Psychodrame à Gaborone

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15 octobre 2015, Paris — Les dix joueurs de l’équipe nationale de football d’Erythrée qui ont fait défection hier au Botswana sont toujours détenus par la police et n’ont pas encore pu rencontrer leur avocat, m’a dit à l’instant une source proche de celui-ci à Gaborone. Le psychodrame initié par leur départ clandestin de la pension où ils étaient logés et leur refus de se rendre à l’aéroport pour retourner à Asmara a même pris un tour plus inquiétant ce matin, après que le ministre de la Justice du Botswana a, au cours d’une émission de radio, affirmé que son gouvernement ne leur reconnaissait pas la qualité de réfugiés, étant donné qu’ils étaient entrés légalement dans le pays avec leur passeport et qu’ils n’étaient manifestement pas en fuite.

Entretemps, leur avocat entend introduire dès cet après-midi une demande urgente auprès de la Haute Cour de Gaborone « pour permettre aux dix joueurs d’avoir accès à leur conseil et d’obtenir la chance d’être entendus équitablement« , selon la même source.

Mais les autorités érythréennes, furieuses et humiliées par cette énième défection spectaculaire, exercent une très forte pression sur le Botswana pour le contraindre à expulser les impudents. L’ambassadeur d’Erythrée s’est même rendu personnellement au commissariat de Francistown où les joueurs ont été conduits par la police hier et a publiquement mutilé leur passeport, de manière à les invalider et faire d’eux des sans-papiers.

De son côté, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés suit leur cas de près, mais ne peut engager aucune démarche tant que leurs représentants n’ont pas eu accès aux dix garçons, qui doivent faire une demande formelle d’enregistrement.

« La situation est très inquiétante« , m’a enfin confié cette source. « Elle est surtout contraire aux traditions du Botswana, qui a toujours été un exemple démocratique et un pays d’hospitalité, même à l’époque de la lutte pour l’indépendance de l’Erythrée.« 

Célébrer quoi ?

Tesfanews

22 mai 2015, Paris — Le 24 mai marque le jour anniversaire de l’indépendance de l’Erythrée, décrétée en 1993 après une guerre cruelle de trente ans et un referendum. Mais que reste-t-il à fêter après quasiment quinze ans d’enfoncement de ce jeune pays dans l’obscurité totalitaire, le désordre social inhérent à l’autoritarisme, la nécrose économique due à l’incompétence crasse de la junte et de ses serviteurs ?

Je ne vois pas bien en quoi il y a lieu de se réjouir de l’échec de l’aile dure du mouvement politico-militaire dirigé par Issayas Afeworki, qui a pris le pouvoir par un impitoyable coup de force en septembre 2001. La liberté, la justice, la paix, le temps paisible de l’histoire des peuples qui maîtrisent leur destin, rien de tout cela n’est advenu. La médiocrité est la règle, avec l’oppression. On ne se laissera pas bercer de douces illusions par le conte de fées raconté par la dictature et ses mirlitons. Selon eux, la voix autonome et originale empruntée par l’Erythrée serait l’objet d’un complot de prédateurs, tous plus ou moins Américains ou inféodés aux Tigréens cruels et revanchards qui règnent d’une main de fer sur l’Ethiopie.

Mais non, messieurs. L’incompétence notoire des généraux, la désorganisation administrative, la cupidité et la fainéantise des apparatchiks, la paranoïa du directoire à la composition mouvante qui dirige le pays autour d’Issayas et de ses coups de sang, tout cela se voit trop. Les diplomates en poste à Asmara le disent tous. Les fugitifs exaspérés le racontent en détail. L’Erythrée de 2015 n’a pas de colonne vertébrale, elle n’est plus qu’une masse nerveuse et toxique, cherchant de l’air pour sa survie.

Un corps social au bout de ses forces

Non, ce n’est pas la « Corée du Nord de l’Afrique » ni un « bagne à ciel ouvert », ou encore « un camp de travaux forcés », au fond : c’est bien cette « cage suffocante » dont parlait brillamment la journaliste britannique Michela Wrong l’autre jour.

