Les brutes

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15 juin 2017, Paris — J’ai longtemps cru que nos dirigeants étaient parfois des imbéciles. Cette pensée me traversait en observant les effets des politiques envers les exilés, à Asmara comme à Khartoum, à Calais, à Vintimille ou en Libye. Je croyais qu’ils se trompaient, qu’ils calculaient mal, qu’ils essayaient sans réfléchir, qu’ils anticipaient sans se retourner. Mais je m’étais trompé. S’il doit leur arriver, comme à tout le monde, d’être de parfaits demeurés, la plupart du temps ils ne le sont pas, ou moins qu’on pourrait le penser. Ce sont des brutes.

La récente mission à Calais du Défenseurs des droits, puis les articles de presse qui en ont rendu compte ou qui l’ont entouré, en donne la meilleure illustration. Le règne du piétinement de toute dignité humaine et de l’utilisation quotidienne et odieuse de la violence, l’état d’arbitraire et de méchanceté générale alimenté par des élus locaux, le sabotage honteux des initiatives de solidarité, la traque des réfractaires, tout cela n’est pas le résultat d’une sottise d’Etat ou d’une impuissance bureaucratique. Tout cela n’est pas la conséquence des décisions de hauts fonctionnaires paniqués ou de ministres inconséquents. Il s’agit d’une politique.

Mieux — il s’agit d’une politique désormais validée, dit-on, par le verdict des urnes. Le corps électoral des Français a choisi délibérément d’autoriser son Etat à se comporter de la manière dont le Défenseur des droits l’a dit : en exerçant tous les jours là-bas « des atteintes aux droits fondamentaux d’une inédite gravité ». Certes, nous n’avons pas le monopole de la saloperie et d’autres nations se comportent de manière ignoble avec les faibles, je pense aux Libyens par exemple. Mais enfin, là, il s’agit de la France. Pour ma part, j’en avais une autre idée. Mais je suis minoritaire, m’a-t-on fait clairement savoir, à grands renforts de trompettes et d’élégies du nouveau prince.

Dénoncer n’est plus utile

Ce désastre est donc le résultat des élections. Alors nul besoin de mettre en garde, comme je l’expliquais l’autre jour en rentrant d’Athènes. Nul besoin de témoigner, de prêcher, de s’insurger. L’heure n’est plus à la fausse surprise ou au réveil des puissants. Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis. Et ne nous faisons aucune illusion : tout le monde est au courant, du haut en bas de la hiérarchie sociale.

Alors, puisque nous avons collectivement choisi de faire vivre une abomination aux pauvres bougres, puisque nous avons décidé en conscience de transformer la France en terrain de chasse aux indigents, il faut en tirer les conséquences. D’abord, le sens de l’honneur commande aux réfractaires de lutter sur le terrain pour résister aux brutes. Cette infanterie têtue et toujours en mouvement qui continue de donner à manger, à procurer du pain, un lit, du savon, des douches, des couvertures, est formée par les derniers êtres de courage de ce pays, quand la foule s’est réfugiée toute entière dans la trouille ou le nihilisme. Ceux qui sont loin d’eux doivent les soutenir comme ils le peuvent, avec de l’argent, du temps, des clameurs.

Mais nous pouvons aussi tenir les comptes. Pour ma part, je note. Je recopie les noms, les moments, les paroles. Tous ceux qui ont mis en place cette machine à broyer les va-nu-pieds, ce système horrible qui installe délibérément le cauchemar dans la gadoue des bidonvilles devront un jour répondre de leurs choix. C’est la France ici, l’Histoire est cruelle avec les imbéciles. Et elle est heureusement rancunière avec les brutes.

L’ère des prisons

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Une prison militaire érythréenne dessinée par un évadé.

3 mai 2017, Paris — A chaque Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai, on ressort les pancartes. Des photos trop anciennes pour être fiables, des noms imprononçables, d’anciennes unes de journaux. Les communiqués de presse se lamentent, avec des mots choisis. C’est la règle, après tout.

