Sur l’incident d’Asmara

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3 novembre 2017, Paris — C’était bien le moins, à mon avis, que d’attendre quelques jours pour parvenir à lire un tant soit peu les événements de mardi dernier à Asmara. Après quelques discussions, notamment avec mes amis de Radio Erena (qui une fois de plus révèlent le sérieux de leur travail et le sang-froid de leur comportement), je vais dire ici ce que j’ai appris, histoire de remettre un peu d’ordre dans la bruine de poncifs et de faits sans signification dont le brumisateur médiatique nous a une fois de plus gratifié.

Une longue histoire

Depuis une bonne année, la dernière lubie de la junte regroupée autour d’Issayas Afeworki et son cabinet est la reprise en main du système scolaire érythréen. L’enseignement primaire et secondaire en Erythrée est très majoritairement public et contrôlé, mais subsistent encore quelques écoles confessionnelles administrées par les communautés religieuses dominantes, issues du monde orthodoxe, de l’église catholique et de l’islam sunnite. On sait que, s’agissant des confessions alternatives, des églises évangéliques ou des clubs mystiques, la réponse du gouvernement a été brutale : rafles de groupe, tortures systématiques, rétractations forcées, disparitions, détention indéfinie, comme pour toute opposition politique.

Le gouvernement érythréen a donc ouvert trois fronts pour les trois confessions autorisées, imposant d’abord sa volonté par décret à son habitude, puis négociant en position de force ensuite. Tel fut le cas l’année dernière avec le célèbre collège islamique al-Diaa, sis dans le quartier périphérique d’Akhriya, au nord de la capitale Asmara, réputé être le quartier musulman où se trouvent le plus de boutiques islamiques et de mosquées. Une école où la majorité des élèves sont musulmans mais, dans un quartier populaire où vivent également des chrétiens, accueille également des enfants d’autres confessions, sans leur imposer l’enseignement coranique ou un code vestimentaire.

Les ordres du gouvernement étaient les suivants : interdiction du voile pour les filles, imposition de classes mixtes, ouverture le vendredi, fin de l’enseignement coranique. Le bureau directeur de l’école al-Diaa, composé des parents d’élèves et de quelques personnalités musulmanes locales sous l’autorité du nonagénaire Hadji Moussa Mohamed Nour, a immédiatement protesté auprès du ministère de l’Education. On a entamé des discussions. Les responsables d’al-Diaa ont accepté l’ouverture du vendredi et le respect d’un jour férié unique le dimanche, mais ont reporté la mixité en classe aux années scolaires suivantes. Refus catégorique des autorités. Les responsables de l’école en ont alors appelé au ministre de l’Education lui-même, puis au ministère des Affaires religieuses, qui après avoir reçu plusieurs plaintes de familles musulmanes dont les filles ont été contraintes d’ôter leur voile dans des écoles publiques, a finalement jugé qu’il s’agissait là d’une atteinte à leurs droits.

Après une période de silence, l’appareil sécuritaire a réagi. Début octobre, il a signifié à la direction d’al-Diaa la prise de contrôle du gouvernement sur l’école, mais aussi d’une école orthodoxe et d’une école catholique qui résistaient d’une manière similaire.

Une déclaration publique de résistance

Mais du côté d’al-Diaa a sonné l’heure de la mobilisation. Car c’est alors que Hadji Moussa a reuni les parents d’élèves de son école et a tenu un discours, filmé par un téléphone portable, qui a mis le feu à la plaine. Un discours de résistance, dénonçant les velléités despotiques du gouvernement et jurant qu’il ne plierait pas, tant que lui, le frère du guérillero Taha Mohamed Nour, co-fondateur du Front de libération de l’Erythrée mort en prison voici quelques années, serait vivant ou en liberté. Réaction immédiate : Hadji Moussa a été cueilli la semaine dernière par la Sécurité nationale, ainsi que plusieurs enseignants. Ils seraient détenus depuis à Karchelli, la prison centrale d’Asmara, dans des conditions qu’on imagine.

Mardi, des collégiens et des membres de leur famille s’étaient donc rassemblés devant l’école, discutant leurs options, cherchant une issue. Le rassemblement s’est transformé en marche, prenant la population du quartier à témoin. Alors qu’il s’engageait sur l’avenue de la Libération, l’artère centrale d’Asmara bordée de palmiers et qui mène à la présidence, les manifestants se sont heurtés à un déploiement de policiers qui leur bloquaient le passage et qui ont tiré en l’air par rafales pour les disperser. Panique. Des passants ont été pris dans le flot qui refluait. Des habitants se sont joints aux cortèges en débandade. Le gros du rassemblement a reculé jusqu’à Akhriya, autour de l’école, où les policiers ont continué à les suivre en tirant des rafales de kalachnikov. Le quartier a été bouclé, la nuit est tombée et les arrestations ont commencé. Manque de chance pour le gouvernement, cela dit, des smartphones avec caméra étaient présents dans la foule. Des séquences de l’incident d’Asmara ont été mises en ligne rapidement.

