Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

De l’anti-journalisme

2 mai 2012, Paris. Une histoire sans histoire. Rien à dire, rien à déduire. A première vue, pour un journaliste, il n’y a rien eu à écrire sur le drôle de putsch de la semaine dernière en Erythrée. Aucun journal français, aucun média, n’a été tenté d’en faire ne serait-ce qu’une brève. La disparition mystérieuse du président Issaias Afeworki, puis sa résurrection miraculeuse un samedi soir de grande écoute, ce n’est pas un sujet pertinent. Ça n’a pas sa place au côté des éructations électorales. Et pourtant.

Je me trouve dans l’inconfortable situation que voilà. Le hasard et une étrange constitution intérieure m’ont conduit à croiser le chemin des Erythréens et, en conscience, à refuser de le quitter. Un livre, quelques articles, des appels dans le désert, c’est tout ce que j’ai pu faire. Mais enfin la presse française, globalement, s’en moque : la tragédie érythréenne, pense-t-on, n’a aucune conséquence ici. Ils souffrent — c’est bien triste. Lecteurs et téléspectateurs ne seraient pas concernés, donc pas clients. D’étranges histoires imprécises ne seraient pas d’actualité. Je suis donc exclu du secteur, mis à l’écart par choix, silencieux par entêtement. Sans doute ai-je choisi une impasse.

Ce serait un autre journalisme qui adviendrait. Un journalisme critique, un journalisme de culture.

Je passe rapidement sur l’erreur de jugement qui considère que ce qui se déroule là-bas n’a aucune conséquence ici, myopie que j’ai plusieurs fois abordée ailleurs. Les partisans de la courageuse indifférence ont leurs raisons, qui ne sont pas toutes mauvaises. Mais admettons que les convulsions psychotiques de l’Erythrée ne soient pas ressenties dans nos parages. On pourrait malgré tout considérer que l’information ne serve pas qu’à éclairer notre voisinage. On pourrait imaginer que le journalisme, précisément, ne soit pas soumis à la pression de ce qui nous regarde — mais aussi de ce qui ne nous regarde pas. L’apport des médias pourrait être l’enrichissement de nos consciences par la connaissance de l’ailleurs, du lointain, de l’étrangeté et des mondes qui nous sont parallèles. Ce serait un autre journalisme qui adviendrait. Un journalisme critique, un journalisme de culture.

J’entends beaucoup de monde, révolté par l’asile de fous qu’est devenue l’Erythrée, m’encourager en disant « qu’il faudrait que nos médias en parlent », afin de pousser nos hommes politiques à « faire quelque chose ». Mais ce n’est pas mon intention. Je ne demande rien aux diplomates. Ou du moins, ce que je leur conseille, je le leur dis dans l’intimité d’une conversation. Mais qui suis-je pour savoir mieux qu’eux comment parler aux commissaires des goulags ? Personne ne peut sauver l’Erythrée sinon les Erythréens, dans le mouvement de leur destin national.

Non, je crois que la seule chose efficace que nous puissions faire pour les Erythréens, c’est de se raconter leur histoire. De se conter leurs paradoxes. De respirer leurs parfums et d’écouter leurs chansons. D’outil majeur de la dénonciation ou de relais de la parole dominante, le journalisme pourrait ainsi devenir un témoignage d’amitié, une autre manière que les hommes ont inventé pour se raconter leur présence commune, une voix honnête et gratuite. Les esprits changeraient ici et là-bas. La classe dirigeante suivrait, servile comme toujours. Qui veut cela ? Pour ma part, j’achèterais ce journal.

La raison d’être

6 mai 2011, Paris. Et puis j’ai décidé de revenir… L’agitation du quotidien m’avait contraint à m’éloigner aussi d’Asmara-sur-Seine, avec pas mal de culpabilité, c’est vrai. Mais comme il est désormais acquis que « Les Erythréens », dont la rédaction a été laborieusement terminée cet hiver, paraîtront en janvier 2012 sous le label d’une belle maison parisienne, je me dit que ce lavoir collectif, cette margelle, ce blog discret, caché dans le brouillard d’Internet, cercle intime qui n’a aucune ambition particulière, retrouve une raison d’être. Je vais m’efforcer de reprendre ici le journal de sa publication.

