Les « combinazzioni » d’Asmara

UNMG

22 octobre 2015, Paris — Un Etat opaque et combinard, prompt à rendre des services aux puissances du moment, pourvu qu’on lui fasse glisser une petite enveloppe et quitte à renier ses alliances d’hier, exploitant sa population au bénéfice de sa classe dirigeante, menteur et dissimulateur avec les instruments de la sécurité internationale : voilà la triste description que le Groupe de contrôle de l’ONU sur la Somalie fait de l’Erythrée d’aujourd’hui.

Les experts de l’ONU ont publié avant-hier leur rapport annuel, comme chaque année depuis 2009, quand le Conseil de sécurité a décidé d’imposer des sanctions à Asmara, pour sa fraternité un peu trop active avec l’embryon des jihadistes somaliens devenu le groupe al-Shabab. Je rappelle d’ailleurs ce que sont ces sanctions, tant décriées par des esprits qui se font passer pour sérieux : embargo sur les armes, sanctions individuelles contre certains agitateurs, gel de leurs avoirs à l’étranger — ces deux dernières mesures étant inopérantes désormais, puisque plus aucun Erythréen ne figure sur la liste des personnes visées par l’ONU. Il ne s’agit donc ni d’asphyxier l’économie érythréenne ni de « punir injustement » la population, comme les perroquets de la dictature aiment à le répéter jusqu’à l’absurde, pour justifier les pénuries qui épuisent les Erythréens.

Dans la guerre au Yémen

Le rapport du Groupe de contrôle dévoile, avec autant de précision que possible, les manigances de l’Erythrée vis-à-vis des groupes armés et des conflits régionaux. On y apprend ainsi que l’Erythrée s’est bien rangée dans le camp de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre qui dévaste le Yémen. Après avoir échoué à convaincre Djibouti, les pays du Golfe ont, disent les enquêteurs de l’ONU, « demandé à l’Erythrée l’autorisation d’utiliser les îles Hanish et le port d’Assab dans le cadre de leur campagne militaire contre les houthistes ». Dans le cadre de ce accord, l’Erythrée a de surcroît « loué le port d’Assab, situé à 60 kilomètres de la côte yéménite, pour une période de 30 ans » aux Emirats arabes unis.

Avec quelle contrepartie ? Le Groupe de contrôle est clair : « des indemnités pécuniaires et du carburant ». Mieux encore : les enquêteurs croient savoir que « quelque 400 soldats érythréens auraient été incorporés au contingent des forces des Emirats arabes unis qui combattent sur le territoire yéménite pour la coalition arabe ». Pour autant, l’Erythrée continuerait de donner un coup de pouce aux rebelles houthistes, soutenus par son allié d’hier l’Iran, notamment en facilitant les contacts entre les Yéménites et le groupe armé djiboutien du FRUD-Combattant, en vue de soutenir les opérations coup de poing de ces derniers. La Famiglia reste loyale à ceux qui remplissent ses caisses. Et puis comme le disait Yemane Ghebreab, le directeur des Affaires politiques du parti unique, à la télévision l’autre jour, la position de l’Erythrée sur le Yémen est simple : « Ni d’un côté, ni de l’autre, ni neutre. »

Tuteur des guérilla régionales

On apprend également quelques détails intéressants sur les bases arrière et les ramifications à l’intérieur de l’appareil sécuritaire de l’Erythrée des groupes armés de la région, qui font le coup de feu contre ses voisins. Il s’agit notamment du Ginbot Sebat de l’illuminé « maire d’Addis Abéba » Berhanu Nega, mais aussi du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (MDPT), dont le chef historique, le général Mola Asgedom, a fait défection spectaculairement le mois dernier, et du groupuscule afar djiboutien dirigé depuis Paris par Mohamed Kaddami…

On fait également la connaissance des manœuvres de l’Etat érythréen pour faire entrer de la contrebande sur son territoire, qu’il s’agisse d’armes ou non : les enquêteurs de l’ONU racontent ainsi l’histoire mystérieuse du Shaker I, un navire battant pavillon togolais dont une partie de la cargaison a disparu, alors qu’il faisait escale à Massaoua, sur la route d’une foire aux armements à Abu Dhabi.