Aucune victime n’a été signalée, contrairement à ce qu’un groupe rebelle basé en Ethiopie a voulu faire croire en évoquant 28 morts dans un communiqué. Facétieuse et culottée, l’administration américaine a immédiatement publié une alerte de sécurité, manière d’oblitérer l’idée de mettre l’incident sous le tapis et permettant aux agences de presse, par ricochet, de disposer d’une source pour une dépêche. Et l’élément de langage pour les porte-flingue du régime a aussitôt été le suivant : agitation islamiste, danger.

Rumeurs infondées et tortures réelles

Depuis mercredi, la situation est toujours tendue, sous les apparences du calme. Dans la diaspora, tout le monde s’inquiète. Des vidéos d’émeutes tournées l’année dernière à Djibouti sont mises en circulation pour faire croire que la contestation a également touché Assab. De fausses rumeurs sont diffusés sur une possible contagion à Keren et d’autres villes encore. Le brouillard de la dictature redescend lentement sur Asmara. Mais grâce au réseau clandestin Arbi Harnet, on en apprend un peu plus sur les interrogatoires que subissent ceux qui ont été arrêtés chez eux ou dans la rue, ou encore ceux qui ont été convoqués au siège de l’administration locale. Ils sont transférés vers le centre de détention du quartier Expo pour être cuisinés. Arrosés d’eau glacée, fouettés à la ceinture, y compris les enfants. Certains sont relâchés. On cherche les meneurs.

Ce matin, on attendait avec un peu de crainte les prières du vendredi. Mais il semble que les fidèles ne soient pas sortis en nombre et aucun nouvel incident n’a été signalé pour l’instant. Le retour à la normale, en Erythrée, c’est le retour à l’ordre totalitaire.

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5844 réveils

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18 septembre 2017, Paris — Oh, la belle image, qui dit tellement de choses sur le présent et que la commémoration de la purge du 18 septembre 2001 met en lumière ! Il s’agit d’une séquence diffusée l’autre jour sur la télévision d’Etat Eri-TV, la brochure audiovisuelle de la junte réunie sous les ordres d’Issayas Afeworki. C’est un jeune homme de dos, qui étudie dans une salle de classe, avec des jeunes de son âge.

Signe particulier : homme-sandwich. Statut juridique : incertain. D’après ce qui est imprimé sur sa salopette, il est prisonnier, ou plus exactement « prisoner », en anglais, juste pour nous, pour que l’on puisse lire, pour que l’on puisse se dire : « Ah mais, vous voyez que les choses s’améliorent enfin. » Oui, les choses s’améliorent en effet : de nouveau, on les promène pour nous les montrer. Ce n’est pas la première fois que le régime humilie les prisonniers à la télévision, pour les yeux des crédules. Il y a quelques années, voyez ci-dessus, c’était un groupe, qu’on félicitait pour ses bonnes notes à l’école.

Opération sympa

Mais c’est de nouveau l’ambiance, là-bas. Certes, on ne montre pas trop Issayas : trop grognon, trop en colère, trop imprévisible, comme par exemple lorsqu’il a fait l’éloge de la coopération italo-érythréenne sous le fascisme devant un ambassadeur italien un peu gêné. Mais enfin, les apparatchiks du régime ont moins de scrupules qu’avant. Il faut croire qu’il y a une extrême-droite décomplexée, en Afrique aussi. Opération sympa. Maintenant, ils sourient à la télévision. Ainsi l’ambassadrice d’Erythrée en France a-t-elle eut, l’autre jour, les honneurs de Voice of America, vraiment bonne fille pour l’occasion. Ce quart d’heure de célébrité offert par l’empire lui a permis de mettre un joli chemisier blanc et de s’agacer gentiment des éternelles questions sur sa sœur, Ruth, ancienne correspondante de l’AFP à Asmara, jetée dans un trou pendant quelques mois voici dix ans, pour avoir irrité le grand chef à plumes. Ah, le sympathique petit moment ! « Pourquoi elle n’est plus journaliste ? Eh bien, il faudrait lui demander à elle », a répondu Son Excellence Hanna Simon sans trembler, avec un sourire désarmant.

La nouvelle amitié de l’Union européenne et de la Suisse a redonné des couleurs aux officiels érythréens. Après tant d’années de placard, on croirait un soulagement. Certes, un Yemane Ghebreab peut se faire tabasser par des réfugiés revanchards en sortant d’un restaurant de Rome. Mais la petite altesse d’Asmara sera soignée à l’hôpital avec tous les égards de la discrétion et du petit soin d’un majordome qui veut se faire bien voir d’un vieux maître atrabilaire.

