Autoportrait avant les adieux

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Ces derniers temps, j’ai déçu du monde. J’ai dit publiquement mes opinions politiques, je suis sorti de l’ombre pour parler en mon nom propre. J’ai exprimé ma lassitude face au journalisme, qui n’est plus rien pour moi que mon gagne-pain. Je me suis mis en retrait de l’Erythrée, consterné par la tournure des événements, ici et là-bas. Alors il est temps de mettre les choses au clair et de revenir succinctement sur le parcours de trente ans qui m’a conduit où j’en suis. Je propose donc cette longue réponse imaginaire à une interview impubliable, avant d’aviser sur l’avenir.

Commençons par le commencement, pour changer. Mon nom. A la question de savoir qui se cache derrière, je ne peux qu’apporter une vague réponse. Personne ne se cache, mais certainement quelqu’un vit dans l’ombre. Moi-même, j’ai encore du mal à y voir clair. Sur le papier, je suis désigné par un prénom double ne disant pas grand chose, aucune origine évidente, aucune destination devinable. Mon enfance a été partagée entre le monde irréel du spectacle dans lequel était baignée ma famille et le rêve de l’aventure et du soleil, cultivé dans l’exil, mais surtout dans l’expérience de l’ennui. Ensuite vinrent la littérature, c’est-à-dire l’émancipation par la lumière crue, puissante de l’esprit humain, puis la rencontre de l’Histoire, les premières luttes.

Ainsi, au terme de mon adolescence, le journalisme m’a semblé être le meilleur moyen de mettre les mains dans la machine dévorante des tragédies historiques, puisque la vie en France me paraissait immobile, navrante, hors de l’Histoire. Et l’écriture a été une façon, au fond, de revêtir l’armure de Don Quichotte, d’empoigner une arme dérisoire pour à la fois exprimer ma jouissance de vivre et livrer ma part du combat contre l’injustice.

J’ai voulu m’embarquer dans le même train que Blaise Cendrars, Albert Camus, René Char, Georges Séféris, Julien Gracq, Régis Debray… Cette ambition en vaut bien une autre. Je la crois en tout cas moins toxique pour l’humanité que celles qu’on nous vante aujourd’hui. Voilà en tout cas quel était l’état de mon désir, à l’âge de dix-huit ans.

« Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse. »

Pour des raisons sociales et souvent anecdotiques, j’ai mis du temps à me faire une place dans le journalisme. J’ai suivi un chemin tortueux et aléatoire, me disant que la patience était la plus haute vertu et la discrétion, le refus de la mondanité et de toute ambition la meilleure méthode pour être tout à son sujet. Je me suis faufilé dans une rédaction, où j’ai exercé mon apostolat avec naïveté. Puis, cinq ans durant, j’ai milité ardemment pour repousser les menaces et permettre la diffusion la plus libre du travail de ceux que je considérais comme mes confrères en Afrique. J’ai vu comment l’information pouvait parfois apporter un peu de lumière dans l’obscurité et la violence. Et j’ai voyagé.

Dès lors, « baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts où, flottaison blême et ravie, un noyé pensif parfois descend », j’ai fait la connaissance de l’Erythrée. Ce fut comme l’abordage d’une terre inexplorée, après des années d’errance insatisfaite. J’ai rencontré, sans l’avoir cherché, ce peuple de héros et d’assassins, qui dans les années 60 s’est donné tout entier à la rage de la liberté pour s’arracher à l’arrogance impériale éthiopienne. Je me suis mis à fréquenter ses évadés, l’un après l’autre. Comme le Virgile de Dante, ils me guidaient à travers un monde de gloire et de rêves, aussi bien de cauchemars que de jardins, monde que j’abordais avec un esprit vierge que tous ces gens marquaient, par leurs récits, leurs visages, leurs douleurs et leur humour. Il m’ont raconté que, après la grande purge politique de 2001, ils s’étaient retrouvés tenus à la gorge par le clan du président Issayas Afeworki, cette Famiglia secrète qui avait arraché une victoire éclatante, après trente ans d’ultra-violence. Quelle histoire ! Je me suis laissé guider sur leurs chemins et je suis revenu changé de ce voyage, comme il se doit pour tout voyage digne de ce nom. Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse.

Mais que faire de tout cela ? Je dois dire que je n’avais pas d’idée précise au départ. Pendant trois ans, je me suis promené en silence parmi eux, bercé par la grandeur d’un peuple très étranger qui, me semblait-il, était là, aux côtés des Européens, depuis toujours ou presque — Hérodote naviguait déjà dans ces parages il y a 2500 ans —, taiseux et empêtré dans ses tourments. Après avoir sillonné deux continents à la rencontre de gens de hasard, je me suis retrouvé avec un esprit gribouillé, noirci d’écritures différentes, surchargé d’histoires, comme un cahier de voyage qui aurait été ouvert à tous.

A mon retour, il m’a semblé que le journalisme était bien faible face à cette malle au trésor qui s’était ouverte et qui m’avait éblouie : heureusement, au fond, que beaucoup de rédactions refusaient mes piges ! Seule la littérature était à la hauteur de cette équipée. C’est l’éditeur Jean-Philippe Rossignol qui a compris avant moi ce que j’avais fait. La question que je me posais, en somme, était : de quel droit, nous les humains, nous parlons des autres ? Penché sur mon manuscrit, j’ai marché sur la trace de ce que je croyais être ma réponse provisoire à cette question, tout le long de mon premier livre, Les Erythréens.

