Le « mur » est presque terminé

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19 janvier 2017, Paris — La tribune ci-dessous a été initialement publiée ici en anglais, il y a deux jours, sur le blog de mon ami Martin Plaut, avec lequel je l’ai co-signée. J’estime qu’elle peut être utile à rassembler quelques informations disparates importantes et c’est pourquoi j’ai pris un peu de temps pour la traduire. Le voici.

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Le « mur » entre l’Afrique et l’Europe est presque terminé

par Martin Plaut et Léonard Vincent

Ce n’est peut-être pas une barrière physique comparable au mur de Donald Trump pour empêcher les Mexicains d’atteindre les Etats-Unis, mais il est presque terminé.

L’Europe a quasiment scellé les passages que les réfugiés et les migrants empruntent pour traverser la Méditerranée.

Examinons les faits.Voici les routes vers le sud de l’Europe :

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Le graphique publié par l’agence frontalière de l’UE est clair : la principale voie que les Africains empruntent passe par la Libye.

La carte ci-dessous, tirée de la même source, souligne ce fait :

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Les deux routes que les Africains utilisent depuis des années ont été quasiment fermées. Il n’y  plus guère de transit par la mer depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux îles Canaries et seulement un nombre limité de migrants parvient jusqu’en Espagne.

L’itinéraire à travers le Sinaï, à destination d’Israël, a été fermé.

Le traitement brutal des Érythréens, des Ethiopiens et des Soudanais dans le Sinaï par des mafias issues des familles bédouines, qui ont soutiré des rançons en multipliant les pires tortures et les viols, a certainement été un facteur de dissuasion. De même que la propension croissante de l’Égypte à expulser les Érythréens vers leur pays d’origine, en dépit de leur emprisonnement et de leur brutalisation après leur retour. Mais cette route a été scellée en décembre 2013 lorsque les autorités israéliennes ont construit une clôture quasiment infranchissable, bloquant la sortie d’Afrique par le Sinaï.

Tout cela a laissé la Libye — et dans une moindre mesure l’Egypte — comme seules routes viables pour les exilés africains. Ces deux itinéraire sont pourtant de plus en plus dangereux. Bien que l’Organisation internationale pour les migrations estime qu’environ 17 hommes, femmes et enfants périssent chaque jour en franchissant ce passage, c’est-à-dire presque un mort par heure, tous n’ont pas été dissuadés.

La Libye est essentielle au succès de la stratégie de l’UE, comme les fonctionnaires de Bruxelles l’expliquaient dans un rapport d’évaluation récent : « La Libye est d’une importance capitale comme point de départ principal pour la route de la Méditerranée centrale. »

Libye: la dernière brique dans le « mur »

L’Union européenne a adopté de nouvelles tactiques pour tenter de sceller la route de la Méditerranée centrale.

Les pays les plus soucieux d’y parvenir sont l’Allemagne et l’Italie, les deux pays qui ont accueilli la plus grande part des réfugiés arrivés ces dernières années. L’Allemagne a reçu près de 1,2 million de demandeurs d’asile au cours des deux dernières années, tandis que l’Italie a enregistré 335 000 arrivées au cours de 2015 et 2016.

Plus tôt ce mois-ci, le ministre italien de l’Intérieur Marco Minniti a été dépêché à Tripoli pour négocier un accord sur la lutte contre « la migration illégale » à travers le pays avec Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen soutenu par l’ONU.

Minniti et al-Sarraj ont convenu de renforcer la coopération en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme et de traite des êtres humains.

« Il existe une nouvelle impulsion ici — nous nous sentons comme des pionniers, a déclaré Mario Giro, vice-ministre italien des Affaires étrangères au Financial Times. Mais il y a beaucoup de travail à faire, parce que la Libye n’a pas encore la capacité de gérer les flux, et le pays est encore divisé. »

Les négociations n’ont, semble-t-il, rien donné. Le gouvernement libyen résiste aux propositions de l’Italie, bien que ses objections détaillées n’ont pas été rendues publiques.

La menace allemande

Alors que l’Italie tente de conclure un accord avec la Libye, l’Allemagne profère des menaces.

La chancelière Angela Merkel faisant face à des élections en 2017, elle est désormais désireuse de montrer qu’elle ne ressent plus aucune « complaisance » pour les réfugiés, adoptant une ligne beaucoup plus dure pour ce qui est de la demande d’asile en Allemagne.

L’Allemagne a ainsi expulsé 25 000 migrants en 2016 et 55 000 autres ont été « convaincus » de rentrer chez eux volontairement.

Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, préconise pour sa part un plan visant à faciliter la détention des demandeurs d’asile refusés qui sont considérés comme une menace potentielle pour la sécurité et à les expulser depuis des « centres de rapatriement » dans les aéroports.

L’Allemagne affirme sa détermination à réduire le nombre de demandeurs d’asile en menaçant de mettre fin à l’aide au développement des pays qui refusent de reprendre leurs citoyens déboutés. « Ceux qui ne coopèrent pas suffisamment ne peuvent espérer bénéficier de notre aide au développement« , a ainsi déclaré le vice-chancelier Sigmar Gabriel à Der Spiegel.

