les hôtels connectés à Asmara. Ils en reviennent avec des récits de voyage qui feront encore rire dans un siècle, mais qui aujourd’hui consternent. Alors je voudrais, pour eux, dresser un rapide inventaire de ce qui s’est déroulé dans le pays depuis six mois, pour ce que nous pouvons en savoir, nous autres qui tâchons d’écouter à ses portes.

Le « big man » Issayas Afeworki a pris la décision soudaine et un peu folle de renflouer ses banques, de maîtriser sa monnaie à l’agonie et d’assécher le commerce informel, même le plus honteux, en changeant les billets de banque du Nakfa et en émettant de nouvelles règles pour le dépôt et le retrait de devises. Cette petite folie a déjà ruiné par mal de monde et durablement déstabilisé une économie qui se trouve au-delà de l’état de fragilité, alors que l’exceptionnelle sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique et l’Afrique australe commence à provoquer de grandes inquiétudes dans ce pays fermé, imperméable aux outils de surveillance humanitaires et aux statistiques.

Entretemps, ses capporegime ont donné des interviews à la presse internationale, pour dire que le service national ne serait pas réduit à 18 mois comme promis aux diplomates européens, qui en sont, paraît-il, fort marris. A peine le salaire sera-t-il revalorisé. Bien entendu, obsédés qu’ils sont par la seule chose qu’une dictature sache faire — assurer les conditions de sa propre survie —, les hommes d’Asmara ne peuvent se permettre de se retrouver avec, sur les bras, des dizaines de milliers de jeunes chômeurs, perclus d’ennui et de traumatismes, formés de surcroît au maniement des armes.

Violences, tensions, incarcérations ordinaires

Alors que l’Erythrée s’est résolument engagée au côté de la bienveillante et très menaçante dictature saoudienne dans son épouvantable guerre au Yémen, les tensions à la frontière avec l’Ethiopie ont été ravivées par le grand voisin, toujours aussi provocateur, ambigu et combinard, trop heureux d’avoir un croquemitaine à sa frontière nord. Cela lui permet par exemple de faire oublier ses propres turpitudes et de briguer, avec le soutien de l’Union africaine, un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur le terrain, le recrutement forcé de pauvres bougres, par des groupes armés basés en Erythrée, ont récemment provoqué des mouvements de troupe dans les secteurs sensibles autour de Badmé et Zalambessa, où les deux pays ont déjà tenté de s’entre-détruire entre 1998 et 2000. On me dit même que des unités de la police fédérale éthiopienne, les unités d’élite du pouvoir, se seraient récemment aventurées en territoire érythréen, sans que l’on sache pour quelle raison ou pour quelle durée.

Sur Facebook, un mystérieux compte animé par une « gorge profonde » du système a commencé à donner un aperçu des crimes commis dans les prisons de haute sécurité érythréennes : conditions de détention des survivants du bagne d’EraEro, exécutions de plusieurs prisonniers, dont un célèbre chanteur et quelques fonctionnaires dissidents, manigances et cruautés envers leurs familles, endoctrinement fanatique de la jeunesse dans le but de semer la confusion dans la diaspora…

Et enfin, pour ajouter un peu de couleur noire à cet inventaire, je veux rappeler que les arrestations continuent, que la torture se perpétuent, que les disparitions et l’arbitraire survivent à tous les efforts diplomatiques, sans jamais faillir. Et qu’il est peu probable que les prisonniers échappent à la brutalité des centres de détention secrets inventés par ce régime que le monde entier courtise, craint et finance.

Bref, rien n’a changé, ou sinon pour enfoncer un peu plus le monde érythréen dans la perversion d’une agonie mal vécue. En tout cas, la stratégie des réalistes est, une fois de plus, un échec.

Notre citoyen d’honneur

Seyoum Tsehaye dans le maquis, à l'époque de la guerre d'indépendance.

Seyoum Tsehaye dans le maquis, à l’époque de la guerre d’indépendance.

17 septembre 2015, Paris — On me demande souvent ce que l’on pourrait faire pour l’Erythrée. Je réponds toujours que je ne suis pas un homme politique, que du reste nos gouvernements cachent aux citoyens l’essentiel des informations dont ils disposent pour fonder leurs décisions de politique étrangère, qu’il faut respecter le peuple érythréen, et d’autres choses similaires qui disent bien que je n’ai pas la prétention de savoir répondre à cette question avec certitude. Soit.

