Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

De l’engagement pour une cause

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2 mars 2016, Paris — Que les choses soient claires. Avant de recommencer à parler ici, je veux répéter que je ne prends pas la parole sur l’Erythrée au nom d’une autre cause que celle de qui a été convenue, ces dernières années, dans de maigres poignées de mains avec quelques évadés. Je ne défends rien d’autre, ici et ailleurs, que leur propre écœurement et ce qu’il m’inspire. Ce qu’il m’inspire à moi qui suis français, qui exerce le métier de journaliste, qui ai 46 ans et qui m’occupe au quotidien de bien d’autres choses également.

Depuis que j’ai terminé l’écriture de mon livre, voici maintenant cinq ans, je lis tous les jours leurs confessions, j’écoute leurs ricanements, je recueille quelques confidences. Je regarde s’agiter ceux qui découvrent leurs vies abîmées. Je tente de comprendre la mutation lente et douloureuse de la nation érythréenne, atomisée et blessée, parcourue de mensonges, d’incroyables actes d’héroïsme et d’inavouables viols. Simplement, je le fais avec ma voix, mes emportements, mes abattements, mes moyens bien circonscrits, dans le monde médiocre et malheureux qui est le mien. Je cherche la forme honnête, le bon angle, la large embrassade, le mot total et temporairement définitif. J’échoue souvent, je réussis malgré moi parfois, de temps en temps je renonce. C’est cela, mon engagement, et rien de plus.

Pour le reste, j’ai mes opinions, sur les frontières, la République, la solidarité, l’Europe et l’Afrique, le citoyen, la justice, la laïcité, la tolérance, la culture, la religion, l’argent, le travail, les médias. Mais elles n’intéressent que moi : de toute façon, les conditions ne sont pas réunies, dans l’espace public d’aujourd’hui, pas plus que dans le monde politique, pour que « l’art de conférer » cher à mon maître Montaigne ne serve guère à autre chose qu’à alimenter la bulle bruyante et inutile de la vaine dispute. Pour ma part, dans la France de 2016, étant donné la minceur de ma parole dans l’arène des clameurs, je préfère pour l’instant le silence de l’écriture, le pas de côté que je défendais voici quelques mois. « Car de servir de spectacle aux grands et de faire à l’envie parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est un métier très messéant à un homme d’honneur. » (Montaigne, Essais III, De l’art de conférer).

Ne rien dire ou dire peu

C’est pourquoi j’ai commencé à refuser des interventions publiques et que je suis de plus en plus mal à l’aise dans les interviews. J’en sors toujours hanté par le sentiment de n’avoir rien dit. Car c’est le cas, la plupart du temps : on ne dit rien, on raconte. Au mieux, on redit, plus ou moins bien, selon les circonstances, les influx du moment et de l’interlocuteur. C’est d’ailleurs pour cela qu’on est invité. De temps à autre pourtant, on parvient à glisser une idée, une réflexion piquante, une saillie ou le début d’une question. Alors ce n’est que pour cela que je continue à accepter, de bonne grâce, au cas où… Mais au fond, c’est ici, sur ce blog, que je livre le fond de ma pensée.

Et alors qu’au début, ils étaient des outils ludiques, des sortes de dazibaos en continu, les réseaux sociaux ne me servent guère plus qu’à promouvoir mon travail, avec sécheresse et narcissisme. Mais il me semble que ce serait se bercer de douces illusions que de ne pas voir que Facebook, Twitter et consorts sont des instruments politiques destinés à ne soutenir que des formats précis et « partageables » (courtes vidéos démonstratives, photos choquantes, montages amusants, slogans astucieux, et tout cela la plupart du temps dans un pidgin english truffé d’approximations et mal compris par la majorité des spectateurs…), produits par de biens spécifiques producteurs (médias, ONG ou groupes politiques ayant les moyens de ce type de production, start-ups en quête d’audience ou de publicité, mais aussi entités terroristes ou idiots utiles…). Circonvenir cette règle est extrêmement difficile, quoique pas impossible, mais demande une foi que je n’ai plus, faute de croire que mes efforts ne serviraient pas, à la fin, l’invraisemblable besoin de violence que je constate avec effarement et tristesse chez mes contemporains, dans mon pauvre pays gouverné, au pouvoir et ailleurs, par beaucoup trop d’abrutis.