« Quelques grosses légumes se posent devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens. »

Mais je dois dire que je suis aujourd’hui fâché avec le journalisme, qui a fusionné avec le chobizenesse. Les maisons qui nous accueillent sont les fiefs de seigneurs immoraux, d’abbés ermites ou de prévôts apeurés. Notre code d’honneur est burlesque. Nous faisons système avec la cour d’imbéciles et de brutes qui dominent l’actualité, comme on dit. On se montre, on se fait valoir, on pérore. Nos salaires sont joués aux enchères, notre routine est absurde, nos productions discutables. La misère est générale et la susceptibilité un honneur. Pour ce qui me concerne, quelques grosses légumes se posent maintenant devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens et, parfois, pour me calomnier. Mon illusion sur l’idée que le journalisme était l’un des postes avancés d’où les hommes réduisaient les dernières poches d’injustice s’est envolée. Avec une interview, un reportage, un portrait, on arbore désormais un Erythréen à sa boutonnière comme une médaille de guerre. Il est peut-être temps que je laisse la place à ceux qui croient que le journalisme peut changer le monde, et non simplement distraire l’esprit bourgeois.

Du reste, la plupart du temps, on me demande de prévoir l’imprévisible, comme un astrologue dans le salon de Madame Rolland. Or en temps normal, faire des prévisions, c’est prendre le risque d’être ridicule. En l’occurrence, plus j’observe la situation de la Corne de l’Afrique, plus je fais preuve d’humilité. Personne ne comprend réellement ce qui se passe dans les âmes emberlificotées des chefs. Vu d’ici, c’est un théâtre d’ombres et nous ne pouvons compter que sur quelques exégètes pour déchiffrer les gesticulations des armées et des diplomates. Et puis mon sentiment est que les tensions récentes sont pour une grande part une comédie jouée par des hommes qui aiment dramatiser, avec puérilité. Faire monter la tension pour une montagne et un îlot, avec quelques dizaines de soldats mal nourris : après tout, c’est peut-être ça, les guerres modernes… En tout cas, je refuse désormais les conférences, les interventions publiques et la plupart des interviews. Les Erythréens ont depuis longtemps appris nos langues : qu’on les interroge, eux. Que les forts-en-thème aillent dérouler leur doctrine dans les camps de réfugiés du Tigré ou de l’Etat de Kassala. C’était mon but. Moi, qu’on m’oublie.

« Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. »

Ici en France comme là-bas, la clé de l’avenir, de toute façon, c’est l’irruption du peuple, du grand nombre inconvenant : s’il monte sur la table, tout changera. Sinon, les brutes continueront leur trajectoire moyenne, balisée par leur ambition personnelle et les calculs médiocres de ce qu’ils croient être un projet politique. Voilà ce que je sais et qui est impubliable aujourd’hui, sauf à me faire traiter de putschiste ou d’enragé.

Entretemps, dans les rues d’Europe, les Erythréens sont devenus synonymes de figures apatrides, d’ombres errantes, de rebuts encombrants. Le traitement qui leur est réservé par nos clubs de comptables est d’une crétinerie stupéfiante. Trop souvent, la France se déshonore. Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. Ces gens sont des héros et on les traite comme des chiens, voilà la vérité.

Ce que cela dit de notre monde actuel, c’est que nous sommes des nations de bavards et d’avares. Or la France ne gagne le respect de l’humanité que quand elle fait des folies. Par exemple, quand l’un de ses ambassadeurs cache un opposant bolivien traqué par la police de Banzer, quand un poète surréaliste monte un maquis avec les braconniers de Provence, quand De Gaulle prononce le discours de Phnom-Penh ou Mitterrand celui de Cancun, et font suivre leurs propos d’effets… Mais ce serait démodé aujourd’hui, voire malpoli. Alors l’amitié que la France pourrait apporter aux Erythréens reste à bâtir, même si c’est un peu tard.

De mon côté, je change d’arme. Je choisis délibérément la littérature, folie dernière. Un livre devrait venir clore mon « cycle érythréen » dans les mois qui viennent, Conversations avec les hommes du ministère. C’est un roman chagriné, sauvage, lyrique, sur la médiocrité des puissants et l’héroïsme des faibles. J’écris actuellement un polar sur un improbable braquage en Somalie, au beau milieu de la grande bouffonnerie contemporaine. Et je travaille aussi sur un essai sur le monde des Cyclades, qui est pour moi le lieu réel du paradis. Et puis un texte court sur John Coltrane, une fresque sur l’histoire de France…

Quel fil relie tout ça, me dira-t-on ? Nous verrons, si je parviens à construire une œuvre. J’ai en moi de la littérature pour cinquante ans.

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Douceur de la violence

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Ces pages sont de plus en plus ordinairement dédiées à la polémique politique. J’ai perdu quelques amis, j’en perdrai peut-être d’autres. Je suppose que c’est la logique interne de ce genre d’exercice : le chemin se déroule. On me pardonnera donc cette prise de position sans ambiguïté, au nom de l’une de nos précieuses libertés, mais elle n’est rien d’autre que l’étape d’un parcours vieux maintenant de huit ans, ayant déjà porté plusieurs visages et portant aujourd’hui celui-là.