Les photographies récupérées ici et là des journalistes érythréens disparus reprennent des couleurs. On les aère à cette occasion, on les accroche aux fenêtres des réseaux sociaux, on les repeint pour la journée. Demain, il faudra pourtant bien les remiser dans leur cachette, fanés par l’exposition à la lumière et ramollis comme les ballons un lendemain de fête. Le cœur un peu serré, on attendra la prochaine occasion pour les ressortir.

Une amitié maladroite

Pendant ce temps-là, les visages de chair de ces prisonniers regardent le sol de leur cellule, sans illusion. Une journée de plus entre des murs de béton, derrière une porte sans poignée, sous une ampoule empoissée par les cadavres d’insectes. Vu depuis le bagne d’Eiraeiro, la prison centrale d’Asmara ou les stalags de l’armée érythréenne, le 3 mai est une gentille comédie que jouent les Blancs pour dire leur amitié maladroite avec ceux qui ont été capturés par le groupe du président Issayas Afeworki et enfermés dans une longue séance de sadisme gouvernemental, jusqu’au silence, jusqu’à la destruction. Mais c’est tout ce qui existe sur cette terre : tous les autres ont abandonné.

Tremblement de terre, cette année : le jury du prix Guillermo Cano de l’UNESCO a convenu de récompenser le poète et directeur de journal Dawit Isaak. Sa fille est partie à Jakarta recevoir le prix. Son frère la regardera à la télévision. Coup de chance pour le prisonnier : son visage sera plus reproduit que celui des autres, dans les médias du monde entier.

Impossible d’oublier

On le voit bien. On ne peut parler normalement, sereinement, pacifiquement, du sort atroce des prisonniers érythréens. Pour ma part, je m’y parviens pas. Car je sais que, quoi qu’il arrive, quel que soit le destin de l’Erythrée, l’épouvante de leur aventure marquera pour longtemps l’histoire de cette nation brisée. Suprême degré de raffinement dans la cruauté, le confinement au secret de ces femmes et de ces hommes depuis plus de quinze ans symbolise désormais, pour les gens ordinaires, les petites incarcérations du quotidien, dans la psychose nationaliste des vieillards, dans la méchanceté crétine des militaires, dans la cupidité névrotique des trafiquants. Pour les Erythréens, le XXIe siècle, pour l’instant, est l’ère des prisons.

On aura beau essayer d’oublier, la réalité nous rattrapera. Car un jour les Erythréens ouvriront, caméra à l’épaule, les portes des geôles désormais abandonnées. Et les survivants diront ce qui s’est déroulé dans les donjons du FPDJ, ce Front de peuple pour la démocratie et la justice qui a tout trahi — le peuple, la démocratie et la justice. L’histoire sera dure à entendre.

Lamentable échec

Alors qu’on me permette de m’adresser à ceux qui sont responsables de ce cauchemar. Quittez le pouvoir, messieurs. Votre échec est lamentable. Vous avez rendu possible la libération nationale, c’est un fait. Mais votre incompétence, votre bêtise, votre brutalité, vos calculs imbéciles et vos postures absurdes n’ont rien démontré d’autre que le fait que vous êtes des chefs violents comme les autres, voilà tout. Capables de libérer un territoire mais incapables d’émanciper un peuple, vous n’êtes pas meilleurs que tous les empereurs décadents de notre époque qui nous forcent à patauger dans les traces horribles de leurs « Grandes compagnies ».

Amis érythréens, ne vous laissez pas décourager par les assassins et les pitres. Même quand tout semble perdu, quand le monde entier semble ligué contre nous, quand les pleurs des enfermés n’émeuvent plus personne, quand les prétendus gens raisonnables vous conseillent de vous taire, continuez de rire à la face de vos tourmenteurs. Et s’ils n’ont pas oublié l’histoire dont ils sont les héritiers, les Français devraient être vos amis indéfectibles : on dit que notre préfet réfractaire Jean Moulin, dans la salle de torture où la Gestapo le défigurait méthodiquement, a épuisé les dernières forces de sa vie à dessiner, sur un bout de papier, la caricature du visage de pierre de Klaus Barbie. Quelle victoire !

