Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

Psychodrame à Gaborone

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15 octobre 2015, Paris — Les dix joueurs de l’équipe nationale de football d’Erythrée qui ont fait défection hier au Botswana sont toujours détenus par la police et n’ont pas encore pu rencontrer leur avocat, m’a dit à l’instant une source proche de celui-ci à Gaborone. Le psychodrame initié par leur départ clandestin de la pension où ils étaient logés et leur refus de se rendre à l’aéroport pour retourner à Asmara a même pris un tour plus inquiétant ce matin, après que le ministre de la Justice du Botswana a, au cours d’une émission de radio, affirmé que son gouvernement ne leur reconnaissait pas la qualité de réfugiés, étant donné qu’ils étaient entrés légalement dans le pays avec leur passeport et qu’ils n’étaient manifestement pas en fuite.

Entretemps, leur avocat entend introduire dès cet après-midi une demande urgente auprès de la Haute Cour de Gaborone « pour permettre aux dix joueurs d’avoir accès à leur conseil et d’obtenir la chance d’être entendus équitablement« , selon la même source.

Mais les autorités érythréennes, furieuses et humiliées par cette énième défection spectaculaire, exercent une très forte pression sur le Botswana pour le contraindre à expulser les impudents. L’ambassadeur d’Erythrée s’est même rendu personnellement au commissariat de Francistown où les joueurs ont été conduits par la police hier et a publiquement mutilé leur passeport, de manière à les invalider et faire d’eux des sans-papiers.

De son côté, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés suit leur cas de près, mais ne peut engager aucune démarche tant que leurs représentants n’ont pas eu accès aux dix garçons, qui doivent faire une demande formelle d’enregistrement.

« La situation est très inquiétante« , m’a enfin confié cette source. « Elle est surtout contraire aux traditions du Botswana, qui a toujours été un exemple démocratique et un pays d’hospitalité, même à l’époque de la lutte pour l’indépendance de l’Erythrée.« 

La paix

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Rome, ce jour-là.

9 octobre 2015, Paris — Le prêtre érythréen Mussie Zerai n’a donc pas été déclaré lauréat du Prix Nobel de la Paix 2015, décerné ce matin à Oslo. Le choix du Comité Nobel s’est porté sur d’autres lauréats, avec plusieurs années de retard, pour une mission à demi faillie et des raisons que je comprends mal. Tant pis. Je me suis trompé en pensant que le Père Mussie avait ses chances et que, tout compte fait, il était le favori, considérant les temps obscurs que nous traversons, en Europe et en Afrique. Ce n’est pas la première fois que l’air du temps m’échappe, me dira-t-on.

Je voudrais malgré tout rendre hommage à cet homme que j’ai rencontré pour la première fois, le soir du 7 mars 2009, dans un restaurant du quartier de la Stazione Termini, à Rome. Un image suffira. Je crois me souvenir en avoir déjà dévoilé un pan dans Les Erythréens. La voici, plus simplement.

Mon amie Dania, l’infatigable et tumultueuse militante napolitaine, m’avait conduit dans sa vieille Toyota, depuis sa belle villa du golfe de Naples, jusqu’au bidonville de Ponte Mammolo et le squat de Collatina. Nous nous étions joints à son amie Tsegai, au père Mussie, à des bénévoles anonymes, des toubibs philanthropes. Moi, à l’écart, j’avais longuement parlé avec des fugitifs érythréens et soudanais, des chats de gouttière, des sergents du maquis, des blagueurs, des géographes, de footballeurs, tous transis de froid, jusqu’à ce que le soleil de l’Italie vienne sécher nos parkas et la boue du bidonville. J’avais pris des photos et noirci un carnet de notes tout entier, hébété de voir de mes propres yeux ce désastre qui naissait sur notre continent, et qui affole les hauts fonctionnaires aujourd’hui.

Le soir, nous sommes malgré tout allés dîner, nerveux, fatigués, écorchés. Notre conversation était hachée, nos emportements s’essoufflaient, nos idées s’emmêlaient et finissaient par révéler leur sottise. Dania était en colère et au bord des larmes, Tsegai ne quittait pas son assiette des yeux et le père Mussie, qui était assis à côté de moi, souriait gentiment à sa propre impuissance.