L’air d’innocence avec lequel on entend faire avaler aux Français d’infectes potions est le vrai visage des temps modernes. Le discours absurde et inutile prononcé hier par le président de la République française est pour l’instant une sorte de perfection du genre. Un langage de séminaire d’entreprise, la hauteur de vue d’un petit chef mal à l’aise, un vocabulaire navrant, la profondeur historique d’un dictionnaire des citations, toute la tranquille trahison contemporaine des mots et des idées a été étalée devant un parterre de parlementaires minoritaires, humiliés mais contents.

Les diapositives du chef de l’Etat étaient comme toujours un peu ridicules, ses envolées toujours aussi embarrassantes. Mais pour nous qui sommes désormais habitués aux anachronismes des séries télévisées, sa désarmante jeunesse détonait peu sous les ors de la capitale de l’Ancien régime, pourtant abattu dans le fracas ici même, voici deux siècles, par « les gens qui ne sont rien » quand « les gens qui ont réussi » se sont rendus trop odieux. Mais son visage d’ange a apaisé la fébrilité du citoyen trouillard, sa voix de coach en développement personnel se chargeant de dénoncer, par contraste, la prétendue violence des tribuns. A cet égard, son costume d’animateur de télévision a lui aussi réduit les craintes de césarisme : une brute ne porte pas de bleu lamé.

Alors personne ne s’est alarmé, ou alors dans le secret honteux de son cœur.

Pourtant, le programme dont ce fonctionnaire infatué et fragile a annoncé la venue est d’une violence jamais vue en France, depuis quarante-sept ans que j’ai les yeux ouverts. Le président ne veut pas gouverner, mais « gérer » la France comme une entreprise, le seul lieu de la République où l’assujettissement peut encore être la règle. Dans le monde du travail, il donnera d’ailleurs bientôt tout le pouvoir aux petits chefs à son image pour enrégimenter, au gré de leurs caprices de managers, les vies ordinaires des helpers. En réduisant la représentation nationale, le Président entend par ailleurs redécouper une fois de plus les circonscriptions électorales, sans doute pour adjoindre une couche de propriétaires aux quartiers de locataires et assurer à son camp une domination permanente. Les lois pourront aussi être votées en commission, donc loin du regard public, non pas dans la confrontation rationnelle de l’hémicycle, mais dans les combines des salles de réunion. Des « pactes girondins » avec « les territoires » permettront également d’en finir avec la règle commune, l’indivisibilité du peuple qu’ont voulu les Jacobins pour fonder, entre autres, l’émancipation des Juifs et des Noirs, pour que le critère d’appartenance à la nation des Français soit d’abord et avant tout l’adoption philosophique de la maxime « Liberté, Egalité, Fraternité » et non le fait d’être né quelque part. Ces petits traités locaux entérineront l’inégalité générale, distribueront de nouveau la chance ou la malchance comme donnée sociale fondamentale de la vie des citoyens. En consacrant un état d’urgence permanent enfin, la mise sous contrôle des sociétés politiques par les préfets de police achèvera le tout.

L’éditorialiste anonyme du Monde ne s’y est pas trompé, mais c’était pour s’en réjouir : « Le chef de l’Etat a fixé le cap de la transformation du fonctionnement démocratique du pays. Les changements sont tout sauf cosmétiques. »

Et tout cela sur le ton de l’évidence… Et sans provoquer beaucoup de réactions scandalisées, hormis celle des éternels malpolis. Pourtant, à l’évidence, ce que nous avons jusque là appelé « démocratie » est bel et bien en train de s’effacer, au profit de ses seules apparences.

A-t-on simplement remarqué que le simple fait que le Président ouvre la bouche et parle tout haut a désormais la valeur d’un sceau démocratique ? Car la contradiction, ses amis en ont convenu, n’est pas digne de lui, ni de ses ministres. Une fois par an, a-t-il annoncé, il reviendra d’ailleurs rejouer le même monologue pompeux, discours sur l’état de l’union à la française qui entérine, entre parenthèses, la soumission assumée à notre maître culturel, derrière un jeune avocat d’affaires rêvant de Maison blanche. Qu’il apparaisse à tous et qu’il donne ses oracles doit suffire à affirmer qu’il existe dans ce pays une forme de délibération. Car selon lui, le désaccord radical est une ignorance. Et même, a-t-il dit hier, un « vice, le vice qui empoisonne depuis trop longtemps le débat public ». Les vraies « forces adverses », a-t-il conclu, ne sont pas à l’Assemblée nationale ni même dans la rue, mais avant tout « dans les têtes ». Avec cet aveu : « En chacun de nous il y a un cynique qui sommeille. Et c’est en chacun de nous qu’il faut le faire taire. » Nous sommes prévenus : c’est donc aussi là que le combat du pouvoir se déroulera.

La police pour les corps et l’arrogance pour les esprits, voilà donc le programme annoncé hier.

