Les ministres de Diafoirus

Eritrea Cabinet ministers

9 juin 2015, Paris — Je ne reviendrai pas sur la somme impressionnante compilée par la Mission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’homme en Erythrée, je voudrais parler de la réaction des autorités d’Asmara. Car elles sont révélatrices, me semble-t-il, de la nature de la poigne qui enserre les destinées des Erythréens, de son caractère buté et paranoïaque, de sa brutalité et de sa froideur, de sa mégalomanie enfin.

Un an d’enquête et des centaines de témoignages ont conduit à l’élaboration d’un document accablant de près de 500 pages, publié hier dans la stupéfaction générale. Les enquêteurs mandatés par l’ONU décrivent le règne de la peur et de la délation, les humiliations et les sévices subis par les conscrits, les méthodes de torture, la psychose totalitaire, la machine sans loi qui avale les citoyens et les plonge dans son système pénitentiaire secret, la négation absurde des individus, l’effacement méthodique des personnalités et des sentiments, l’exploitation sexuelle des jeunes filles, le tourment infligé aux prisonniers et à leurs familles. Tout cela « pourrait constituer un crime contre l’humanité », dit l’ONU, d’habitude avare d’extravagances, pourtant.

Officiellement, le gouvernement d’Asmara n’a pas réagi à cette mise à nu publique, la première depuis de trop longues années. Sa position officielle viendra, plus tard, nous dit-on. Mais d’ores et déjà, on en connaît la substance. Les partisans du régime se sont déchaînés sur Twitter et Facebook, agressant violemment tous ceux qui relayaient l’information, clamant leurs slogans éculés, jetant des accusant obscènes à leurs croquemitaines favoris, c’est-à-dire les exilés, les militants, les journalistes.

Et une voix officielle, quasiment la seule à parler en anglais à l’attention de l’extérieur, s’est exprimée : celle de Yemane Ghebremeskel, le principal conseiller du président Issayas Afeworki, son directeur de cabinet et, paraît-il, son nouveau ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement (à l’extrême-droite sur la photo ci-dessus). Je traduis ici comme je le peux le charabia ampoulé auquel « Charlie », puisque c’est son surnom, est habitué, et qu’il a par exemple distillé le 24 mai dernier dans le discours semi-délirant prononcé par le Chef de l’Etat au grand stade d’Asmara. Voici sa réaction à la publication du rapport de l’ONU :

« Le rapport de la ‘Commission d’enquête’ est sorti : un ramassis de fonds de poubelle par excellence. La réfutation du gouvernement érythréen sortira bientôt. Mais pour commencer : le récit au vitriol de la ‘Commission’ est bricolé à partir de ‘550 entretiens confidentiels avec des témoins à l’étranger et 160 observations écrites. Ceux-ci ne sont pas étayés et la ‘Commission’ admet que ses conclusions sont basées sur des ‘motifs raisonnables de croire’ de mauvaise qualité comme norme pour leurs preuves. La ‘Commission’ admet même, plutôt involontairement, que des entités des Nations Unies et d’autres acteurs humanitaires qu’elle a sollicité ont refusé de coopérer avec elle. La ‘Commission’ a déclaré qu’elle a ‘décidé de concentrer la portée temporelle de l’enquête depuis l’indépendance jusqu’à nos jours’. Ceci est scandaleux. Tout d’abord, l’extension ou la ré-interprétation de son mandat ne peut pas être de son ressort. Plus grave, ceci montre bien que l’objectif principal de la Commission et ses bailleurs de fonds est de souiller et de remettre en cause l’indépendance durement acquise de l’Erythrée. »

Voilà. Tricoter des arguties sur la méthode, plutôt que d’écouter les voix des siens. Discuter du sexe des anges, plutôt que du calcul des astronomes. Détourner avec mauvaise foi la conversation pour ne pas voir le sang. Un jour, d’ailleurs, il faudra que j’écrive sur l’étrange parallèlisme du discours gouvernemental érythréen et de celui de l’extrême-droite européenne. Outre qu’ils usent et abusent systématiquement de la même méthode irrationnelle du renversement de l’accusation, ils pensent et disent la même chose des malheureux qui s’évadent de la « cage suffocante » du FPDJ : ce sont des traîtres, des indésirables, des égoïstes et des menteurs. C’est à cela aussi, que les Erythréens ont affaire et qu’ils fuient à toutes jambes, par n’importe quel moyen, jusqu’à ce que les mouchards de leurs tourmenteurs ou nos gendarmes les rattrapent.

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Asmara électrique

Des résidents d’Asmara devant les avis de décès des victimes de Lampedusa (photo clandestine diffusée par le Projet Arbi Harnet)

28 octobre 2013, Rabat — Derrière la porte fermée de l’Erythrée, on entend pourtant des bruits. Des bruits qui indiquent qu’une nervosité grandissante s’est empérée des autorités, après des mois de déstabilisation par petites touches, de mécontentement de la population, de pénuries, de luttes pour le pouvoir au sein de la clique régnante. Le naufrage du 3 octobre au large de Lampedusa ayant causé dans les familles une puissante vague de douleur et d’inquiétude, le gouvernement a par exemple commencé par faire arracher les avis de décès, traditionnellement punaisés sur des placards publics dans les rues. Les affiches commençaient à devenir un rendez-vous de citoyens mécontents.

