Le droit de protester

12 juin 2012, Paris – Nécrosé par une violente crise de la finance, l’Occident a continué à clouer son propre cerceuil ces dernières semaines, en s’en prenant violemment aux migrants venus tenter de construire leur existence sur les terres de la démocratie parlementaire.

En Israël, l’ignoble manifestation de la fin du mois de mai a libéré les bandits. Les appels stupéfaits de quelques rabbins et les protestations des humanistes, dans ce pays, n’ont plus guère de prise. Depuis l’émeute imbécile, les agressions ont été régulières autour de Tel-Aviv. Tabassages aléatoires, incendies criminels, graffitis racistes partout dans les rues de la banlieue ont sont massés les Erythréens et Soudanais qui ont survécu à la mortelle randonnée de la frontière égyptienne.

Les rafles et les expulsions massives ont commencé. On frappe aux portes, à l’aube. On saisit les Noirs dans la rue. Prison, menottes. On construit en urgence un centre de détention dans le désert, spécialement pour eux. Pour l’heure, seuls les Ivoiriens et les Sud-Soudanais peuvent être raflés. Le gouvernement de droite espère demain pouvoir faire de même avec les autres. Avec les Erythréens, notamment, en plein accord avec l’infâme ambassadeur de la dictature en Israël.

En Suisse, aiguillonnés par des cerbères trouillards, les parlementaires s’apprêtent à voter en urgence une loi scélérate, excluant les déserteurs du droit à obtenir le statut de réfugié dans la Confédération. Or, tout fugitif érythréen est un déserteur, puisque le pays est une caserne de travaux forcés.

En Grèce, les nazillons du parti fasciste Aube dorée, tous les soirs, patrouillent les rues des quartiers de la misère, à la recherche de Noirs ou de quelconques Afghans. La police grecque arrête une poignée de ces miliciens, quand elle parvient à les identifier. Des hommes, des femmes, pas bien vieux pour la plupart. Quelques mineurs, même.

L’Occident se ronge les mains

Nous y arrivons. L’Occident ne se contente pas d’agoniser, tué à petits feux par l’argent fictif sur lequel il avait bâti sa marche en avant, sa culture idiote, son assurance de notaire. Non. Maintenant, il se ronge les mains.

Et ceux qui haussent le ton pour dire aux électeurs des partis de l’inculture et de la morgue qu’ils sont des fanatiques écervelés, des abrutis bercés d’illusions bien laides, des esclaves imbéciles qui nous conduisent tous au désastre — ceux-là sont renvoyés dans les cordes. Ils sont disqualifiés au prétexte qu’ils seraient des « bobos » ou des habitants « du XIème arrondissement de Paris », injure infamante à la mode qui ne signifie rien.

Non, pour apaiser les aboyeurs, il faut leur donner un peu de chair fraîche. Là-bas, des rafles, des expulsions de masse et des expéditions punitives. Ici, des éructations, des quotas, du cas-par-cas, de la rétention, qui ne seront de toute façon jamais suffisantes. Il s’agit de faire l’économie d’une réflexion élaborée, il paraît que c’est pour notre bien commun.

Oui, les électeurs de la droite xénophobe israélienne, grecque et française sont des partisans de la violence, par incurie et par malveillance. Et ils ont le cuir bien assez épais pour supporter cette injure, si c’en est une. Alors, le combat contre eux doit se faire les yeux dans les yeux. Pour ceux qui ont un tant soit peu de force de raisonnement et d’observation, il ne s’agit pas d’ignorer leurs lubies, mais bel et bien de s’opposer à leur toxicité, par la parole publique. Non parce qu’elles seraient « immorales » ou « anti-républicaines », mais tout simplement parce qu’elles sont erronées, irréelles, dangereuses pour l’intérêt général et potentiellement criminelles. Raison et déraison ne devraient pas être des opinions équivalentes sur la terre des Français.

Un raisonnement qui conduit à la guerre

Mais non, nous sommes sommés de nous taire. Pour les désarmer, on courtise les abrutis. Nous, nous sommes, paraît-il, « loin des réalités ». Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que les citoyens éduqués, cultivés et conscients, sous prétexte qu’ils sont minoritaires, doivent s’effacer devant les idôlatres de la brutalité ? Du reste, comme les électeurs des campagnes surtout terrorisés par leur télévision, nous ne croisons jamais d’étranger, n’est-ce pas, rencontre du troisième type qui serait la marque définitive du droit à être un imbécile… Et cela au nom du « réalisme », du « pragmatisme » et du « sérieux ». Quelle plaisanterie !

