Le système de Satan

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3 octobre, Paris — Je voulais écrire un billet pour commémorer aujourd’hui le naufrage cauchemardesque de Lampedusa, l’année dernière, mais au fond je n’ai rien à dire. Du fond de la mer, les morts ne réclament plus rien. Les survivants pleurent encore, avec un bouquet de mains sur leurs épaules. Leurs amis s’élèvent et s’insurgent, dénoncent et accusent, à bon droit. Les politiciens relisent les notes interminables de leurs conseillers, qui leur expliquent depuis des années combien ils sont impuissants et pourquoi, pour être justes, ils doivent rester lâches. Les trouillards des bureaux de vote, de toute façon, les menacent avec leurs fourches en forme de télécommande. Et les évadés d’Erythrée continuent de se masser sur les rivages de Libye, dans l’attente de la prochaine fripouille qui leur videra les poches et les enverra mourir les poumons pleins d’eau ou se sauver dans nos centres de regroupement.

Rien n’a changé et, si les choses restent en l’état, rien ne changera. Alors, pour ma part, je ne peux rien ajouter. A quoi bon, finalement ? J’ai joué ma partition et mon petit combat personnel a réussi : de nombreux médias se sont joints aux quelques voix solitaires qui, depuis des années, prêchaient dans le désert qu’au large des côtes méditerranéennes de l’Europe, quelque chose avait lieu qui méritait l’attention des Européens. C’est ce que je cherchais, lorsqu’en 2009 je me suis jeté dans le vide pour aller à la rencontre des Erythréens. Mais aujourd’hui, je n’ai pas l’énergie pour faire de cette énième horreur de la « migration » un spectacle, des images ou des bons mots.

A la limite, je veux simplement dire, ou plutôt redire ceci : que la fuite massive des jeunes Erythréens hors de leur pays, et le martyre qu’ils subissent tout le long de leur évasion, est un événement historique majeur de notre temps. Dans plusieurs années, lorsque le show-business et les historiens reprendront la main sur notre époque, dans leur mosaïque d’images symbolisant les tristes années que nous vivons aujourd’hui, ils choisiront sans doute parmi elles celles des rescapés de Lampedusa, ces visages épuisés et stupéfaits des garçons et des filles d’Erythrée qui ont fui la terreur pénitentiaire d’Issayas Afeworki et ses amis. Mais nous vivons les temps de l’exaspération : les boat-people d’Afrique sont embarqués dans une histoire qui les dépasse.

Mécanique infernale

C’est un grand système qui s’est mis en place entre les villes étouffées d’Erythrée et les rues de nos cités. Des acteurs divers y ont pris leur place et font tourner une mécanique infernale qu’il est bien difficile de gripper. Voulant la stopper, il est illusoire de ne repeindre ou de ne réparer qu’un seul maillon de cette longue chaîne de responsabilités qui noircit nos journaux et nos consciences. Des mouchards d’Asmara aux chefs de famille bédouins du Soudan et d’Egypte, des trouffions égarés de Sawa aux mafias libyennes, des politiciens de la droite israélienne aux rescapés des chambres de torture du Sinaï, des humanitaires européens aux pêcheurs des grands fonds, des élus locaux de Sicile aux matamores de la technostructure romaine, des bénévoles des associations aux petits-bourgeois fébriles, des commissaires européens aux journalistes pressés des grandes rédactions, toute une machinerie complexe tourne inexorablement, l’un entraînant l’autre, l’autre motivant l’un. Si l’on voulait réellement que ce cauchemar s’arrête, il faudrait une action de grande envergure, forte et définitive. Pour être à la hauteur de la tâche, on devrait au moins être à la hauteur de ce système, dépassant les frontières et les petits arrangements cosmétiques. Il faudrait, par exemple, parler au gouvernement d’Asmara sur un autre ton et avoir de bonnes raisons de le faire. Les peuples africains pourraient répudier publiquement le charabia auto-satisfait des domestiques du parti unique érythréen, et les peuples arabes se lever, cette fois, pour les droits de leurs frères noirs qui traversent leur pays.

Mais il est aussi difficile de s’attaquer à ce problème qu’à faire la révolution : des forces contradictoires nous paralysent, la peur de la violence nous menace, la crainte de tout perdre ou de perdre le peu qu’on a nous glace, l’incertitude des résultats nous épuise avant même qu’un effort soit engagé. Les uns regardent ailleurs, les autres prient, certains s’adonnent gaiement à la barbarie et les derniers argumentent doctement dans le sabir de Diafoirus. Moi même, je l’avoue, je ne fais pas exception.

« L’exil n’est pas la solution »

Alors non, nous ne sommes pas très malins. Un an après Lampedusa, nous voici bien abattus. C’est pourquoi je suis très intéressé par la dernière initiative du mouvement Arbi Harnet, dont j’ai souvent parlé ici. Ses militants diffusent depuis quelques semaines un slogan à l’intérieur du pays. Le message est simple et frappant : « L’exil n’est pas une solution. » Une phrase qui laisse songeur. C’est au moins une tentative de lancer un grain de sable dans la roue destructrice de l’exode qui s’est emballée depuis dix ans. Je regarde la roue tourner, guettant le hoquet, l’infime irrégularité qui commencera à modifier, lentement, doucement, l’ordre écœurant des choses. Au moins, j’espère secrètement. Si cela se produit, nous aurons tous intérêt à ne pas rater le moment où, cette fois, on pourra faire s’écrouler cette broyeuse de mômes qui sévit d’Asmara à Calais.