Il faut dire que les marquis érythréens ont des amis, sur le Vieux Continent et même au cœur de Washington, la nouvelle Rome. D’ailleurs nos députés en visite, le nez en l’air, émerveillés par la douceur de vivre, sont très fâchés contre les imposteurs comme moi qui, au pays, font du tort à cette petite colonie pénitentiaire de Noirs travailleurs et cordiaux.

Mais trêve d’ironie, chacun sait où se placer quand l’âne se met à ruer. Aujourd’hui, 18 septembre, on peut surtout se souvenir que cela fait 5844 jours que les prisonniers de septembre 2001 sont enfermés sous la menace et dans le silence, du moins ceux qui ont survécu. 5844 réveils. Alors comme chaque année, je réitère ma question, à laquelle pour l’instant personne parmi le petit personnel des amis de l’Erythrée n’a su répondre : que trouvera-t-on derrière les murs d’EiraEiro ? Que trouvera-t-on dans les cellules de Karsheli ? Que verra-t-on quand on entrera dans les commissariats, une fois terminé l’épisode sinistre de la dictature du FPDJ ? Envoyez-moi vos réponses, frères et sœurs des gardes-chiourme.

Autoportrait avant les adieux

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Ces derniers temps, j’ai déçu du monde. J’ai dit publiquement mes opinions politiques, je suis sorti de l’ombre pour parler en mon nom propre. J’ai exprimé ma lassitude face au journalisme, qui n’est plus rien pour moi que mon gagne-pain. Je me suis mis en retrait de l’Erythrée, consterné par la tournure des événements, ici et là-bas. Alors il est temps de mettre les choses au clair et de revenir succinctement sur le parcours de trente ans qui m’a conduit où j’en suis. Je propose donc cette longue réponse imaginaire à une interview impubliable, avant d’aviser sur l’avenir.

Commençons par le commencement, pour changer. Mon nom. A la question de savoir qui se cache derrière, je ne peux qu’apporter une vague réponse. Personne ne se cache, mais certainement quelqu’un vit dans l’ombre. Moi-même, j’ai encore du mal à y voir clair. Sur le papier, je suis désigné par un prénom double ne disant pas grand chose, aucune origine évidente, aucune destination devinable. Mon enfance a été partagée entre le monde irréel du spectacle dans lequel était baignée ma famille et le rêve de l’aventure et du soleil, cultivé dans l’exil, mais surtout dans l’expérience de l’ennui. Ensuite vinrent la littérature, c’est-à-dire l’émancipation par la lumière crue, puissante de l’esprit humain, puis la rencontre de l’Histoire, les premières luttes.

Ainsi, au terme de mon adolescence, le journalisme m’a semblé être le meilleur moyen de mettre les mains dans la machine dévorante des tragédies historiques, puisque la vie en France me paraissait immobile, navrante, hors de l’Histoire. Et l’écriture a été une façon, au fond, de revêtir l’armure de Don Quichotte, d’empoigner une arme dérisoire pour à la fois exprimer ma jouissance de vivre et livrer ma part du combat contre l’injustice.

J’ai voulu m’embarquer dans le même train que Blaise Cendrars, Albert Camus, René Char, Georges Séféris, Julien Gracq, Régis Debray… Cette ambition en vaut bien une autre. Je la crois en tout cas moins toxique pour l’humanité que celles qu’on nous vante aujourd’hui. Voilà en tout cas quel était l’état de mon désir, à l’âge de dix-huit ans.

« Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse. »

Pour des raisons sociales et souvent anecdotiques, j’ai mis du temps à me faire une place dans le journalisme. J’ai suivi un chemin tortueux et aléatoire, me disant que la patience était la plus haute vertu et la discrétion, le refus de la mondanité et de toute ambition la meilleure méthode pour être tout à son sujet. Je me suis faufilé dans une rédaction, où j’ai exercé mon apostolat avec naïveté. Puis, cinq ans durant, j’ai milité ardemment pour repousser les menaces et permettre la diffusion la plus libre du travail de ceux que je considérais comme mes confrères en Afrique. J’ai vu comment l’information pouvait parfois apporter un peu de lumière dans l’obscurité et la violence. Et j’ai voyagé.

Dès lors, « baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts où, flottaison blême et ravie, un noyé pensif parfois descend », j’ai fait la connaissance de l’Erythrée. Ce fut comme l’abordage d’une terre inexplorée, après des années d’errance insatisfaite. J’ai rencontré, sans l’avoir cherché, ce peuple de héros et d’assassins, qui dans les années 60 s’est donné tout entier à la rage de la liberté pour s’arracher à l’arrogance impériale éthiopienne. Je me suis mis à fréquenter ses évadés, l’un après l’autre. Comme le Virgile de Dante, ils me guidaient à travers un monde de gloire et de rêves, aussi bien de cauchemars que de jardins, monde que j’abordais avec un esprit vierge que tous ces gens marquaient, par leurs récits, leurs visages, leurs douleurs et leur humour. Il m’ont raconté que, après la grande purge politique de 2001, ils s’étaient retrouvés tenus à la gorge par le clan du président Issayas Afeworki, cette Famiglia secrète qui avait arraché une victoire éclatante, après trente ans d’ultra-violence. Quelle histoire ! Je me suis laissé guider sur leurs chemins et je suis revenu changé de ce voyage, comme il se doit pour tout voyage digne de ce nom. Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse.