On renoue enfin avec les vieilles pratiques incessantes du régime : le racket, la surveillance et l’intimidation de la diaspora, la disparition magique et tragique des prisonniers de guerre djiboutiens, qui sont en réalité détenus dans des conditions inhumaines comme l’a raconté un évadé, les ententes louches et secrètes entre l’Etat militarisé et le minier canadien qui exploite la mine de Bisha, la surfacturation des « salaires » des conscrits permettant de juteuses plus-values pour les barons du régime, la mainmise absolue de l’armée et du Parti sur l’économie du pays…

On lit du reste avec plaisir un paragraphe piquant sur les finances du pays, alors que l’Union européenne s’apprête à signer un accord pluriannuel de 200 millions d’euros pour, prétendument, dissuader les migrants de fuir la dictature, et que l’improbable Sommet de La Valette approche. Je cite : « Le Groupe de contrôle est préoccupé par le manque général de transparence des finances publiques de l’Erythrée, en particulier à l’heure où un certain nombre d’organisations internationales se sont engagées à aider le pays. (…) Le Groupe de contrôle encourage les institutions et organisations régionales et internationales à prendre les précautions qui s’imposent, ainsi qu’à suivre et contrôler l’affectation des montants importants alloués à l’Erythrée. Il faut s’assurer qu’il soit rendu compte de l’utilisation de ces fonds et que ceux-ci ne soient pas détournés pour financer des activités susceptibles de contrevenir à la résolution 1907 (2009), en particulier au vu du manque de transparence du Gouvernement en ce qui concerne les finances et la gestion des finances publiques. »

Il serait en effet stupéfiant de voir l’Union européenne engagée dans une violation massive des résolutions du Conseil de sécurité avec de l’argent public, sous prétexte de chercher à arrêter de voir des Africains en détresse au large de ses côtes.

La « personnalité » du régime

Le rapport de l’ONU est également révélateur de la « personnalité » du gouvernement d’Asmara. A toutes ses questions un peu circonstanciées, l’Erythrée fournit certes des démentis, mais tout simplement pas de réponse. En annexe du rapport, on peut lire, avec un peu d’abattement, les longues répliques, au verbe pompeusement chantourné, des diplomates ou des hauts responsables érythréens aux demandes précises du Groupe de contrôle. Les hommes d’Issayas changent de conversation, pinaillent sur des interprétations juridiques, retournent les accusations contre leurs ennemis fantômes, et finalement manient comme toujours l’art de ne jamais répondre aux questions qu’on leur pose.

Bref, ce dernier rapport, comme chaque année, est une saine lecture pour ceux qui cherchent à savoir ce qui se trame dans les parages. Et, pour ne pas être berné par le charabia des conseillers d’Issayas, quelle est la nature des difficiles palabres entre l’Erythrée et le reste du monde.

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Le mystère de Bisha

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24 mars 2015, Paris — Quelque chose est arrivé à la mine de Bisha, un immense complexe d’extraction d’or et de cuivre situé dans la plaine à 180 kilomètres à l’ouest d’Asmara. Quoi ? On l’ignore encore.

D’un côté, dimanche, une source militaire éthiopienne a fait savoir au quotidien pro-gouvernemental Awramba Times que deux chasseurs-bombardiers éthiopiens auraient frappé vendredi à l’aube deux cibles stratégiques à l’intérieur du territoire érythréen. Une « installation minière près de la capitale » et « le dépôt militaire de Mai Edaga Tikul », dans la région d’Akale Guzai, au sud du pays, précisait la source. Cette information était préalablement parue la veille dans le quotidien soudanais Al-Sahafa, généralement bien informé.

De l’autre, dimanche en fin de journée, Nevsun Resources Ltd., la compagnie canadienne exploitant le complexe minier en joint-venture avec la société publique érythréenne Enamco, publiait un communiqué alambiqué, faisant suite à une première communication une semaine auparavant. La société faisait savoir que son fournisseur était en train de mettre la dernière main à la réparation de la boîte de vitesse d’un broyeur, un problème technique signalé le 13 mars et ayant nécessité l’arrêt temporaire du site. Parallèlement, elle admettait avoir subi un « acte de vandalisme » dans la nuit du 20 mars, sans en préciser la nature ou les responsables. Des « dommages mineurs » auraient été causés « à la base de l’épaississeur de résidus » (la grande cuve où l’on filtre et assèche le matériau brut), avec pour résultat l’inondation d’une partie de l’usine.

