La bêtise

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29 juin 2014, Rabat — Les gardes-frontière israéliens ont donc reçu l’ordre absurde et inhumain de ramener de force les migrants africains qui ont entamé hier une « Marche de la liberté » vers la frontière égyptienne au centre de regroupement de Holot, en plein désert et loin de toute vie. Des autobus, des hommes à cheval, des jeeps militaires sont apparus en fin d’après-midi autour du campement où les évadés avaient trouvé de l’ombre et discutaient des suites à donner à leur mouvement. En fin de journée, des officiers leur ont intimé l’ordre de monter à bord des bétaillères de leur propre chef, faute de quoi la force serait utilisée.

Bien entendu, la force a été utilisée, dans des conditions indignes et contre des jeunes hommes sans armes, sinon leur écoeurement et leur volonté d’en finir avec l’idiote impasse dans laquelle le gouvernement israélien, incapable de réfléchir au-delà du bout de son nez, les a placés. Et cela, pour quoi ? Pour les renvoyer dans le bouge étouffant où ils sont parqués, puisqu’ils sont indésirables ? Il faut mesurer la bêtise de cette décision. Ceci est un échec politique majeur et le spectacle d’une idiotie sans borne.

Cela ne dit rien ?

Entre-temps, je me questionne sérieusement sur la couverture de cet événement historique, sans précédent à ma connaissance, par la presse francophone. Une maigre dépêche de l’Agence-France Presse, reprise par deux ou trois sites de médias, ou en bref dans les journaux radiophoniques. Vraiment ?

Un millier de migrants, évadés de quelques tyrannies d’Afrique de l’est, ont tout de même pris la décision courageuse, unanimement et pacifiquement, par révolte et par incompréhension, de se soustraire à l’autorité d’un Etat qui ne veut manifestement pas d’eux pour demander la protection d’un autre, ou à défaut de l’ONU. Et tout cela à la frontière israélo-égyptienne, au milieu des protestations vaines de l’ONU et de ses représentants sur place, de l’obstruction admirable de quelques militants et de rares journalistes israéliens, avec l’appui solidaire d’une poignée de villageois du Neguev. Cela ne dit rien sur le monde d’aujourd’hui ? Cela ne dit rien sur l’Afrique, sur la mauvaise gouvernance des démocraties, l’incurie de leurs politiques migratoires ? Cela ne dit rien sur les contre-pouvoirs, la violation des traités internationaux et les agences internationales ? Cela ne dit rien sur le Moyen-Orient ? Cela ne dit rien, vraiment ?

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La marche de la dignité

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28 juin 2014, Rabat — C’est pour pallier l’étrangeté des choix des rédacteurs en chef français que je reprends le fil de ce blog. Mais aussi un peu pour expliquer les raisons qui m’ont poussé à garder le silence ici pendant plusieurs mois.

D’abord, vivant et travaillant au Maroc depuis l’année dernière, je me suis éloigné de mes sources habituelles, de mes conversations d’amis, de mes centres de gravité érythréens. Ensuite, les Erythréens eux-mêmes s’organisent de mieux en mieux pour faire circuler l’information, alerter, diffuser, subvertir, affirmer. Enfin, parce que les récits proposés ici seront prolongés l’année prochaine dans un nouveau livre, un roman d’adieux à l’Afrique qui paraîtra sans doute l’année prochaine et qui captive l’essentiel du temps que je consacre à l’écriture. Voilà pour les détails. Aujourd’hui, je veux parler des rebelles d’Holot.

La marche de la liberté

Hier, après plusieurs semaines de tension, de grèves, d’arrestations, de chantage, de ruades, un miliers de migrants africains, pour l’essentiel érythréens et soudanais, ont quitté à pied le centre de détention de Holot, dans le sud d’Israël, et se sont dirigés à travers le désert du Néguev vers la zone-tampon de la frontière israélo-égyptienne, pour demander la protection de l’ONU. Excédés, épuisés, stupéfiés par la brutalité et l’idiotie du gouvernement israélien à leur égard, ils entendent se soustraire à son autorité pour se placer sous la protection du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), pour demander un examen de leur cas, considérant qu’ils n’ont commis aucun crime et qu’ils ne méritent donc aucunement de vivre dans les conditions carcérales qu’on appelle un peu partout les « centres de regroupement ».

Une longue file de Noirs en sueur, de garçons fiers et dignes, s’est donc formée hier après-midi sous le soleil brûlant du désert. Le long de leur route, des gens des villages leur ont apporté un peu d’eau et un peu de nourriture. Près des barbelés de la frontière, ils ont été stoppés par des soldats, contraints de trouver de l’ombre pour la nuit. Ce matin, ils sont assis sous de maigres tamaris et ils attendent. Ils attendent surtout que quelqu’un, quelque part, un homme ou une femme qui a le pouvoir, et surtout le pouvoir de faire savoir, prenne un peu de son temps, ou donne des ordres, et fasse parler d’eux et de leur périple un peu biblique, pour trois fois rien, pour le droit d’être protégés, loin des chiens policiers. Ils attendent encore.