Son organisme est épuisé. Depuis dix ans et plus, elle se vide méthodiquement de sa jeunesse et de ses fonctionnaires les plus doués, de ses pilotes, de ses médecins, de ses ingénieurs, de ses enseignants, tous partis sur les routes infernales de l’exil, vers l’Ethiopie, le Soudan ou le Golfe. Certains de ses diplomates jettent l’éponge, à l’image du deuxième secrétaire de l’ambassade d’Erythrée auprès de l’Union africaine, voici deux semaines. Les fugitifs érythréens se pressent, partout, en colère, aux portes de l’Afrique. Ses gamins enfuis détestent leurs chefs et préfèrent partir à l’aventure vers autre chose — tout, même la mort, mais pas eux.

Ses fonctions vitales sont maintenues par des alliances de circonstance. Le Qatar, exaspéré, s’est éloigné et Al-Jazira a commencé à médire de l’Erythrée : Issayas est allé aussitôt faire des offres de service à l’Arabie saoudite, dans l’espoir de compter de nouveau pour quelque chose dans les affaires régionales. On dit même qu’il aurait proposé d’accueillir en Erythrée une base, notamment maritime, de l’opération militaire saoudienne contre les Houthis au Yémen, ou de fournir des troupes pour faire la guerre. On ne sait pas, d’ailleurs, si ce n’est pas pour parler de cela que le président yéménite semi-déchu a été vu, par un touriste innocent, à l’Asmara Palace, le 14 mai dernier.

La population érythréenne elle-même divorce peu à peu de ses dirigeants. Les « fariboles » du FPDJ doivent désormais faire l’objet d’argumentaires laborieux, d’une propagande de plus en plus consternante. Ses gesticulations sont parfois bouffonnes, comme lorsque la fantomatique ministre de la Justice a solennellement annoncé la mise en place d’un code pénal que personne n’a lu… après plus de vingt ans d’existence de l’Etat et toujours aucune Constitution en vigueur.

Les sanctions de l’ONU (qui je le rappelle ne concerne que quelques affreux de l’appareil sécuritaire et leurs avoirs à l’étranger, et non l’économie érythréenne) ont commencé à gêner les manœuvres tordues des militaires : Issayas et ses séides ont lancé une vaste entreprise de réhabilitation de leur projet échoué, en s’appuyant sur les petits-bourgeois de la diaspora, en faisant croire que les difficultés du pays étaient la conséquence de la méchanceté vénale de forces obscures en Occident. Les slogans accusateurs des ONG ont commencé à polluer ses entreprises de séduction en Occident : les ambassadeurs érythréens sont désormais affairés à animer des séminaires et des festivals pour remobiliser leurs miliciens en t-shirts, qui ne connaissent rien à rien et tomberont peut-être de haut, le jour de la libération venu.

Alors, dans ces conditions, que dire, pour célébrer le 24 mai ? Le fait que la dictature érythréenne est désormais sur la défensive, peut-être, cherchant de l’oxygène dans un monde qu’elle commence à fatiguer.

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En route pour le Nord

Eritrean team sign

11 novembre 2013, Rabat — Ils ont attendu presqu’un an, cachés ou à peu près. Insultés, recherchés, calomniés, malheureusement célèbres, ils ont patienté, les poches vides, étrangers en Afrique. Mais c’est enfin fini : les joueurs et les membres de l’équipe d’encadrement de la formation nationale de football érythréenne qui avaient fait défection l’année dernière en Ouganda ont obtenu un permis de séjour aux Pays-Bas. Au terme d’un accord avec le HCR obtenu de haute lutte, ils se sont envolés ce matin pour Amsterdam et, sur la route de l’aéroport, ont appelé mon amie Meron Estefanos, ainsi qu’elle me l’a annoncé ce matin.

C’est une petite nouvelle, pourrait-on dire. Mais mesure-t-on seulement ce que cela représente pour eux ? J’imagine que les autorités néerlandaises ont accepté de les recevoir en leur fournissant au moins un lit temporaire, une maigre allocation et quelques programmes d’apprentissage de leur drôle de nouvelle vie. Je sais bien ce que cela peut avoir d’insuffisant, de notre point de vue — et dire que certains d’entre nous, Européens, vont s’en scandaliser ! Toujours est-il qu’avant de prendre leur avion, ils n’ont dit qu’une chose : ils sont « heureux, heureux », me dit Meron. Que la terre d’Europe leur soit légère, voilà ce que je dis.

