L’Arabie malheureuse

24 septembre 2012, Paris – C’est tout de même incroyable, la diplomatie. Une rencontre entre un ministre des Affaires étrangères et un ambassadeur, un communiqué convenu, un soupçon de jargon affadi, et voici ce qu’on peut considérer comme un non-événement. Et pourtant.

Le ministre yéménite des Affaires étrangères Adbulqader Qahtan a ainsi fait venir à son bureau, vendredi dernier, l’ambassadeur érythréen à Sanaa, Musa Yasin, pour évoquer « les relations bilatérales », comme on dit, et notamment « les conditions de sécurité » des pêcheurs traditionnels opérant en mer Rouge, au large des deux pays. Belle initiative toute de cordialité, dirait-on, entre deux nations pauvres qui se font face, séparées par les eaux poissonneuses que sillonna Monfreid.

Mais la situation est un peu plus complexe que cela. Il n’est en effet pas rare que les pêcheurs yéménites soient régulièrement kidnappés par la marine érythréenne, conduits de force en territoire érythréen et rackettés, voire emprisonnés pour quelques mois, sous prétexte qu’ils auraient pêché dans les eaux territoriales d’Asmara.

Moteurs, filets, boussoles et radios ont été pillés

Inventaire de 2012… Trois bateaux de pêche yéménites ont été capturés en février près des îles Hanish, trois autres au large du Soudan en mars. Lors de ce dernier accrochage, un soldat érythréen, qui avait eu l’imprudence de sauter à bord d’une coque de noix abordée par sa vedette, a été conduit de force au Yémen, après que le pêcheur a eu le réflexe de lancer son moteur à fond, direction la maison, pour échapper aux kidnappeurs africains en uniforme.

Début juillet, trois nouvelles barques à moteur et leurs passagers ont été piratées par les Erythréens. Le 22, ce sont quinze embarcations en fibre de verre et leurs marins que l’armée érythréenne a conduit de force de l’autre côté de la mer Rouge. Moteurs, filets, boussoles et radios ont été pillés, avant que les barques ne soient rendues. Les cent soixante pêcheurs arraisonnés ont été entassés dans trois bateaux et renvoyés dans leur pays, tandis que l’un des capitaines a écopé de six mois de geôle, sans doute dans les cellules brûlantes des bagnes des îles Dahlak.

Cela valait bien une discussion, sans doute.

 Les flics d’Issayas vont pouvoir faire la loi

Selon la dépêche publiée par l’agence yéménite Saba, les deux hommes ont également évoqué « la coordination sécuritaire entre le Yémen et l’Erythrée, ainsi que la situation de la communauté érythréenne dans le pays ». Coordination sécuritaire ? Alors que les Yéménites s’efforcent d’éteindre les foyers de guérilla des rebelles chiites du Nord, il n’est pas extravagant qu’ils se tournent vers ceux qui, pour rendre service à leurs amis iraniens, aident au transit de leurs armes vers les montagnes où l’on se bat.

Mais ce qui me frappe surtout, c’est le fait que les Yémen ouvre grand la porte aux commissaires politiques d’Asmara et leurs « moustiques », afin qu’ils puissent avoir librement accès aux camps de réfugiés où s’entassent quelques centaines de fugitifs du warsay yekealo, le service national à perpétuité dans lequel sont enrôlés de force les gamins sortis du lycée en Erythrée. Les flics d’Issayas Afeworki vont pouvoir venir faire la loi parmi les fugitifs qui ont cru, à tort, que l’autre côté de la mer les éloignerait du cauchemar du parti unique.

Le ministre yéménite, tout à son souci de prendre soin de ses cousins et cousines échoués sur les terres de l’ancienne Arabie heureuse, a même assuré prendre des dispositions pour fournir « d’avantage de services à la communauté erythréenne » exilée. Et puis, bien sûr, a assuré l’ambassadeur d’Issayas, des « arrangements » seront trouvés pour expulser vers leur terre maudite les évadés « en situation irrégulière ». On sait ce qui attend les embarqués.

Derrière les costumes, les poignées de main et les communiqués finaux, il y a la dure, la très dure banalité.

Publicités

Lettre de Suisse

12 septembre 2012, Berne – Cher Issaias Afeworki, président de la République d’Erythrée,

Nous, peuple suisse, avons l’honneur de vous annoncer que, à compter d’aujourd’hui, la politique d’enrôlement de force et de réduction en esclavage de la jeunesse érythréenne, initiée depuis plus de dix ans par votre junte politico-militaire, ne constitue plus dorénavant un motif valable pour obtenir l’asile sur notre territoire.

Nos élus, à qui nous avons délégué nos pouvoirs, se sont félicités avec vous de cette mesure, en l’approuvant le 12 septembre 2012 via le Conseil des Etats, par 25 voix contre 20.