Je sais bien que je vais fâcher du monde. J’en suis désolé, mais je préfère être sincère que de faire semblant.

Un inventaire rapide

Ceci étant dit, je voudrais évoquer maintenant les récents développements de l’actualité qui s’enroule et se déroule autour de l’Erythrée. Après des hauts fonctionnaires internationaux, de nouveaux ambassadeurs et des marionnettes imbéciles, des parlementaires suisses se sont rendus en Erythrée récemment, à l’invitation des séides de la junte et de son chef, pour découvrir les danses folkloriques, les spécialités locales, les hommes au pouvoir et les hôtels connectés à Asmara. Ils en reviennent avec des récits de voyage qui feront encore rire dans un siècle, mais qui aujourd’hui consternent. Alors je voudrais, pour eux, dresser un rapide inventaire de ce qui s’est déroulé dans le pays depuis six mois, pour ce que nous pouvons en savoir, nous autres qui tâchons d’écouter à ses portes.

Le « big man » Issayas Afeworki a pris la décision soudaine et un peu folle de renflouer ses banques, de maîtriser sa monnaie à l’agonie et d’assécher le commerce informel, même le plus honteux, en changeant les billets de banque du Nakfa et en émettant de nouvelles règles pour le dépôt et le retrait de devises. Cette petite folie a déjà ruiné par mal de monde et durablement déstabilisé une économie qui se trouve au-delà de l’état de fragilité, alors que l’exceptionnelle sécheresse qui frappe la Corne de l’Afrique et l’Afrique australe commence à provoquer de grandes inquiétudes dans ce pays fermé, imperméable aux outils de surveillance humanitaires et aux statistiques.

Entretemps, ses capporegime ont donné des interviews à la presse internationale, pour dire que le service national ne serait pas réduit à 18 mois comme promis aux diplomates européens, qui en sont, paraît-il, fort marris. A peine le salaire sera-t-il revalorisé. Bien entendu, obsédés qu’ils sont par la seule chose qu’une dictature sache faire — assurer les conditions de sa propre survie —, les hommes d’Asmara ne peuvent se permettre de se retrouver avec, sur les bras, des dizaines de milliers de jeunes chômeurs, perclus d’ennui et de traumatismes, formés de surcroît au maniement des armes.

Violences, tensions, incarcérations ordinaires

Alors que l’Erythrée s’est résolument engagée au côté de la bienveillante et très menaçante dictature saoudienne dans son épouvantable guerre au Yémen, les tensions à la frontière avec l’Ethiopie ont été ravivées par le grand voisin, toujours aussi provocateur, ambigu et combinard, trop heureux d’avoir un croquemitaine à sa frontière nord. Cela lui permet par exemple de faire oublier ses propres turpitudes et de briguer, avec le soutien de l’Union africaine, un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur le terrain, le recrutement forcé de pauvres bougres, par des groupes armés basés en Erythrée, ont récemment provoqué des mouvements de troupe dans les secteurs sensibles autour de Badmé et Zalambessa, où les deux pays ont déjà tenté de s’entre-détruire entre 1998 et 2000. On me dit même que des unités de la police fédérale éthiopienne, les unités d’élite du pouvoir, se seraient récemment aventurées en territoire érythréen, sans que l’on sache pour quelle raison ou pour quelle durée.