Je veux être clair : je viens de la sociale-démocratie, je suis républicain et loyaliste, pacifiste et lecteur heureux de la littérature européenne. Comme beaucoup, je crains naïvement la guerre civile. C’est davantage de l’inquiétude, l’éclosion d’une lourde gravité, l’irruption d’un moment de sérieux, qui me pousse à écrire ceci.

Toutefois, je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en un jour tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété. Quelle panache ! « Mais que veulent-ils ? » se répéterait-on alors partout, sur les plateaux de télévision, dans les cabinets, dans les salles de réunion du Président. Enfin la question serait posée et une réponse attendue.

Je laisse à l’opposition démocratique le soin de mener la lutte. Pour ma part, je serai résolument derrière elle, pour freiner chaque avancée de la démagogie oligarchique et prétentieuse que cette comédie entend nous imposer, par l’hypnose du vide, par une surdose de communication, par l’épuisement cynique de nos forces de résistance, par la célébration de la lassitude, par l’humiliation méthodique, interminable, doucereuse, des Français qui cherchent à vivre dignement, c’est-à-dire qui refusent à la fois d’exercer et de subir la violence.


`« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char
Feuillet d’Hypnos n°20

Le « mur » est presque terminé

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19 janvier 2017, Paris — La tribune ci-dessous a été initialement publiée ici en anglais, il y a deux jours, sur le blog de mon ami Martin Plaut, avec lequel je l’ai co-signée. J’estime qu’elle peut être utile à rassembler quelques informations disparates importantes et c’est pourquoi j’ai pris un peu de temps pour la traduire. Le voici.

***

Le « mur » entre l’Afrique et l’Europe est presque terminé

par Martin Plaut et Léonard Vincent

Ce n’est peut-être pas une barrière physique comparable au mur de Donald Trump pour empêcher les Mexicains d’atteindre les Etats-Unis, mais il est presque terminé.

L’Europe a quasiment scellé les passages que les réfugiés et les migrants empruntent pour traverser la Méditerranée.

Examinons les faits.Voici les routes vers le sud de l’Europe :

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Le graphique publié par l’agence frontalière de l’UE est clair : la principale voie que les Africains empruntent passe par la Libye.

La carte ci-dessous, tirée de la même source, souligne ce fait :

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Les deux routes que les Africains utilisent depuis des années ont été quasiment fermées. Il n’y  plus guère de transit par la mer depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux îles Canaries et seulement un nombre limité de migrants parvient jusqu’en Espagne.

L’itinéraire à travers le Sinaï, à destination d’Israël, a été fermé.

Le traitement brutal des Érythréens, des Ethiopiens et des Soudanais dans le Sinaï par des mafias issues des familles bédouines, qui ont soutiré des rançons en multipliant les pires tortures et les viols, a certainement été un facteur de dissuasion. De même que la propension croissante de l’Égypte à expulser les Érythréens vers leur pays d’origine, en dépit de leur emprisonnement et de leur brutalisation après leur retour. Mais cette route a été scellée en décembre 2013 lorsque les autorités israéliennes ont construit une clôture quasiment infranchissable, bloquant la sortie d’Afrique par le Sinaï.

Tout cela a laissé la Libye — et dans une moindre mesure l’Egypte — comme seules routes viables pour les exilés africains. Ces deux itinéraire sont pourtant de plus en plus dangereux. Bien que l’Organisation internationale pour les migrations estime qu’environ 17 hommes, femmes et enfants périssent chaque jour en franchissant ce passage, c’est-à-dire presque un mort par heure, tous n’ont pas été dissuadés.

La Libye est essentielle au succès de la stratégie de l’UE, comme les fonctionnaires de Bruxelles l’expliquaient dans un rapport d’évaluation récent : « La Libye est d’une importance capitale comme point de départ principal pour la route de la Méditerranée centrale. »

Libye: la dernière brique dans le « mur »

L’Union européenne a adopté de nouvelles tactiques pour tenter de sceller la route de la Méditerranée centrale.

Les pays les plus soucieux d’y parvenir sont l’Allemagne et l’Italie, les deux pays qui ont accueilli la plus grande part des réfugiés arrivés ces dernières années. L’Allemagne a reçu près de 1,2 million de demandeurs d’asile au cours des deux dernières années, tandis que l’Italie a enregistré 335 000 arrivées au cours de 2015 et 2016.

Plus tôt ce mois-ci, le ministre italien de l’Intérieur Marco Minniti a été dépêché à Tripoli pour négocier un accord sur la lutte contre « la migration illégale » à travers le pays avec Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen soutenu par l’ONU.

Minniti et al-Sarraj ont convenu de renforcer la coopération en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme et de traite des êtres humains.

« Il existe une nouvelle impulsion ici — nous nous sentons comme des pionniers, a déclaré Mario Giro, vice-ministre italien des Affaires étrangères au Financial Times. Mais il y a beaucoup de travail à faire, parce que la Libye n’a pas encore la capacité de gérer les flux, et le pays est encore divisé. »

Les négociations n’ont, semble-t-il, rien donné. Le gouvernement libyen résiste aux propositions de l’Italie, bien que ses objections détaillées n’ont pas été rendues publiques.

La menace allemande

Alors que l’Italie tente de conclure un accord avec la Libye, l’Allemagne profère des menaces.