Le « mur » est presque terminé

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19 janvier 2017, Paris — La tribune ci-dessous a été initialement publiée ici en anglais, il y a deux jours, sur le blog de mon ami Martin Plaut, avec lequel je l’ai co-signée. J’estime qu’elle peut être utile à rassembler quelques informations disparates importantes et c’est pourquoi j’ai pris un peu de temps pour la traduire. Le voici.

***

Le « mur » entre l’Afrique et l’Europe est presque terminé

par Martin Plaut et Léonard Vincent

Ce n’est peut-être pas une barrière physique comparable au mur de Donald Trump pour empêcher les Mexicains d’atteindre les Etats-Unis, mais il est presque terminé.

L’Europe a quasiment scellé les passages que les réfugiés et les migrants empruntent pour traverser la Méditerranée.

Examinons les faits.Voici les routes vers le sud de l’Europe :

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Le graphique publié par l’agence frontalière de l’UE est clair : la principale voie que les Africains empruntent passe par la Libye.

La carte ci-dessous, tirée de la même source, souligne ce fait :

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Les deux routes que les Africains utilisent depuis des années ont été quasiment fermées. Il n’y  plus guère de transit par la mer depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux îles Canaries et seulement un nombre limité de migrants parvient jusqu’en Espagne.

L’itinéraire à travers le Sinaï, à destination d’Israël, a été fermé.

Le traitement brutal des Érythréens, des Ethiopiens et des Soudanais dans le Sinaï par des mafias issues des familles bédouines, qui ont soutiré des rançons en multipliant les pires tortures et les viols, a certainement été un facteur de dissuasion. De même que la propension croissante de l’Égypte à expulser les Érythréens vers leur pays d’origine, en dépit de leur emprisonnement et de leur brutalisation après leur retour. Mais cette route a été scellée en décembre 2013 lorsque les autorités israéliennes ont construit une clôture quasiment infranchissable, bloquant la sortie d’Afrique par le Sinaï.

Tout cela a laissé la Libye — et dans une moindre mesure l’Egypte — comme seules routes viables pour les exilés africains. Ces deux itinéraire sont pourtant de plus en plus dangereux. Bien que l’Organisation internationale pour les migrations estime qu’environ 17 hommes, femmes et enfants périssent chaque jour en franchissant ce passage, c’est-à-dire presque un mort par heure, tous n’ont pas été dissuadés.

La Libye est essentielle au succès de la stratégie de l’UE, comme les fonctionnaires de Bruxelles l’expliquaient dans un rapport d’évaluation récent : « La Libye est d’une importance capitale comme point de départ principal pour la route de la Méditerranée centrale. »

Libye: la dernière brique dans le « mur »

L’Union européenne a adopté de nouvelles tactiques pour tenter de sceller la route de la Méditerranée centrale.

Les pays les plus soucieux d’y parvenir sont l’Allemagne et l’Italie, les deux pays qui ont accueilli la plus grande part des réfugiés arrivés ces dernières années. L’Allemagne a reçu près de 1,2 million de demandeurs d’asile au cours des deux dernières années, tandis que l’Italie a enregistré 335 000 arrivées au cours de 2015 et 2016.

Plus tôt ce mois-ci, le ministre italien de l’Intérieur Marco Minniti a été dépêché à Tripoli pour négocier un accord sur la lutte contre « la migration illégale » à travers le pays avec Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen soutenu par l’ONU.

Minniti et al-Sarraj ont convenu de renforcer la coopération en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme et de traite des êtres humains.

