Juger les tueurs

06-01-special_session_Syria22 juillet 2016, Paris — La copie rendue hier par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU est intéressante. Mais pour aboutir à des actes, elle devra surmonter l’entêtement idéologique de certains et la passion de l’action inutile de l’Union africaine. Autant dire, un monde à enjamber.

Depuis deux semaines, à Genève, les diplomates chargés de rédiger le texte qui a été adopté hier ont été harcelés par la fine équipe érythréenne, commandée par Yemane Ghebreab*. Depuis le premier jour, le Monsieur Loyal de la diplomatie d’Asmara tentait d’imposer son propre texte, qui l’exonérait bien sûr de presque tout et qui rappelait à quel point le leadership érythréen ne comprend absolument rien au droit international. Même les plus complaisants, dit-on, étaient consternés par le culot des grognards d’Issayas Afeworki, d’autant plus obscène qu’ils sont accusés de crimes contre l’humanité commis contre leur propre population.

Jeu d’équilibre

Le texte final est un modèle de combinaison mi-chèvre mi-choux, qui est bien à l’image du Conseil des droits de l’homme. Selon le correspondant de Reuters à Genève, toujours bien informé, la Chine et les Etats-Unis, tous deux notoirement hostiles à la Cour pénale internationale, ont cherché à « préciser » le langage de la résolution, qui au début appelait à saisir les « mécanismes judiciaires appropriés » pour conduire devant des juges les dirigeants érythréens. Pour des pays non signataires du Traité de Rome instituant la CPI, la pirouette eut été périlleuse.

A la fin, le document adopté renvoie la balle à l’Assemblée générale de l’ONU, à charge pour elle de saisir « les organes pertinents de l’ONU » sur l’enquête de la Commission présidée par Mike Smith, « pour considération et action urgente ». Le Conseil de sécurité, habilité à saisir le Procureur de la Cour pénale internationale, figure donc parmi les destinataires potentiels des conclusions de l’enquête, même si les membres permanents et leur droit de véto feront probablement obstacle à cette velléité : on dit d’ailleurs que, outre les Américains et leur trouille de voir leurs généraux traînés en justice comme de vulgaires chefs de guerre congolais, la Russie bloque tout ce qui concerne La Haye, qui lui concocte de mauvaises surprises à cause de l’Ukraine et de la Géorgie. On notera toutefois que l’intervention, en apparence étonnante, des Américains, vient après la visite à Asmara d’une envoyée importante du Département d’Etat, et alors même que les hommes d’Issayas partent en vrille contre l’Empire dès qu’on parle de leurs agissements.

On notera également, au passage, que la résolution a été adoptée « par consensus », c’est-à-dire sans qu’aucun Etat membre ne demande de vote, comme l’année dernière, astuce qui permet aux pays qui font valoir leurs chicaneries idéologiques (en l’occurrence la Russie, la Chine, Cuba, la Bolivie, l’Equateur, qui voient souvent dans les obligations internationales en matière de droits de l’homme un instrument de l’impérialisme de Washington) de faire inscrire leurs « réserves » on the record, sans bloquer l’adoption du texte.

Aux Africains désormais

Plus important, me semble-t-il : la résolution « encourage fortement » l’Union africaine à mettre en place un mécanisme judiciaire spécial chargé de juger les crimes de l’Erythrée et de ses chefs. On dit que l’exemple de la cour africaine extraordinaire qui a conduit au trou, et pour longtemps, le glacial ancien président tchadien Hissène Habré, aurait inspiré les enquêteurs de l’ONU et les diplomates européens, qui ne manquent pas une occasion de rappeler aux Etats africains qu’ils exigent de pouvoir gérer leurs propres affaires. Dont acte. Il faudra toutefois que le nouveau président de la Commission de l’UA, qui doit être élu d’ici deux semaines, ait cette volonté. Ou qu’il soit au minimum au courant de l’affaire, ce qui n’est pas gagné, si on se réfère à l’inanité par exemple d’un Jean Ping lorsqu’il était aux affaires.

Bref, on le voit : la route est encore longue pour mettre les pinces aux tueurs d’Asmara. Mais ces derniers, retranchés dans leurs bunkers à palmiers, pourraient tout aussi bien finir par être poussés de la falaise par des officiers qui prennent conscience que tout cela est allé trop loin, et qu’ils vont finir par figurer sur les posters « Wanted » des grands aéroports.