Incertitudes sur une frappe aérienne

Ce matin, mon ami le journaliste britannique Martin Plaut a obtenu la confirmation, par l’une de ses sources à Asmara, qu’un bombardement avait bien eu lieu, mais qu’on en ignorait encore les conséquences à ce stade. De mon côté, un ami éthiopien ayant ses entrées dans le commandement militaire m’a affirmé être, « à ce stade, au moins en mesure de confirmer qu’il y a bien eu une opération de l’aviation », suggérant même que l’arrêt temporaire du site offrait une opportunité à l’aviation éthiopienne d’effectuer un tir sans risque de tuer ou blesser un expatrié ou un membre du personnel érythréen.

Dans le Financial Post, « une source proche de Nevsun » (ce qui signifie probablement un off de la société en charge de sa communication ayant exceptionnellement accepté de parler à un média lu par le monde de la finance) affirmait de son côté, lundi matin, que la direction n’était « pas sûre de ce qui s’était déroulé et n’excluait aucune possibilité ».

Entre parenthèses, il est tout de même sidérant, d’un point de vue strictement technique, que depuis vendredi 20 mars on ne puisse pas savoir avec certitude ce qui s’est déroulé dans la mine de Bisha ni quels sont les dégâts de « l’acte de vandalisme » admis par Nevsun Resources. Cotée à la bourse de Toronto et de New York, accusée malgré ses innocentes dénégations d’avoir exploité des travailleurs forcés du service national, mouillé jusqu’au cou dans une complicité toxique avec la Famiglia au pouvoir à Asmara, Nevsun devrait au moins faire preuve de transparence lorsqu’il s’agit de sa production. Mais enfin, voici l’Erythrée, planète lointaine peuplée de fantômes sans voix.

Nevsun doit répondre

Je ne peux pourtant m’empêcher de me poser plusieurs questions. Je les livre telles quelles.

D’abord, bien sûr, un pilote éthiopien a-t-il vraiment pénétré dans l’impunité l’espace aérien érythréen avec son appareil armé et fait feu sur le « joyau de la couronne » de la dictature, qui lui rapporte entre 300 et 400 millions de dollars par an ? Il aurait ensuite bifurqué et frappé un « dépôt militaire » dans la campagne au sud-ouest de Dekemhare, près de la frontière éthiopienne : dans quel but ? Pour détruire quoi et neutraliser qui ?

Si elle a eu lieu, cette opération éclair, et très provocatrice — sans doute l’opération militaire la plus grave depuis la fin de la guerre de 1998-2000 —, était-elle une riposte à l’attaque d’un poste de police dans le Tigré éthiopien, à une date récente indéterminée, par un groupe rebelle éthiopien financé et armé par l’Erythrée et que sa télévision ESAT-TV montre en boucle depuis dimanche ? Etait-ce une manière de mettre à distance un régime hostile, qui soutient et stimule des groupes armés, à quelques semaines d’élections générales, les premières depuis la mort de l’ancien Premier ministre Meles Zenawi ? Si ce n’était pas le cas, pourquoi attaquer cette cible stratégique essentielle pour le pays ? Pour dire quoi ? Et le pilote a-t-il raté sa cible ou simplement envoyé un signal ?

Nevsun en terrain miné

Si ce n’était pas une frappe aérienne, qui donc aurait « saboté » cette installation ultra-sécurisée, peuplée d’expatriés tenus au black-out avec l’extérieur, une usine tellement sensible, l’artère fémorale d’un régime financièrement aux abois ? Et pourquoi ? Et quelles seront alors les conclusions et les conséquences de cette « investigation » ordonnée aux forces de sécurité érythréenne et celles de la mine ? A qui seraient livrés d’éventuels suspects identifiés par les vigiles de Nevsun et selon quelle procédure légale ? Quelles sont, d’ailleurs, ces « garanties de sécurité additionnelles » ordonnées par Nevsun pour préserver l’intégrité du site ? Incluent-elles des gardes armés, qui pourraient par exemple avoir l’ordre d’ouvrir le feu sur d’éventuels intrus, même s’il s’agit d’un mouvement rebelle ? En bref, les vigiles de Nevsun sont-ils désormais les supplétifs de la police du régime ?

Et enfin, ce dernier incident a-t-il un lien avec la multiplication des accrochages entre mouvements rebelles des deux côtés de la frontière ? Les « saboteurs » seraient-il par exemple des membres de l’Eritrean National Salvation Front (ENSF), qui ont fait exploser, le soir du 11 mars, un garage de camions militaires, dans le quartier de Qohawta, au sud-est d’Asmara, une flotte largement exploitée par la compagnie étatique co-gérant la mine de Bisha pour transporter sa production ?