Mais que faire de tout cela ? Je dois dire que je n’avais pas d’idée précise au départ. Pendant trois ans, je me suis promené en silence parmi eux, bercé par la grandeur d’un peuple très étranger qui, me semblait-il, était là, aux côtés des Européens, depuis toujours ou presque — Hérodote naviguait déjà dans ces parages il y a 2500 ans —, taiseux et empêtré dans ses tourments. Après avoir sillonné deux continents à la rencontre de gens de hasard, je me suis retrouvé avec un esprit gribouillé, noirci d’écritures différentes, surchargé d’histoires, comme un cahier de voyage qui aurait été ouvert à tous.

A mon retour, il m’a semblé que le journalisme était bien faible face à cette malle au trésor qui s’était ouverte et qui m’avait éblouie : heureusement, au fond, que beaucoup de rédactions refusaient mes piges ! Seule la littérature était à la hauteur de cette équipée. C’est l’éditeur Jean-Philippe Rossignol qui a compris avant moi ce que j’avais fait. La question que je me posais, en somme, était : de quel droit, nous les humains, nous parlons des autres ? Penché sur mon manuscrit, j’ai marché sur la trace de ce que je croyais être ma réponse provisoire à cette question, tout le long de mon premier livre, Les Erythréens.

« Quelques grosses légumes se posent devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens. »

Mais je dois dire que je suis aujourd’hui fâché avec le journalisme, qui a fusionné avec le chobizenesse. Les maisons qui nous accueillent sont les fiefs de seigneurs immoraux, d’abbés ermites ou de prévôts apeurés. Notre code d’honneur est burlesque. Nous faisons système avec la cour d’imbéciles et de brutes qui dominent l’actualité, comme on dit. On se montre, on se fait valoir, on pérore. Nos salaires sont joués aux enchères, notre routine est absurde, nos productions discutables. La misère est générale et la susceptibilité un honneur. Pour ce qui me concerne, quelques grosses légumes se posent maintenant devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens et, parfois, pour me calomnier. Mon illusion sur l’idée que le journalisme était l’un des postes avancés d’où les hommes réduisaient les dernières poches d’injustice s’est envolée. Avec une interview, un reportage, un portrait, on arbore désormais un Erythréen à sa boutonnière comme une médaille de guerre. Il est peut-être temps que je laisse la place à ceux qui croient que le journalisme peut changer le monde, et non simplement distraire l’esprit bourgeois.

Du reste, la plupart du temps, on me demande de prévoir l’imprévisible, comme un astrologue dans le salon de Madame Rolland. Or en temps normal, faire des prévisions, c’est prendre le risque d’être ridicule. En l’occurrence, plus j’observe la situation de la Corne de l’Afrique, plus je fais preuve d’humilité. Personne ne comprend réellement ce qui se passe dans les âmes emberlificotées des chefs. Vu d’ici, c’est un théâtre d’ombres et nous ne pouvons compter que sur quelques exégètes pour déchiffrer les gesticulations des armées et des diplomates. Et puis mon sentiment est que les tensions récentes sont pour une grande part une comédie jouée par des hommes qui aiment dramatiser, avec puérilité. Faire monter la tension pour une montagne et un îlot, avec quelques dizaines de soldats mal nourris : après tout, c’est peut-être ça, les guerres modernes… En tout cas, je refuse désormais les conférences, les interventions publiques et la plupart des interviews. Les Erythréens ont depuis longtemps appris nos langues : qu’on les interroge, eux. Que les forts-en-thème aillent dérouler leur doctrine dans les camps de réfugiés du Tigré ou de l’Etat de Kassala. C’était mon but. Moi, qu’on m’oublie.

« Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. »

Ici en France comme là-bas, la clé de l’avenir, de toute façon, c’est l’irruption du peuple, du grand nombre inconvenant : s’il monte sur la table, tout changera. Sinon, les brutes continueront leur trajectoire moyenne, balisée par leur ambition personnelle et les calculs médiocres de ce qu’ils croient être un projet politique. Voilà ce que je sais et qui est impubliable aujourd’hui, sauf à me faire traiter de putschiste ou d’enragé.

Entretemps, dans les rues d’Europe, les Erythréens sont devenus synonymes de figures apatrides, d’ombres errantes, de rebuts encombrants. Le traitement qui leur est réservé par nos clubs de comptables est d’une crétinerie stupéfiante. Trop souvent, la France se déshonore. Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. Ces gens sont des héros et on les traite comme des chiens, voilà la vérité.

