Vingt-cinq ans

Asmara 24 May 1991

23 mai 2016, Paris — On célébrera donc, demain mardi 24 mai, le 25ème anniversaire de l’entrée des troupes du Front populaire de libération de l’Erythrée dans Asmara. Certains m’ont raconté cette journée particulière : le départ piteux des derniers soldats éthiopiens dès le matin, les avenues désertes de la ville ouverte puis, soudain, l’arrivée dans la capitale des camions bondés de la rébellion, déclenchant une liesse populaire qui avait duré plusieurs semaines. Quelle matière pour un roman ! Mais ce n’est malheureusement pas en France qu’il pourrait être publié…

Mais enfin, voilà donc les Erythréens vingt-cinq ans plus tard. Vraiment, ils auraient mérité mieux que le sordide ballet de politiciens auquel on assiste depuis quelques mois. Je récapitule.

Le « big man » Issayas Afeworki se fait tout petit depuis près d’un an. Il apparaît certes toujours sur les images de la propagande, visitant un chantier, rencontrant un émir, présidant un séminaire. Mais aucun des journalistes occidentaux ne l’a rencontré ou interviewé : ils ont dû se contenter de ses Cappi, les deux Yemane ou les ambassadeurs, qui ont servi la soupe aigre cuisinée spécialement pour que l’Erythrée retrouve un rien de normalité dans l’imagerie contemporaine. Toujours aussi irascible et dépressif, dit-on, Issayas ne se préoccupe plus vraiment de défendre son projet. Mais que pèse-t-il encore, sinon le poids de sa dureté et de ses emportements ?

Une question d’argent

Il reste qu’on respire un air nouveau autour de l’Erythrée. Cornaquée par quelques idiots utiles et de troubles lobbyistes, aux Etats-Unis comme en France, la propagande insiste sur les opportunités d’investissement et, comme on dit, le « climat des affaires » en Erythrée. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que les petits télégraphistes des boîtes de consulting qui contactent à tour de bras les rédactions en mal de visas, d’ailleurs, soient au service de sociétés qui ont un intérêt pécuniaire à la normalisation du marché érythréen. Il doit y avoir un peu d’argent à se faire, sans doute.

Les parlementaires suisses qui se sont rendus dans le pays, voici quelques semaines, pour une mission d’une navrante complaisance, servaient-ils d’ailleurs d’autres intérêts que leur soif de savoir ? Allez savoir. On dit en tout cas que la rumeur selon laquelle l’Erythrée serait assise sur des réserves d’hydrocarbures inexploitées rendrait un peu dingos quelques directeurs de la stratégie et du développement, à Genève, à Rome, à Bruxelles, à Londres, à Washington… Oh ! La mine de Bisha, l’usine Piccini, la ceinture d’or d’Asmara, les resorts balnéaires de Massawa… Vous voyez bien que la machine économique tourne malgré tout, masquant les bagnes et les tombes anonymes. C’est donc le pognon qui sortira l’Erythrée totalitaire du grand froid dans lequel ses chefs l’ont conduit aveuglément ? Sombre ironie.

« Jouir » de l’indépendance

Oui, vraiment, l’aventure du peuple érythréen méritait mieux. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait l’autre jour un ancien guérillero du Front, entré dans Asmara le 24 mai 1991, et qui survit aujourd’hui dans un camp de réfugiés : « Moi, je connaissais mes chefs. Je savais que les choses tourneraient mal. Je me sens vraiment triste pour tous mes amis qui ont cru pouvoir parler haut et fort pour dénoncer leur tendance dictatoriale. Ils pourrissent aujourd’hui dans les prisons d’Erythrée. » Mais il a ajouté, tout de même, que le jour de son entrée en ville, il était allé voir ses vieux parents. Et que, assis dans le salon à pleurer toute la journée, ils avaient ce jour-là, « joui » de leur indépendance.

C’est probablement le souvenir de cette émotion qu’il s’agira de célébrer, en attendant que la médiocrité cesse de peser aussi lourd sur le destin de ce peuple.

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« Les Erythréens » en poche

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13 janvier 2015, Paris — J’ai gardé ces derniers temps un silence qui me pèse, mais qui est nécessaire pour prendre du recul, pour calculer la juste distance avec l’objet des combats, pour évaluer ses forces et calculer ses frappes. Je veux seulement venir ici signaler la sortie aujourd’hui en poche, dans les librairies de France, de Belgique et de Suisse, de mon récit « Les Erythréens », paru en 2012, et dont l’écriture est à l’origine de ce blog.