« Il existe une nouvelle impulsion ici — nous nous sentons comme des pionniers, a déclaré Mario Giro, vice-ministre italien des Affaires étrangères au Financial Times. Mais il y a beaucoup de travail à faire, parce que la Libye n’a pas encore la capacité de gérer les flux, et le pays est encore divisé. »

Les négociations n’ont, semble-t-il, rien donné. Le gouvernement libyen résiste aux propositions de l’Italie, bien que ses objections détaillées n’ont pas été rendues publiques.

La menace allemande

Alors que l’Italie tente de conclure un accord avec la Libye, l’Allemagne profère des menaces.

La chancelière Angela Merkel faisant face à des élections en 2017, elle est désormais désireuse de montrer qu’elle ne ressent plus aucune « complaisance » pour les réfugiés, adoptant une ligne beaucoup plus dure pour ce qui est de la demande d’asile en Allemagne.

L’Allemagne a ainsi expulsé 25 000 migrants en 2016 et 55 000 autres ont été « convaincus » de rentrer chez eux volontairement.

Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, préconise pour sa part un plan visant à faciliter la détention des demandeurs d’asile refusés qui sont considérés comme une menace potentielle pour la sécurité et à les expulser depuis des « centres de rapatriement » dans les aéroports.

L’Allemagne affirme sa détermination à réduire le nombre de demandeurs d’asile en menaçant de mettre fin à l’aide au développement des pays qui refusent de reprendre leurs citoyens déboutés. « Ceux qui ne coopèrent pas suffisamment ne peuvent espérer bénéficier de notre aide au développement« , a ainsi déclaré le vice-chancelier Sigmar Gabriel à Der Spiegel.

Europe et Afrique

Les propositions de l’Italie, d’un autre côté, sont parfaitement en ligne avec les accords conclus par l’UE avec les dirigeants africains lors du sommet de Malte, fin 2015.

Les deux parties ont signé un accord visant à mettre un terme à la fuite des réfugiés et des migrants.

L’Europe offre une formation aux « autorités policières et judiciaires » dans le cadre de nouvelles méthodes d’enquête et « d’aide à la mise en place d’unités spécialisées de police anti-trafic et anti-contrebande« . Les forces policières européennes d’Europol et de la force frontalière de l’UE (Frontex) aident également les forces de sécurité africaines à lutter contre la « production de documents falsifiés et frauduleux« .

Il s’agit donc de coopérer avec des régimes dictatoriaux, comme le Soudan, qui est dirigé par Omar al-Bechir, recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale.

Mais le président al-Beshir est désormais considéré comme un allié de l’Occident, en dépit de son passif notoire. L’un des derniers gestes du président Obama a d’ailleurs été de lever les sanctions contre le Soudan.

Il ressort clairement des initiatives italiennes et allemandes que l’Europe est résolue à faire tout ce qui est en son pouvoir pour réduire et finalement stopper le flux d’Africains à travers la Libye – la seule route viable à la disposition de la plupart des migrants et réfugiés africains pour rejoindre l’Europe.

Une route légale vers l’Europe

Alors que les itinéraires informels et illégaux ont été scellés, une étroite voie légale a été ouverte. L’Eglise catholique, en collaboration à travers son agence d’aide, Caritas et la Communauté de Sant Egidio, a réussi à négocier un accord avec l’Italie pour que 500 réfugiés de la Corne de l’Afrique soient autorisés à venir en Italie.

Oliviero Fortis, responsable du Département de l’Immigration de Caritas, a déclaré: « Nous devons, dans la mesure du possible, promouvoir des solutions d’entrée légales et sécurisées. Être capable d’entrer en Italie avec un visa est une opération qui fonctionne parfaitement. Sauf au niveau politique, et c’est le grand problème ! C’est l’Eglise italienne qui assumera les coûts, dans l’espoir que cette initiative soit un modèle pour l’acceptation des réfugiés que les institutions européennes peuvent suivre et reproduire. »

UE et Érythrée

L’Érythrée — qui compte parmi les dictatures les plus brutales en Afrique — est l’une des principales sources de migration et de réfugiés. Bien que l’Érythrée compte moins de citoyens que la plupart des autres États africains, davantage d’Érythréens sont arrivés en Europe au début de 2016 que dans tout autre pays africain.