Ce que cela dit de notre monde actuel, c’est que nous sommes des nations de bavards et d’avares. Or la France ne gagne le respect de l’humanité que quand elle fait des folies. Par exemple, quand l’un de ses ambassadeurs cache un opposant bolivien traqué par la police de Banzer, quand un poète surréaliste monte un maquis avec les braconniers de Provence, quand De Gaulle prononce le discours de Phnom-Penh ou Mitterrand celui de Cancun, et font suivre leurs propos d’effets… Mais ce serait démodé aujourd’hui, voire malpoli. Alors l’amitié que la France pourrait apporter aux Erythréens reste à bâtir, même si c’est un peu tard.

De mon côté, je change d’arme. Je choisis délibérément la littérature, folie dernière. Un livre devrait venir clore mon « cycle érythréen » dans les mois qui viennent, Conversations avec les hommes du ministère. C’est un roman chagriné, sauvage, lyrique, sur la médiocrité des puissants et l’héroïsme des faibles. J’écris actuellement un polar sur un improbable braquage en Somalie, au beau milieu de la grande bouffonnerie contemporaine. Et je travaille aussi sur un essai sur le monde des Cyclades, qui est pour moi le lieu réel du paradis. Et puis un texte court sur John Coltrane, une fresque sur l’histoire de France…

Quel fil relie tout ça, me dira-t-on ? Nous verrons, si je parviens à construire une œuvre. J’ai en moi de la littérature pour cinquante ans.

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Notre Asmara

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Dans un geste attendu, l’UNESCO a donc très justement déclaré la ville d’Asmara « Patrimoine mondial de l’humanité ». Heureuse nouvelle, mais qui ne fait que raviver la douleur de ceux qui ont fui, je n’en doute pas. Voici trois ans maintenant, j’ai eu l’honneur d’écrire une préface pour le petit livre de Polaroïds que le photographe Marco Barbon a publié sur la capitale de l’Erythrée aux éditions Be-Poles. Pour célébrer le retour des regards sur les façades muettes d’Asmara, la voici.

Asmara se rêve. Les Erythréens eux-mêmes n’ont plus affaire à leur belle capitale que dans leurs songes. Entre les villas et les façades aux yeux fermés errent de vieux taxis sans passagers. Les palmiers frissonnants de l’avenue de la Libération se penchent sur des ombres. Des torchons dorment sur les percolateurs lustrés des cafés. Des chaises vides dialoguent, immobiles, avec des tables sans âge. Dans les casernes et les prisons, dans le cimetière des tanks de Denden et les jardins aux bougainvilliers de Tiravolo, les ministères et les boutiques obscures, qui est encore là ? Pour la plupart, les Asmarinos sont partis, ne pensent qu’à s’en aller ou dorment éveillés. Dans cet engourdissement général, ils cherchent aussi à retrouver leur cité des hauts-plateaux, environnée de pluies imprégnant les plaines et les montagnes circonvoisines, ou cuite lentement sous le soleil sévère de l’Afrique. C’est là, disent-ils, que le 24 mai 1991 des camions chargés de mômes rieurs sont entrés sur les talons d’une armée éthiopienne en déroute, après trente ans de guérilla. Or, elle est absente, elle est immatérielle, elle est dissoute. Aujourd’hui, ceux qui sont restés vivent en regardant leur petit film Super-8 intérieur, au-delà du présent et de l’ennui. Ils revoient Asmara dans le brouillard du passé héroïque de la lutte pour l’indépendance ou dans l’avenir tourmenté d’un monde qui tourne désormais sans eux, loin, au-delà des frontières et des patrouilles. Et ceux qui sont partis pleurent leur Asmara lointaine, jeune fille encore belle à la robe démodée, claquemurée dans son hébétude, carte postale affadie coincée dans la rainure d’un tiroir. Tous sont ailleurs.

Cette ville existe, pourtant. Mais il faut croire qu’elle est de celle où nous n’irons jamais, de l’espèce des chambres où nous ne dormirons pas, de la race des gens qui ne nous connaîtrons que par ouï-dire. Pour nous, elle se trouve au-delà de nos forces, au bout d’un périple aérien interminable, perchée sur l’orgueilleux plateau de l’Hamasien, cette masse qui surgit derrière la côte torride de la mer Rouge, zone de requins, de contrebandiers et de supertankers. Pour eux, la Petite Rome, bourgade coloniale aux mille-et-un feux rouges, est devenue le terrain de jeu des mouchards et des fonctionnaires d’un Etat narcissique et austère, incarné par des vieillards en pull-over, des drapeaux et des commissariats. Mais où sont les humains ? Ils marchent sans lendemain vers leur journée ou la route de l’exil. Alors Asmara patiente, comme Pénélope la fidèle parmi ses stupides prétendants. Derrière ses balcons art-déco et ses garages futuristes, elle attend le retour de ceux qu’elle aime. Dans le balancement des vieilles horloges, la litanie des projets gouvernementaux, le manège des automobiles sur les places, les cinémas italiens déserts, les promenades des familles atomisées.