Sur Facebook, un mystérieux compte animé par une « gorge profonde » du système a commencé à donner un aperçu des crimes commis dans les prisons de haute sécurité érythréennes : conditions de détention des survivants du bagne d’EraEro, exécutions de plusieurs prisonniers, dont un célèbre chanteur et quelques fonctionnaires dissidents, manigances et cruautés envers leurs familles, endoctrinement fanatique de la jeunesse dans le but de semer la confusion dans la diaspora…

Et enfin, pour ajouter un peu de couleur noire à cet inventaire, je veux rappeler que les arrestations continuent, que la torture se perpétuent, que les disparitions et l’arbitraire survivent à tous les efforts diplomatiques, sans jamais faillir. Et qu’il est peu probable que les prisonniers échappent à la brutalité des centres de détention secrets inventés par ce régime que le monde entier courtise, craint et finance.

Bref, rien n’a changé, ou sinon pour enfoncer un peu plus le monde érythréen dans la perversion d’une agonie mal vécue. En tout cas, la stratégie des réalistes est, une fois de plus, un échec.

Pour un autre héros

Belula Seyoum tient en mains la lettre qu’elle et sa soeur ont voulu remettre, en vain, à l’ambassadeur d’Erythrée en France.

4 mai 2013, Paris — En ce lendemain de Journée internationale de la liberté de la presse, marquée cette année par un éventail d’index, de classements et de prix qui malheureusement pour le commun confine à l’abstraction, je voudrais parler d’un homme bien concret : Seyoum Tsehaye. J’ai déjà parlé de l’incroyable courage de ses deux filles, Abi et Belula, qui sont allées porter une lettre demandant des nouvelles de leur père à ce trouillard d’ambassadeur d’Erythrée en France, l’autre jour. Elles ont été accueillies par la police.

Mesure-t-on à quel point cet homme est un héros de l’Erythrée contemporaine ? Professeur de français formé au Lycée Guébrémariam d’Addis-Abéba, il s’est rapidement engagé dans le maquis, comme nombre de ses frères. Dans les collines, il a tenu la kalachnikov et un appareil photo, avec lequel il a réalisé une somme impressionante d’images de ses compatriotes en short et sandales. Formé dans l’ombre d’un Français engagé dans les rangs du Front populaire de l’Erythrée, Christian Sabatier, surnommé « Al-Hilal », il est devenu après l’indépendance le patron de la première chaîne de télévision de l’Erythrée libre. Il a démissionné avec fracas pour dénoncer le naufrage paranoïaque de son ancien chef, le président Issayas Afeworki. Il a rejoint la petite bande de la presse libre et il a partagé leur sort atroce, lors des rafles de septembre 2001.

Il n’a plus été vu vivant depuis son transfèrement, en avril 2002, hors du commissariat numéro 1 d’Asmara, après que ses confrères et lui avaient entamé une grève de la faim pour exiger un procès. Les rares informations en provenance d’Erythrée indiquent toutefois qu’il serait l’un des derniers survivants du bagne d’EiraEiro, après qu’au moins sept de ses confrères sont morts en détention, à l’isolement, sans visite, sans procès, sans avocat et dans l’indifférence générale. Pour les matons, il porte le matricule numéro 10.

J’exhorte ceux qui savent s’il est encore vivant de le dire. Officiels, flics, gradés, conseillers, politiciens érythréens, au nom de ses valeureuses petites filles, dites où se trouve Seyoum, si vous êtes vraiment patriotes.

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Les héros ordinaires

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23 janvier 2013, Paris – Je laisse de côté pour un moment le torrent de délires, de menaces et d’injures qui se déverse depuis l’étrange coup de force de Forto, lundi dernier. Il me semble important de préciser quelques éléments et de dire qu’au milieu de ce brouillard toxique qui provient d’Erythrée, je connais quelques héros ordinaires. Je voudrais parler de mes amis de Radio Erena, Biniam Simon et Amanuel Ghirmai.