Bien que nos fonctionnaires s’en défendent parfois timidement, nous vous confirmons bien que cette mesure vise directement les demandeurs d’asile érythréens, afin d’envoyer un message rassurant à un électorat tenu dans l’ignorance des souffrances et des espoirs des évadés de votre nation pénitentiaire.

Au terme d’un périple cauchemardesque à travers les camps de réfugiés d’Afrique, les soutes des trafiquants de chair humaine, les bidonvilles et les commissariats du Maghreb et d’Europe, nous nous réjouissons de pouvoir, afin d’apaiser les peurs de notre clientèle électorale, soumettre ces derniers à d’avantage d’incertitudes, d’humiliations et de pauvreté.

Vous comprendrez toutefois que, étant donné le caractère spécifique de la mentalité occidentale, nous nous refuserons à renvoyer en Erythrée les demandeurs d’asile en provenance de votre pays. Croyez pourtant que c’est à regret que nous préférons les contraindre à se soumettre à la broyeuse d’une machinerie bureaucratique fabriquant essentiellement des miséreux et des déliquants.

Mais enfin, afin de vous convaincre de notre attachement aux agissements de votre régime totalitaire, votre Excellence voudra bien noter que le caractère d’urgence de cette modification de la loi a été pleinement reconnu par notre système démocratique.

Nous, peuple suisse, avons donc le plaisir d’adresser à la République d’Erythrée nos plus vifs encouragements.

Vous voudrez donc bien, de notre part, transmettre aux autorités compétentes la garantie suivante : fuir, au péril de sa vie, les sévices que les gradés de votre armée font subir aux conscrits, dans le but d’enrichir les cadres de votre parti unique et de gonfler artificiellement les chiffres de la croissance, punir férocement les récalcitrants et maintenir une population traumatisée par des années de guerre dans une soumission terrifiée, ne constituent plus des raisons suffisantes pour obtenir la protection de la Confédération helvétique.

Nous nous excusons cependant pour la tonalité bureaucratique prise par une missive porteuse, pourtant, d’une si bonne nouvelle pour votre gouvernement. Mais il nous semble que le jargon législatif permet de masquer plus facilement une mesure qui, si elle était réellement comprise par nous, serait peut-être impopulaire.

Avec l’espoir que vous parviendrez de votre côté aussi à endiguer, par les moyens qui vous sembleront les bons, le flot des fugitifs érythréens qui viennent angoisser les populations européennes, veuillez agréer, Votre Excellence Monsieur le Président de la République d’Erythrée, Issaias Afeworki, l’expression de notre haute considération,

Le peuple suisse
(Par délégation)

Mourir guéri

5 septembre 2012, Paris – Le journaliste et écrivain érythréen Dawit Isaak passe aujourd’hui son 4000ème jour en détention, au secret, quelque part entre le bagne d’Eiraeiro et un hôpital militaire où il est régulièrement transféré pour être maintenu en vie.

Bien que personne ne soit sûr de rien, Dawit est l’un des derniers survivants des rafles des 18 et 23 septembre 2001, lorsque les réformistes du parti unique et les journalistes influents d’Erythrée ont été kidnappés par les hommes du colonel Simon Ghebredingel et enfermés à perpétuité, dans l’un des bagnes créés par l’imagination malade d’Issaias Afeworki et les mains de ses sbires.

Deux jours de liberté

4000 jours… Ou presque. Comble de l’effroi, en 2005, on apprenait que Dawit était miraculeusement réapparu chez sa sœur, à Asmara, lors du passage d’une mission diplomatique suédoise. Deux jours plus tard, il était de nouveau arrêté et jeté en cellule. Le ministre de l’Information, Ali Abdou, avait alors expliqué qu’il avait été autorisé à se soumettre à un check-up médical, mais qu’en aucun cas il n’avait été libéré.

Depuis cette date, les maigres informations sorties d’Erythrée indiquent que l’homme, âgé aujourd’hui de 47 ans, fait des allers-retours entre l’hôpital de l’armée de l’air et les blocs aveugles du complexe pénitentiaire d’EiraEiro, pour soigner son cœur défaillant.

Dawit avait choisi de retourner vivre en Erythrée, après avoir pris la route de l’exil pendant la terrible guerre d’indépendance. Il faisait des ménages et souriait aux citoyens suédois, à Göteborg où il vivait avec femme et enfants dans un petit appartement. Le soir, il écrivait. Dawit était un « immigré » ordinaire. Peut-être un peu plus rêveur et cultivé que les autres. Après tout, il était un Erythréen…

« Etre là »

Après la guerre de Badmé, en 2000, il était retourné à Asmara. Il voulait, disait-il à ses proches, « être là, alors qu’il se passe des choses« , point final. Avec ses amis Aaron Berhane et Fessehaye Yohannes, il avait co-fondé le bidhebdomadaire Setit, le journal le plus lu du pays, qu’on voyait fleurir les mardis et jeudis dans les mains de petits vendeurs des rues. Celui qui, en mai 2001, avait publié la lettre ouverte où les personnalités du G15 appelaient Issaias Afeworki à laisser respirer la jeune République d’Erythrée qui courait à la catastrophe.