* : Un parenthèse, si l’on veut bien : tout gênés qu’ils aient pu être, les professionnels de la chose diplomatique auraient également pu s’étonner du fait qu’un homme sans titre officiel, officiellement sous-directeur d’un parti politique, s’exprime et agisse au nom d’un gouvernement, et non le ministre des Affaires étrangères… Le discours de celui-ci est pourtant signé « ministère des Affaires étrangères » sur le site du ministère de l’Information érythréen, signe que deux hommes seulement sont à la manœuvre aujourd’hui dans la politique « d’ouverture » qui fait bicher les chancelleries depuis deux ans : Yemane Ghebreab et Yemane Ghebremeskel, l’ancien dircab du Chef. Mais il est vrai que le ministre Osman Saleh est invisible depuis la désastreuse interview qu’il nous a donnée, à la demande de l’ambassade à Paris, et qu’on dit qu’il a été convoqué dare-dare à Asmara, où Issayas entend faire de lui ce que bon lui semble. A ce train-là, un jour, peut-être, ce sera le tour des deux Yemane, qui sait ?

Vingt-cinq ans

Asmara 24 May 1991

23 mai 2016, Paris — On célébrera donc, demain mardi 24 mai, le 25ème anniversaire de l’entrée des troupes du Front populaire de libération de l’Erythrée dans Asmara. Certains m’ont raconté cette journée particulière : le départ piteux des derniers soldats éthiopiens dès le matin, les avenues désertes de la ville ouverte puis, soudain, l’arrivée dans la capitale des camions bondés de la rébellion, déclenchant une liesse populaire qui avait duré plusieurs semaines. Quelle matière pour un roman ! Mais ce n’est malheureusement pas en France qu’il pourrait être publié…

Mais enfin, voilà donc les Erythréens vingt-cinq ans plus tard. Vraiment, ils auraient mérité mieux que le sordide ballet de politiciens auquel on assiste depuis quelques mois. Je récapitule.

Le « big man » Issayas Afeworki se fait tout petit depuis près d’un an. Il apparaît certes toujours sur les images de la propagande, visitant un chantier, rencontrant un émir, présidant un séminaire. Mais aucun des journalistes occidentaux ne l’a rencontré ou interviewé : ils ont dû se contenter de ses Cappi, les deux Yemane ou les ambassadeurs, qui ont servi la soupe aigre cuisinée spécialement pour que l’Erythrée retrouve un rien de normalité dans l’imagerie contemporaine. Toujours aussi irascible et dépressif, dit-on, Issayas ne se préoccupe plus vraiment de défendre son projet. Mais que pèse-t-il encore, sinon le poids de sa dureté et de ses emportements ?

Une question d’argent

Il reste qu’on respire un air nouveau autour de l’Erythrée. Cornaquée par quelques idiots utiles et de troubles lobbyistes, aux Etats-Unis comme en France, la propagande insiste sur les opportunités d’investissement et, comme on dit, le « climat des affaires » en Erythrée. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que les petits télégraphistes des boîtes de consulting qui contactent à tour de bras les rédactions en mal de visas, d’ailleurs, soient au service de sociétés qui ont un intérêt pécuniaire à la normalisation du marché érythréen. Il doit y avoir un peu d’argent à se faire, sans doute.

Les parlementaires suisses qui se sont rendus dans le pays, voici quelques semaines, pour une mission d’une navrante complaisance, servaient-ils d’ailleurs d’autres intérêts que leur soif de savoir ? Allez savoir. On dit en tout cas que la rumeur selon laquelle l’Erythrée serait assise sur des réserves d’hydrocarbures inexploitées rendrait un peu dingos quelques directeurs de la stratégie et du développement, à Genève, à Rome, à Bruxelles, à Londres, à Washington… Oh ! La mine de Bisha, l’usine Piccini, la ceinture d’or d’Asmara, les resorts balnéaires de Massawa… Vous voyez bien que la machine économique tourne malgré tout, masquant les bagnes et les tombes anonymes. C’est donc le pognon qui sortira l’Erythrée totalitaire du grand froid dans lequel ses chefs l’ont conduit aveuglément ? Sombre ironie.

« Jouir » de l’indépendance

Oui, vraiment, l’aventure du peuple érythréen méritait mieux. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait l’autre jour un ancien guérillero du Front, entré dans Asmara le 24 mai 1991, et qui survit aujourd’hui dans un camp de réfugiés : « Moi, je connaissais mes chefs. Je savais que les choses tourneraient mal. Je me sens vraiment triste pour tous mes amis qui ont cru pouvoir parler haut et fort pour dénoncer leur tendance dictatoriale. Ils pourrissent aujourd’hui dans les prisons d’Erythrée. » Mais il a ajouté, tout de même, que le jour de son entrée en ville, il était allé voir ses vieux parents. Et que, assis dans le salon à pleurer toute la journée, ils avaient ce jour-là, « joui » de leur indépendance.