Lundi matin, lorsque des soldats mutins prennent pacifiquement le contrôle du ministère de l’Information à Asmara, ce sont eux qui, les premiers, révèlent l’information. Leur scoop enflamme la diaspora aussitôt. Le bulletin spécial enregistré dans les minutes qui suivent fait irruption partout sur internet.

J’étais avec eux, ce jour-là. Toute la journée, ils ont fait preuve de prudence et d’obstination pour comprendre ce qui se passe dans leur petit pays perdu. Discrètement, avec une infinie précaution, dignement. Leurs bulletins d’information étaient truffés d’informations précises, vérifiées, circonstanciées. Ce sont leurs courts morceaux de son, diffusés par satellite jusqu’en Afrique, fabriqués pauvrement, qui ont fait le tour du monde. Les plus grandes agences de presse, sans le savoir, ont été lancées aux trousses du moindre fait, de la moindre déclaration, par le travail  de fourmi de Biniam et Amanuel.

J’ai raconté dans mon livre dans quelles circonstances j’ai connu Biniam et comment nous avons lancé cette radio. Mais l’aventure est fragile. Après quatre mois de silence à cause d’un mystérieux brouillage, Radio Erena n’a repris ses émissions vers l’Erythrée que le 26 décembre, sur le satellite NileSat. Laissez-moi vous raconter l’histoire, une fois pour toutes.

Porteuse pirate

Le mardi 14 août dernier, vers 16 heures, d’un seul coup, la diffusion de Radio Erena est inexplicablement interrompue. Biniam Simon, le co-fondateur et rédacteur en chef de la radio, s’étonne. Il plonge sous sa console, fouille son ordinateur, vérifie le retour. Tout semble aller. « Nous recevions des messages de nos auditeurs en Erythrée, nous disant qu’on ne nous entendait plus », raconte-t-il.

Pourtant, le signal part correctement du petit studio parisien, installé dans une ancienne cordonnerie du XIIIe arrondissement, vers le terminal espagnol chargé d’envoyer les programmes vers le satellite de l’opérateur Arabsat.

Coups de téléphone. La société Globecast, filiale de France Telecom qui assure le transport du signal, assure que le problème ne vient pas de chez elle. Le diffuseur Arabsat est prévenu à son tour. En fin de journée, leurs ingénieurs comprennent : un signal malveillant provenant d’une source inconnue empêche le bon fonctionnement de leur satellite BADR-6, qui diffuse depuis juin 2009 la seule source d’information indépendante en tigrinya à destination des Erythréens de l’intérieur.

Toutefois, c’est non seulement le signal de Radio Erena qui est brouillé, mais celui d’autres clients également. Alors, avec le zèle des commerçants, la société panarabe tranche sans hésiter : elle suspend la petite radio érythréenne, « le temps de trouver une solution ». On ne discute pas, surtout pas avec une société soumise à l’autorité des alliés politiques traditionnels de l’Erythrée.

Deux semaines plus tard, c’est le site internet de la radio qui est attaqué. Reporters sans frontières et les amis de Radio Erena parviennent à le remettre en service rapidement, mais il semble désormais certain que la petite station parisienne est l’objet d’une agression coordonnée visant à la faire taire.

Une solution définitive n’a finalement été trouvée que récemment : après quatre mois sans pouvoir émettre vers l’Erythrée, Radio Erena a tout simplement dû changer d’opérateur satellite. Elle diffuse désormais sur le concurrent NileSat, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, depuis le 26 décembre.

Il a fallu quatre mois pour que les Erythréens piégés à l’intérieur de leur propre pays puissent de nouveau respirer. Les flashes d’information de Biniam et Amanuel, son adjoint, sont de nouveau entendus à Asmara et ailleurs. « C’est un soulagement, bien sûr, confie Biniam. La diffusion de nos programmes vers les Erythréens de l’intérieur est notre raison d’être. Sans elle, j’avais l’impression de parler dans le vide. »

Piratage d’Etat

Pour autant, de nombreuses questions restent en suspend. Qui a piraté Radio Erena ? Les tests menés par Arabsat et les investigations de l’équipe de la station laissent peu de place au doute. Le brouillage a été effectué par l’envoi vers le satellite BADR-6 d’une « porteuse pirate » provenant du territoire érythréen.