Cela se déroule à un moment où la pression sur les réfugiés érythréens traversant le Soudan et la Libye est à son sommet. La « Force de soutien rapide » du gouvernement soudanais — une force spéciale autonome dirigée par un commandant janjawid notoire — sert de bras armé pour regrouper de force les réfugiés et les renvoyer en Érythrée.

L’UE se débat pour tenter de stopper cet exode. Récemment, elle a offert 200 millions d’euros d’aide à des « projets » érythréens, mais n’a guère de moyens de surveiller la façon dont cet argent sera dépensé. L’Érythrée est un État à parti unique, le FPDJ, lequel n’a jamais par exemple tenu de congrès.

Le pays est gouverné par une clique restreinte autour du président Issayas Afeworki, laquelle utilise fréquemment les conscrits du Service national pour travailler dans les fermes et les usines qu’elle contrôle.

Alors que l’UE a défini une série de programmes qu’elle est disposée à soutenir, étant donné le monopole exercé par le parti et l’armée sur toute la société érythréenne, elle n’a pratiquement aucun moyen de s’assurer que ses fonds ne finissent pas par renforcer l’autocratie.

Conclusion

Si les initiatives de l’UE échouent (et il est très probable qu’elles échoueront), elles ne serviront qu’à renforcer les régimes érythréen et soudanais. En même temps, bloquer la route de la Libye et de l’Egypte pour dissuader les refugiés d’atteindre le sol européen va tout simplement forcer les Érythréens, les Ethiopiens et les Soudanais à emprunter des trajets encore plus longs et plus dangereux pour atteindre un endroit sûr.

L’UE s’efforce de renforcer ses liens avec la Libye afin de pouvoir pénétrer dans les eaux libyennes et de pouvoir détruire les bateaux et les autres infrastructures utilisées pour faire entrer clandestinement des Africains en Europe.

Dans un rapport aux 28 Etats membres de l’UE, le contre-amiral Enrico Credendino, qui dirige la Force navale de l’Union européenne (EU NAVFOR MED) en Méditerranée, a expliqué qu’il est vital que les marines européennes opèrent dans les eaux territoriales libyennes pour arrêter le trafic. Mais cela ne peut pas se produire à l’heure actuelle, selon lui. « Il est clair que les conditions juridiques et politiques préalables ne sont pas remplies« , a déclaré l’amiral Credendino, indiquant qu’une plus grande coopération avec les autorités libyennes était nécessaire.

L’étroit passage légal offert par l’Italie est peu susceptible de répondre aux besoins des Africains désespérés qui cherchent à se refugier en Europe. Au lieu de cela, les restrictions croissantes risquent d’entraîner une augmentation des décès et du désespoir, alors que les jeunes Africains pauvres prennent des routes de plus en plus risquées pour quitter le continent, phénomène qui déstabilise davantage une partie déjà fragile du monde.

Voilà le résultat probable du « mur » africain de l’Europe.

Il ne mettra pas fin au flux de réfugiés fuyant la répression étouffante dans leur pays d’origine et ne fermera pas les frontières de l’Europe. Des milliers de personnes fuyant pour sauver leur vie seront simplement éloignés de l’Europe (et des opinions publiques européennes). L’Europe reportera le fardeau de cette crise sur des régimes brutaux et souvent racistes le long des routes des fugitifs.

Et tout cela pour quoi ?

Pour avoir refusé d’accueillir, pendant un période raisonnable, quelques milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes désireux d’apprendre, de vivre et de contribuer aux sociétés européennes, jusqu’à ce que les circonstances changent et qu’ils puissent rentrer chez eux avec gratitude envers leurs hôtes européens.

