La marche de la dignité

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28 juin 2014, Rabat — C’est pour pallier l’étrangeté des choix des rédacteurs en chef français que je reprends le fil de ce blog. Mais aussi un peu pour expliquer les raisons qui m’ont poussé à garder le silence ici pendant plusieurs mois.

D’abord, vivant et travaillant au Maroc depuis l’année dernière, je me suis éloigné de mes sources habituelles, de mes conversations d’amis, de mes centres de gravité érythréens. Ensuite, les Erythréens eux-mêmes s’organisent de mieux en mieux pour faire circuler l’information, alerter, diffuser, subvertir, affirmer. Enfin, parce que les récits proposés ici seront prolongés l’année prochaine dans un nouveau livre, un roman d’adieux à l’Afrique qui paraîtra sans doute l’année prochaine et qui captive l’essentiel du temps que je consacre à l’écriture. Voilà pour les détails. Aujourd’hui, je veux parler des rebelles d’Holot.

La marche de la liberté

Hier, après plusieurs semaines de tension, de grèves, d’arrestations, de chantage, de ruades, un miliers de migrants africains, pour l’essentiel érythréens et soudanais, ont quitté à pied le centre de détention de Holot, dans le sud d’Israël, et se sont dirigés à travers le désert du Néguev vers la zone-tampon de la frontière israélo-égyptienne, pour demander la protection de l’ONU. Excédés, épuisés, stupéfiés par la brutalité et l’idiotie du gouvernement israélien à leur égard, ils entendent se soustraire à son autorité pour se placer sous la protection du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), pour demander un examen de leur cas, considérant qu’ils n’ont commis aucun crime et qu’ils ne méritent donc aucunement de vivre dans les conditions carcérales qu’on appelle un peu partout les « centres de regroupement ».

Une longue file de Noirs en sueur, de garçons fiers et dignes, s’est donc formée hier après-midi sous le soleil brûlant du désert. Le long de leur route, des gens des villages leur ont apporté un peu d’eau et un peu de nourriture. Près des barbelés de la frontière, ils ont été stoppés par des soldats, contraints de trouver de l’ombre pour la nuit. Ce matin, ils sont assis sous de maigres tamaris et ils attendent. Ils attendent surtout que quelqu’un, quelque part, un homme ou une femme qui a le pouvoir, et surtout le pouvoir de faire savoir, prenne un peu de son temps, ou donne des ordres, et fasse parler d’eux et de leur périple un peu biblique, pour trois fois rien, pour le droit d’être protégés, loin des chiens policiers. Ils attendent encore.

Derrière les listes

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4 février 2013 – Deux semaines après le coup d’éclat de la prise du ministère de l’Information à Asmara, faisons le point. Le désordre règne et, à force de rumeurs et de déclarations irréelles, il est difficile d’y voir clair.

On ignore toujours le sort de l’officier insurgé, le colonel Saleh Osman. Les uns disent qu’il a été arrêté et exécuté. Les autres qu’il est toujours à la tête de son unité, en dissidence, quelque part en province. Des sites de l’opposition arabophones racontent toutes sortes d’histoires invérifiables, et parfois abracadabrantes, sur la rébellion de la troupe érythréenne, qui prendrait de l’ampleur, gagnant les campagnes de l’Ouest et du Sud, avec des réunions d’état-major, des opérations coups de poing, des arrestations. Mes amis me disent que c’est invraisemblable. J’ai l’habitude de leur faire confiance.

A Asmara, les arrestations et les disparitions mystérieuses ont continué. Regroupé autour d’Issayas Afeworki, les durs du régime s’entre-dévorent en silence. Même les représentants de la dictature ont admis qu’Abdella Jaber, le numéro trois du parti unique, et Mustafa Nurhussein, le gouverneur de la région sud, ont été jetés au trou. On imagine qu’ils sont soumis au traitement qu’on réserve, là-bas, à ceux qui sont accusés de trahison, frère d’armes ou pas. D’autres suspects ont été attrapés également, tous musulmans, puisque le gouvernement laisse entendre qu’il a eu affaire à une insurrection islamiste. Une liste circule qui n’a pas beaucoup de sens pour nous, à l’étranger. Les secrets de l’Erythrée se cachent derrière des listes obscures. Un haut responsable de la sécurité d’Etat est mort samedi, quand à lui, dans des circonstances peu claires.