La cyberattaque de son site internet provenait également d’Erythrée, où le taux de connexion au Web est pourtant infinitésimal et un abonnement personnel interdit. On ne peut naviguer sur la Toile que dans les quelques cybercafés des villes, lesquels sont constamment reniflés par les mouchards de la police, et lorsque le courant électrique intermittent de la vieille centrale à diesel de Hirgigo le permet. Ou alors depuis les ministères.

Dans ce pays mis en coupe réglée par l’armée, il est donc difficile de ne pas penser que le gouvernement d’Asmara lui-même a mis en place la perturbation d’une chaîne qui commencent à sérieusement percer le rideau de fer imposé par la dictature.

Du reste, la mystérieuse « porteuse pirate » a commencé à perturber le signal de Radio Erena au lendemain de la réception, par Arabsat, d’un courrier de protestation officielle du gouvernement érythréen. Ce dernier estimait que la diffusion par la station, début août, d’une interview du ministre éthiopien de la Communication, Bereket Simon, ennemi juré de la junte militaire au pouvoir à Asmara, constituait un appel à l’insurrection.

« Mensonge, juge Ambroise Pierre, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières. Nous avons transmis à Arabsat la transcription de l’interview et rien de ce qui a été dit ne constitue un appel à la violence, sous quelque forme que ce soit. »

Equilibrée et prudente

Bien informée, prudente et subversive à la fois, Radio Erena est en effet un média réellement indépendant dans le monde érythréen. « Nous nous efforçons de donner la parole à tout le monde et de ne pas diffuser n’importe quelle information, au hasard de nos propres intérêts, insiste Biniam. Bien sûr, alors que le pays est écrasé par une dictature comme celle qui règne en Erythrée, cela nous crée des inimitiés, mais c’est le prix à payer. »

En l’absence de couverture par les médias internationaux, outre les médias soviétisants du régime, les Erythréens ne disposent en effet pour s’informer que de quelques sites et forums, ainsi qu’une poignée d’organes de communication de partis politiques en exil.

Du reste, les auditeurs de Radio Erena ne s’y trompent pas. Alors que certaines plateformes érythréennes d’opposition foisonnent de scoops incertains et de révélations spectaculaires, nombreux sont ceux qui attendent de voir comment la radio traitera le sujet pour y croire réellement.

« Seul et loin de chez moi, sans travail, je passe mes journées à chercher des informations sur ce qui se passe dans mon pauvre pays, raconte Simon, un ancien fonctionnaire qui vient d’obtenir l’asile politique en France. Je lis beaucoup de choses, mais je ne crois rien tant que Radio Erena ne l’a pas confirmé. Et nous en parlons souvent, tous mes amis sont dans ce cas-là. »

Des clubs d’auditeurs se sont ainsi constitués, pour écouter les programmes d’Erena et en discuter. Sans se cacher, dans la diaspora. Clandestinement, en Erythrée.

« Au camp militaire, nous rusions avec les officiers pour écouter leurs journaux, s’amuse Mehari, un évadé récent du service national, qui a trouvé refuge en Israël. Comme la station diffuse de la musique entre les programmes d’information, nous faisions mine d’écouter des chansons. Et lorsque les flashs commençaient, nous baissions le son et l’un d’entre nous faisait le gué pour que nous ne soyons pas surpris. »

Devant la justice

Le piratage de Radio Erena est maintenant entre les mains de la justice française. Le 6 novembre, les avocats de Reporters sans frontières, qui abrite la petite station de Biniam et ses collaborateurs, ont déposé plainte contre X pour « perturbation de l’émission hertzienne d’un service autorisé » et « entrave à un système de traitement automatisé de données », délits prévus et réprimés par les articles L 39-1 du Code des postes et communications électroniques et les articles 323-2 et 323-5 du Code pénal.

