Soudain, le jour

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27 avril 2009, Djibouti. Soudain, le plaisir est venu et, en un instant, la ville a pris un visage fraternel. Dans le hall étouffant de l’aéroport, à l’agence avec les journalistes somaliens devenus des amis, dans la voiture avec Abdi, mon chauffeur-guerrier de Mogadiscio, dans les rues nauséabondes du marché de Djibouti, dans les couloirs de l’immeuble où dorment des vagabonds, mes pas, mon attente, ma patience étaient assurés, élégantes, confortables. Les journées ont pris leur forme. A la fin de la journée, en regardant les supertankers ancrés dans le port et le pont extravagant qui doit relier Djibouti et le Yémen, je me suis rendu compte que mon visage était plus noir et marqué, que je portais une barbe courte et une chemise blanche boutonnée jusqu’aux manches comme les Somaliens. Un ventilateur paresseux brasse l’air moite de ma chambre. Je blague avec le serveur du bar l’Historil, qui me tape sur l’épaule. Les prostituées éthiopiennes me sourient sans m’appeler. Heureux, je me moque de tout. Je suis prêt à rentrer, comme d’habitude, enfin.

Anonyme et féroce

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26 avril 2009, Djibouti. Je travaille dix heures par jour, anonyme et féroce, traversant la ville à pied comme un fantôme sous les grands coups de cymbale du soleil. Le coeur gagne chaque jour un peu plus de force, se lassant sans doute lui-même de toute cette souffrance silencieuse et de cette vilaine petite méchanceté, cette sécheresse, cette froideur venue de France qui, ici, me blesse plus que de raison. Alors, je me suis remis à sourire, cruellement, solitairement. Je mange des sandwiches au poisson et bois des jus de fruits glacés. Il a fallu une semaine de cet enfer étrange et torride pour que l’air revienne dans mes poumons, peu à peu, comme si je sortais enfin la tête de l’eau tiède de la mer Rouge après un long apnée. Et tout cela pourquoi ? Avec tout ce que j’aime, j’ai laissé « Les Erythréens » derrière moi, à Paris. Cette année a été celle de l’arrachement. Les leçons restent à recevoir.

La ville des fous

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25 avril 2009, Djibouti. Mon ami somalien, Omar Faruk, est arrivé hier soir de Kampala, épuisé, traînant un mal de tête qui transformait son éternel bavardage britannique en une longue traînée confuse et polie. Je me suis donc retrouvé au milieu d’un tourbillon de Somaliens de Mogadiscio vêtus de chemises impeccables et me tendant immédiatement une main chaleureuse, chaque fois que mon regard se posait sur eux.

L’air humide et brûlant, porteur de maladies, à peine brassé par l’air marin saturé de sable. Les acacias et les palmiers bruissant de centaines de corneilles braillardes. Le ciel bleu roi où passent des nuages sans conséquence. Les feuilles de qat, les épluchures et les ordures jonchant les rues goudronnées. Les hommes maigres aux yeux jaunes, la bouche pleine d’un mâchouillis hallucinogène. Les jeunes et superbes femmes voilées, marchant par deux, qui lâchent un sourire désarmant. Les soldats tondus et arrogants qui sillonnent la ville, le soir, comme s’ils  étaient venus manger une glace sur le port d’une petite station balnéaire de la Côte d’Azur. Les palais de sultanats disparus criblés d’impacts de mitrailleuse et de léprosités de vieillesse. La chaleur, la nuit, les klaxons. Cette ville rend fou.

Solitude dans la Corne

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24 avril 2009, Djibouti. Il faut bien que j’assume cette solitude, cette très profonde solitude dans laquelle je suis plongé depuis des semaines. Il faut bien que je l’apprivoise, puisqu’elle est le coeur de ma vie désormais. Le soir, sous les arcades, dans la nuit chaude, entre des tablées d’expatriés et de soldats perdus dans ce bout du monde étouffant, et alors même que tous les groupes électrogènes de la ville se sont soudain mis en branle, je me dis qu’au fond, tout cela représente exactement que je voulais. Mais, avec une honte épouvantable, je comprends que je voulais aussi que l’on m’y voie.