Le dimanche 23 septembre 2001, à l’aube, la sécurité d’Etat est venue le chercher à son domicile. Direction les cachots du Poste de police numéro 1, un complexe ultra-surveillé du sud de la capitale, avec les autres journalistes attrapés ce matin-là par les hommes du colonel Simon Ghebredingel. Et en avril 2002, alors que les réformistes et ses confrères étaient discrètement transférés dans un centre de détention dans les montagnes, Dawit était conduit en urgence à l’hôpital Halibet, pour traiter ses problèmes cardiaques, aggravés par huit mois de sévices. Rétabli, il est allé rejoindre ses amis au fond de leur trou, pour agoniser en silence.

Pourrir en bonne santé

Voilà, je pourrais écrire sa vie. Je l’ai déjà fait. Je voulais simplement rappeler, comme ses amis en Suède l’ont calculé, que cela fait 4000 jours que le cauchemar se perpétue. Que les absurdes câjoleries de la « diplomatie silencieuse » suédoise n’ont qu’un seul effet : accorder à Dawit un traitement de faveur. Celui de recevoir des soins silencieux, pour pouvoir pourrir au fond d’une geôle en bonne santé.

Le frère obscur

1er septembre 2012, Paris – Bien malin celui qui, après la mort du Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, peut prédire quelle tournure vont prendre les relations entre le nouveau gouvernement d’Addis-Abéba et la junte érythréenne, conduite par le lunatique Issaias Afeworki. On m’a posé la question et je n’en sais rien. Mais contrairement à ce qu’affirme la dépêche de l’AFP que je lis ici et là, après deux semaines de black-out, Issaias a fini par faire sortir ses sbires de leur tanière. Deux petits événements sans envergure, comme d’habitude au pays du secret qu’est l’Abyssinie, me laissent penser que le dictateur trame quelque chose.

L’autre jour, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée en Ethiopie, le jeune et inexpérimenté Biniam Berhe, a été dépêché au palais national d’Addis-Abéba, afin de signer le livre de condoléances et saluer respectueusement Azeb Mesfin, la veuve de Meles Zenawi, le dos courbé et la main soutenant le bras comme il est d’usage en Afrique de l’Est. Certes, ni Eri-TV ni les autres machines de propagande du ministère de l’Information n’ont évoqué la mort du chef du gouvernement éthiopien, cet événement pourtant majeur de la Corne de l’Afrique. Certes, Issaias n’a pas envoyé son ambassadeur et ex-consigliere Girma Asmerom, plénipotentiaire auprès de l’Union africaine — dont on dit, du reste, qu’il aurait été « gelé » par le régime en avril dernier, après avoir un peu trop planifié l’après-Issaias lorsque ce dernier était hospitalisé pour son foie malade. Mais enfin…

Hier, Abune Menkarios, un évêque du synode nord-américain de l’église copte orthodoxe, a affirmé auprès d’une radio de l’opposition radicale éthiopienne avoir conduit à Asmara des discussions fécondes « au plus haut niveau de l’Etat », obtenant la promesse que les milliers de prisonniers de guerre éthiopiens encore détenus en Erythrée seraient « bientôt libérés ». Parmi eux, le colonel Bezabih Petros, abattu aux commandes de son Mig-25 durant la guerre de Badmé et dont le destin deux fois fracassé et la haute figure de guerrier sont devenus légendaires en Ethiopie.

Des ombres mouvantes

Qu’est-ce que cela signifie ? L’Erythrée serait soudainement devenue tout miel avec les frères ennemis tigréens au pouvoir en Ethiopie ? Issaias tenterait un coup pour rapprocher les deux pays et le sortir de cet isolement de psychopathe dans lequel il s’est lui-même fourré ces dernières années ? Peut-être. Ou bien alors le président érythréen, animal à sang froid, entendrait profiter de la surprenante mort de son rival, et ancien obligé, pour marquer des points politiques. Paraître conciliant et de bonne volonté. Amadouer les Ethiopiens et rassurer les Blancs. Avant de retourner à son tour dans son bunker, pour diriger en toute impunité son archipel de donjons, avec quelques concessions émues dans sa besace.

Observer de loin Issaias, c’est interpréter des basculements furtifs, des gestes rapides, des ombres mouvantes. La paranoïa du régime érythréen est un peu contagieuse, au fond. Tout a une signification, tout est politique. Peut-être le chef de l’Etat nous dispense-t-il un peu des cours qu’il a dévoré en 1966-1967 au collège de l’Académie militaire de Nankin, en pleine Révolution culturelle maoïste.