Le procureur de la République doit maintenant décider s’il ouvre ou non une enquête préliminaire ou une information judiciaire pour faire la lumière sur le sabotage de la seule voix libre d’Erythrée, agrémentée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Si c’est le cas, le juge d’instruction pourra sans doute vouloir entendre à ce sujet l’ancien ministre de l’Information, Ali Abdou, en fuite quelque part en Occident après sa défection spectaculaire fin novembre. L’autorité de tutelle de la machine de propagande du régime et de ses moyens de répression audiovisuel, c’était lui. Il pourra également chercher à interroger certains de ses collaborateurs qui ont récemment demandé l’asile politique en Europe, de peur d’être incarcérés à leur retour au pays. Sans doute ont-ils beaucoup de choses à révéler sur ce « piratage d’Etat » unique en son genre.

Des « spécialistes » et de leurs tourments

16 juillet 2012, Bourdeaux – C’est une drôle de situation, être le « spécialiste » de ceci ou cela, dans le monde d’aujourd’hui. Moi, je suis le « spécialiste de l’Erythrée ». Et cela uniquement parce que j’ai fait le choix imprudent et irresponsable, pour un journaliste, de tout quitter pour écrire un livre qui me hantait jour et nuit, comme une apparition nocturne dont je serais tombé amoureux. Un livre qui tenterait de dire tout ce que je savais sur l’Erythrée, et comment je l’avais su. Je me suis finalement débarrassé de quelque chose qui m’empêtre, dans l’espoir d’entraîner des inconnus avec moi. Et, dans quelques rédactions, on parle de moi comme du type qu’il faut appeler si, dans l’ordre du jour, une information importante fait surgir le mot « Erythrée ». Je suis une étiquette au dos d’une fiche.

Et tu parles d’un spécialiste ! Je l’ai dit : je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays maudit. Ma conscience repose en équilibre sur les récits de ceux qui en viennent. J’ai dit, je crois honnêtement, par quels biais et avec quelles faiblesses je suis parti en quête d’information, auprès d’amis d’amis d’amis, et ainsi de suite. Ce qui est fait est fait et j’ai le sentiment d’avoir achevé le modeste projet que je m’étais fixé, quoiqu’avec moins de panache que je le pensais. Mais enfin…

Encore d’atroces nouvelles d’EiraEiro

Alors, aujourd’hui, je reçois encore d’atroces nouvelles du mystérieux bagne d’EiraEiro, où sont incarcérés les dignitaires réformistes et leurs fidèles, ainsi que les journalistes de septembre 2001 et leurs compagnons d’infortune. J’en envoie la moitié ici ou là, des bribes, des fragments. Je disperse les graines, avec une quasi-habitude. Une routine se met en place. Je répète les mêmes gestes, les mêmes procédures, rallume les mêmes amitiés et me rappelle aux mêmes bons souvenirs. Mais pour rien, ou presque. Pour ne pas pouvoir me reprocher à moi-même de ne pas l’avoir fait, mais aussi au nom d’une vieille poésie désuète qui hante mon âme.

J’imagine alors ce que doit être la situation des doctorants, chercheurs, universitaires, lecturers, conférenciers et experts. Lorsqu’ils ne sont pas torturés par leurs rêveries poétiques et délirantes, ils doivent être tourmentés, au fond de leurs bibliothèques, par l’idée permanente et indicible d’être des imposteurs. Ou alors ce sont eux qui sont tous fous. Beaucoup plus fous que moi, chômeur en fin de droit, sans édition fixe, conducteur de vieilles guimbardes, harceleur de commerçant chinois, journaliste bénévole et romancier secret.