La chancelière Angela Merkel faisant face à des élections en 2017, elle est désormais désireuse de montrer qu’elle ne ressent plus aucune « complaisance » pour les réfugiés, adoptant une ligne beaucoup plus dure pour ce qui est de la demande d’asile en Allemagne.

L’Allemagne a ainsi expulsé 25 000 migrants en 2016 et 55 000 autres ont été « convaincus » de rentrer chez eux volontairement.

Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, préconise pour sa part un plan visant à faciliter la détention des demandeurs d’asile refusés qui sont considérés comme une menace potentielle pour la sécurité et à les expulser depuis des « centres de rapatriement » dans les aéroports.

L’Allemagne affirme sa détermination à réduire le nombre de demandeurs d’asile en menaçant de mettre fin à l’aide au développement des pays qui refusent de reprendre leurs citoyens déboutés. « Ceux qui ne coopèrent pas suffisamment ne peuvent espérer bénéficier de notre aide au développement« , a ainsi déclaré le vice-chancelier Sigmar Gabriel à Der Spiegel.

Europe et Afrique

Les propositions de l’Italie, d’un autre côté, sont parfaitement en ligne avec les accords conclus par l’UE avec les dirigeants africains lors du sommet de Malte, fin 2015.

Les deux parties ont signé un accord visant à mettre un terme à la fuite des réfugiés et des migrants.

L’Europe offre une formation aux « autorités policières et judiciaires » dans le cadre de nouvelles méthodes d’enquête et « d’aide à la mise en place d’unités spécialisées de police anti-trafic et anti-contrebande« . Les forces policières européennes d’Europol et de la force frontalière de l’UE (Frontex) aident également les forces de sécurité africaines à lutter contre la « production de documents falsifiés et frauduleux« .

Il s’agit donc de coopérer avec des régimes dictatoriaux, comme le Soudan, qui est dirigé par Omar al-Bechir, recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale.

Mais le président al-Beshir est désormais considéré comme un allié de l’Occident, en dépit de son passif notoire. L’un des derniers gestes du président Obama a d’ailleurs été de lever les sanctions contre le Soudan.

Il ressort clairement des initiatives italiennes et allemandes que l’Europe est résolue à faire tout ce qui est en son pouvoir pour réduire et finalement stopper le flux d’Africains à travers la Libye – la seule route viable à la disposition de la plupart des migrants et réfugiés africains pour rejoindre l’Europe.

Une route légale vers l’Europe

Alors que les itinéraires informels et illégaux ont été scellés, une étroite voie légale a été ouverte. L’Eglise catholique, en collaboration à travers son agence d’aide, Caritas et la Communauté de Sant Egidio, a réussi à négocier un accord avec l’Italie pour que 500 réfugiés de la Corne de l’Afrique soient autorisés à venir en Italie.

Oliviero Fortis, responsable du Département de l’Immigration de Caritas, a déclaré: « Nous devons, dans la mesure du possible, promouvoir des solutions d’entrée légales et sécurisées. Être capable d’entrer en Italie avec un visa est une opération qui fonctionne parfaitement. Sauf au niveau politique, et c’est le grand problème ! C’est l’Eglise italienne qui assumera les coûts, dans l’espoir que cette initiative soit un modèle pour l’acceptation des réfugiés que les institutions européennes peuvent suivre et reproduire. »

UE et Érythrée

L’Érythrée — qui compte parmi les dictatures les plus brutales en Afrique — est l’une des principales sources de migration et de réfugiés. Bien que l’Érythrée compte moins de citoyens que la plupart des autres États africains, davantage d’Érythréens sont arrivés en Europe au début de 2016 que dans tout autre pays africain.

Cela se déroule à un moment où la pression sur les réfugiés érythréens traversant le Soudan et la Libye est à son sommet. La « Force de soutien rapide » du gouvernement soudanais — une force spéciale autonome dirigée par un commandant janjawid notoire — sert de bras armé pour regrouper de force les réfugiés et les renvoyer en Érythrée.

L’UE se débat pour tenter de stopper cet exode. Récemment, elle a offert 200 millions d’euros d’aide à des « projets » érythréens, mais n’a guère de moyens de surveiller la façon dont cet argent sera dépensé. L’Érythrée est un État à parti unique, le FPDJ, lequel n’a jamais par exemple tenu de congrès.

Le pays est gouverné par une clique restreinte autour du président Issayas Afeworki, laquelle utilise fréquemment les conscrits du Service national pour travailler dans les fermes et les usines qu’elle contrôle.

Alors que l’UE a défini une série de programmes qu’elle est disposée à soutenir, étant donné le monopole exercé par le parti et l’armée sur toute la société érythréenne, elle n’a pratiquement aucun moyen de s’assurer que ses fonds ne finissent pas par renforcer l’autocratie.

Conclusion

Si les initiatives de l’UE échouent (et il est très probable qu’elles échoueront), elles ne serviront qu’à renforcer les régimes érythréen et soudanais. En même temps, bloquer la route de la Libye et de l’Egypte pour dissuader les refugiés d’atteindre le sol européen va tout simplement forcer les Érythréens, les Ethiopiens et les Soudanais à emprunter des trajets encore plus longs et plus dangereux pour atteindre un endroit sûr.