Depuis ce jour, pourtant, aucun d’entre eux n’a abandonné la lutte.

Au jeu des sept erreurs

Yemane RT

1er août 2015, Paris — Pauvre Yemane Ghebreab, pauvre misère ! L’un des plus influents conseillers du président Issayas Afeworki, directeur des « affaires politiques » du parti unique, l’homme que les chancelleries occidentales considèrent comme « raisonnable » et potentiellement utile dans une Erythrée de transition, malmené, bousculé, démasqué en public… Et sur l’antenne de la télévision russe, encore !

Non, ce n’était pas une nouvelle virée dans un bar de New York, au cours de laquelle il avait fait la rencontre malencontreuse d’Erythréens en colère il y a quelques années. Cette fois, c’était une interview en arabe et en bonne et due forme, longue, construite, appliquée, une échappée solitaire comme les aime le cycliste Daniel Teklehaimanot, dont le maillot à pois sur le Tour de France 2015 est paradé par les serviteurs de la dictature autant, sinon plus, que les légendaires sandales des combattants de la guérilla.

Contradictions, mauvaise foi, mensonges évidents, accusations bizarres, allégations tordues comme celle consistant à dire d’un côté que l’Erythrée est toujours en guerre contre l’Ethiopie et, de l’autre, que cette affirmation est un acte de propagande honteuse destinée à faire dérailler le glorieux projet du gouvernement ; que la vaste majorité des demandeurs d’asile érythréens en Europe ne sont pas érythréens — la « thèse des 300 000 menteurs » défendues donc aussi bien par la junte d’Asmara que par la droite européenne ; que la politique américaine est animée par la volonté systématique, obsessionnelle, de détruire la révolution érythréenne, et ce depuis les années 50… On savourera particulièrement, avec une délectation d’esthète, la position érythréenne sur la guerre qui détruit le Yémen : « Ni d’un côté ni de l’autre ni neutre ». Il est difficile de défendre avec rationalité les idées emberlificotées du chef Issayas, lequel passe son temps ces derniers mois à essayer toutes sortes de casquettes et de bobs pour masquer la perte inquiétante de ses cheveux.

L’excellent site awate.com en publie aujourd’hui une transcription en anglais. Elle est à comparer avec l’interview sur la chaîne en anglais de Russia Today, dans une espèce de jeu des sept erreurs qui amusera les plus avertis.

Razzia punitive à Shegerab

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

26 décembre 2014, Paris — Une violente expédition punitive de membres de la tribu des Rachaïdas a fait plusieurs morts hier parmi les Erythréens du camp de réfugiés de Shegerab, dans l’est du Soudan, conduisant à la destruction de cette importante cité de transit de la région frontalière et la disparition de plusieurs dizaines de personnes.

Le grand camp de Shegerab, à proximité de la ville soudanaise de Kassala, est le centre de regroupement de réfugiés érythréens le plus important de cette région reculée du Soudan, par où passe une route vitale pour le commerce entre les deux pays. L’Erythrée se trouve à quelques dizaines de kilomètres, au-delà d’un massif montagneux et d’une bande désertique que traversent fréquemment, à pied, les évadés de la dictature. Mais la zone est également le terrain de chasse de familles de gangsters qui trafiquent de tout, de l’Afrique au Proche-Orient, et notamment des cargaisons d’otages érythréens terrorisés à destination des mafias du Sinaï. Des réfugiés sont fréquemment kidnappés autour du camp de Shegerab et conduits de force dans des camps de concentration clandestins en Egypte, où ils sont torturés et rançonnés par des caïds bédouins locaux.

Selon plusieurs médias érythréens en exil, et notamment Radio Erena, la tension est montée la veille de Noël après qu’un groupe d’environ seize Erythréens qui s’étaient mis en route pour Khartoum est tombé dans une embuscade tendue par des Bédouins, alors qu’ils traversaient une rivière sur une embarcation de fortune. Pris pour cible par les trafiquants au moment où ils étaient à découvert au milieu de l’eau, leur radeau a chaviré et plusieurs réfugiés ont été emportés par les flots et se sont noyés. Les Erythréens qui ont témoigné par téléphone depuis le Soudan affirment que huit cadavres ont été récupérés.