Europe et Afrique

Les propositions de l’Italie, d’un autre côté, sont parfaitement en ligne avec les accords conclus par l’UE avec les dirigeants africains lors du sommet de Malte, fin 2015.

Les deux parties ont signé un accord visant à mettre un terme à la fuite des réfugiés et des migrants.

L’Europe offre une formation aux « autorités policières et judiciaires » dans le cadre de nouvelles méthodes d’enquête et « d’aide à la mise en place d’unités spécialisées de police anti-trafic et anti-contrebande« . Les forces policières européennes d’Europol et de la force frontalière de l’UE (Frontex) aident également les forces de sécurité africaines à lutter contre la « production de documents falsifiés et frauduleux« .

Il s’agit donc de coopérer avec des régimes dictatoriaux, comme le Soudan, qui est dirigé par Omar al-Bechir, recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale.

Mais le président al-Beshir est désormais considéré comme un allié de l’Occident, en dépit de son passif notoire. L’un des derniers gestes du président Obama a d’ailleurs été de lever les sanctions contre le Soudan.

Il ressort clairement des initiatives italiennes et allemandes que l’Europe est résolue à faire tout ce qui est en son pouvoir pour réduire et finalement stopper le flux d’Africains à travers la Libye – la seule route viable à la disposition de la plupart des migrants et réfugiés africains pour rejoindre l’Europe.

Une route légale vers l’Europe

Alors que les itinéraires informels et illégaux ont été scellés, une étroite voie légale a été ouverte. L’Eglise catholique, en collaboration à travers son agence d’aide, Caritas et la Communauté de Sant Egidio, a réussi à négocier un accord avec l’Italie pour que 500 réfugiés de la Corne de l’Afrique soient autorisés à venir en Italie.

Oliviero Fortis, responsable du Département de l’Immigration de Caritas, a déclaré: « Nous devons, dans la mesure du possible, promouvoir des solutions d’entrée légales et sécurisées. Être capable d’entrer en Italie avec un visa est une opération qui fonctionne parfaitement. Sauf au niveau politique, et c’est le grand problème ! C’est l’Eglise italienne qui assumera les coûts, dans l’espoir que cette initiative soit un modèle pour l’acceptation des réfugiés que les institutions européennes peuvent suivre et reproduire. »

UE et Érythrée

L’Érythrée — qui compte parmi les dictatures les plus brutales en Afrique — est l’une des principales sources de migration et de réfugiés. Bien que l’Érythrée compte moins de citoyens que la plupart des autres États africains, davantage d’Érythréens sont arrivés en Europe au début de 2016 que dans tout autre pays africain.

Cela se déroule à un moment où la pression sur les réfugiés érythréens traversant le Soudan et la Libye est à son sommet. La « Force de soutien rapide » du gouvernement soudanais — une force spéciale autonome dirigée par un commandant janjawid notoire — sert de bras armé pour regrouper de force les réfugiés et les renvoyer en Érythrée.

L’UE se débat pour tenter de stopper cet exode. Récemment, elle a offert 200 millions d’euros d’aide à des « projets » érythréens, mais n’a guère de moyens de surveiller la façon dont cet argent sera dépensé. L’Érythrée est un État à parti unique, le FPDJ, lequel n’a jamais par exemple tenu de congrès.

Le pays est gouverné par une clique restreinte autour du président Issayas Afeworki, laquelle utilise fréquemment les conscrits du Service national pour travailler dans les fermes et les usines qu’elle contrôle.

Alors que l’UE a défini une série de programmes qu’elle est disposée à soutenir, étant donné le monopole exercé par le parti et l’armée sur toute la société érythréenne, elle n’a pratiquement aucun moyen de s’assurer que ses fonds ne finissent pas par renforcer l’autocratie.

Conclusion

Si les initiatives de l’UE échouent (et il est très probable qu’elles échoueront), elles ne serviront qu’à renforcer les régimes érythréen et soudanais. En même temps, bloquer la route de la Libye et de l’Egypte pour dissuader les refugiés d’atteindre le sol européen va tout simplement forcer les Érythréens, les Ethiopiens et les Soudanais à emprunter des trajets encore plus longs et plus dangereux pour atteindre un endroit sûr.

L’UE s’efforce de renforcer ses liens avec la Libye afin de pouvoir pénétrer dans les eaux libyennes et de pouvoir détruire les bateaux et les autres infrastructures utilisées pour faire entrer clandestinement des Africains en Europe.

Dans un rapport aux 28 Etats membres de l’UE, le contre-amiral Enrico Credendino, qui dirige la Force navale de l’Union européenne (EU NAVFOR MED) en Méditerranée, a expliqué qu’il est vital que les marines européennes opèrent dans les eaux territoriales libyennes pour arrêter le trafic. Mais cela ne peut pas se produire à l’heure actuelle, selon lui. « Il est clair que les conditions juridiques et politiques préalables ne sont pas remplies« , a déclaré l’amiral Credendino, indiquant qu’une plus grande coopération avec les autorités libyennes était nécessaire.