Ce n’est pas seulement une honte. C’est surtout une erreur politique aux proportions historiques.

La dignité des faibles

img_01078 janvier 2017, Paris — Le courrier ci-dessous a été envoyé hier par mon amie Elisabeth Chyrum, directrice de l’association Human Rights Concern Eritrea, infatigable avocate des évadésu, des destitués, des oubliés et des vagabonds d’Erythrée, à M. Cédric Herrou, ce brave emmerdeur qui rend fous un certain nombre de pisse-vinaigre de France et d’ailleurs, en ouvrant les portes fermées à coups de pied lorsqu’il s’agit de préserver la dignité des gens qui passent.

Au passage, qu’il reçoive ici ma salutation amicale et l’assurance qu’il m’a épaté.

***

Lettre ouverte à M. Cédric Herrou

7 janvier 2017

Cher M.Herrou,

Nous avons entendu parler de vous avec une grande stupéfaction et une admiration considérable pour vos actions visant à aider les réfugiés originaires d’Erythrée et du Soudan. Ces personnes accablées ont été contraintes de quitter leur propre pays en raison de graves violations des droits de l’homme, et ont été bloquées en Italie sans espoir de voir leur demande d’asile entendues. Vos efforts courageux pour les aider à trouver la sécurité, l’accueil et l’asile en France devraient être une source d’admiration pour tous à travers le monde.

Depuis la publication du rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits de l’homme en Erythrée, les dangers auxquels sont confrontés les Erythréens dans leur propre pays sont désormais reconnus au niveau international, allant même parfois jusqu’à constituer des crimes contre l’humanité. La légitimité de la demande d’asile des Erythréens a été reconnue dans des milliers de cas juridiques individuels, mais pas en Italie, où le système d’asile ne parvient pas à faire face au volume immense de demandeurs. Il est donc vital que ces réfugiés parviennent dans des États où leur besoin urgent de trouver un sanctuaire et de faire valoir une véritable demande d’asile peuvent être satisfait. De nombreux réfugiés soudanais sont confrontés à des dangers semblables.

L’article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, signé et ratifié par la France, garantit que « chacun sera libre de quitter tout pays, y compris le sien ». Les réfugiés que vous avez aidés ont tout simplement exercé ce droit reconnu par votre pays. Et vous les avez simplement aidés à exercer ce droit de réclamer un sanctuaire. Une telle action mérite d’être reconnue comme le véritable esprit d’humanité et de compassion, à la base des valeurs adoptées par tous les États de l’Union européenne. Qu’une telle action de compassion vous mette en danger d’aller en prison et de payer une amende énorme, cela devrait frapper la plupart des Européens comme étant une parodie de justice.

Nous saluons respectueusement votre actions comme incarnant l’esprit et l’harmonie des principes des Nations Unies et de toutes les nations éclairées. Nous reconnaissons que le droit d’asile n’a de sens que si les moyens pratiques pour y parvenir sont offerts à ceux qui en ont le plus besoin. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir dévoilé la
manière bonne et juste d’accueillir des réfugiés menacés et désespérés, en mal de protection.

Nous demandons au tribunal qui examine votre cas de prendre ces principes en compte et de rejeter en bloc les accusations portées contre vous.

Avec beaucoup de respect et de solidarité.

Sincèrement vôtre,

Elisabeth Chyrum
Directrice
Human Rights Concern Eritrea
Londres
Royaume-Uni
http://www.hrc-eritrea.org

L’otage

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27 novembre 2016, Paris — Il faudrait le secours d’un juriste pour définir exactement le régime sous lequel les prisonniers sont détenus en Erythrée. Pour ma part, je cherche le bon mot depuis des années, l’expression juste — peut-être est-ce le confinement, le kidnapping ou, dans une certaine mesure, la prise d’otage.