A la demande de mon éditeur, Rivages, j’ai écrit pour l’occasion un avant-propos inédit. J’engage tous ceux qui s’intéressent à ce que je raconte depuis des années à le lire, pour comprendre quel regard on peut avoir aujourd’hui sur ce livre, qui a été si important dans ma vie et qui résonne encore, quatre ans après. En voici la première page.

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Notre histoire

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18 août, Bourdeaux — Depuis quelques semaines, on me demande d’expliquer comment il se fait que des milliers d’Erythréens hantent nos centres de rétention et affolent nos fonctionnaires. Je me répète, de bon gré, ici sur internet, là dans un quotidien, ailleurs dans un hebdomadaire ou ce matin même à la radio.

A cette occasion, j’ai retrouvé ce petit précis jamais publié sur l’Erythrée, rédigé durant l’été 2011, six mois avant la publication des Erythréens et alors que je travaillais parallèlement à l’écriture d’un film, aujourd’hui rangé au rayon des objets perdus. Malgré son incapacité à convaincre quelque boîte de production que ce soit, ce texte me semble clair, complet, actuel — bien qu’il ait déjà trois ans, et que rien n’a changé depuis cette date, à part peut-être que les Erythréens se sont aménagés une petite place dans la presse francophone.

Les temps sont à la nécessité d’informer sur l’Erythrée et sa trajectoire terrible ? Qu’on en fasse donc l’usage qu’on voudra, pourvu qu’il soit honnête.

« En septembre 2011 seront été commémorés dix ans d’histoire depuis les attentats du 11 septembre. Mais personne — ou presque — ne se souviendra qu’une semaine après les attaques qui ont frappé les Etats-Unis, une autre catastrophe a eu lieu, de l’autre côté du monde, en Érythrée. Le mardi 18 septembre 2001 à l’aube, le président Issayas Afeworki a littéralement coupé du monde son petit pays d’Afrique de l’est. Profitant de la diversion, il a fait incarcérer les réformistes de son parti, ordonné la fermeture de la presse libre, fait jeter en prison les journalistes et les intellectuels contestataires. Craignant pour son pouvoir mis à mal par une guerre absurde menée entre 1998 et 2000 contre l’Éthiopie, il a transformé son pays en caserne disciplinaire sur laquelle règnent ses généraux et leurs mouchards.

L’ancien héros de la guerre d’indépendance (1961-1991) est désormais le maître absolu d’un « Kampuchea africain », un cowboy reptilien en sandales, boulimique de calculs et de whisky, que les diplomates occidentaux ne comprennent pas. De l’aveu même de ceux qui l’ont côtoyé récemment, l’un des défauts les plus exaspérants d’Issayas Afeworki, c’est sa prétention de tout savoir mieux que tout le monde et sa conviction de n’être servi que par des incapables. Or, non. C’est le monde tel qu’il se le représente qui est fou, pas ses concitoyens. Mais il ne le sait pas, et personne parmi ses larbins ne se risquera à le lui dire en face.

Alors dans le pays, les rassemblements de plus de sept personnes sont strictement interdits. Toute contestation est sanctionnée par la détention dans des conteneurs de cargo, à la discrétion du bureau du chef de l’État. Seuls les citoyens de plus de cinquante ans peuvent quitter le territoire, munis d’un visa de sortie extrêmement difficile à obtenir. La vie, c’est l’armée. Des rafles baptisées « giffas » sont opérées au hasard des villes et des villages pour enrôler de force des recrues en âge de porter l’uniforme et rattraper les insoumis. Des camions sont bourrés de garçons et de filles qui doivent tout quitter sur le champ pour « accomplir leur devoir national ». La dernière année de lycée doit être obligatoirement accomplie dans le « warsay yekealo », le « service national des vétérans » qui commence au sein du complexe militaire de Sawa. Les filles sont fréquemment violées, les garçons systématiquement brutalisés. On commence ensuite à travailler à perpétuité, pour une misérable et aléatoire poignée de nakfas, sur les grands chantiers du Président. Pas de démobilisation avant la quarantaine. Les plus chanceux, ou les plus pistonnés, ont juste le temps de faire une école technique avant de retourner travailler pour l’Etat.