D’où qu’ils soient, où qu’ils vivent, que les esprits lamentables qui ne supportent pas les mécréants de leur quartier soient choyés, comme si au nom de la souffrance qu’ils s’infligent par idiotie ils avaient acquis le droit de se comporter comme des brutes, est tout simplement aberrant. Ce raisonnement nous conduit à la guerre. Que l’on ne vienne pas nous opposer une barbe, une de ces ignobles burqa ou une échoppe de gros et demi-gros. Cette colère vaut pour tous.

Je ne prétends pas savoir comment gérer les angoisses de mes contemporains. Je prétends simplement qu’il est insupportable que cela soit devenu la pierre de touche de la pratique politique de notre monde qui s’écroule. Que les termes du débat sont bien mal posés, trop mal posés, par une société qui a majoritairement abdiqué, hypnotisée par les antidépresseurs. Qui ne cherche plus à se grandir par l’éducation et la culture. Qui se contente de réagir, comme si c’était légitime et suffisant. Une mentalité d’antibiotique.

Le jour des Lamentations

25 mai 2012, Paris – Avant-hier donc, mercredi 23 mai, les Erythréens errants des banlieues de Tel-Aviv sont tombés dans une embuscade tendue par la droite dure israélienne, la veille de la 21ème célébration de l’indépendance ratée de leur pays. Désormais, les cœurs des fugitifs qui croyaient avoir réussi à se réfugier sous la protection de la grande démocratie de la Méditerrannée orientale se sont glacés. Au comble d’une violente ignorance, un millier d’Israéliens fanatiques les ont attaqué. Un ministre important leur a craché dessus. La police a avoué son impuissance. Et pourtant, bien que d’une gravité extrême, cet épouvantable épisode dit beaucoup, mais ne résonne pas.

Des magasins ont été caillassées et volés, des voitures conduites par des Noirs ont été pourchassées.

Les faits, d’abord. Mercredi soir, une manifestation de protestation contre la « dangereuse » présence dans la banlieue populaire de HaTikva de milliers de réfugiés africains, surtout Erythréens et Soudanais, a dégénéré en violences xénophobes. Un millier de partisans de groupes de droite et d’extrême-droite a défilé en lançant des slogans racistes et imbéciles. Des magasins ont été caillassées et volés, des voitures conduites par des Noirs ont été pourchassées. Une député du Likoud a qualifié les pauvres bougres qui s’entassent dans ces cités de la misère de « cancer qui prolifère« . Le ministre de l’Intérieur, membre émiment du parti religieux Shass, a dit publiquement qu’il fallait « les mettre derrière les barreaux » avant de « les renvoyer chez eux« . Tant de crapuleries sont déjà en préparation, d’ailleurs… Un écœurement sans nuance. Le comportement de ces responsables politiques et de leurs séides est à vomir.

Le même jour, à Asmara, le président Issaias Afeworki a chaleureusement reçu son homologue soudanais Omar el-Béchir, pour assister avec lui aux parades et aux feux d’artifice de la célébration du 24 mai 1991 — le jour béni où les chars et les camions des combattants du FPLE sont entrés dans la capitale enfin libérée de l’Erythrée. Tout sourire, sur leurs trônes, avec la télévision. Des drapeaux, des fleurs, des coups de canon. Issaias enfin libéré de sa cirrhose a pu dire publiquement quelle réussite il incarnait. Tous ont acquiescé. Contredire, c’est les oubliettes des camps pénitentiaires.

Devant l’ambassade érythréenne à Tel-Aviv, quelques centaines d’Erythréens au cœur vaillant ont bien tenté simultanément de réveiller les consciences. Mais qui les écoute ? Et parmi eux, qui est puissant ?

L’écrasante banalité du mal

Rien n’a eu lieu que l’écrasante banalité du mal. Et en Israël, les enfants de l’Erythrée qui ont survécu aux mafias soudanaises et égyptiennes sont condamnés à faire des ménages en silence ou à vivre de larcins. Les courageux médecins israéliens, les humanistes militants, les braves gens qui fêtent la Pâque avec les Africains, ont été réduits dans un coin, coupables. La communauté américaine elle-même a été stupéfaite, consternée. En Israël et dans la diaspora, les Juifs sont divisés, en crise. Ceux qui aident et ceux qui détestent. L’ascendant, ici et là-bas, est aux plus brutaux.

Ainsi, à quelques milliers de kilomètres de distance, les fils et filles de l’Erythrée et leurs seigneurs psychotiques ont vécu leur petite tragédie oubliée, leur chant de lamentation solitaire. Et nous, au milieu de tout ça. Et moi, qui espère que la protestation aidera, sans vraiment savoir comment ou sans rien attendre.