Derniers échos du bagne

Vue de nuit de l’aéroport régional de Jizan (Arabie saoudite)

10 avril 2012 — Mille et une choses m’ont tenues éloignées de ce blog depuis un mois, avec regret. Il est donc temps de rattraper le temps perdu, en vrac.

Depuis la mutinerie du 21 janvier, Issayas Afeworki et ses hommes se sont retranchés dans le mutisme et l’agitation intérieure, encore une fois, comme au temps des purges internes dans le maquis. Ceux qui auraient vendu la mèche aux militaires renégats ont été châtiés. Ceux qui sont soupçonnés de leur être sympathiques aussi, particulièrement dans la communauté musulmane, puisque le chef est certain d’avoir eu affaire à une insurrection jihadiste. L’anciennement fidèle Abdella Jaber, le numéro trois du parti, serait décédé en détention. Un ministre, un gouverneur, un ambassadeur, un commissaire politique, de nombreux sous-officers et des membres des « troupes culturelles » du parti seraient toujours détenus et rien n’indique qu’ils ne disparaîtront pas à jamais, comme les réformistes du G15 et les journalistes de 2001, dans les infâmes oubliettes du régime.

L’impossible récupération du jet d’Issayas

Entre-temps, la débandade continue. Le général Teklai Habteselassie, commandant de l’aviation, n’a pas ménagé ses efforts pour récupérer le précieux Beechcraft du président, toujours bloqué de l’autre côté de la mer Rouge, à Jizan, en Arabie saoudite, depuis la spectaculaire défection de ses deux pilotes en octobre dernier. Une délégation de près d’une dizaine d’officiers, dont le célèbre pilote Aaron Tadesse, a même été dépêché là-bas voici deux semaines pour récupérer l’appareil. Le Beechcraft d’Issayas n’a pas pu être ramené à Asmara, sans doute pour des raisons techniques. Mais, ironie du sort, une femme, le capitaine Rahwa Ghebrekristos, a profité de la mission pour immédiatement demander l’asile politique au royaume saoudien.

J’ignore avec certitude où elle se trouve, même si des sources fiables m’assure qu’elle est détenue dans un camp militaire de Jizan et qu’elle bénéficie de l’attention du HCR. Sa famille n’a plus de contact avec elle depuis quelques jours.

Ma conversation l’autre jour avec l’ancien pilote d’hélicoptère Luul Kebreab, qui avait fait défection en 2004 dans des conditions similaires avec son appareil, tend à me faire penser que son calvaire ne fait que commencer. Détenu pendant deux ans dans le camp militaire d’Abou Arish, il a fallu une grève de la faim pour pousser les autorités saoudiennes à les transférer dans un camp de réfugiés avec d’autres va-nu-pieds érythréens, échoués là par défaut. Tous vivent aujourd’hui en Occident, dans l’anonymat. Mais après trois ans de calvaire.

Il serait bon que les amis du roi Abdallah Saoud lui fasse des offres pour les pilotes Yonas Woldbeab et Mekonnen Debesai, qui ont fui aux commandes du jet d’Issayas, et le capitaine Rahwa, puisque c’est là le prix de la dignité de ces évadés du bagne, qui ont cru et qui ne croient plus.

Les Red Sea Boys en lieu sûr

Les Red Sea Boys à Kampala.

Les Red Sea Boys à Kampala.

5 décembre 2012, Paris – Les dix-huit membres de l’équipe nationale érythréenne de football qui ont fait défection le week-end dernier ont officiellement demandé l’asile à l’Ouganda ce mercredi, après quatre jours passés dans la clandestinité.

