Derrière le rideau de sable

Les villas du trafiquant Abou Omar près d'El-Mehdiya, à la frontière israélo-égyptienne. (Photo Baptiste de Cazenove)

Les villas du trafiquant Abou Omar près d’El-Mehdiya, à la frontière israélo-égyptienne. (Photo Baptiste de Cazenove)

20 octobre, Paris — Plus on parle de l’Erythrée dans la presse, moins j’écris. C’est le paradoxe auquel je fais face depuis quelques temps que, à la faveur de la diffusion de documentaires sur l’horreur concentrationnaire des otages du Sinaï, d’importants médias français découvrent ce qui se trouvait sous leurs yeux depuis des années. Le rideau de sable se disperse. Du coup, les gens tombent des nues. Je suppose que c’est bon signe, je m’incline.

Je veux simplement signaler les documents stupéfiants contenus dans le beau film de Cécile Allegra et Delphine Deloget, Voyage en barbarie, diffusé samedi par Public Sénat. Je ne reviendrais pas sur la façon dont la nouvelle ambassadrice d’Erythrée, Hanna Simon, s’est tournée en ridicule après la projection : ce n’était que du temps perdu. Au cœur du documentaire, une séquence hallucinante tournée par des bédouins montre l’état de délabrement total dans lequel les otages sont extraits des villas de torture. Puisqu’il faut des images pour convaincre, j’espère que celles-ci marqueront une étape importante. Je pèse mes mots : c’est un petit Dachau en Egypte.

Et avec tout cela, je m’attends à ce que, d’un mois à l’autre, le gouvernement sorte de son chapeau les calomnies obscènes dont il fait usage depuis que le trafic de gamins kidnappés à sa frontière a commencé à attirer l’attention. Il faut se préparer : bientôt, ils vont contre-attaquer en accusant nommément les militants érythréens comme mon amie Meron Estefanos d’être les chefs de réseau des assassins du Sinaï. Ils ne reculeront devant rien et des imbéciles les croiront.

Warlords et caporegime

Cela dit, l’histoire politique du pays continue de gronder, loin des plateaux de télévision. Des fragments d’information en provenance d’Asmara indiquent que la paranoïa du régime se crispe de mois en mois, et que la population érythréenne, de plus en plus démunie et exaspérée, commence à ne plus se laisser faire. Pour les diplomates d’Issayas, ces dernières semaines ont été occupées à ferrailler à New York, alors que le Groupe de surveillance des sanctions contre la Somalie et l’Erythrée remettait son rapport annuel au Conseil de sécurité de l’ONU. Comme tous les ans, celui-ci est une mine d’informations et de confirmations, doublée d’une improbable saga frôlant parfois le grand-guignol.

J’ai déjà raconté ici le piège tendu à Andargachew Tsige, le chef versatile d’un parti de l’opposition radicale éthiopienne, apparemment livré par l’Erythrée avec la complicité du Yemen. Dans le rapport du Groupe de surveillance, on en apprend d’avantage, et en détail, sur le temps, l’énergie et l’argent dépensés par les hommes d’Asmara pour soutenir à bout de bras les chefs et les troufions du « Ginbot 7 », la coalition politico-militaire qui rêve de renverser le gouvernement éthiopien. On découvre aussi avec quel zèle et quelle application la junte militaire érythréenne tricote et détricote au gré de ses caprices et de ses intérêts les groupuscules, guérillas et mouvements armés de la région, des Oromos de l’OLF aux Somaliens d’Ethiopie de l’ONLF, en passant par les Djiboutiens du FRUD, les Tigréens du TPDM et les Sud-Soudanais de Riek Machar, George Ator Deng et David Yau Yau.

Il y a quelque chose de la gestion de famille nombreuse dans les péripéties des uns et des autres avec les hommes d’Asmara, une relation de subordination tendue entre les warlords du coin et les caporegime de l’armée érythréenne, similaires à ceux qu’un gamin délinquant aurait avec un oncle bienveillant. Les noms des agents déstabilisateurs, les dates des lieux de rendez-vous, les photographies des pièces à conviction, les mécanismes de contrebande, tout y est. Il est alors toujours aussi étonnant d’entendre les représentants du gouvernement érythréen et leurs soutiens s’insurger contre les sanctions prononcées contre Asmara par l’ONU en 2009. Selon eux, sans rire, il n’existe « aucune raison » de ne pas les lever.

Sortir de notre isolement

2 novembre 2012, Paris – Il n’y a pas grand chose à ramener ces temps-ci de ce brouillard qui provient d’Erythrée, de cette fumée cryptique, de ce mirage qu’est devenu le pays. Il semble que tout le monde ait finit par admettre que les civils soient armés par le gouvernement, sans raison évidente.

En réaction à l’article que j’ai publié sur Slate Afrique la semaine dernière, et qui a circulé dans une traduction en anglais approximative sur des sites érythréens et éthiopiens, les partisans du régime s’offusquent : armer les seniors, et alors ? Cela, au moins, vaut confirmation.

A ce sujet, on me dit que l’édition en amharique du quotidien éthiopien Reporter, dans une évocation de la campagne de distribution de kalachnikov, aurait fait de moi un globe-trotteur qui tire l’essentiel de ses informations de ses nombreux voyages à Asmara et Keren. Voilà qui est absurde, et forcément dommageable. Je me souviens pourtant avoir rencontré des jeunes journalistes appliqués, lorsque j’avais visité la rédaction du journal il y a trois ans, conduit par son directeur Amare Aregawi au volant de sa vieille Mercedes rutilante. Comme tous les messages que j’envoie depuis quelques semaines pour m’extraire de l’infernale léthargie parisienne, mon démenti est resté sans réponse.

Ils bataillent pour sortir l’Erythrée de son isolement

C’est la loi du jour, j’imagine. Entre-temps, j’apprends chaque jour ou presque qu’Issayas et son clan envoient des signaux de toutes parts pour briser la camisole dans laquelle il se sont eux-mêmes enfermés. Il ont fait croire à leurs amis Sud-Soudanais qu’ils pourraient intercéder pour la paix avec l’Ethiopie, ce qui a provoqué les sarcasmes d’Addis-Abéba. Ils s’activent pour trouver des débouchés au Soudan à l’or de la mine de Bisha, leur vache à lait. Ils cherchent à réintégrer l’IGAD, en faisant les yeux doux au Kenya, après sa victoire sur les shabaabs à Kismayo. Ils bataillent pour sortir l’Erythrée de son isolement, en mobilisant leurs partisans dans la diaspora autour de la levée des sanctions qui étranglent le régime.

Pour l’heure, rien n’y fait. Et la vie à Asmara est de plus en plus difficile. Leurs AK-47 rangés dans les placards, les habitants font face à des pénuries d’eau, ce que même Eri-TV a fini par admettre, en reportant la faute, bien sûr, sur les chauffeurs de camion. Issayas, lui, fait la tournée des campagnes et reçoit les nouveaux ambassadeurs, les pauvres, comme si de rien n’était.

Pour ma part, à Paris, englué dans un emploi épuisant et sans intérêt, j’attends. J’attends de pouvoir trouver les moyens de retourner là-bas, aux frontières, m’assoir autour d’un café avec eux, ces Erythréens qui n’aiment rien tant que se quereller. J’essaye de convaincre quelques rédacteurs en chef, mais la place est prise, toutes les places sont prises. Tous en Syrie ! C’est le mot d’ordre. Il faut attendre et supporter d’être traité de tous les noms par les sbires du FPDJ, sans un rond, pour rien ou presque. Mais tout arrivera si vite, dit-on.