Si j’ai raison et que je suis juste, vous viendrez.

Déménagement

3 décembre 2009, Paris. Grâce à l’amitié de Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur, le « Journal des Erythréens » déménage vers l’excellent site qu’il anime depuis plusieurs années, grands-reporters.com. De carnet de bord de l’écriture d’un essai, le blog évolue vers une chronique de l’actualité de l’Erythrée, le seul de son genre dans le monde francophone. Merci à tous ceux qui sont venus ici. Retrouvons-nous là-bas.

Cliquez ici pour accéder à « Asmara-sur-Seine, l’Erythrée vue de Paris »

Un cas d’école

24 novembre 2009, Paris. L’Erythrée pose actuellement au monde un problème de géostratégie d’école. Les manigances du gouvernement d’Asmara avec les « mad mollah » de Téhéran, notamment, agitent toutes sortes de spéculations depuis plusieurs mois, dont je suis étonné de trouver si peu de traces dans la presse. Posons les faits.

Isolé depuis plusieurs années, le régime érythréen s’est appuyé, pour sa survie, sur plusieurs alliés dont les intérêts convergent avec les siens. La Chine, d’abord, qui ne manque aucune occasion de planter un petit drapeau rouge sur le continent africain et qui a formé le président Issaias Afeworki, au temps de la révolution culturelle. Le Qatar, ensuite, soucieux d’être le point d’équilibre entre le jihadisme armé et la realpolitik occidentale, qui a bien perçu dans le pouvoir de nuisance d’Asmara autour de la mer Rouge et en Afrique orientale tout l’intérêt de lui conserver son amitié et de lui accorder ses pétrodollars. L’Italie, ancienne puissance coloniale, où quelques hommes d’affaires cupides proches de la Ligue du Nord et leurs alliés au gouvernement protègent le pouvoir érythréen de toute sanction européenne, sous le prétexte de lutter contre l’immigration clandestine. L’Iran, enfin.

Rencontres bilatérales, échanges ministériels, déclarations publiques d’amitié, contrats commerciaux portant sur les télécommunications et le développement… Les deux gouvernements n’ont pas ménagé leurs efforts ces dix-huit derniers mois pour montrer au monde qu’ils ne sont pas si isolés qu’on le dit et que leur pouvoir d’influence respectif s’étend bien au-delà de leur sphère géographique naturelle. Pour les Iraniens, le prix de cet échange est la réhabilitation, à ses frais, de la raffinerie d’Assab, un port industriel situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Djibouti, sur les rives du Bab-el-Mandeb, un goulet d’étranglement naturel qui marque la frontière entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. Or, les contrats commerciaux stratégiques passés par l’Iran avec des pays étrangers sont honorés par une branche des Gardiens de la révolution comprenant des ingénieurs et des spécialistes du génie militaire.

On comprend dès lors que la présence de pasdarans iraniens sur les rives du point de passage des supertankers transitant entre l’océan Indien et le canal de Suez a de quoi donner quelques sueurs froides à une communauté internationale déjà aux prises avec Téhéran sur la question nucléaire. L’Iran perturbant déjà le détroit d’Ormuz par où transite le pétrole du Chatt-el-Arab irakien et du Koweit, une présence iranienne à l’ouest de la péninsule arabique fait de Mahmoud Ahmadinejad le Cerbère du pétrole moyen-oriental. Et offre un appui logistique inédit pour un pays sous pression, qui a besoin de nouvelles leviers pour tenir l’Occident et l’ONU à distance. Un premier bras de fer silencieux a eu lieu début novembre, après qu’un bateau iranien chargé d’armes à destination des insurgés chiites du Yémen et en provenance d’Erythrée a été intercepté sur un plage proche de Medi, non loin du bastion rebelle d’Al-Houthis. Le quotidien yéménite indépendant Al-Ahali, citant des sources sécuritaires yéménites, a même affirmé que les rebelles chiites du nord-ouest étaient entraînés par les Pasdarans sur le sol érythréen. Malgré les démentis de circonstance, l’ambassadeur d’Asmara à Sanaa a été convoqué et sermonné.