Les survivants du naufrage, dont au moins trois hommes et deux femmes, ont été capturés par les Rachaïdas. Apprenant l’incident, des réfugiés du camp de Shegerab ont alors retenus de force trois membres de la communauté bédouine, exigeant en contrepartie la libération des fugitifs kidnappés sur les berges de la rivière. Après une journée et une nuit de vaines négociations, les Erythréens ont finalement cédé et libéré leurs « prisonniers ». C’est alors qu’une troupe de Rachaïdas armés de couteaux et de machettes a attaqué le camp de Shegerab en représailles, tuant plusieurs réfugiés et brûlant les habitations. Plusieurs dizaines de réfugiés auraient été capturés et embarqués dans des camions, probablement dans le but de les renvoyer en Erythrée, les trafiquants étant souvent de mèche avec les forces de sécurité des deux côtés de la frontière.

A la mode d’aujourd’hui

Refugees Ethiopia

20 novembre 2014, Paris — Puisque la mode est à l’étalement de chiffres, parfois jusqu’à l’absurde, puisque plus rien ne convainc aujourd’hui que les statistiques et les sondages, voici quelques données. Je ne sais plus bien dire si cela a du sens ou non. Mais au moins on aura des éléments pour des titres et des accroches, mais aussi des questions pour des experts : la condition moderne de l’information.

6.700 évasions en 37 jours

Allons-y donc. On estime à un peu plus de 6 millions le nombre d’Erythréens dans le monde. Sachant qu’environ 1,5 million vivent déjà à l’étranger, possédant une double nationalité, ayant fui ces dix dernières années ou n’étant jamais rentrés au pays après l’indépendance, on peut dire qu’il reste dans les villes et les campagnes érythréennes environ 4 millions de personnes. Autant que la Croatie, le Grand Montréal ou Athènes.

Or, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) nous informe que, pour le seul mois d’octobre, plus de 5.000 Erythréens sont parvenus à traverser clandestinement la frontière avec l’Ethiopie. Au cours de la première semaine de novembre, l’agence onusienne a enregistré 1.200 fugitifs ayant réussi à franchir l’ancienne ligne de front de la désastreuse guerre de 1998-2000. Soit un total de 6.700 en 37 jours ! Un record, alors que la moyenne enregistrée préalablement était de 2.000 par mois. Parmi eux, une majorité de femmes et de jeunes filles, selon une responsable du HCR interrogée par la BBC. Et 78 enfants arrivés seuls. Cela fait donc 101.000 Erythréens réfugiés en Ethiopie. Seulement 50 ont demandé l’asile politique, signifiant par ricochet qu’ils ne souhaitent pas rester dans le pays, ce pays qui leur a fait la guerre et qui est inlassablement présenté comme leur ennemi mortel.

La situation à l’autre frontière, celle du Soudan, est aussi catastrophique. Ils ont été 10.700 à se présenter aux portes des bureaux du HCR cette année, portant la population de réfugiés érythréens à 125.000. En Europe, les fonctionnaires et les policiers s’affolent toujours : les chiffres du HCR disent que 37.000 Erythréens sont arrivés sur le continent dans l’année, alors que les années précédentes ils n’étaient qu’environ 13.000. Leur afflux a donc quasiment triplé, principalement à travers la Méditerranée sicilienne, qui tend à devenir depuis quelques années la mer des Morts.

Faisons l’addition. Fin 2014, nous avons un total de 226.000 réfugiés aux frontières portant une carte du HCR, sans compter par conséquent tous ceux qui ne sont pas fait enregistrer ou qui ont disparu dans les trous noirs du kidnapping. 226.000 photographies de 226.000 visages épuisés. 226.000 prénoms et noms, 226.000 âges, tailles, poids, dates et lieux de naissance. Donc 452.000 pères et mères angoissés, qui eux-mêmes sont peut-être aussi partis, ou bien fidèles à la dictature. Issus de leurs rangs, près de 40.000 évadés similaires sont arrivés sains et saufs en Europe par la Sicile, Malte ou la Grèce, à quoi l’on aurait pu ajouter les 3.000 à 4.000 noyés depuis dix ans, si le cauchemar de la route libyenne leur avait permis de survivre à leur périple vers le drôle de repos proposé par nos préfectures et nos législateurs. Et combien sont-ils en Libye ? En Israël ? En Egypte ? Perdus sur les routes du Sahara, vers l’Ouganda, au Sud-Soudan, au Kenya ? A Djibouti, au Yemen ? Mendiant ou larbinant dans les pays du Golfe ?