Mais alors que demain, 18 septembre, marquera le début de la quinzième année de la disparition des réformistes du G15 et de plus d’une dizaine de journalistes et d’intellectuels d’Asmara, je voudrais donner deux idées à ceux qui se posent encore la question.

D’abord, à mes confrères journalistes. On peut, à l’occasion du 18 septembre, aller à la rencontre des survivants, des parents et des acteurs du désastre de 2001, ne pas se contenter des poncifs, des slogans faciles et des copier-coller auxquels la presse française nous a habitué depuis un an. Pour ma part, j’ai téléphoné à Hanna Petros, la fille du célèbre Petros Solomon, le héros de la guérilla qui faisait peur à Issayas, lequel décidément a eu très peur toute sa vie… On retrouvera ses mots pénétrants et ses larmes demain matin sur l’antenne de RFI.

Appel à Anne Hidalgo

La Mairie de Paris pourrait, de son côté, faire un geste simple et fort : proclamer citoyen d’honneur le grand Seyoum Tsehaye. Francophone formé au Lycée français d’Addis-Abéba, professeur de français et lecteur de notre littérature, immense photographe durant les années de maquis, documentariste d’exception ayant fixé sur pellicule la geste folle des rebelles érythréens, il a été embarqué le 23 septembre 2001 à l’aube, bouclé en cellule avec les autres, brutalisé à perpétuité pour avoir soupiré devant les âneries mégalomanes du président Issayas.

Sa fille aînée, Abie, vit avec sa mère Saba et sa petite sœur Beilula, dans un foyer du XVe arrondissement, à quelques rue de l’ambassade d’Erythrée, dont la tenancière est reçue avec des mamours par les élus de la République. Elle a dit que l’un des souvenirs qu’elle conserve de son père était celui de sa grande main tenant la sienne, à travers les barreaux de la prison de Karchelli, à Asmara.

Puis en avril 2002, après qu’ils eurent entamé une grève de la faim, tous ont été embarqués nuitamment vers le camp militaire d’Embatikala, dans les montagnes, en attendant l’achèvement de la construction du bagne d’EiraEiro où, dit-on, Seyoum est l’un des derniers à s’accrocher à sa précieuse vie.

« Qu’est-ce que tu ressens ? »

Un ancien garde raconte d’ailleurs que, parmi ses voisins de cellule encore vivants, se trouverait le vieux Haile « DuruE » Woldetensae, le copain de lycée d’Issayas monté au maquis avec lui. A ses jeunes tourmenteurs — les gardes de la prison qu’il appelle affectueusement « gobezai » (une tournure particulière en Tigrinya que l’on pourrait traduire par « jeune vigoureux ») —, le vieil homme lancerait régulièrement : « Qu’est-ce que tu ressens en voyant que nous sommes en prison ? » Je ne doute pas une seconde que Seyoum réserve à ses geôliers des questions similaires.

Et nous, Parisiens, en sachant que l’on pourrait, en nommant Seyoum Tsehaye citoyen d’honneur de la Ville de Paris, redonner du courage à sa famille, et d’abord à sa femme, plusieurs fois emprisonnée pour avoir demandé des nouvelles de son mari, évadée à pied précipitamment vers l’Egypte sans ses enfants, travaillant désormais sagement dans une cantine scolaire parisienne en s’occupant de ses deux petites filles, qu’elle a fait sortir clandestinement d’Erythrée voilà quelques années, pour ne pas sombrer dans la dépression et, vraiment, tout perdre — que ressentons-nous ? Madame Anne Hidalgo, le faisons-nous ?

Sont-ils morts ?

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l'ambassadrice d'Erythrée en France Hanna Simon.

Le député-maire de Paris Claude Goasguen (UMP) et l’ambassadrice d’Erythrée en France, Hanna Simon.

26 mars 2015, Paris — Je voudrais aujourd’hui m’attaquer, en vain, à une citadelle. Juché sur la mule pouilleuse de ce blog, armé d’un couvercle de poubelle et d’une lance de supermarché, je voudrais avec votre permission soulever un problème, sans aucun espoir de le voir corriger. Il s’agit rien de moins que de poser une question aux think-tanks, services diplomatiques et centres de recherche européens qui ont décidé, en silence, qu’il était temps de ramener l’Erythrée au bercail et de normaliser nos relations avec la dictature.