Car comment qualifier la retenue par la force, sous la menace de la mort ou de tortures sordides, dans des lieux concentrationnaires, selon un rituel proprement infernal, hors de toute procédure sinon le caprice sadique de donneurs d’ordre et de bourreaux souvent terrorisés de subir le même sort que les victimes s’ils n’obtempéraient pas, que subissent des milliers d’Erythréens depuis la crise de paranoïa d’Issayas Afeworki et son petit cercle en 2001 ? Comment qualifier, notamment, l’horrible destin décidé par le régime au pouvoir aujourd’hui en Erythrée pour les réformistes du G-15 et les journalistes qui n’ont pas échappé aux rafles ?

La destruction lente

Mais une prise d’otage a au moins un but, c’est-à-dire une exigence à satisfaire pour connaître sa fin, une rançon, une libération, une contrepartie. Disons alors que les prisonniers politiques érythréens sont victimes depuis quinze ans d’une prise d’otage sans objet sinon leur propre souffrance et, je n’en doute pas, leur destruction lente, à petits feux, dans leur cellule d’Eiraeiro ou de Karchelli — vous savez, le bagne qui se trouve au bout de la petite route qui commence dans un virage de cette vieille route touristisque spectaculaire qui relie Asmara et Massaoua ou cette prison hérissée de barbelés que l’on croise, en circulant en ville, entre les ravissantes villas Art-déco et les immeubles multicolores.

Ce questionnement n’est pas abstrait. Il connaît même une traduction très concrète aujourd’hui même. Car parmi les détenus érythréens, il est sans doute utile de rappeler que se trouve un citoyen européen, le journaliste Dawit Isaak. Or certains Européens ont décidé de s’essuyer les pieds sur lui et de cajoler ses tourmenteurs. Ainsi le député européen Brian Hayes a-t-il décidé d’inviter demain, au Parlement européen, le porte-parole des destructeurs de Dawit Isaak, le ministre de l’Information érythréen, ancien directeur de cabinet du Président, j’ai nommé le componctueux Yemane Ghebremeskel, alias « Charlie », pour parler des perspectives d’investissement de nos entrepreneurs dans son beau pays.

Impunité

J’attends l’avenir. Les salopards du monde entier savent désormais qu’ils peuvent en toute impunité prendre en otage des citoyens européens, les faire disparaître, les soumettre à la question, les contraindre à sombrer dans la folie ou à se suicider, dans les trous à rat qu’ils voudront. Les élus de la trampe de Brian Hayes, et peut-être même l’ensemble de son groupe parlementaire que je n’ai pas entendu protester, n’en feront pas une histoire. Et même, ils se feront prendre en photo avec leurs geôliers, leur présenteront des patrons, les aideront à développer leurs projets, dans l’enceinte du Parlement où des électeurs très attachés à la démocratie les ont envoyé défendre leurs intérêts.

Dans le même temps, ils demanderont à leur ministère de l’Intérieur d’être ferme avec les « clandestins » et, à défaut de les renvoyer entre les mains de Charlie et de sa compagnie de brutes, d’éloigner leurs campements malodorants des déjeuners de leur électorat. Il faut croire que c’est cela, être moderne, de nos jours : avoir de bonnes raisons de se montrer aimable avec les puissants et dur avec les faibles.

Pour ma part, je n’accepterai de prendre au sérieux les arguments de Monsieur Hayes et ses congénères qu’après, et seulement après, qu’ils se seront mis en règle publiquement avec ce théorème. Avant cela, que l’on me permette de penser qu’ils se font, en toute connaissance de cause, les complices d’un crime. Et que cela devrait avoir des conséquences, dans les Etats de droit.