Perdus dans les statistiques

Bref, on le voit : on s’y perd. Comment faut-il présenter l’exode des Erythréens pour démontrer qu’il s’agit d’un phénomène historique majeur de notre temps ? Faut-il comparer les souffrances ? Admettons. Les fugitifs érythréens, dont le pays n’est pas en guerre, dont le pays n’est ni ravagé par la violence armée ni la cible d’actions militaires de grande envergure, ou même de moyenne intensité, sont plus nombreux que les Syriens à trouver refuge en Europe, plus nombreux que les Somaliens, plus nombreux que les Irakiens et les Afghans, tous ces malheureux poussés sur les routes par l’infâme goût de la mort des autres qu’entretiennent nos contemporains.

L’équation est donc un peu plus claire. Il se passe quelque chose en Erythrée aujourd’hui qui terrifie suffisamment les garçons et les filles de là-bas pour qu’ils prennent la route de l’exil, les poches vides, les yeux grands ouverts et la mort aux trousses. Pour ma part, contrairement à beaucoup de mes compatriotes, je me refuse à faire face à ce phénomène en adoptant une posture quelconque. Ce n’est même pas au nom de ma conception de la France, de l’Europe ou du droit d’asile en général que l’hémorragie érythréenne me stupéfie et me révolte. Ce n’est pas non plus au nom de l’expiation des crimes coloniaux ou du maintien de l’ordre mondial. Chacun se fait sa propre idée du monde tel qu’il tourne. Mais ici, pour moi, il n’est pas question de cela encore. Il est seulement question de l’intégrité de l’espèce humaine.

Car celle-ci est gravement atteinte par la tourmente érythréenne. En prenant un recul suffisant pour voir le globe dans son ensemble, on pourrait voir ce qu’on semble ne pas voir encore : une foule massive de gamins en colère, exaspérée d’être brutalisée par des aînés imbéciles et bornés, quitte la rage au cœur le pays où ils sont nés pour aller se cacher ailleurs, en attendant que les brutes disparaissent ou renoncent à leurs Kalachnikovs chéries. Comme un corps entaillé, l’humanité saigne par la blessure érythréenne.

Que faire alors ?

On me dira alors : que faut-il faire ? On me dira aussi qu’il n’existe, selon la théorie politique, que deux chemins au débouché de ce drame : la guerre ou bien la discussion, la négociation et la réglementation. Et si l’on commençait déjà par ce que l’on ne fait pas ? C’est-à-dire d’une part accueillir dignement les évadés. Et d’autre part, parler à haute voix et sur un autre ton que celui de la diplomatie craintive, et pas seulement nous autres qui n’avons entre les mains que des pages de journaux que personne ne lit, des blogs qui ne pèsent rien, des rapports qui agrémentent les étagères — mais ceux qui ont le pouvoir de regarder les cowboys au pouvoir à Asmara dans les yeux, ceux qui ont le pouvoir de se lever dans les assemblées nationales et de prendre le micro, ceux qui ont accès à la parole publique. Au moins les évadés sauraient que leur message est passé.

Pour ma part, je ne suis plus attaché à une rédaction. Je prends donc la liberté de dire ici ce que je veux, temporairement libéré des règles de maintien du journalisme. Bien sûr, je suis conscient : plus je me révolte ici, plus sont minces mes chances de travailler sur le sujet demain. On me reproche à bon droit mon parti-pris. Pourtant, je pourrais gloser longtemps sur la prétendue « objectivité » et la « neutralité » dans lesquelles se drapent nos héros médiatiques, mais ce n’est pas le sujet. Si l’on cherche la sécheresse des dépêches d’agence ou la virtuosité du reportage, qu’on lise les journaux ou que l’on écoute la radio. Ici, il s’agit d’un carnet de bord. Alors qu’on m’autorise une conclusion un peu égocentrique, mais qui vaut j’en suis sûr pour tous ceux qui ont un peu de raison. Doutant même de continuer à pratiquer ce métier, je n’ai que l’écriture solitaire pour traverser un monde malade. Alors, j’en use.