Discrètement regroupés dans la capitale ce matin, ils se sont d’abord rendus en groupe au Directorat des réfugiés de la Primature, à Kampala, où ils ont été interrogés sur les raisons de leur défection. Après quoi ils se sont rendus dans un commissariat de police, pour remplir une déclaration officielle de demande d’asile, sur les instructions du bureau local du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Dès leur sortie du commissariat, les dix-sept joueurs et le soigneur des Red Sea Boys ont exprimé leur soulagement. « Depuis que nous avons décidé de quitter notre hôtel, nous avons été traqués où que nous allions, y compris par des employés de l’ambassade d’Erythrée », m’a déclaré à la mi-journée l’un d’eux par téléphone, sous couvert de l’anonymat. « Maintenant, nous sommes dans un endroit sûr et nous attendons patiemment la décision du gouvernement ougandais sur notre demande d’asile. Nous avons clairement expliqué que nous nous sommes échappés pour des raisons politiques, en raison de la situation dans notre pays. »

« Les retrouver où qu’ils se cachent »

Il faut dire que, plombée par le silence habituel des autorités érythréennes, l’annonce de leur fuite a été accueillie avec beaucoup d’hostilité par les autorités sportives africaines. La Fédération ougandaise des associations de football a juré ses grands dieux de les « retrouver où qu’ils se cachent » et annoncé la distribution de leur photographie aux quotidiens de la ville, les traitant dès leur disparition comme des criminels ou des gamins irresponsables.

Nicholas Musonye, le secrétaire général de l’organisation régionale du football, la CECAFA, a d’ailleurs fait savoir sans honte qu’il avait pourtant « prévenu les Ougandais de faire surveiller les Erythréens par la police », ce qui est une bien élégante manière de gérer les affaires sportives. Mais rien d’étonnant. C’est déjà lui qui, en 2009, lorsque les Red Sea Boys d’alors avait fait défection au Kenya, avait déploré ce « mauvais coup » porté à « l’image de la région », le pauvre homme. Son branding est piétiné par des mômes avides de liberté.

La cour du négus

Cet épisode à rebondissements est le dernier avatar d’une bien étrange période, où les signes d’effritement de la junte dirigée par Issayas Afeworki se multiplient. Toutes sortes de rumeurs tournent autour de plusieurs hautes personnalités du régime, depuis quelques semaines. On se cache, on disparaît, on réapparaît. Seules deux ou trois personnes sont dans la confidence, les autres s’interrogent mais n’osent pas parler à voix haute. Je ne peux donc rien dire encore, rien écrire. C’est la cour du négus. La paranoïa d’Etat a gangréné jusqu’aux cœur des évadés, qu’ils soient ministres, trouffions ou footballeurs.

Alemayo le fugitif

16 octobre 2012, Paris – Comme beaucoup de jeunes Erythréens, Alemayo Kebede est timide, agile et prodigue. Son talent à lui, c’est le football. Visage ovale, chevelure de lionceau, sourire désarmant. Dans l’escadron des Croydon Kings d’Adelaide, il est milieu de terrain. Avec ses grandes jambes et ses longs bras, il protège son ballon avec souplesse, ramène le jeu vers le camp adverse, glisse des passes de géomètre.

De retour d’un week-end aux Rencontres de Bayeux, je me convaincs de raconter son histoire. La semaine dernière, il a reçu la médaille Sergio Melta décernée par la Super Ligue de la Fédération de football d’Australie du sud, couronnant le meilleur joueur de l’année pour sa remarquable saison. D’abord, bien sûr, il n’y a pas cru. « J’étais nerveux. Je ne marchais plus droit », a-t-il raconté en se moquant un peu de lui-même. Sa médaille autour du cou, d’une voix douce, Alemayo Kebede a raconté qu’il a aussitôt téléphoné à sa famille restée en Erythrée. « Ils étaient très heureux. » Sans doute.

Je me souviens de lui. Alemayo revient de loin. Il y a trois ans, avec quelques-uns de ses co-équipiers de l’équipe nationale d’Erythrée dont il était un pilier, il avait disparu avant d’être contraint de rentrer à Asmara, quelque part dans un quartier de Nairobi, capitale tentaculaire du Kenya. Une semaine plus tard, il était réapparu avec ses potes, sombre et droit, impérial, zippé dans son survêtement aux couleurs nationales, pour s’engouffrer dans les bureaux du HCR et demander l’asile politique. Son silence, alors, était drapé dans le panache.