Ah, dans un monde idéal, un responsable de Nevsun répondrait à ces questions, même discrètement ! Ne serait-ce que pour ne pas être complice de ce black-out scandaleux aux yeux des Erythréens, propriétaires ultimes de la terre qui l’enrichit.

L’or maudit

Vue générale du site de la mine de Bisha

15 janvier 2013, Paris – Enfin, après des mois d’attente, l’organisation américaine Human Rights Watch publie aujourd’hui un rapport intitulé « Hear No Evil », consacré à la question de l’emploi, volontaire ou non, de travailleurs forcés en Erythrée par les compagnies étrangères ayant investi dans le pays.

Truffé de circonlocutions prudentes et de jargon juridique, ce document fait notamment des gros yeux d’avocat new-yorkais à la compagnie Nevsun, pour avoir failli à établir des garanties suffisantes dans sa coopération avec la dictature, empêchant l’emploi sur les sites de la mine de Bisha de conscrits ou d’esclaves.

Ce rapport fait quelque bruit, et tant mieux. Même si sa pudeur de violette et ses recommandations de comité de pilotage n’ont que peu de rapport avec la réalité érythréenne. Car à ce jour, quel travailleur érythréen peut être considéré comme un homme libre? Qui a encore, en Erythrée, la maîtrise de son destin, pour ne pas parler de son parcours professionnel? Qui, en pactisant avec le FPDJ et ses chefs dans l’unique but de faire de l’argent, peut honnêtement se draper dans une morale aux mains propres? Même si la lecture du document est très instructif, le fond de l’affaire est une triste plaisanterie.

Pour mettre un peu de perspective dans ce débat, que l’on me permette donc aujourd’hui la publication d’un extrait inédit des Erythréens, rédigé en 2010 et qui n’avait pas sa place dans la version finale du livre.

C’est long, il faut le lire, je le sais. J’y parlais non seulement des énormités de quelques investisseurs gloutons, mais également des ravages provoqués autour de la mine de Bisha par l’arrivée, dans ce pays de misère, d’un puits d’or.

*

Éparses dans la plaine rocailleuse, des têtes noires sortent des tunnels creusés dans la pierre. Les orpailleurs clandestins lâchent leurs bassines. Les soldats arrivent. A six heures du matin, une aube verte s’insinue déjà dans les trous de la mine d’or. Quatre camions du 35ème régiment s’arrêtent net autour des installations clandestines. Les fusils-mitrailleurs sont aussitôt levés. Le frottement des sandales sur la poussière fait se lever un brouillard. Certains orpailleurs cherchent dans la panique à s’insérer dans les tunnels. D’autres ont compris. Comme des chacals, le dos rond, ils prennent la fuite vers les collines. Les premiers coups de feu claquent rapidement. La nuque d’un jeune garçon qui tentait de s’enfuir éclate sous l’impact d’une balle. Son cadavre démantibulé s’effondre aussitôt. Son frère est arraché de force d’un tunnel. Un couteau à la main, il se jette sur le soldat qui vient de tirer. Le ventre du militaire est ouvert comme un fruit. L’homme s’empare de la kalachnikov de sa victime et ouvre le feu sur le premier groupe de soldats que croise son regard. Plusieurs recrues tombent, criblées de balles. Les autres se mettent à l’abri ou se couchent dans la poussière et lancent des rafales en direction de l’homme. Le forcené finit par mourir à son tour, truffé de projectiles, non loin de son jeune frère. Il a eu le temps de tuer, avec l’arme volée, au moins quatre soldats. Des troufions de dix-huit ans originaires pour la plupart d’une région lointaine de l’Érythrée, afin d’éviter les petits arrangements entre cousins.

De petites unités partent traquer les fugitifs dans les broussailles alentours. Quelques coups de feu claquent encore toute la matinée dans le lointain. On ramène un cadavre ou un prisonnier jusqu’aux camions. D’autres soldats, par deux ou trois, inspectent les trous où se tapissent les mineurs clandestins. Ils extirpent de force ceux qui cherchent à se cacher, menacent ceux qui seraient encore au fond de les enfumer ou de les noyer. Alors, les hommes-rats sortent un par un, les mains ouvertes, prêts pour la prison et les travaux forcés. Au mieux, l’armée. En file indienne, ils sont chargés dans les bennes des camions.