C’est probablement le souvenir de cette émotion qu’il s’agira de célébrer, en attendant que la médiocrité cesse de peser aussi lourd sur le destin de ce peuple.

Au jeu des sept erreurs

Yemane RT

1er août 2015, Paris — Pauvre Yemane Ghebreab, pauvre misère ! L’un des plus influents conseillers du président Issayas Afeworki, directeur des « affaires politiques » du parti unique, l’homme que les chancelleries occidentales considèrent comme « raisonnable » et potentiellement utile dans une Erythrée de transition, malmené, bousculé, démasqué en public… Et sur l’antenne de la télévision russe, encore !

Non, ce n’était pas une nouvelle virée dans un bar de New York, au cours de laquelle il avait fait la rencontre malencontreuse d’Erythréens en colère il y a quelques années. Cette fois, c’était une interview en arabe et en bonne et due forme, longue, construite, appliquée, une échappée solitaire comme les aime le cycliste Daniel Teklehaimanot, dont le maillot à pois sur le Tour de France 2015 est paradé par les serviteurs de la dictature autant, sinon plus, que les légendaires sandales des combattants de la guérilla.

Contradictions, mauvaise foi, mensonges évidents, accusations bizarres, allégations tordues comme celle consistant à dire d’un côté que l’Erythrée est toujours en guerre contre l’Ethiopie et, de l’autre, que cette affirmation est un acte de propagande honteuse destinée à faire dérailler le glorieux projet du gouvernement ; que la vaste majorité des demandeurs d’asile érythréens en Europe ne sont pas érythréens — la « thèse des 300 000 menteurs » défendues donc aussi bien par la junte d’Asmara que par la droite européenne ; que la politique américaine est animée par la volonté systématique, obsessionnelle, de détruire la révolution érythréenne, et ce depuis les années 50… On savourera particulièrement, avec une délectation d’esthète, la position érythréenne sur la guerre qui détruit le Yémen : « Ni d’un côté ni de l’autre ni neutre ». Il est difficile de défendre avec rationalité les idées emberlificotées du chef Issayas, lequel passe son temps ces derniers mois à essayer toutes sortes de casquettes et de bobs pour masquer la perte inquiétante de ses cheveux.

L’excellent site awate.com en publie aujourd’hui une transcription en anglais. Elle est à comparer avec l’interview sur la chaîne en anglais de Russia Today, dans une espèce de jeu des sept erreurs qui amusera les plus avertis.

Les réalistes

gourgusm

31 mars 2015, Paris — Ainsi donc, l’incident de Bisha n’était pas une attaque aérienne de l’aviation éthiopienne, comme le laissaient étrangement croire les journaux pro-gouvernementaux à Khartoum et Addis-Abeba. L’espace aérien érythréen n’a en tout cas pas été violé, dans la nuit du vendredi 20 mars. Après plusieurs jours de travail obstiné, mes amis de Radio Erena ont confirmé l’information, dans leur effort constant pour ne diffuser que la vérité, même parcellaire, même ambiguë.

Selon leurs sources des deux côtés de la frontière, deux mines ont été placées autour du site de la mine. L’une a explosé près d’une zone de stockage des déchets, ne provoquant qu’une explosion d’éclats et de poussière. L’autre, proche de l’épaississeur de résidus, a provoqué des « dégâts mineurs ». Ceux-ci ont finalement pu être réparés et qui ont permis le redémarrage de la mine, hier, ainsi que l’a annoncé la société d’exploitation canadienne Nevsun Resources Ltd., toujours aussi sibylline sur l’incident, dont la portée politique est pourtant importante.

Le dépôt militaire de Mai Edaga, près de Dekemhare, a également été touché par une attaque clandestine, a confirmé Radio Erena. On ignore toutefois la portée de l’explosion.

Voilà pour l’information de la semaine. Aucun groupe politique érythréen n’a revendiqué l’opération, même si les soupçons s’orientent bien évidemment sur l’Ethiopie voisine ou les mouvements armés kunama ou afar, seuls à même de mener des raids contre le territoire érythréen.