Je trimballe partout mes deux téléphones portables, mes cigarettes et mon carnet de notes. Dans les rues infectes, passant entre des palais arabes délabrés et des étals encombrés de bananes odorantes, je croise des imams somaliens à la barbe coquettement teinte en roux et des parachutistes français en short, fraîchement lavés. Au coucher du soleil, hier, sous un ciel rose et le criaillement des dizaines de corneilles qui survolent les acacias, un Djiboutien halluciné de qat, la bouche verte de feuilles, me prend la main et me propose « un massage thaïlandais ». J’éclate de rire, retire ma main et prend congé en lui faisant un signe négatif, de dos. Puis je vais m’asseoir devant une bière glacée, place Ménélik, pendant deux heures. Je n’ai presque plus de voix, à force de ne pas parler.

Incorrigible silence

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21 avril 2009, Addis-Abéba, soir. A midi, nous sommes montés sur la colline de Furi, à la sortie ouest d’Addis-Abéba, dans la grosse berline Toyota de Zerihun, pour inaugurer l’émetteur de sa radio dont l’achat a été rendu possible par l’argent que je lui ai trouvé. Dans la voiture, les deux employées coincées à l’arrière, Zerihun et Nolawi chantent à tour de rôle l’une des chansons de Telahun Gesesse qui hurle dans le poste. Après que nous avons traversé des forêts enchanteresses d’eucalyptus par un pierrier dangereux, nous arrivons sur le terre-plein qui domine la région. Deux soldats m’ordonnent sèchement de ne pas prendre en photo les installations de la radiotélévision et des télécommunications publiques posées sur le sommet de l’immense colline et dont le sabotage couperait le pays du monde.

En devisant, veillant aussi à ce que son photographe nous mitraille, Zerihun me prend par les épaules, me pose la main sur la cuisse et me pose des questions stupéfaites sur Arthur Rimbaud, alors que mon regard se perd tout l’après-midi entre l’immense plaine du pays oromo qui s’étend au nord et les gorges tranchées des deux chèvres qui sont dépecées pour le déjeuner.

J’ai le sentiment que mes « Erythréens » sont loin, très loin, dans une autre vie. Pourtant, je les sens bouger là, quelque part, dans cette fraternité que j’ai du mal à accepter, méfiant, silencieux, dans ces collines paisibles et somptueuses qui se taisent, comme moi, comme cet incorrigible moi.

Deuil national

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21 avril 2009, Addis-Abéba. Telahun Gesesse est mort ce week-end d’un arrêt cardiaque et, depuis dimanche, l’Ethiopie chante ses chansons. Toutes les radios et les deux chaînes de télévision ne diffusent que ses disques, dont la complainte n’est parfois interrompue que par des flashes d’information sur ce deuil national. Des funérailles d’Etat doivent avoir lieu jeudi et tous les Abébans que je croise cherchent un moyen de ne pas aller travailler ce jour-là.

Frères

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20 avril 2009, Addis-Abéba. Quitter Paris me procure depuis quelques mois toujours le même sentiment de nostalgie et d’appréhension, comme lorsque quittais la chaleur de mon lit pour partir à l’école. Cette étrange pensée au décollage : si je mourais maintenant, ce serait avec le sentiment de quelque chose d’inachevé. Je suis pourtant arrivé ce matin en Ethiopie le coeur silencieux. De retour au travail, en quelque sorte.

Abattu de sommeil, sous un ciel blanc, chaud et moite, nous sillonnons la ville, de rendez-vous en rendez-vous, avec Nolawi, dans ces vieilles Ladas bleues que sont les taxis d’Addis-Abéba. Nous passons la fin d’après-midi dans une antichambre violemment éclairée au néon de la grande maison-musée de Zerihun et Mimi, à mâcher du qat, boire du café et refaire le monde, assis sur des matelas. La nuit est tombée lorsque je prend congé, épuisé. En rentrant, les femmes enroulées dans des châles blancs et les hommes qui se tiennent par la main en avançant sur Bole Road plongée dans l’obscurité. Le soir, sur le balcon d’un restaurant, Nolawi m’avoue qu’il donne des cours de salsa deux fois par semaine.

Je suis en paix ici. J’attends. Ecrire « Les Erythréens », ici, a du sens. Et, du coup, l’écrire en France en a moins. Je ne sais plus d’où je viens. Tout se tait, comme si j’étais venu passer le week-end chez mon frère.