C’était le 1er avril 2010, à Tambara, dans le sud-ouest de l’Erythrée. Ce même jour, des rafles ont eu lieu sur plusieurs sites aurifères traditionnels de la région du Gash-Barka. Sur l’immense site de Kosolda, dans la sous-zone de Shambakko, la traque des orpailleurs a duré deux jours. Les porteurs de bassines, les guetteurs, les porteurs de sacs et les oisifs ont été arrêtés les premiers. Mais de nombreux creuseurs sont restés au fond de leurs terriers.

Les officiers du 35ème régiment ont alors fait venir un camion équipé de hauts-parleurs pour avertir les hommes recroquevillés dans les tunnels qu’ils devaient se rendre ou mourir. Les chefs des villages alentours ont également été conduits de force jusqu’à l’entrée des boyaux pour convaincre les mineurs de sortir. Ce fut clair, au bout de vingt-quatre heures, que les mineurs encore vivants ne se rendraient pas. Des boules de broussailles et de chiffons imbibés d’essence enflammée ont donc été jetés dans les tunnels, l’un après l’autre. Une trentaine de réservoirs d’eau a été déversée dans certaines entrées de mines. Au fur et à mesure que les jours ont passé, vingt corps ont été extirpés des trous. Les survivants ont été envoyés au camp de Qualay. Quelques jours plus tard, les 8 et 9 avril, les sites de Hamdemdem et Fakom, dans la même région, ont été ratissés. Vingt-quatre mineurs clandestins ont été tués, estime l’opposition. Les autres ont été enrôlés de force dans l’armée, en caserne disciplinaire.

C’est à ce prix que le gouvernement érythréen fait place nette sur les territoires riches en métaux précieux. L’or… Le pétrole érythréen, croit-on. Le pays, aujourd’hui ruiné, serait au bord d’un grand boum économique. Son sous-sol regorge d’or, d’argent, de cuivre et de zinc. Des nombreuses compagnies étrangères cherchent donc à s’entendre avec Issayas et ses hommes pour obtenir des licences d’exploration et d’exploitation des basses-terres de l’ouest et du sud-ouest. Des montagnes de métaux largement laissées en friche. Pour en profiter, il suffit de s’entendre avec le parti-État.

Le projet phare de cette ruée vers l’or érythréen est le site de Bisha, à l’ouest d’Agordat, au pied des collines arides de l’ouest. Un vaste complexe industriel posé au beau milieu d’une toundra de terre et d’épineux, un circuit élaboré de conduits, de rails suspendus, de poutrelles d’acier, de tuyaux, de réservoirs et de hangars : le dépliant est impressionnant. Bisha est la mine dont rêvent les hommes d’affaires occidentaux. Gérée par la société canadienne Nevsun Resources Ltd, la parcelle exploitée promet 27 millions de tonnes de minerai, dont un million d’once d’or, 9,4 millions d’onces d’argent, de 700 à 900 millions de livres de cuivre et un million de livres de zinc. Une réserve exceptionnelle, qui livrera d’abord 450 000 onces d’or par an, puis le cuivre dans la couche inférieure et enfin le zinc. Dix ans d’extraction sont prévus, avec des bénéfices faramineux, entre 200 et 300 millions de dollars par an.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que de prestigieuses sociétés d’investissement ou des holdings financières occidentales se soient engagées dans le projet. Vanguard, Franklin Templeton, à hauteur de 20 et 15 % des parts, JP Morgan, Passport Capital, Van Eck, Jennison, Black Rock, Oppenheimer, Baker Steel, tous ont mis la main à la poche pour faire partie de l’aventure de Bisha, l’une des plus prometteuses du monde. Il faut admettre que Nevsun Resources Ltd ne lésine pas sur l’expression de son enthousiasme pour attirer des investisseurs. De l’or de haute qualité à faible coût, un retour sur investissement à court terme, une production imminente, prévue fin 2010, des cotations qui ne cessent d’augmenter, un pays qui n’est pas une foire à la corruption, un environnement sûr, l’éventualité de projets de développement ultérieurs et… le « very strong support » du gouvernement érythréen. Que demander de plus ? Une main d’œuvre dévouée, pleine de gratitude pour la création de centaines d’emplois, dans un pays où le revenu par habitant est d’environ 108 euros par an. Du reste, dans sa communication institutionnelle, Nevsun Resources Ltd salue la fiabilité des Érythréens, « connus pour leur comportement amical et leur fierté de leur religion », eux qui sont « assidus au travail par nature ».