Mieux vaut Issayas

Entretemps, dans la diaspora érythréenne, on s’inquiète. Il semble désormais évident que, face à la descente aux enfers de la Libye, de la Syrie, de l’Irak et du Yémen, face à l’effondrement des libertés en Egypte, la montée des périls en Tunisie, le calcul des diplomates européens est arrêté : mieux vaut Issayas Afeworki à la tête de l’Erythrée que tout autre dirigeant, et notamment un raïs musulman qui pourrait faire plonger le pays dans le chaos à son tour. L’aide financière et politique, visant à faire sortir le pays de son isolement et détendre ses crispations, est une bouée de sauvetage pour un régime désormais considéré comme la meilleure option sur la table pour l’Erythrée. Peu importe le reste. Les fugitifs, l’oppression, les disparus, les traumatisés, les combines macabres. C’est la victoire des réalistes irresponsables, car un jour nous paierons ce calcul imbécile.

La preuve, pour nous Français, est spectaculaire : témoin cette causerie prévue le 8 avril à Vienne, entre Yemane « Monkey » Ghebreab, le directeur politique du parti unique, et Jean-Christophe Belliarde, directeur Afrique-Océan Indien du Quai d’Orsay.

Pauvres Erythréens ! Ils payent l’incurie de ceux qui les martyrisent depuis si longtemps… Ils savent très bien ce qui leur reste à faire mais sont incapables, encore, de passer à l’acte. Ce n’est pas, comme on dit, dans leur nature. Ils ont été élevés dans l’amour de la loyauté, de la liberté et de l’héroïsme. Autant dire que le monde contemporain ne peut que les dégoûter.

Ali ne reviendra pas

16 décembre 2012, Paris – Ali Abdou est parti, c’est désormais un fait. Sa fille aînée a quitté clandestinement l’Erythrée et son domicile d’Asmara a été perquisitionné par la Sécurité d’Etat. Lui est toujours introuvable, ainsi que je l’expliquais l’autre jour sur Slate Afrique. Tout cela ressemble à une fuite organisée et à la mise en sécurité de sa famille, qui pourrait être le motif principal de la défection du ministre érythréen de l’Information.

Ces révélations, publiées d’abord par le site d’opposition Assenna, m’ont été confirmées par des sources indépendantes et fiables, c’est-à-dire qui n’ont aucun lien avec une organisation politique quelconque et qui m’ont déjà informé correctement de faits plus tard vérifiés.

L’ancien opérateur radio d’Issayas Afeworki a donc disparu, en sous-marin. Sans doute pour s’occuper de ses enfants, qui connaissent d’importants problèmes de santé. Mais aussi peut-être pour s’affranchir définitivement de ce régime décadent dont il a été le grand chambellan pendant des années. Et de cet homme reptilien et narcissique qu’il servait depuis son adolescence.

Il le servait tant qu’en octobre 2001, il avait accepté sans mot dire l’incarcération de son propre père âgé de 72 ans, Abdou Ahmed Younis. Le vieil homme avait eu l’impudence d’être allé demander au président Issayas, avec d’autres honorables vieillards du Front de libération, de libérer et de transiger avec les réformistes du G-15, raflés quelques semaines plus tôt et porté disparu depuis. Trois ans de cellule. L’un de ses anciens collaborateurs m’a avoué qu’Ali, tout en bravades et en dénis verbeux en public, lui avait dit en privé combien « la lutte » pouvait être « dure parfois ». On voit pourquoi.

Traité avec condescendance

Pendant longtemps, d’ailleurs, Issayas avait traité son subordonné avec un rien de condescendance, comme à l’époque du maquis il commandait cet adolescent idéaliste qui le flanquait jour et nuit. Certes, il lui avait confié la succession du « boucher » Naizghi Kiflu à la tête du ministère de l’Information une fois les journalistes indociles éliminés en 2001 et 2002. Mais jusqu’à peu, il lui interdisait, à coups de colères froides, d’utiliser le titre de « ministre de l’Information », le contraignant à y adjoindre le terme « par intérim » (« acting Information Minister »).

On ignore ce qu’Ali faisait en revanche de l’exil militant de son frère, qui anime le célèbre site Awate, et dont les informations sont toujours justes. Mais qui, là, se tait.

Silence dans les rangs

Je m’étonne que cette disparition de haut vol n’ait fait l’objet d’aucune sorte de curiosité de la part des médias internationaux, d’aucun coup de fil, d’aucun message. Contrairement à la défection de la quasi-totalité de l’équipe nationale de football d’Erythrée en Ouganda, au début du mois. Mais je sais que j’ai besoin certaines fois que l’on m’explique comment fonctionnent mes contemporains.