Car, en plus d’avoir engagé ses fonctionnaires sur la voie ahurissante du « Processus de Khartoum », l’Union européenne assume aujourd’hui publiquement l’idée selon laquelle elle entend bientôt débloquer des millions d’euros d’aide au développement du pays, dans l’espoir d’améliorer la situation sur le terrain et de décourager les fugitifs de venir mourir en Méditerranée. Au moment où j’écris ces lignes, une délégation du gouvernement italien se trouve d’ailleurs à Asmara, au lendemain d’une visite de fonctionnaires britanniques. Pour une fois, on me dira, les Erythréens ne se vantent pas de leur fameux projet de société auto-suffisante.

Dans le secret des salons

Purifions d’abord l’air. J’entends bien les Diafoirus. Ainsi donc, je ne comprends rien à la diplomatie et je ne prends pas en compte les subtilités stratégiques de la région, le temps long de l’histoire, les enjeux indirects. Aveuglé par la fable naïve des « droits de l’homme », drapé dans un idéalisme ethnocentrique de « sauveur blanc », je pérore sur un pays où je n’ai jamais mis les pieds, loin, bien loin des réalités locales. Ce faisant, je pollue le débat public, je propage l’intoxication, je radicalise le régime et je sabote les efforts de ceux qui, eux, s’efforcent de faire vraiment changer les choses : nos valeureux fonctionnaires anonymes. Ces derniers d’ailleurs se retiennent poliment de me régler mon compte, paraît-il, à moi le turluron médiatique — courage qu’il faudrait d’ailleurs saluer si leur hauteur de vue ne leur offrait pas aussi les délices de la magnanimité.

D’ailleurs, Yemane « Charlie » Ghebremeskel, le consigliere d’Issayas Afeworki, ne se gêne pas pour faire savoir qu’en haut lieu, derrière les portes closes, les gens comme moi sont méprisés. Le passage obligé des rencontres bilatérales, désormais, c’est le refrain sur l’incompréhension, dans l’opinion publique européenne, du formidable projet du gouvernement érythréen, le stupéfiant décalage entre la vérité et l’image, l’épuisement devant les fantaisies du discours dominant, l’absurdité des slogans sur la « Corée du Nord de l’Afrique » et « le bagne à ciel ouvert ». On fait du Bourdieu dans les chancelleries, ces temps-ci.

D’ailleurs, les bars d’Addis-Abeba sont pleins de ces diplômés retours d’Asmara, se désolant, lors de confidences aux journalistes, sur le grand écart entre la réalité de l’Erythrée et le bruit médiatique. Les colloques voient défiler aux tribunes des chercheurs africanistes, munis de leurs slides Powerpoint, faisant le tableau comparatif des excellentes statistiques officielles et de la propagande des pleurnicheurs. A la télévision, parfois, on se réjouit du formidable investissement des autorités érythréennes en faveur de la santé maternelle et infantile, son taux de prévalence du HIV formidablement bas, la lutte contre la malaria, l’entretien de ses superbes hôpitaux.

Soyons justes. Lorsqu’ils daignent répondre à mes questions, les plus souples d’entre eux parlent gentiment. Ils expliquent que l’approche « progressive et positive » qu’ils préconisent, et qui est enfin suivie d’effet par les autorités européennes, a pour objectif d’amener le gouvernement érythréen à changer doucement. L’annonce de la fin prochaine de l’enrôlement de force des gamins sortis du lycée, la promesse de la rédaction d’une Constitution, la libération d’une poignée de pauvres malheureux jetés au trou pour rien et sans explication en 2009, l’acceptation d’un dialogue continu avec nos forts-en-thèmes européens : ce n’est pas rien. Et ce n’est qu’un début, jurent-ils.

Arrogance de classe

Faisons rapidement pièce à ce charabia. Ceux qui me connaissent me feront l’amitié de ne pas tomber dans cette caricature. Que les autres m’accordent le bénéfice du doute. Mais avant tout, je trouve assez navrante la morgue de ceux qui ont accédé aux premiers cercles du pouvoir, et qui ont donc accès aux notes des services de renseignement et aux confidences des décideurs. Je la trouve un peu déplacée, et pour tout dire culotée. Car nous avons bien du mérite, nous autres qui ne comptons que sur nos maigres moyens, nos quelques connaissances, nos téléphones et nos adresses e-mail, de chercher malgré tout à comprendre, à recueillir et à vérifier, et de rendre nos recherches publiques. Quand on est condamné à rester aux portes au milieu de la foule, être toisé du haut des palais gouvernementaux est un peu facile. Il y a même à mon avis un peu d’arrogance de classe là-dedans.