L’UE s’efforce de renforcer ses liens avec la Libye afin de pouvoir pénétrer dans les eaux libyennes et de pouvoir détruire les bateaux et les autres infrastructures utilisées pour faire entrer clandestinement des Africains en Europe.

Dans un rapport aux 28 Etats membres de l’UE, le contre-amiral Enrico Credendino, qui dirige la Force navale de l’Union européenne (EU NAVFOR MED) en Méditerranée, a expliqué qu’il est vital que les marines européennes opèrent dans les eaux territoriales libyennes pour arrêter le trafic. Mais cela ne peut pas se produire à l’heure actuelle, selon lui. « Il est clair que les conditions juridiques et politiques préalables ne sont pas remplies« , a déclaré l’amiral Credendino, indiquant qu’une plus grande coopération avec les autorités libyennes était nécessaire.

L’étroit passage légal offert par l’Italie est peu susceptible de répondre aux besoins des Africains désespérés qui cherchent à se refugier en Europe. Au lieu de cela, les restrictions croissantes risquent d’entraîner une augmentation des décès et du désespoir, alors que les jeunes Africains pauvres prennent des routes de plus en plus risquées pour quitter le continent, phénomène qui déstabilise davantage une partie déjà fragile du monde.

Voilà le résultat probable du « mur » africain de l’Europe.

Il ne mettra pas fin au flux de réfugiés fuyant la répression étouffante dans leur pays d’origine et ne fermera pas les frontières de l’Europe. Des milliers de personnes fuyant pour sauver leur vie seront simplement éloignés de l’Europe (et des opinions publiques européennes). L’Europe reportera le fardeau de cette crise sur des régimes brutaux et souvent racistes le long des routes des fugitifs.

Et tout cela pour quoi ?

Pour avoir refusé d’accueillir, pendant un période raisonnable, quelques milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes désireux d’apprendre, de vivre et de contribuer aux sociétés européennes, jusqu’à ce que les circonstances changent et qu’ils puissent rentrer chez eux avec gratitude envers leurs hôtes européens.

Ce n’est pas seulement une honte. C’est surtout une erreur politique aux proportions historiques.

« Les Erythréens » en poche

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13 janvier 2015, Paris — J’ai gardé ces derniers temps un silence qui me pèse, mais qui est nécessaire pour prendre du recul, pour calculer la juste distance avec l’objet des combats, pour évaluer ses forces et calculer ses frappes. Je veux seulement venir ici signaler la sortie aujourd’hui en poche, dans les librairies de France, de Belgique et de Suisse, de mon récit « Les Erythréens », paru en 2012, et dont l’écriture est à l’origine de ce blog.

A la demande de mon éditeur, Rivages, j’ai écrit pour l’occasion un avant-propos inédit. J’engage tous ceux qui s’intéressent à ce que je raconte depuis des années à le lire, pour comprendre quel regard on peut avoir aujourd’hui sur ce livre, qui a été si important dans ma vie et qui résonne encore, quatre ans après. En voici la première page.

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L’or maudit

Vue générale du site de la mine de Bisha

15 janvier 2013, Paris – Enfin, après des mois d’attente, l’organisation américaine Human Rights Watch publie aujourd’hui un rapport intitulé « Hear No Evil », consacré à la question de l’emploi, volontaire ou non, de travailleurs forcés en Erythrée par les compagnies étrangères ayant investi dans le pays.

Truffé de circonlocutions prudentes et de jargon juridique, ce document fait notamment des gros yeux d’avocat new-yorkais à la compagnie Nevsun, pour avoir failli à établir des garanties suffisantes dans sa coopération avec la dictature, empêchant l’emploi sur les sites de la mine de Bisha de conscrits ou d’esclaves.

Ce rapport fait quelque bruit, et tant mieux. Même si sa pudeur de violette et ses recommandations de comité de pilotage n’ont que peu de rapport avec la réalité érythréenne. Car à ce jour, quel travailleur érythréen peut être considéré comme un homme libre? Qui a encore, en Erythrée, la maîtrise de son destin, pour ne pas parler de son parcours professionnel? Qui, en pactisant avec le FPDJ et ses chefs dans l’unique but de faire de l’argent, peut honnêtement se draper dans une morale aux mains propres? Même si la lecture du document est très instructif, le fond de l’affaire est une triste plaisanterie.

Pour mettre un peu de perspective dans ce débat, que l’on me permette donc aujourd’hui la publication d’un extrait inédit des Erythréens, rédigé en 2010 et qui n’avait pas sa place dans la version finale du livre.

C’est long, il faut le lire, je le sais. J’y parlais non seulement des énormités de quelques investisseurs gloutons, mais également des ravages provoqués autour de la mine de Bisha par l’arrivée, dans ce pays de misère, d’un puits d’or.