Et il m’est difficile en outre de ne pas penser à la réaction d’Issayas, à sa probable furie, à l’aggravation de son isolement, entouré seulement de « Charlie » et « Monkey », ses deux fidèles Yemane, et du redouté Colonel Tesfalidet Habteselassié, à qui il confie la sécurité du pays, m’a dit l’un de ses anciens collaborateurs, lorsqu’il n’est pas en état de le conduire. Lorsqu’il s’isole, par exemple, pour de longues retraites alcooliques dont il ressort deux fois plus malade et deux fois plus furieux.

Insécurité

8 août 2012, Bourdeaux – Quelle étrangeté, quel nuage de mystère enveloppe l’Erythrée ces temps-ci ! Avec la renaissance progressive de Mogadiscio, le recul des shabaabs, un début de paix entre les Soudans, l’unanimité anti-dictatoriale visant Issaias Afeworki, la crise de régime en Ethiopie, le lointain incendie de la Syrie, il semble que l’histoire de la Corne de l’Afrique est en train de doucement basculer dans une autre époque. Et à pas feutrés. Comme d’habitude, avec les peuples habashas, Erythréens et Ethiopiens révolutionnent en silence, passent d’un arpent à l’autre en trottinant dans leurs sandales, changent de buisson, croisent les lignes invisibles de la loi et de la nécessité, font basculer le monde pendant notre sommeil.

Faute d’expertise et d’avis pertinent, je ne parlerai pas ici de la mystérieuse maladie de Meles Zenawi, du recul des jihadistes somaliens ou des nouvelles alliances continentales. Je peux dire simplement que, à Asmara, Issaias se fait discret. Ni apparition martiale, ni déclaration fracassante, ni délire psychédélique. On croirait qu’il gère les affaires courantes de l’Etat, cette République de Salo africaine dont il pérennise encore l’illusion, sans que l’on sache trop comment.

Pourtant, celle-ci prend l’eau de toutes parts. Les Canadiens semblent déterminés, sous la pression d’une diaspora bien organisée à Toronto et ailleurs, à prendre à leur tour le régime à la gorge, en envoyant des limiers renifler dans la paperasse de la terreur organisée par les « moustiques » de l’ambassade, via le système d’extorsion de la « taxe révolutionnaire ». L’année dernière, des diplomates français m’avaient déjà demandé de les aider à prouver l’existence d’un tel schéma mafieux. On peut espérer que ce n’est qu’une question de temps avant que les pays européens ne dégainent enfin leurs polices judiciaires sous le nez des capporegime du Front populaire pour la démocratie et la justice, le parti unique.

Des signaux de fumée

Les sénéchaux érythréens sont étroitement surveillés. Les officiers supérieurs les plus impliqués dans les violentes crapuleries politiques commencent à être trop visibles. Le front de Badmé semble s’être tu depuis quelques semaines, tandis que les business opportunities des colonels érythréens dans les crises régionales s’amenuisent. A l’étranger, les séides d’Issaias ne peuvent même plus circuler en paix dans les festivals organisés par le gouvernement. Depuis l’année dernière, ils se retrouvent systématiquement avec des gamins contestataires aux trousses. Comme encore récemment, aux Pays-Bas, au Royaume Uni, aux Etats-Unis, ou en Suède, où le conseiller politique du dictateur, Yemane Ghebreab, dit « Monkey », a dû faire appel à une firme de sécurité privée pour n’être pas trop bousculé par les enfants de ses victimes, comme on le voit dans la photographie ci-dessus.

Les extraordinaires mouvements de la jeunesse en exil font d’ailleurs mouche régulièrement. La semaine dernière, après le coup de théâtre des affiches subversives collées partout dans Asmara, la surveillance dans les bars et les cybercafés a été accrue. Le gouvernement attend, il a perdu la main. Dans les campagnes, les habitants s’organisent pour venir frapper aux portes des représentants du Parti, à chaque décision absurde, à chaque rafle un peu trop scandaleuse. Un Rapporteur spécial pour la situation des droits de l’homme en Erythrée a d’ailleurs été nommé en juillet par le Conseil des droits de l’homme, avec pour mandat de se cogner aux murs des prisons d’Issaias et en rendre compte à la communauté internationale. Même les bureaucrates s’en mêlent…

Une mort mystérieuse est enfin venue troubler le calme apparent d’Asmara. Le cadavre du consul du Soudan, le major Qutbi al-Tahir, a été retrouvé l’autre jour et une enquête criminelle sur son décès a été ouverte au commissariat de Khartoum-Nord.

Des signaux de fumées, des échos lointains… Le sous-titre de ce blog, « messages confus et coups de téléphone en provenance d’Asmara », n’a jamais été plus d’actualité.