Pour prévenir toute organisation intérieure de la jeunesse, la junte, de plus en plus divisée sur la conduite des affaires, a par ailleurs fait organiser de grandes « giffas », ces rafles de rues destinées à capturer ceux qui ne seraient pas en règle avec leurs obligations militaires, à Asmara et Keren. Les jeunes enrôlés de force auraient été transférés par centaines dans les camps militaires de Sawa, près de la frontière du Soudan, et Wi’a, dans la zone torride proche de la mer Rouge.

Un service d’ordre éthiopien

On a dit ici que, depuis le coup de force du 21 janvier, le président Issayas Afeworki ne faisait plus confiance à grand monde, et notamment à son armée, dont des officiers ont osé le défier à tour de rôle depuis presqu’une année entière. Suprême ironie pour un homme qui se targue d’être le dernier rempart de la nation contre l’impérialisme américain et son laquais l’Ethiopie, les « giffas » ont donc été conduites par les recrues du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (Tigray People’s Democratic Movement, TPDM ou « Demhit »), une rebellion éthiopienne jusque-là cantonnée aux frontières du frère ennemi mais désormais positionnée dans la capitale. Pour le pire, apparemment, selon ce que nous apprend le formidable mouvement Arbi Harnet (« Vendredi de la liberté »), désormais en pointe avec Radio Erena dans la diffusion d’informations depuis l’intérieur du pays.

Le projet Arbi Harnet nous apprend par ailleurs qu’une « giffa » aurait mal tourné samedi dernier à Asmara. Une unité du Demhit aurait tenté de conduire une rafle au sein des téléspectateurs d’un match de football de la Ligue des Champions réunis au restaurant Hamassien. Après que les rebelles éthiopiens eurent maltraité un jeune garçon, les résidents du quartier Markato se seraient violemment retournés contre eux et les échauffourées se seraient propagées au quartier de Mai Temenai. Les autorités ont pris l’incident suffisamment au sérieux pour que Wedi Isaak, le chef de la police de la Zone administrative centrale dont dépend Asmara, se serait personnellement déplacé. Il aurait fait couper l’électricité dans le quartier et le retour de la nuit aurait calmé les esprits.

L’information selon laquelle la compagnie allemande Lufthansa (qui, avec Egypt Air, assure une liaison régulière avec l’Erythrée) aurait décidé d’annuler ses vols à destination d’Asmara a été confirmée. Reste à en connaître la raison, alors que la compagnie Eritrean Airlines est pour sa part désormais, si on peut dire, en roue libre, après que son gestionnaire pakistanais est rentré au pays. Confrères, à vos téléphones : il se passe quelque chose derrière la porte de fer du FPDJ.

Armer des inconnus

8 octobre 2012, Paris – Je m’interroge vraiment sur les raisons pour lesquelles Issaias Afeworki, depuis son épisode psychodramatique du printemps, a ordonné que son armée distribue des Kalachnikov et des chargeurs avec 200 balles à toutes les femmes de plus de quarante ans et les hommes de plus de cinquante ans dans le pays.

Depuis quelques mois, plusieurs Erythréens m’en avaient parlé, mais que voulez-vous ? Comment l’écrire, à qui le dire ? Aujourd’hui, c’est au tour de la très sérieuse Lettre de l’Océan Indien d’en faire un compte-rendu circonstancié. Dont acte.

Sous la supervision du nouveau favori

Cette opération, qui sème la panique parmi la diaspora et au sein des familles, est supervisée par le trafiquant en chef, commandant des gardes-frontières, chef de l’Hisbawi Serawit, la prétendue « Armée du peuple » — j’ai nommé Tekle Kiflai, dit « Manjus ». Ce dernier semble d’ailleurs être désormais dans les petits papiers d’Issaias, depuis que le général Filippos Weldeyohannes, qui était son favori depuis quelques années, a été écarté après la folle semaine d’avril dernier.

Tous les dimanches matin, donc, de 6 heures à 11 heures, des officiers des cités militaires de Sawa et Wi’a viennent à Asmara entraîner les nouveaux récipiendaires des AK-47 de l’armée, qu’ils sont contraints d’aller chercher au commissariat du coin. Après la signature d’un reçu, des registres sont tenus dans chaque rue, dans chaque immeuble. Personne n’échappe à la distribution. Et personne n’échappe à l’entraînement, qui est bien entendu obligatoire sous peine de sanctions pénibles.

Incompréhensible mais pervers

Tous les Erythréens ou presque sont donc armés. Quel était le but de cette folie ? Semer la peur au sein des familles et des immeubles, puisque les oncles et les mères peuvent désormais, s’ils débusquent un fauteur de trouble, tirer sur lui au nom de l’unité nationale ? Dissuader les jeunes de prendre la rue, comme en Tunisie ou en Egypte ? Renforcer une armée de va-nu-pieds démunis, comptant officiellement 300.000 soldats, mais qui en réalité ne pourrait compter que sur environ 80.000 fantassins en état de combattre, alors que les Ethiopiens ont montré qu’ils avaient, eux, des commandos redoutables pour venir faire le coup de poing de l’autre côté de la frontière ?

Peut-être un peu tout cela. Je pense surtout à cet ami érythréen qui, en me racontant tout cela avant l’été, me disait : « Je ne sais pas pourquoi il fait ça, mais je sais que c’est terriblement dangereux et horriblement pervers. »

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Mise à jour du 24 octobre – Si ce sujet vous intéresse, je vous invite à lire l’article que je lui ai consacré aujourd’hui sur Slate Afrique.