Alors qu’une résolution décidant de lourdes sanctions contre l’Erythrée est en cours d’examen au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, en raison de son rôle dans l’armement et le financement des taliban noirs de Somalie, l’Erythrée ne peut manquer d’être perçue comme une pièce maîtresse du « Grand jeu » que se livrent les puissances régionales et internationales dans la Corne de l’Afrique. C’est du reste, de l’aveu même de diplomates occidentaux, en raison de cette peur du pouvoir de nuisance d’Issaias Afeworki et son clan que les grandes puissances ont tant hésité à concéder à l’Ouganda, qui perd régulièrement des Casques verts dans la sale guerre de Mogadiscio, le droit de rédiger la résolution imposant un quasi embargo sur l’Erythrée. Mais enfin, le texte devrait être soumis au vote en décembre et représenterait, en raison de l’interdiction de voyager qui serait imposé au leadership érythréen, une avancée majeure dans la déstabilisation du régime. Son apport en devises est en effet essentiellement alimenté par la « taxe » obligatoire que verse la diaspora au gouvernement, sous peine de représailles envers les familles restées au pays.

C’est dans ce contexte que la « disparition » mystérieuse du ministre érythréen de la Défense, Sebhat Ephrem, du 11 au 17 novembre, en compagnie d’un cartographe et d’un opérateur radio, est interprété par certains comme la preuve que la coopération militaire, dans cette région du monde, prend des formes de plus en plus clandestines. Et de plus en plus dangereuses pour nombre de pays, et pas seulement africains.

Combat solitaire

eri100

22 octobre 2009, Paris. Je reprends de force le fil de ce blog et de mon essai après des mois de distraction et d’obligations et, entre-temps, l’Erythrée a commencé à changer de visage. Plusieurs amis journalistes m’ont appelé pour connaître mon sentiment, d’autres veulent enfin couvrir la situation dans le pays sans rien y connaître, d’autres encore reviennent après m’avoir poliment écouté, il y a de cela des semaines, finalement convaincus que quelque chose se trame sur les bords de la mer Rouge. Et moi, je réponds méthodiquement, en me répétant, alors même que je sens que leur curiosité et les moyens dont ils disposent fait filer mon livre entre mes doigts. Mais enfin, je réponds.

Des graffitis, dit-on, ont fait leur apparition sur les murs d’Asmara. « Issaias kidnappeur », « Issaias assassin » : ce qui aurait été inimaginable cet hiver encore est devenu une réalité. Des réfugiés retour du pays m’en avaient déjà parlé, au printemps, en Sicile. Des ministres expriment leur lassitude en privé. Des militaires de haut rang font défection à l’étranger. Un groupe clandestin extrêmement bien organisé, sans doute des officiers et quelques fonctionnaires, ont tenté d’assassiner le président cet été, après avoir volé son ordinateur portable dans son bureau. La présidence n’est plus inviolable. Des discussions avancées au sein du Conseil de sécurité de l’ONU évoquent des sanctions individuelles, après des semaines d’obstruction de quelques grands pays qui n’étaient convaincus par rien d’autre que l’utilité de leur indifférence. Je me suis du reste affronté verbalement, l’autre jour, à un fonctionnaire du ministère de la Défense qui s’obstinait à me soutenir qu’Issaias ne pensait pas ce qu’il dit, qu’il rêvait encore d’être ce grand Négus régnant sur l’Ethiopie et l’Erythrée que Meles Zenawi l’aurait empêché de devenir en 1991 et qu’il était protégé par son pouvoir de nuisance. Erreur d’analyse paralysante sur lequel le garçon semble revenir.

Je reviens, au fond, pour dire que le régime d’Issaias montre enfin de la faiblesse. Une fois de plus, les Erythréens libres auront mené leur combat seuls, oubliés de tous, comme ces desperados en sandales de l’ELF et l’EPLF qui ont écrit leur légende en souffrant mille morts.

Dans l’absence

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10 juin 2009, Paris. La vie ordinaire, les contraintes du travail quotidien et de l’argent, mon inaptitude à la discipline aussi, m’ont tenu éloigné de mes « Erythréens » depuis quelques semaines. Ils se tiennent à distance, dans l’ombre, comme ces deuils qui ne se font pas et qui peuplent de fantômes les coins obscurs de la chambre vide. Le ciel de Paris est triste et menaçant comme cette absence.