Mesure-t-on assez la splendeur d’une telle mélancolie ? Dans l’arrière-pays d’une nation à la dérive de la Corne de l’Afrique, voici la cité des espoirs et des larmes. Le soir de la proclamation de l’indépendance, sous le drapeau multicolore orné du chameau national, on dit que les explosions des feux d’artifice ont été couvertes un instant par les cris de joie de la foule. Depuis, Asmara est devenu le repaire de maquisards arthritiques et de petits princes aux yeux verts, la rampe de femmes au visage somptueux qui, dans leur temps, savaient manier la Kalachnikov comme personne, le bourg endormi où se drague tout un petit peuple de conscrits en permission, le domaine privé de généraux ombrageux et querelleurs, l’asile à ciel ouvert des derniers insabiati, ces colons italiens laissés là par leur oublieuse patrie européenne. Des âmes lourdes et masquées.

Un jour cependant, nous irons écouter des chansons d’amour dans une arrière-cour d’Asmara, c’est certain. Ce sera sous une guirlande lumineuse, au milieu de tablées d’une nuit d’été. L’Erythrée sera libre et Asmara de nouveau son épicentre. Des musiciens en blouson joueront le flonflon d’un reggae placide, avec une guitare électrique, une batterie de salle de mariage, un krâr de la campagne et une trompette cabossée, devant une bouteille de bière. La terreur se sera tue aux frontières et les disparus enfin de retour auront mis des vêtements propres. Nous rêverons alors à l’amour des enfants, à l’Afrique sereine, au temps révolu des ombres et de la séparation, à la réalité enfin revenue dans Asmara l’indulgente.

L’ère des prisons

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Une prison militaire érythréenne dessinée par un évadé.

3 mai 2017, Paris — A chaque Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai, on ressort les pancartes. Des photos trop anciennes pour être fiables, des noms imprononçables, d’anciennes unes de journaux. Les communiqués de presse se lamentent, avec des mots choisis. C’est la règle, après tout.

Les photographies récupérées ici et là des journalistes érythréens disparus reprennent des couleurs. On les aère à cette occasion, on les accroche aux fenêtres des réseaux sociaux, on les repeint pour la journée. Demain, il faudra pourtant bien les remiser dans leur cachette, fanés par l’exposition à la lumière et ramollis comme les ballons un lendemain de fête. Le cœur un peu serré, on attendra la prochaine occasion pour les ressortir.

Une amitié maladroite

Pendant ce temps-là, les visages de chair de ces prisonniers regardent le sol de leur cellule, sans illusion. Une journée de plus entre des murs de béton, derrière une porte sans poignée, sous une ampoule empoissée par les cadavres d’insectes. Vu depuis le bagne d’Eiraeiro, la prison centrale d’Asmara ou les stalags de l’armée érythréenne, le 3 mai est une gentille comédie que jouent les Blancs pour dire leur amitié maladroite avec ceux qui ont été capturés par le groupe du président Issayas Afeworki et enfermés dans une longue séance de sadisme gouvernemental, jusqu’au silence, jusqu’à la destruction. Mais c’est tout ce qui existe sur cette terre : tous les autres ont abandonné.

Tremblement de terre, cette année : le jury du prix Guillermo Cano de l’UNESCO a convenu de récompenser le poète et directeur de journal Dawit Isaak. Sa fille est partie à Jakarta recevoir le prix. Son frère la regardera à la télévision. Coup de chance pour le prisonnier : son visage sera plus reproduit que celui des autres, dans les médias du monde entier.

Impossible d’oublier

On le voit bien. On ne peut parler normalement, sereinement, pacifiquement, du sort atroce des prisonniers érythréens. Pour ma part, je m’y parviens pas. Car je sais que, quoi qu’il arrive, quel que soit le destin de l’Erythrée, l’épouvante de leur aventure marquera pour longtemps l’histoire de cette nation brisée. Suprême degré de raffinement dans la cruauté, le confinement au secret de ces femmes et de ces hommes depuis plus de quinze ans symbolise désormais, pour les gens ordinaires, les petites incarcérations du quotidien, dans la psychose nationaliste des vieillards, dans la méchanceté crétine des militaires, dans la cupidité névrotique des trafiquants. Pour les Erythréens, le XXIe siècle, pour l’instant, est l’ère des prisons.