Par ricochet, cela pose entre parenthèses une question grave aux démocraties européennes : mal informés, privés des informations apparemment réservées aux gens de la place, les citoyens européens ne maîtrisent rien — ou quasiment rien, sinon ce qu’il leur est livré par les médias dominants — des politiques publiques internationales de leur pays respectif, et encore moins de cette machine européenne aveugle et sourde qui a crû sur notre crédulité. Notre politique étrangère est ainsi, par excellence, le parangon de la domination irresponsable des clercs.

Mais bref.

Les statistiques et le reste

J’ai déjà expliqué ce que l’on peut dire de cette nouvelle politique européenne : elle est stupide. S’il n’est pas venu à l’esprit de nos gouvernants que le clan au pouvoir en Erythrée a passé les dernières années à mentir à tout le monde, il n’est pas inutile de le répéter.

Par ailleurs, l’éclat de statistiques onusiennes ne rend pas moins nauséabondes les latrines des prisons. On peut bien sûr admirer les efforts du gouvernement en faveur de ses nouveau-nés, à quelques kilomètres des centres de détention. On atteint avec le sourire ce que je baptise désormais « le moment PNUD ». Mais on connaît la chanson : les autoroutes sont droites, la Sécurité sociale fonctionne, on a l’électricité — l’ordre règne sous la botte du fascisme, toujours.

De plus, une Constitution, l’Erythrée en a déjà une — rédigée et ratifiée par un parlement en 1997. L’annonce, l’année dernière par Issayas Afeworki, d’une nouvelle rédaction, dont on ne connaît ni le contour ni l’auteur, n’a jamais été suivie d’effet. Et les promesses répétées de ses séides de mettre fin à la conscription infinie pour la réduire à 18 mois (pas les brutalités, les viols de jeunes filles, les incarcérations, le travail forcé, la torture, non — juste la réduction de la durée du calvaire) ne sont, pour l’instant, que du blabla de Yemane Ghebremeskel (qui a d’ailleurs publiquement démenti lui-même cette folle rumeur). Et des Tweets réjouis de spécialistes du dossier.

Admettons que la logique européenne veuille que les Erythréens doivent gérer leurs affaires eux-mêmes, que l’Europe n’a rien à voir là-dedans et que l’urgence est dans la gestion de la crise humanitaire provoquée par la fuite éperdue de milliers de ses citoyens à travers le Sahara — la seule chose qui concerne réellement le Vieux Continent, étant donné son impact sur sa propre histoire. Admettons.

Une simple question

Aujourd’hui, je voudrais juste poser une question toute simple. Mais une vraie question, à laquelle j’aurais aimé avoir une réponse. Ce n’est pas une question rhétorique, destinée à mettre mes interlocuteurs dans l’embarras ou à démontrer mon grand cœur. C’est une authentique question politique, une question de citoyen européen soucieux de bien comprendre les politiques que l’on mène en son nom. Et une question indépassable, à mon avis. Les gouvernements européens ont-ils définitivement fait une croix sur les prisonniers de septembre 2001, dont le citoyen suédois Dawit Isaak ? Considèrent-ils comme définitivement perdus, morts ou irrécupérables les hommes et les femmes qui sont enfermés dans les cellules d’EiraEiro depuis plus de dix ans ? Est-on parvenu à ce stade où, de toute façon, si l’on s’obstinait à s’inquiéter des camps de concentration, on ne pourrait rien faire pour ceux qui peuvent encore être sauvés ? Sait-on avec certitude, à Bruxelles, Paris, Rome et Berlin, s’ils sont morts ? Ou fous ?

Je sais que je n’aurais jamais de réponse. C’est dire le danger que je représente ! Mais j’insiste : j’aimerais tout de même une réponse. Que quelqu’un de plus dangereux que moi se lève et la pose pour moi, à la limite ! Et même — si personne n’est disponible dans les ministères des Affaires étrangères ou les Commissariats européens pour aller annoncer cette nouvelle aux membres rescapés de leurs familles, réfugiés parmi nous, je veux bien m’en charger personnellement. Mais qu’on nous le dise : l’Europe aurait enfin son vrai visage. Chacun jugerait alors s’il en est heureux ou non.

Appel pour les survivants

Prisonniers politiques érythréens

17 septembre, Paris — C’est épouvantable, nous avons fini par nous habituer. Chaque année à l’approche du 18 septembre, reviennent aux mémoires les raflés de 2001. Et chaque année, ceux à qui leurs noms disent quelque chose commémorent leur disparition corps et biens dans le système concentrationnaire érythréen, avec accablement, avec fatalisme, avec mépris, avec écœurement.

