Des penseurs amoureux de leur pensée

-_La-Voie

13 janvier 2015, Bourdeaux — Dans la campagne solitaire où je vis depuis une semaine, j’observe avec tristesse le tumulte angoissant qui déferle sur la France. Mon opinion ayant peu d’intérêt en soi, mes jugements étant fluctuants et pleins de doutes, je me suis abstenu de l’exprimer, pour ne pas rajouter au malheur. Depuis plus d’un an maintenant, je constate de toute façon que les termes de la parole publique sont trop souvent empoisonnés, rendant la plupart des débats démocratiques littéralement impraticables. Je le regrette, mais les temps sont revenus, encore une fois dans l’histoire de France, où chacun est livré aux errements de la pensée immédiate, laissant en fin de compte à l’avenir le soin de donner du sens à ses choix.

A ceux qui expriment publiquement des certitudes aujourd’hui, je leur dis : je suis heureux pour vous. Moi je n’en suis pas là. J’ajoute toutefois que je partage sans aucune réserve l’affliction des braves gens, le besoin de se réunir dans la rue et d’affirmer en masse que les assassins ne gagneront pas.

J’attendais malgré tout de voir ce que le gouvernement érythréen avait à dire sur le bain de sang qui s’est déroulé ces derniers jours dans mon pays. Rien de précis, sinon des allusions à l’exemplaire coexistence islamo-chrétienne en Erythrée, jusqu’à ce matin. Le directeur de cabinet du président, Yemane Ghebremeskel, a sur Twitter renvoyé vers l’article un peu délirant d’un journaliste américain, pérorant sur la prétendue revanche des « dépossédés » contre « la splendeur et l’insolence » dans lesquelles vivraient, selon lui, les « privilégiés de l’Occident industriel« . S’ensuit un portrait totalement délirant de la société française, qui n’a rien à envier aux délires imbéciles de Fox News ou aux raccourcis aberrants de CNN.

Mais il est intéressant tout de même de constater, outre le fait que Yemane Ghebremeskel est un lecteur assidu de sites révisionnistes, que telle est la vision du monde au sein de la clique au pouvoir à Asmara. Peu ou pas de renseignements, la solitude de positions fantasmatiques, un absence totale de connaissance fine des sociétés européennes, l’obsession paranoïaque de la trace d’ennemis immatériels, une méconnaissance puérile des motivations de ses adversaires, la rage quotidienne de fonder ses propres divagations dans un réel arrangé à loisir — bref, la prétention, le narcissisme, la mauvaise foi, le mépris. Joli palmarès, que l’on retrouve aussi dans nos cercles politiques européens, notamment chez les fascistes.

Cela vaut peut-être mieux pour la junte militaire érythréenne, cela dit. Cela lui permet de ne pas voir son propre système s’effriter un peu plus à mesure que les semaines passent. Ainsi dimanche dernier s’est déroulé à Asmara un incident rare, et même inédit : des prisonniers incarcérés dans le sinistre poste de police n°3 de la capitale se seraient mutinés pendant leur transfèrement dans un autre centre de détention. Onze coups de feu, probablement tirés par des matons, ont été dénombrés par les militants clandestins du mouvement Arbi Harnet, ajoutant que les témoins de la mutinerie affirment que plusieurs détenus sont parvenus à s’échapper et n’ont pas été repris.

Entre-temps, la désobéissance civile continue à se normaliser. Encore une fois, le dernier appel aux casernes a été un fiasco. Dans certains quartiers, personne ne s’est présenté aux autorités pour reprendre l’entraînement militaire. Dans d’autres, ils n’étaient qu’une poignée, sur les milliers de conscrits de l’armée régulière ou des brigades de « l’armée populaire« , le funeste corps de réservistes recrutés parmi les anciens pour jouer à la milice dans les quartiers et bastonner leurs enfants.