On aura beau essayer d’oublier, la réalité nous rattrapera. Car un jour les Erythréens ouvriront, caméra à l’épaule, les portes des geôles désormais abandonnées. Et les survivants diront ce qui s’est déroulé dans les donjons du FPDJ, ce Front de peuple pour la démocratie et la justice qui a tout trahi — le peuple, la démocratie et la justice. L’histoire sera dure à entendre.

Lamentable échec

Alors qu’on me permette de m’adresser à ceux qui sont responsables de ce cauchemar. Quittez le pouvoir, messieurs. Votre échec est lamentable. Vous avez rendu possible la libération nationale, c’est un fait. Mais votre incompétence, votre bêtise, votre brutalité, vos calculs imbéciles et vos postures absurdes n’ont rien démontré d’autre que le fait que vous êtes des chefs violents comme les autres, voilà tout. Capables de libérer un territoire mais incapables d’émanciper un peuple, vous n’êtes pas meilleurs que tous les empereurs décadents de notre époque qui nous forcent à patauger dans les traces horribles de leurs « Grandes compagnies ».

Amis érythréens, ne vous laissez pas décourager par les assassins et les pitres. Même quand tout semble perdu, quand le monde entier semble ligué contre nous, quand les pleurs des enfermés n’émeuvent plus personne, quand les prétendus gens raisonnables vous conseillent de vous taire, continuez de rire à la face de vos tourmenteurs. Et s’ils n’ont pas oublié l’histoire dont ils sont les héritiers, les Français devraient être vos amis indéfectibles : on dit que notre préfet réfractaire Jean Moulin, dans la salle de torture où la Gestapo le défigurait méthodiquement, a épuisé les dernières forces de sa vie à dessiner, sur un bout de papier, la caricature du visage de pierre de Klaus Barbie. Quelle victoire !

L’otage

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27 novembre 2016, Paris — Il faudrait le secours d’un juriste pour définir exactement le régime sous lequel les prisonniers sont détenus en Erythrée. Pour ma part, je cherche le bon mot depuis des années, l’expression juste — peut-être est-ce le confinement, le kidnapping ou, dans une certaine mesure, la prise d’otage.

Car comment qualifier la retenue par la force, sous la menace de la mort ou de tortures sordides, dans des lieux concentrationnaires, selon un rituel proprement infernal, hors de toute procédure sinon le caprice sadique de donneurs d’ordre et de bourreaux souvent terrorisés de subir le même sort que les victimes s’ils n’obtempéraient pas, que subissent des milliers d’Erythréens depuis la crise de paranoïa d’Issayas Afeworki et son petit cercle en 2001 ? Comment qualifier, notamment, l’horrible destin décidé par le régime au pouvoir aujourd’hui en Erythrée pour les réformistes du G-15 et les journalistes qui n’ont pas échappé aux rafles ?

La destruction lente

Mais une prise d’otage a au moins un but, c’est-à-dire une exigence à satisfaire pour connaître sa fin, une rançon, une libération, une contrepartie. Disons alors que les prisonniers politiques érythréens sont victimes depuis quinze ans d’une prise d’otage sans objet sinon leur propre souffrance et, je n’en doute pas, leur destruction lente, à petits feux, dans leur cellule d’Eiraeiro ou de Karchelli — vous savez, le bagne qui se trouve au bout de la petite route qui commence dans un virage de cette vieille route touristisque spectaculaire qui relie Asmara et Massaoua ou cette prison hérissée de barbelés que l’on croise, en circulant en ville, entre les ravissantes villas Art-déco et les immeubles multicolores.

Ce questionnement n’est pas abstrait. Il connaît même une traduction très concrète aujourd’hui même. Car parmi les détenus érythréens, il est sans doute utile de rappeler que se trouve un citoyen européen, le journaliste Dawit Isaak. Or certains Européens ont décidé de s’essuyer les pieds sur lui et de cajoler ses tourmenteurs. Ainsi le député européen Brian Hayes a-t-il décidé d’inviter demain, au Parlement européen, le porte-parole des destructeurs de Dawit Isaak, le ministre de l’Information érythréen, ancien directeur de cabinet du Président, j’ai nommé le componctueux Yemane Ghebremeskel, alias « Charlie », pour parler des perspectives d’investissement de nos entrepreneurs dans son beau pays.

Impunité

J’attends l’avenir. Les salopards du monde entier savent désormais qu’ils peuvent en toute impunité prendre en otage des citoyens européens, les faire disparaître, les soumettre à la question, les contraindre à sombrer dans la folie ou à se suicider, dans les trous à rat qu’ils voudront. Les élus de la trampe de Brian Hayes, et peut-être même l’ensemble de son groupe parlementaire que je n’ai pas entendu protester, n’en feront pas une histoire. Et même, ils se feront prendre en photo avec leurs geôliers, leur présenteront des patrons, les aideront à développer leurs projets, dans l’enceinte du Parlement où des électeurs très attachés à la démocratie les ont envoyé défendre leurs intérêts.