Une défection rocambolesque

Ils avaient pourtant l’air heureux de porter le survêtement de l’équipe nationale, les Read Sea Boys d’Erythrée, à leur arrivée à l’aéroport de la capitale kényane, le 27 novembre 2009. Un à un, devant les caméras des télévisions, les manches retroussées ou le blouson ouvert, ils poussaient leur chariot avec un grand sourire. Venus participer au tournoi régional de la CECAFA, le très jeune escadron venu d’Asmara était formé d’adolescents, pour l’essentiel, dont les familles avaient dû réunir 100.000 nakfas de caution (environ 5.000 euros), pour permettre à leurs enfants de quitter le pays. Malgré tout, en descendant de l’avion, ils paraissaient décontractés. Les agents de sécurité du parti unique, surnommés « les moustiques », étaient là aussi, ne les lâchant pas d’une semelle.

Vingt-quatre heures plus tard, 0-0, match nul contre les Warriors zimbabwéens, vainqueurs de la compétition en 2001. Les chances de l’Érythrée étaient intactes. Deux jours plus tard, défaite 2-1 contre les redoutables Amuvabi du Rwanda. Le 5 décembre, la large victoire contre les Ocean Stars de Somalie, 3-1, leur avait toutefois permis de se qualifier pour les quarts de finale, battant sur le fil au classement le Zimbabwe qui avait marqué un but de moins qu’eux.

Les Red Sea Boys s’étaient donc présentés contre la Tanzanie, au grand stade Nyayo de Nairobi, le 8 décembre, dans leurs maillots et shorts verts. Résistants en première mi-temps, les Érythréens avaient fini par craquer. Plus vifs, techniquement plus habiles, sans doute plus motivés, les Tanzaniens leur ont infligé quatre buts, dont trois de leur terrible petit numéro 8, Mrisho Ngassa. Ainsi les Red Sea Boys avaient-ils quitté la compétition après un parcours honorable, pour une équipe classée 165ème sur 203 par la FIFA, entre le Swaziland et le Pakistan.

Le samedi suivant, le coach, les joueurs et les « moustiques » devaient prendre l’avion pour rentrer à Asmara. Mais il avait bien vite fallu se rendre à l’évidence : douze joueurs avaient quitté le groupe en secret.

Chasse à l’homme

La direction de la CECAFA avait prévenu la police kenyane. Une chasse à l’homme avait alors été engagée dans les quartiers périphériques de la capitale, à la recherche des douze joueurs de football manquants. Durant plusieurs jours, sur les chaînes de télévision, les autorités kenyanes avaient prévenu : nul ne pouvait rester dans le pays sans des papiers en règle. Des articles s’étaient mis à fleurir dans les quotidiens du monde entier. The Guardian, CNN, Libération, le prestigieux Times même avaient accordé une petite colonne à la disparition de l’équipe érythréenne.

Pendant ce temps, les brutes d’Asmara avaient tout d’abord nié que l’équipe de football nationale avait fait défection. Harcelés par la presse internationale, le ministre de l’Information et l’ambassadeur à Nairobi s’étaient tournés en ridicule. Embarrassé, le secrétaire général de la CECAFA, Nicholas Musonye, avait pour sa part fait part à la presse de sa déception, le pauvre homme : « Ce n’est pas une bonne chose pour les joueurs de disparaître, cela donne une mauvaise image de la région. » Face à l’évidence, Ali Abdou, le chorégraphe des visions d’Issayas, avait finalement dû convenir que quelque chose s’était bien passé, invitant les joueurs disparus à rentrer à Asmara où ils étaient « les bienvenus », en dépit du fait qu’ils avaient « trahi leur pays ». Fumerolle méphitique, s’il en est.

Fuir, fuir

Non, avant de trouver refuge en Australie, Alemayo et ses amis avaient choisi la défection, comme après les JO de Londres, quatre athlètes érythréens qui ont demandé l’asile politique au Royaume-Uni, dont le porte-drapeau de la délégation, Weynay Ghebreselassié. Comme en 2006, quatre joueurs de l’équipe d’Asmara, le Red Sea Football Club, qui avaient demandé l’asile au Kenya après un match de Ligue des champions de la CAF. Comme en 2007, douze joueurs de l’équipe nationale qui avaient fait défection en Tanzanie, quelques mois avant que six équipiers demandent à leur tour l’asile à l’Angola après un match qualificatif.