Dans l’ombre de l’introspection reviennent les mêmes échos. Où êtes-vous Petros Solomon, politicien éclairé ? Où êtes-vous, Mahmoud Sheriffo et votre épouse Aster Fissehatsion ? Etes-vous encore vivant, Haile Woldentensae, dit « Durue » ? Pensez-vous encore à ce copain de faculté nommé Issayas Afeworki avec qui vous avez quitté votre dortoir de l’université d’Addis-Abéba pour rejoindre la rébellion indépendantiste ? Où dors-tu Joshua, avec ta barbe de chanteur de soul ? Medhanie, le jeune et hyperactif adjoint de mon ami Milkias, joueur de ping-pong imbattable selon ce que racontent tes amis, reposes-tu en paix ? Dawit, soignent-ils ton cœur défaillant pour te garder au secret mais en vie, comme on le dit, dans un hôpital militaire ? Le grand Seyoum, sais-tu dans ta cellule d’EiraEiro que, ici à Paris, tes petites filles parlent le Français, comme toi ?

Jour de cérémonial

Ces questions, beaucoup Erythréens se les formulent ces jours-ci, puis reprennent le cours de leur vie difficile. Nous, les autres, nous posons nos cierges, nos murmurons nos prières, nous assemblons nos collages — et nous calculons l’angle d’attaque le meilleur pour que les journaux parlent des disparus. En vain, la plupart du temps. Il n’y a plus rien à dire sur eux en effet, sinon qu’ils ont disparu, qu’on ignore où ils sont, qui est vivant et qui est mort, qui a sombré dans la folie, qui dans le mutisme, qui dans la terrible et invincible patience des prisonniers sans espoir.

Alors, nous avons fini par nous habituer. Le 18 septembre et ses alentours sont devenus une sorte de jour cérémonial abstrait, le moment de ressortir les vieilles photos qu’on s’échange, les vieilles histoires imprécises qu’on répète, les mêmes lamentations qu’on ne formule même plus, de peur de les user jusqu’à les dissoudre, comme ces artefacts de papyrus qu’on retrouve dans les anciennes tombes et qui tombent en poussière entre les doigts des archéologues.

Ils sont vivants

Je voudrais donc faire ici un effort intellectuel. Je voudrais redire que ces hommes et ces femmes qu’Issayas Afeworki et sa junte d’incapables ont fait jeter aux oubliettes, dans la semaine du 18 au 23 septembre 2001, ont encore des parfums, des habitudes, des sourires, des agacements, des désirs et des pensées. Ceux qui ont survécu aux camps de concentration de la dictature ont encore des joues, des mains, des langues, des yeux pour voir et des jambes pour se tenir debout. C’est sous cet angle-là que je pense à ces inconnus aujourd’hui : ils sont là-bas, derrière une porte, derrière des soldats, derrière des décisions prises par des brutes, et rien de plus.

Que nous est-il loisible de faire, face à ce brouillard ? Pour ma part, lire, écrire et parler, puisque c’est tout ce que je sais faire.

Appel aux élus

Mais moi qui n’en ai pas d’autres, j’en appelle à ceux qui ont du pouvoir, ceux qui hébergent dans leurs HLM les familles atomisées des prisonniers, ceux qui dans les cantines de leurs écoles salarient les épouses de ces héros oubliés de l’Afrique, ceux qui dans leurs banlieues voient déambuler les parents des raflés de septembre 2001, à la recherche d’un papier ou d’un boulot. Les maires, les députés, les conseillers généraux, régionaux, municipaux, peu importe. Prenez une demie-heure de votre temps pour recevoir dans votre bureau la femme de Seyoum Tsehaye, le frère de Dawit Isaak, celui de Dawit Habtemichael, les enfants de Petros Solomon, le fils de Mahmoud Sheriffo et Aster Fissehatsion, tous les autres, individuellement. Faites-vous photographier. Informez par lettre l’ambassade d’Erythrée et le gouvernement d’Asmara que, dorénavant, untel est citoyen d’honneur de votre ville. Faites encadrer son portrait. Considérez que, si on tue ou laisse mourir cet homme ou cette femme, on tue ou laisse mourir l’un de vos administrés. Prévenez qui de droit. Agissez en conséquence.

Nous n’avons plus le choix, de toute façon : par le jeu complexe de l’histoire et des voyages, par l’incroyable retenue et l’invraisemblable politesse dont font preuve ces gens cachés dans nos parages, par le fait qu’ils ne nous demandent rien sinon le loisir de mener une vie digne en attendant la délivrance, par hasard souvent, les Erythréens font partie des nôtres.