Alors, au fil des mois, depuis dix ans, le pays se vide. Les Érythréens se procurent de l’argent pour payer des passeurs. Vers le Soudan, vers l’Éthiopie, ils fuient en masse. Ce petit pays est devenu l’un des pourvoyeurs les plus importants de migrants clandestins de ces dernières années. Ce sont majoritairement des Érythréens qui se font abattre par la police égyptienne, alors qu’ils tentent de passer en Israël. Ce sont surtout des cadavres d’Érythréens que l’on retrouve, habillés pour un long voyage, le long des pistes du désert du sud libyen. Ce sont des Érythréens qui sont pourchassés, autour de Benghazi ou Misratah, par des insurgés traquant les mercenaires de Kadhafi. Ce sont pour la plupart des Érythréens qui viennent se noyer ou échouer sur les plages italiennes et maltaises.

Donc admettons au moins une chose. A force que l’Europe soit traversée par la fuite éperdue des Erythréens en cavale, l’histoire de l’Erythrée est aussi devenue la nôtre. »

Lettre de Suisse

12 septembre 2012, Berne – Cher Issaias Afeworki, président de la République d’Erythrée,

Nous, peuple suisse, avons l’honneur de vous annoncer que, à compter d’aujourd’hui, la politique d’enrôlement de force et de réduction en esclavage de la jeunesse érythréenne, initiée depuis plus de dix ans par votre junte politico-militaire, ne constitue plus dorénavant un motif valable pour obtenir l’asile sur notre territoire.

Nos élus, à qui nous avons délégué nos pouvoirs, se sont félicités avec vous de cette mesure, en l’approuvant le 12 septembre 2012 via le Conseil des Etats, par 25 voix contre 20.

Bien que nos fonctionnaires s’en défendent parfois timidement, nous vous confirmons bien que cette mesure vise directement les demandeurs d’asile érythréens, afin d’envoyer un message rassurant à un électorat tenu dans l’ignorance des souffrances et des espoirs des évadés de votre nation pénitentiaire.

Au terme d’un périple cauchemardesque à travers les camps de réfugiés d’Afrique, les soutes des trafiquants de chair humaine, les bidonvilles et les commissariats du Maghreb et d’Europe, nous nous réjouissons de pouvoir, afin d’apaiser les peurs de notre clientèle électorale, soumettre ces derniers à d’avantage d’incertitudes, d’humiliations et de pauvreté.

Vous comprendrez toutefois que, étant donné le caractère spécifique de la mentalité occidentale, nous nous refuserons à renvoyer en Erythrée les demandeurs d’asile en provenance de votre pays. Croyez pourtant que c’est à regret que nous préférons les contraindre à se soumettre à la broyeuse d’une machinerie bureaucratique fabriquant essentiellement des miséreux et des déliquants.

Mais enfin, afin de vous convaincre de notre attachement aux agissements de votre régime totalitaire, votre Excellence voudra bien noter que le caractère d’urgence de cette modification de la loi a été pleinement reconnu par notre système démocratique.

Nous, peuple suisse, avons donc le plaisir d’adresser à la République d’Erythrée nos plus vifs encouragements.

Vous voudrez donc bien, de notre part, transmettre aux autorités compétentes la garantie suivante : fuir, au péril de sa vie, les sévices que les gradés de votre armée font subir aux conscrits, dans le but d’enrichir les cadres de votre parti unique et de gonfler artificiellement les chiffres de la croissance, punir férocement les récalcitrants et maintenir une population traumatisée par des années de guerre dans une soumission terrifiée, ne constituent plus des raisons suffisantes pour obtenir la protection de la Confédération helvétique.

Nous nous excusons cependant pour la tonalité bureaucratique prise par une missive porteuse, pourtant, d’une si bonne nouvelle pour votre gouvernement. Mais il nous semble que le jargon législatif permet de masquer plus facilement une mesure qui, si elle était réellement comprise par nous, serait peut-être impopulaire.

Avec l’espoir que vous parviendrez de votre côté aussi à endiguer, par les moyens qui vous sembleront les bons, le flot des fugitifs érythréens qui viennent angoisser les populations européennes, veuillez agréer, Votre Excellence Monsieur le Président de la République d’Erythrée, Issaias Afeworki, l’expression de notre haute considération,

Le peuple suisse
(Par délégation)