Comme les deux pilotes de la présidence, dont on est encore sans nouvelles, depuis qu’ils ont fui l’Erythrée début octobre à bord d’un jet en direction de l’Arabie saoudite, et qui paraît-il sont aujourd’hui au cœur des conversations crispées engagées entre Riyadh et Asmara.

Comme enfin entre mille et trois mille jeunes Erythréens fuyant le pays à pied, chaque mois, vers l’Ethiopie et le Soudan, et dont beaucoup de rédacteurs en chef de la presse française, mes employeurs, me disent qu’ils ne nous concernent pas.

Le jet d’Issaias

L’appareil IAI 1125 Astra appartenant à l’Erythrée, photographié sur le tarmac d’un aéroport non identifié (cc).

4 octobre 2012, Paris – Hier matin, deux pilotes de l’Eritrean Air Force ont fait défection avec leur appareil en Arabie saoudite et ont demandé l’asile politique à leur atterissage sur l’aéroport de Jizan.

Vers neuf heures du matin, les radars des garde-côtes saoudiens ont détecté la présence d’un avion volant à basse altitude au-dessus de la mer Rouge, en direction du royaume. Deux F-15 ont alors décollé de l’aérodrome de Khamis Mushait, avec pour ordre d’intercepter l’appareil non identifié, selon le quotidien local Jazan News.

Avant que leur avion ne pénètre trop profondément en territoire saoudien, les capitaines Yonas Woldeab et Mekonnen Debesai se sont fait connaître des autorités du royaume par radio. Deux pilotes érythréens, aux commandes d’un jet d’Israel Aircraft Industries IAI-1125 Astra SPL, demandaient la protection de l’Arabie saoudite après avoir fui le régime. Les chasseurs militaires ont alors escorté l’appareil jusqu’à l’aéroport régional Roi Abdallah de Jizan, où les deux officiers ont été pris en charge par les autorités.

Des hommes de confiance

Un membre de la famille des fugitifs m’a confirmé ce matin que les deux pilotes étaient des vétérans de l’aviation érythréenne et faisaient partie des hommes de confiance du président Issaias Afeworki. A ce titre, ils auraient ces dernières années effectué plusieurs rotations entre l’Erythrée et les bases des shababs en Somalie, ainsi que des missions confidentielles dans la région, transportant des membres du gouvernement.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle le général Tekle Habteselassié, commandant de l’aviation érythréenne, aurait été dépêché aussitôt en Arabie saoudite dans le but de récupérer l’appareil et, éventuellement, les deux pilotes renégats. De plus, l’appareil est fort probablement le seul jet privé de l’aviation érythréenne, immatriculé ERJ901, celui-là même dont Issaias Afeworki avait fait l’acquisition, après avoir été transporté en urgence à son bord en Israël, en 1993, par l’entremise des autorités américaines, pour soigner une violente crise de malaria cérébrale.

Les défections de pilotes de l’Eritrean Defense Force ne sont pas rares. Fin juin 2004, deux officiers érythréens aux commandes de leur hélicoptère de combat M-17 avaient déjà demandé à l’asile politique à l’Arabie saoudite, sur l’aéroport de Jizan. En décembre 2006, deux autres pilotes d’hélicoptère avaient atterri dans la province qui borde la mer Rouge, face au port érythréen de Massaoua, pour fuir le régime d’Asmara. En mars 2010, un groupe d’une vingtaine d’officiers de l’aviation érythréenne avait également fui clandestinement le pays, demandant la protection de l’Ethiopie.

Au royaume d’Issaias

Des diplomates érythréens, des militaires, des vedettes de la télévision et du sport passent fréquemment le pas, profitant d’une mission à l’étranger ou d’une filière discrète pour basculer de l’autre côté et renier le régime dictatorial. L’hémorragie de la jeunesse, qui passe les frontières à pied dans des conditions épouvantables, se double maintenant d’une fuite de l’élite éduquée, et singulièrement des hommes de main les mieux formés. On saura dans les semaines qui viennent quelle mouche a piqué les deux pilotes érythréens qui ont eu le culot de fuir le pays avec l’avion du Président. Mais quelque chose est définitivement pourri au royaume d’Issaias.