L’étroit passage légal offert par l’Italie est peu susceptible de répondre aux besoins des Africains désespérés qui cherchent à se refugier en Europe. Au lieu de cela, les restrictions croissantes risquent d’entraîner une augmentation des décès et du désespoir, alors que les jeunes Africains pauvres prennent des routes de plus en plus risquées pour quitter le continent, phénomène qui déstabilise davantage une partie déjà fragile du monde.

Voilà le résultat probable du « mur » africain de l’Europe.

Il ne mettra pas fin au flux de réfugiés fuyant la répression étouffante dans leur pays d’origine et ne fermera pas les frontières de l’Europe. Des milliers de personnes fuyant pour sauver leur vie seront simplement éloignés de l’Europe (et des opinions publiques européennes). L’Europe reportera le fardeau de cette crise sur des régimes brutaux et souvent racistes le long des routes des fugitifs.

Et tout cela pour quoi ?

Pour avoir refusé d’accueillir, pendant un période raisonnable, quelques milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes désireux d’apprendre, de vivre et de contribuer aux sociétés européennes, jusqu’à ce que les circonstances changent et qu’ils puissent rentrer chez eux avec gratitude envers leurs hôtes européens.

Ce n’est pas seulement une honte. C’est surtout une erreur politique aux proportions historiques.

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Panorama du désastre

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Vue de Khartoum

31 mai 2016, Paris — Je crois qu’on ne mesure pas l’ampleur du scandale. Depuis quelques semaines, le Soudan s’est mis à rafler les Erythréens présents sur son territoire, à les incarcérer en toute illégalité puis à en renvoyer de force, en Erythrée, plusieurs centaines à la fois.

De toutes parts me parviennent des appels. L’association américaine Human Rights Watch, qui travaille sur la question depuis deux semaines, vient de publier un premier panorama du désastre. Plus de 400 Erythréens, dont six réfugiés dûment enregistrés par le HCR, ont été renvoyés au pays ces dernières semaines : arrêtés à Dongola, alors qu’ils étaient en route pour la Libye, ils ont été prétendument inculpés d’« entrée illégale » sur le territoire soudanais et deux-tiers d’entre eux ont été renvoyés, en camion, vers le territoire érythréen, le 22 mai. Plus d’une centaine d’Erythréens avaient déjà été arrêtés et rapatriés dans la ville frontière de Tessenei, le 17 mai, où ils ont été entassés dans la prison de la ville, le temps sans doute que les bastonneurs du régime fasse le tri, à coups de trique, entre les libérables et les enrôlables.

Hier soir, un ami érythréen à Khartoum m’envoyait le SMS suivant : « Les rafles sont devenues quotidiennes. Les centres de détention pour les migrants et les prisons ordinaires sont pleines de réfugiés érythréens, désormais. Certains de mes amis ont disparu depuis un mois maintenant et personne n’a eu de nouvelles d’eux. Un homme que je connais a été arrêté dans la rue aujourd’hui. Il a été brutalisé après avoir refusé de monter dans une voiture banalisée avec des inconnus, ayant trop peur qu’il s’agisse de trafiquants qui revendent les organes de leurs otages. »

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés se fait envoyer balader lorsqu’il demande des explications et l’accès aux détenus.

Un « Processus » de malheur

Les raisons de cette chasse à l’homme et de ces renvois massifs ne sont pas clairs, toutefois. S’il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un message adressé aux irresponsables de la Commission européenne qui, depuis un an et demi, demandent aux Soudanais, avec une componction de Raspoutine, de mieux contrôler leurs frontières et les réseaux mafieux qui trafiquent de la chair humaine, il n’est pas certain que cela suffise à expliquer ces rafles. Mais enfin, il est clair que l’infâme « Processus de Khartoum » commence à entrer dans une phase… disons plus opérationnelle.

Il se pourrait qu’entrent également en ligne de compte les fâcheries et les intérêts cachés du Soudan et de l’Erythrée, leurs deux chefs d’Etat étant aussi capricieux et irritables l’un que l’autre, toujours prêts à se sauter à la gorge après s’être fait des mamours. On dit par exemple que les guérilleros du Congrès Beja, qui avant 2006 servaient à Issayas Afeworki de moyen de pression sur Khartoum, auraient repris leurs activités en territoire érythréen. On s’étonne également de l’absence d’Omar el-Béchir aux cérémonies du « Jubilée d’argent » à Asmara le 24 mai, lui qui ne cache plus ses envies de tourisme, faisant même savoir qu’il irait bien faire un tour à New York dans les mois qui viennent.

Entretemps, ceux qui cherchent à fuir ce mauvais rêve se noient par centaines depuis le début du printemps en Méditerranée, pendant que nos gouvernants se grattent la tête, que nos marins sombrent dans la dépression et que nos bidonvilles rendent fou.

On fera de ces informations ce qu’on voudra. Qu’on me permette pour finir de remettre au goût du jour cette forte réflexion du Général De Gaulle, une fois n’est pas coutume : « Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut. » Pour ma part, je voudrais féliciter les « réalistes » de la diplomatie européenne pour cette belle, très belle réussite.