Dans le même temps, ils demanderont à leur ministère de l’Intérieur d’être ferme avec les « clandestins » et, à défaut de les renvoyer entre les mains de Charlie et de sa compagnie de brutes, d’éloigner leurs campements malodorants des déjeuners de leur électorat. Il faut croire que c’est cela, être moderne, de nos jours : avoir de bonnes raisons de se montrer aimable avec les puissants et dur avec les faibles.

Pour ma part, je n’accepterai de prendre au sérieux les arguments de Monsieur Hayes et ses congénères qu’après, et seulement après, qu’ils se seront mis en règle publiquement avec ce théorème. Avant cela, que l’on me permette de penser qu’ils se font, en toute connaissance de cause, les complices d’un crime. Et que cela devrait avoir des conséquences, dans les Etats de droit.

L’Etat-caverne

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5 novembre 2016, Paris — Tous les ans, la lecture du rapport du Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie et l’Erythrée est ahurissante. Cette année encore, ce précieux document éclaire d’une lumière crue les rares aspérités que la dictature érythréenne néglige sur sa carapace d’acier, sur ce glaçant manteau d’opacité dans lequel il a enroulé le pays. J’en sors une fois de plus avec la sensation d’avoir pu errer quelques minutes dans une caverne obscure avec une lampe de poche.

On trouve d’abord dans le rapport qui vient d’être rendu public le récit épuisant des tentatives des experts du Groupe de contrôle pour coopérer avec l’Erythrée, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et aux textes contraignants qui lient Asmara au système de la sécurité internationale. Des lettres toujours sans réponse, des répliques évasives ou détournant la conversation, suivies de la longue complainte des officiels érythréens sur l’hostilité présumée de l’ONU : on a là tous les ingrédients révélant l’impossibilité d’obtenir de la junte d’Asmara ne serait-ce qu’un minimum de bonne foi dans son rapport au monde.

On peut du même coup avoir une pensée émue pour nos fonctionnaires européens, qui doivent avaler de grandes couleuvres pour obéir aux divagations de leurs chefs, depuis que ces derniers ont décidé que faire les gros yeux aux brutes du parti unique ne permettait pas d’atteindre leurs objectifs.

Une mission discrète en Italie

Et puis on entre dans le vif du sujet, avec la compilation des éléments d’enquête relatant, autant que faire se peut, la mise à disposition du territoire et des infrastructures érythréennes à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis pour leur guerre dévastatrice menée au Yémen contre la rebellion houthiste. On voit bien que le rivage érythréen est bel et bien devenu la base arrière du conflit, au nom de la « lutte mondiale contre l’extrémisme et le terrorisme ». La pensée émue, cette fois, pourra s’adresser aux partisans du régime qui dénoncent à corps et à cris les « crimes américains » dans cette partie du monde…

On apprend aussi comment le chef de l’aviation érythréenne, le général Tekle Habteselassie, est très tranquillement venu s’épanouir cet été, avec une délégation, dans l’espace Schengen, via l’Italie, avec pour but de faire son shopping avec des trafiquants d’armes notoires en Ukraine. Ironie du sort : deux membres de cette délégation, des pilotes d’hélicoptère, ont profité de cette mission en Europe pour fausser compagnie à leurs chefs et demander l’asile.

S’ensuit une description des rapports étroits des groupes armées éthiopiens, comme le Ginbot 7 de Berhanu Nega ou l’OLF, avec le régime d’Asmara, leur hébergement, soutien, paiement et armement par les hommes d’Issayas et, parfois même, leur imbrication dans l’appareil militaire érythréen. On entrevoit aussi les mamours du gouvernement érythréen envers le FRUD-Armé, un groupe djiboutien qui vient régulièrement faire le coup de feu de l’autre côté de la frontière, et qui apparemment se livre par exemple au recrutement forcé d’adolescents, qui sont formés et armés dans le camp militaire de Wi’a, près de Massasoua, ainsi que le traitement hallucinant réservé aux prisonniers de guerre djiboutiens capturés lors des accrochages de juin 2008.

Près d’un milliard de revenus miniers

Le Groupe de contrôle se livre ensuite à une comptabilité approximative des recettes tirées de l’exploitation du secteur minier, en collaboration avec des entreprises canadiennes ou chinoises. On apprend ainsi que la société Nevsun, qui gère la célèbre mine de Bisha, les joyaux de la couronne de la famiglia du FPDJ, a versé à l’Etat érythréen pas moins de 828 millions de dollars ces cinq dernières années, sans compter les détournements de fonds et le travail forcé de recrues du service national.

Bref, un Etat opaque, manipulateur et menteur, contradictoire et incompétent, complaisant dans sa posture de victime, paranoïaque dans son approche de tout ce qui est étranger, sauf quand ses manigances s’en trouvent renforcées : oui, décidément, l’Erythrée d’aujourd’hui a quelque chose de Donald Trump.