Je déclare en mon seul nom que moi, qui me considère comme le frère de chair et de sang des Erythréens, mes contemporains, j’estime que de graves événements se déroulent là-bas, des événements qui nous concernent tous, nous les êtres humains qui ne considérons pas qu’il existe des hiérarchies naturelles, que je ne me satisfais pas des tartarinades absurdes d’Issayas Afeworki, ses affidés et ses groupies, que leurs hallucinations ont dépassé toute mesure, que je ne suis pas dupe de leurs bavardages et de leurs combines — et que je ne pleurerais pas le jour où, comme au Burkina Faso, les petits marquis du parti unique feront leurs valises pour aller finir leur triste vie dans une villa offerte, la mine contrite, par un quelconque roi fainéant dont le tour viendra peut-être. Ce jour-là, je me dirais que le temps est enfin révolu où les Erythréens préféraient le suicide collectif à la vie digne et libre des nations.

Des réfugiés (et ceux qui les sermonnent)

20 juin 2013, Paris — Ce grand cauchemar, ce long cauchemar de la fuite éperdue hors d’Afrique continue. Lorsque je me suis rendu en Sicile, il y a maintenant quatre ans, nous en étions déjà au même point, déjà au point de rupture de la misère et de la mauvaise gestion. Je l’ai écrit dans mon livre. Les petits caïds rançonnaient les Africains venus ramasser les abricots, pendant que les bourgeois leur tiraient dessus à coups de carabine à plomb. Les Erythréens et les Soudanais se repliaient dans les bois des montagnes de Sicile, puisqu’en ville ils étaient indésirables. Lampedusa sentait le mouroir et l’émeute. De l’autre côté de la Méditerrannée, les hommes de Kadhafi saignaient les évadés d’Afrique aux quatre veines, esclaves dociles, prisonniers utiles, jouets sexuels ou animaux de traque, avant de les envoyer mourir ou se clochardiser chez nous, sur des coques de noix, contre deux mille dollars. Aujourd’hui, les prisons de Misratah et Benghazi sont toujours pleines de fugitifs martyrisés, sans substance et sans amour. Les Egyptiens s’essuient les pieds sur les Erythréens kidnappés par les Bédouins du Sinaï. Les Israéliens travaillent à inventer l’expulsion de masse. Et les Européens déblatèrent n’importe quoi.

Nous, journalistes, écrivains ou humanitaires, nous avons raconté toutes les histoires. Nous avons épuisé notre musette. Il ne reste plus rien. Toutes les horreurs ont déjà eu lieu, les nouvelles épouvantes sont de pâles copies. Des survivants portent plainte contre l’Otan ? Peut-être bien. Nous sommes condamnés à nous répéter. Aujourd’hui, nous sommes passés de la crise humanitaire à la crise statistique. Les réfugiés sont devenus abstraits. Ils sont passés sous la toise de la sociologie et des sciences sociales. C’est fini, ils sont des couvertures d’hebdomadaires, ils n’existent plus. Le show-business les a avalés.

On marque aujourd’hui, paraît-il, la Journée mondiale des réfugiés, en même temps que les Erythréens commémorent la Journée des martyrs. Ces mômes en uniforme tombés pour l’indépendance dans les collines et les déserts de leur pays, les voici maintenant dans les Land Cruiser des trafiquants, les caves des tortionnaires du Maghreb, les bidonvilles d’Occident. Suprême ironie, triste coïncidence. Pendant leur calvaire, ils se font faire la morale par tous, la stupide dictature érythréenne et nos imbéciles heureux d’Occident. Peut-être vaincront-ils une fois de plus, envers et contre tout, contre tout le monde, toutes les prévisions. Ou peut-être ont-ils perdu, définitivement. Je n’en sais rien. Je pense simplement à tous ceux que j’ai croisé ces dernières années. Et pour une journée je hais de tout mon cœur ceux qui les prennent de haut, ici et là-bas, et je leur dis ici qu’ils sont des abrutis sans culture.