L’Etat-caverne

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5 novembre 2016, Paris — Tous les ans, la lecture du rapport du Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie et l’Erythrée est ahurissante. Cette année encore, ce précieux document éclaire d’une lumière crue les rares aspérités que la dictature érythréenne néglige sur sa carapace d’acier, sur ce glaçant manteau d’opacité dans lequel il a enroulé le pays. J’en sors une fois de plus avec la sensation d’avoir pu errer quelques minutes dans une caverne obscure avec une lampe de poche.

On trouve d’abord dans le rapport qui vient d’être rendu public le récit épuisant des tentatives des experts du Groupe de contrôle pour coopérer avec l’Erythrée, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et aux textes contraignants qui lient Asmara au système de la sécurité internationale. Des lettres toujours sans réponse, des répliques évasives ou détournant la conversation, suivies de la longue complainte des officiels érythréens sur l’hostilité présumée de l’ONU : on a là tous les ingrédients révélant l’impossibilité d’obtenir de la junte d’Asmara ne serait-ce qu’un minimum de bonne foi dans son rapport au monde.

On peut du même coup avoir une pensée émue pour nos fonctionnaires européens, qui doivent avaler de grandes couleuvres pour obéir aux divagations de leurs chefs, depuis que ces derniers ont décidé que faire les gros yeux aux brutes du parti unique ne permettait pas d’atteindre leurs objectifs.

Une mission discrète en Italie

Et puis on entre dans le vif du sujet, avec la compilation des éléments d’enquête relatant, autant que faire se peut, la mise à disposition du territoire et des infrastructures érythréennes à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis pour leur guerre dévastatrice menée au Yémen contre la rebellion houthiste. On voit bien que le rivage érythréen est bel et bien devenu la base arrière du conflit, au nom de la « lutte mondiale contre l’extrémisme et le terrorisme ». La pensée émue, cette fois, pourra s’adresser aux partisans du régime qui dénoncent à corps et à cris les « crimes américains » dans cette partie du monde…

On apprend aussi comment le chef de l’aviation érythréenne, le général Tekle Habteselassie, est très tranquillement venu s’épanouir cet été, avec une délégation, dans l’espace Schengen, via l’Italie, avec pour but de faire son shopping avec des trafiquants d’armes notoires en Ukraine. Ironie du sort : deux membres de cette délégation, des pilotes d’hélicoptère, ont profité de cette mission en Europe pour fausser compagnie à leurs chefs et demander l’asile.

S’ensuit une description des rapports étroits des groupes armées éthiopiens, comme le Ginbot 7 de Berhanu Nega ou l’OLF, avec le régime d’Asmara, leur hébergement, soutien, paiement et armement par les hommes d’Issayas et, parfois même, leur imbrication dans l’appareil militaire érythréen. On entrevoit aussi les mamours du gouvernement érythréen envers le FRUD-Armé, un groupe djiboutien qui vient régulièrement faire le coup de feu de l’autre côté de la frontière, et qui apparemment se livre par exemple au recrutement forcé d’adolescents, qui sont formés et armés dans le camp militaire de Wi’a, près de Massasoua, ainsi que le traitement hallucinant réservé aux prisonniers de guerre djiboutiens capturés lors des accrochages de juin 2008.

Près d’un milliard de revenus miniers

Le Groupe de contrôle se livre ensuite à une comptabilité approximative des recettes tirées de l’exploitation du secteur minier, en collaboration avec des entreprises canadiennes ou chinoises. On apprend ainsi que la société Nevsun, qui gère la célèbre mine de Bisha, les joyaux de la couronne de la famiglia du FPDJ, a versé à l’Etat érythréen pas moins de 828 millions de dollars ces cinq dernières années, sans compter les détournements de fonds et le travail forcé de recrues du service national.

Bref, un Etat opaque, manipulateur et menteur, contradictoire et incompétent, complaisant dans sa posture de victime, paranoïaque dans son approche de tout ce qui est étranger, sauf quand ses manigances s’en trouvent renforcées : oui, décidément, l’Erythrée d’aujourd’hui a quelque chose de Donald Trump.

Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?