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Éparses dans la plaine rocailleuse, des têtes noires sortent des tunnels creusés dans la pierre. Les orpailleurs clandestins lâchent leurs bassines. Les soldats arrivent. A six heures du matin, une aube verte s’insinue déjà dans les trous de la mine d’or. Quatre camions du 35ème régiment s’arrêtent net autour des installations clandestines. Les fusils-mitrailleurs sont aussitôt levés. Le frottement des sandales sur la poussière fait se lever un brouillard. Certains orpailleurs cherchent dans la panique à s’insérer dans les tunnels. D’autres ont compris. Comme des chacals, le dos rond, ils prennent la fuite vers les collines. Les premiers coups de feu claquent rapidement. La nuque d’un jeune garçon qui tentait de s’enfuir éclate sous l’impact d’une balle. Son cadavre démantibulé s’effondre aussitôt. Son frère est arraché de force d’un tunnel. Un couteau à la main, il se jette sur le soldat qui vient de tirer. Le ventre du militaire est ouvert comme un fruit. L’homme s’empare de la kalachnikov de sa victime et ouvre le feu sur le premier groupe de soldats que croise son regard. Plusieurs recrues tombent, criblées de balles. Les autres se mettent à l’abri ou se couchent dans la poussière et lancent des rafales en direction de l’homme. Le forcené finit par mourir à son tour, truffé de projectiles, non loin de son jeune frère. Il a eu le temps de tuer, avec l’arme volée, au moins quatre soldats. Des troufions de dix-huit ans originaires pour la plupart d’une région lointaine de l’Érythrée, afin d’éviter les petits arrangements entre cousins.

De petites unités partent traquer les fugitifs dans les broussailles alentours. Quelques coups de feu claquent encore toute la matinée dans le lointain. On ramène un cadavre ou un prisonnier jusqu’aux camions. D’autres soldats, par deux ou trois, inspectent les trous où se tapissent les mineurs clandestins. Ils extirpent de force ceux qui cherchent à se cacher, menacent ceux qui seraient encore au fond de les enfumer ou de les noyer. Alors, les hommes-rats sortent un par un, les mains ouvertes, prêts pour la prison et les travaux forcés. Au mieux, l’armée. En file indienne, ils sont chargés dans les bennes des camions.

C’était le 1er avril 2010, à Tambara, dans le sud-ouest de l’Erythrée. Ce même jour, des rafles ont eu lieu sur plusieurs sites aurifères traditionnels de la région du Gash-Barka. Sur l’immense site de Kosolda, dans la sous-zone de Shambakko, la traque des orpailleurs a duré deux jours. Les porteurs de bassines, les guetteurs, les porteurs de sacs et les oisifs ont été arrêtés les premiers. Mais de nombreux creuseurs sont restés au fond de leurs terriers.

Les officiers du 35ème régiment ont alors fait venir un camion équipé de hauts-parleurs pour avertir les hommes recroquevillés dans les tunnels qu’ils devaient se rendre ou mourir. Les chefs des villages alentours ont également été conduits de force jusqu’à l’entrée des boyaux pour convaincre les mineurs de sortir. Ce fut clair, au bout de vingt-quatre heures, que les mineurs encore vivants ne se rendraient pas. Des boules de broussailles et de chiffons imbibés d’essence enflammée ont donc été jetés dans les tunnels, l’un après l’autre. Une trentaine de réservoirs d’eau a été déversée dans certaines entrées de mines. Au fur et à mesure que les jours ont passé, vingt corps ont été extirpés des trous. Les survivants ont été envoyés au camp de Qualay. Quelques jours plus tard, les 8 et 9 avril, les sites de Hamdemdem et Fakom, dans la même région, ont été ratissés. Vingt-quatre mineurs clandestins ont été tués, estime l’opposition. Les autres ont été enrôlés de force dans l’armée, en caserne disciplinaire.

C’est à ce prix que le gouvernement érythréen fait place nette sur les territoires riches en métaux précieux. L’or… Le pétrole érythréen, croit-on. Le pays, aujourd’hui ruiné, serait au bord d’un grand boum économique. Son sous-sol regorge d’or, d’argent, de cuivre et de zinc. Des nombreuses compagnies étrangères cherchent donc à s’entendre avec Issayas et ses hommes pour obtenir des licences d’exploration et d’exploitation des basses-terres de l’ouest et du sud-ouest. Des montagnes de métaux largement laissées en friche. Pour en profiter, il suffit de s’entendre avec le parti-État.

Le projet phare de cette ruée vers l’or érythréen est le site de Bisha, à l’ouest d’Agordat, au pied des collines arides de l’ouest. Un vaste complexe industriel posé au beau milieu d’une toundra de terre et d’épineux, un circuit élaboré de conduits, de rails suspendus, de poutrelles d’acier, de tuyaux, de réservoirs et de hangars : le dépliant est impressionnant. Bisha est la mine dont rêvent les hommes d’affaires occidentaux. Gérée par la société canadienne Nevsun Resources Ltd, la parcelle exploitée promet 27 millions de tonnes de minerai, dont un million d’once d’or, 9,4 millions d’onces d’argent, de 700 à 900 millions de livres de cuivre et un million de livres de zinc. Une réserve exceptionnelle, qui livrera d’abord 450 000 onces d’or par an, puis le cuivre dans la couche inférieure et enfin le zinc. Dix ans d’extraction sont prévus, avec des bénéfices faramineux, entre 200 et 300 millions de dollars par an.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que de prestigieuses sociétés d’investissement ou des holdings financières occidentales se soient engagées dans le projet. Vanguard, Franklin Templeton, à hauteur de 20 et 15 % des parts, JP Morgan, Passport Capital, Van Eck, Jennison, Black Rock, Oppenheimer, Baker Steel, tous ont mis la main à la poche pour faire partie de l’aventure de Bisha, l’une des plus prometteuses du monde. Il faut admettre que Nevsun Resources Ltd ne lésine pas sur l’expression de son enthousiasme pour attirer des investisseurs. De l’or de haute qualité à faible coût, un retour sur investissement à court terme, une production imminente, prévue fin 2010, des cotations qui ne cessent d’augmenter, un pays qui n’est pas une foire à la corruption, un environnement sûr, l’éventualité de projets de développement ultérieurs et… le « very strong support » du gouvernement érythréen. Que demander de plus ? Une main d’œuvre dévouée, pleine de gratitude pour la création de centaines d’emplois, dans un pays où le revenu par habitant est d’environ 108 euros par an. Du reste, dans sa communication institutionnelle, Nevsun Resources Ltd salue la fiabilité des Érythréens, « connus pour leur comportement amical et leur fierté de leur religion », eux qui sont « assidus au travail par nature ».