Notre histoire

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18 août, Bourdeaux — Depuis quelques semaines, on me demande d’expliquer comment il se fait que des milliers d’Erythréens hantent nos centres de rétention et affolent nos fonctionnaires. Je me répète, de bon gré, ici sur internet, là dans un quotidien, ailleurs dans un hebdomadaire ou ce matin même à la radio.

A cette occasion, j’ai retrouvé ce petit précis jamais publié sur l’Erythrée, rédigé durant l’été 2011, six mois avant la publication des Erythréens et alors que je travaillais parallèlement à l’écriture d’un film, aujourd’hui rangé au rayon des objets perdus. Malgré son incapacité à convaincre quelque boîte de production que ce soit, ce texte me semble clair, complet, actuel — bien qu’il ait déjà trois ans, et que rien n’a changé depuis cette date, à part peut-être que les Erythréens se sont aménagés une petite place dans la presse francophone.

Les temps sont à la nécessité d’informer sur l’Erythrée et sa trajectoire terrible ? Qu’on en fasse donc l’usage qu’on voudra, pourvu qu’il soit honnête.

« En septembre 2011 seront été commémorés dix ans d’histoire depuis les attentats du 11 septembre. Mais personne — ou presque — ne se souviendra qu’une semaine après les attaques qui ont frappé les Etats-Unis, une autre catastrophe a eu lieu, de l’autre côté du monde, en Érythrée. Le mardi 18 septembre 2001 à l’aube, le président Issayas Afeworki a littéralement coupé du monde son petit pays d’Afrique de l’est. Profitant de la diversion, il a fait incarcérer les réformistes de son parti, ordonné la fermeture de la presse libre, fait jeter en prison les journalistes et les intellectuels contestataires. Craignant pour son pouvoir mis à mal par une guerre absurde menée entre 1998 et 2000 contre l’Éthiopie, il a transformé son pays en caserne disciplinaire sur laquelle règnent ses généraux et leurs mouchards.

L’ancien héros de la guerre d’indépendance (1961-1991) est désormais le maître absolu d’un « Kampuchea africain », un cowboy reptilien en sandales, boulimique de calculs et de whisky, que les diplomates occidentaux ne comprennent pas. De l’aveu même de ceux qui l’ont côtoyé récemment, l’un des défauts les plus exaspérants d’Issayas Afeworki, c’est sa prétention de tout savoir mieux que tout le monde et sa conviction de n’être servi que par des incapables. Or, non. C’est le monde tel qu’il se le représente qui est fou, pas ses concitoyens. Mais il ne le sait pas, et personne parmi ses larbins ne se risquera à le lui dire en face.

Alors dans le pays, les rassemblements de plus de sept personnes sont strictement interdits. Toute contestation est sanctionnée par la détention dans des conteneurs de cargo, à la discrétion du bureau du chef de l’État. Seuls les citoyens de plus de cinquante ans peuvent quitter le territoire, munis d’un visa de sortie extrêmement difficile à obtenir. La vie, c’est l’armée. Des rafles baptisées « giffas » sont opérées au hasard des villes et des villages pour enrôler de force des recrues en âge de porter l’uniforme et rattraper les insoumis. Des camions sont bourrés de garçons et de filles qui doivent tout quitter sur le champ pour « accomplir leur devoir national ». La dernière année de lycée doit être obligatoirement accomplie dans le « warsay yekealo », le « service national des vétérans » qui commence au sein du complexe militaire de Sawa. Les filles sont fréquemment violées, les garçons systématiquement brutalisés. On commence ensuite à travailler à perpétuité, pour une misérable et aléatoire poignée de nakfas, sur les grands chantiers du Président. Pas de démobilisation avant la quarantaine. Les plus chanceux, ou les plus pistonnés, ont juste le temps de faire une école technique avant de retourner travailler pour l’Etat.

Alors, au fil des mois, depuis dix ans, le pays se vide. Les Érythréens se procurent de l’argent pour payer des passeurs. Vers le Soudan, vers l’Éthiopie, ils fuient en masse. Ce petit pays est devenu l’un des pourvoyeurs les plus importants de migrants clandestins de ces dernières années. Ce sont majoritairement des Érythréens qui se font abattre par la police égyptienne, alors qu’ils tentent de passer en Israël. Ce sont surtout des cadavres d’Érythréens que l’on retrouve, habillés pour un long voyage, le long des pistes du désert du sud libyen. Ce sont des Érythréens qui sont pourchassés, autour de Benghazi ou Misratah, par des insurgés traquant les mercenaires de Kadhafi. Ce sont pour la plupart des Érythréens qui viennent se noyer ou échouer sur les plages italiennes et maltaises.

Donc admettons au moins une chose. A force que l’Europe soit traversée par la fuite éperdue des Erythréens en cavale, l’histoire de l’Erythrée est aussi devenue la nôtre. »