Il y a quelques années, Alem Kibreab, le candide directeur des mines au ministère de l’Energie et des Mines, pouvait ainsi parader, de bulletins spécialisés en dépêches d’agences, clamant à qui veut l’entendre que, oui, « Bisha est unique ». Unique et lucratif, pour un gouvernement qui prétend maintenir le pays dans l’autosuffisance et compte sur les maigres récoltes de ses paysans pour nourrir son peuple. A travers la société publique ENAMCO, l’État érythréen détient en effet 40% de la mine de Bisha. C’est bien sûr la condition sine qua non pour travailler en Érythrée. Rien n’est possible loin des hommes d’Issayas et du parti.

Et d’autres sites vont suivre. Le grand projet de Zara et son million d’onces d’or, géré par la société australienne Sud-Sahara Resources, le site de Koka et ses 720 000 onces d’or sur sept ans, conduit par l’Australien Chalice Gold Mines Ltd., puis la « ceinture d’Asmara » et ses 70 millions de tonnes de minerai, explorée par les Canadiens de Sunridge Gold… L’Etat érythréen prend ses 10% chaque fois, avec des options pour acquérir 20 ou 30% des parts au fil des années. Comparés aux 50 à 60% exigées par exemple par le Soudan ou l’Egypte, le filon érythréen est plus qu’attractif. Une quinzaine de sociétés ou de joint-ventures font donc désormais le siège du gouvernement d’Asmara après avoir obtenu son aval, fouillant le sol, commandant des études, faisant des propositions, arrondissant les angles : les britanniques d’Andiamo Exploration et de London Africa, les chinois de Land and Energy et de Zhongchang Mining, les australiens de South Boulder Mines Ltd et de Gippsland Ltd s’étant joints à la ruée vers l’or de Sub Sahara Resources et Chalice Gold Mines Ltd, les indiens de Spice Minerals, les sino-érythréens de China Exploration & Mining Share Company, les érythréo-libyens de Eri-Lib Mining Share Company, Sahar Minerals basé aux Bermudes…. A quoi servira la manne financière récoltée par le gouvernement ? « Il est trop tôt pour le dire », avait il y a quelques années répondu à l’AFP le décidément très candide directeur des mines, Alem Kibreab.

Entre-temps, les associations érythréennes de la diaspora observent cette ruée vers l’or avec inquiétude. Elles savent que les populations les plus indigentes des régions aurifères creusent le sol depuis des siècles pour ne serait-ce qu’un gramme d’or. Au taux actuel, cela représente l’équivalent de l’argent de poche versé par l’armée aux conscrits du Warsay Yekealo. Alors, par petits groupes, en famille, ils arrachent des blocs de rocher qu’ils brisent en les frappant entre eux. Le tamis est fait avec des semelles de sandales et l’agglomération de l’or, parfois, à mains nues avec du mercure, du poison pour les hommes et les bêtes. Mais peu importe. Gratter la terre pour une poignée de lentilles sous-payées ou fouiller la terre natale à la recherche de métaux précieux, le choix est vite fait. Les gens viennent gratter les contreforts des grands sites industriels, sous les yeux d’ingénieurs occidentaux médusés. Des enfants transportent sur leur dos des empilements de roche, le long de puits abrupts.

Les sociétés étrangères sont embarrassées. Timothy Strong, directeur du projet érythréen de la compagnie britannique London Africa, s’est d’ailleurs confié au correspondant de l’agence Reuters, en février 2010. Il a admis fournir de l’eau et de la nourriture à cette cour des miracles qui pullule autour des installations de sa société. « Même si l’orpaillage artisanal sur les sites attribués à des sociétés privés n’est pas légitime techniquement, c’est mieux d’établir de bonnes relations avec les communautés locales », confiait-il en se désolant des conditions de vie des Érythréens qui ramassent les miettes des compagnies étrangères et du gouvernement. « Si vous privez totalement les villageois locaux de leurs droits — à part être immoral —, vous livrez votre projet à la possibilité d’actes de sabotage. Nous, nous apportons de l’aide sur notre site. »

Le plus souvent, l’armée s’en charge également, à coups de giffa, les grandes rafles ramenant dans les casernes ceux qui n’y sont pas déjà. Ensuite seulement, les plus robustes et les pistonnés sont envoyés sur des chantiers utiles.