Il y a quelques années, Alem Kibreab, le candide directeur des mines au ministère de l’Energie et des Mines, pouvait ainsi parader, de bulletins spécialisés en dépêches d’agences, clamant à qui veut l’entendre que, oui, « Bisha est unique ». Unique et lucratif, pour un gouvernement qui prétend maintenir le pays dans l’autosuffisance et compte sur les maigres récoltes de ses paysans pour nourrir son peuple. A travers la société publique ENAMCO, l’État érythréen détient en effet 40% de la mine de Bisha. C’est bien sûr la condition sine qua non pour travailler en Érythrée. Rien n’est possible loin des hommes d’Issayas et du parti.

Et d’autres sites vont suivre. Le grand projet de Zara et son million d’onces d’or, géré par la société australienne Sud-Sahara Resources, le site de Koka et ses 720 000 onces d’or sur sept ans, conduit par l’Australien Chalice Gold Mines Ltd., puis la « ceinture d’Asmara » et ses 70 millions de tonnes de minerai, explorée par les Canadiens de Sunridge Gold… L’Etat érythréen prend ses 10% chaque fois, avec des options pour acquérir 20 ou 30% des parts au fil des années. Comparés aux 50 à 60% exigées par exemple par le Soudan ou l’Egypte, le filon érythréen est plus qu’attractif. Une quinzaine de sociétés ou de joint-ventures font donc désormais le siège du gouvernement d’Asmara après avoir obtenu son aval, fouillant le sol, commandant des études, faisant des propositions, arrondissant les angles : les britanniques d’Andiamo Exploration et de London Africa, les chinois de Land and Energy et de Zhongchang Mining, les australiens de South Boulder Mines Ltd et de Gippsland Ltd s’étant joints à la ruée vers l’or de Sub Sahara Resources et Chalice Gold Mines Ltd, les indiens de Spice Minerals, les sino-érythréens de China Exploration & Mining Share Company, les érythréo-libyens de Eri-Lib Mining Share Company, Sahar Minerals basé aux Bermudes…. A quoi servira la manne financière récoltée par le gouvernement ? « Il est trop tôt pour le dire », avait il y a quelques années répondu à l’AFP le décidément très candide directeur des mines, Alem Kibreab.

Entre-temps, les associations érythréennes de la diaspora observent cette ruée vers l’or avec inquiétude. Elles savent que les populations les plus indigentes des régions aurifères creusent le sol depuis des siècles pour ne serait-ce qu’un gramme d’or. Au taux actuel, cela représente l’équivalent de l’argent de poche versé par l’armée aux conscrits du Warsay Yekealo. Alors, par petits groupes, en famille, ils arrachent des blocs de rocher qu’ils brisent en les frappant entre eux. Le tamis est fait avec des semelles de sandales et l’agglomération de l’or, parfois, à mains nues avec du mercure, du poison pour les hommes et les bêtes. Mais peu importe. Gratter la terre pour une poignée de lentilles sous-payées ou fouiller la terre natale à la recherche de métaux précieux, le choix est vite fait. Les gens viennent gratter les contreforts des grands sites industriels, sous les yeux d’ingénieurs occidentaux médusés. Des enfants transportent sur leur dos des empilements de roche, le long de puits abrupts.

Les sociétés étrangères sont embarrassées. Timothy Strong, directeur du projet érythréen de la compagnie britannique London Africa, s’est d’ailleurs confié au correspondant de l’agence Reuters, en février 2010. Il a admis fournir de l’eau et de la nourriture à cette cour des miracles qui pullule autour des installations de sa société. « Même si l’orpaillage artisanal sur les sites attribués à des sociétés privés n’est pas légitime techniquement, c’est mieux d’établir de bonnes relations avec les communautés locales », confiait-il en se désolant des conditions de vie des Érythréens qui ramassent les miettes des compagnies étrangères et du gouvernement. « Si vous privez totalement les villageois locaux de leurs droits — à part être immoral —, vous livrez votre projet à la possibilité d’actes de sabotage. Nous, nous apportons de l’aide sur notre site. »

Le plus souvent, l’armée s’en charge également, à coups de giffa, les grandes rafles ramenant dans les casernes ceux qui n’y sont pas déjà. Ensuite seulement, les plus robustes et les pistonnés sont envoyés sur des chantiers utiles.