La sécurité est assurée par des rebelles éthiopiens

Malgré les dénégations ridicules des fanatiques, la tension est toujours forte dans le pays. Au point que le président soudanais, Omar el-Béchir a effectué une visite d’urgence à Asmara, samedi dernier, avec son chef des renseignements, pour s’enquérir de la situation réelle de l’ami Issayas Afeworki et sa junte militaire. Ce dernier avait dû annuler à la dernière minute son voyage à Khartoum voici deux semaines, quelques jours après l’opération de Forto. Il est reparti sans rien dire, sans fanfaronner comme les deux hommes en ont pourtant pris l’habitude.

L’information la plus intéressante n’est pas celle-ci, à mon avis. C’est celle-là : Issayas n’ayant apparemment plus confiance dans sa propre armée, la sécurité de la capitale est désormais assumée par des unités rapatriées en catastrophe du Tigrean People’s Democratic Movement (TPDM), un mouvement rebelle éthiopien armé et entraîné par les Erythréens et qui depuis dix ans campe à proximité de la frontière (photo ci-dessus). Ce sont d’ailleurs ses postes avancés, notamment celui de Harena, que visaient les commandos éthiopiens lors de leurs incursions de l’année dernière. Les « Demhit« , comme on les appelle, ont été vus par des témoins autour d’Asmara, selon Radio Erena, mais aussi près de l’Hôpital Orota et à Tiravolo, le quartier des villas. Entre-temps, les chefs de l’armée érythréenne (le ministre « gelé » de la Défense et les cinq généraux qui tiennent le pays) sont toujours invisibles et muets.

La jeunesse de la diaspora sent bien que le moment est venu de donner tous les coups de pieds qu’on peut dans les jambes du tyran. Londres, Stockholm, Francfort, Berlin, Le Caire, Rome, Washington DC, Milan, Addis Abeba, Tel-Aviv, et même à Paris : ils se sont montrés, visage nu et fier, pour la première fois de leur histoire, aux ambassades d’Erythrée barricadés derrière des flics apeurés, pour dire qu’ils en avaient assez et qu’ils n’ont plus peur. On peut bien sûr faire comme les petits fonctionnaires du ministère de l’Information, définitivement privés de leur chef Ali Abdou, et continuer de jouer la petite musique de la normalité. Mais il reste beaucoup trop de mystères dans ce conte de fées. Les loups dorment dans les buissons.

La grande frappe

Issayas Afeworki sur Eri-TV, le 28 décembre 2012

30 décembre 2012, Paris – Cet homme vit dans un monde à part, un monde à lui. Le réel est élastique, courbé pour entrer dans ses modèles, comme je le disais l’autre jour dans l’entretien mené par mon ami Olivier Favier sur son très beau site. Cela ne lui pose aucun souci, c’est incroyable.

Hier, l’un de mes amis érythréens avec qui j’ai bu un café était de mauvaise humeur, exaspéré et grincheux. Je me suis demandé pourquoi, s’il avait des problèmes personnels. Non, c’est lui, « l’autre », la grande frappe, la brute glaciale Issayas Afeworki qui l’avait mis en rage. Comme souvent, comme toujours. La veille au soir, Issayas avait donné sa traditionnelle grande interview de fin d’année à la chaîne d’Etat Eri-TV, en tigrinya et en arabe, alternativement, avec son costume clair et ses sandales, face à deux sénéchaux dépêchés par « Forto », le ministère de l’Information perché sur la colline au-dessus d’Asmara et qui a perdu son chef, Ali Abdou.

Triomphe de soi, fiasco des autres

Fidèle à lui-même, maigre mais vif, jaune et grinçant, il avait déroulé son univers irréel. Après s’être pendant une heure et demie lamentablement pris les pieds dans le tapis sur les questions économiques de son pays à la dérive, il avait abordé les questions de politique étrangère.

Si j’en crois le compte-rendu de Shabait.com, il avait dit en substance ceci : les sanctions internationales ourdies « depuis cinq décennies » par les Américains contre l’Erythrée, contre la volonté du monde entier, sont « un fiasco », grâce à la « l’unité et l’esprit de résistance du peuple » ; « illégales et injustes », ces sanctions qui étranglent et isolent la petite Erythrée sont la conséquence de la « volonté hégémonique » de Washington, dont « les agendas » ont d’ailleurs provoqué « dans divers pays de la région » des « problèmes majeurs et des situations de crise »; la direction de « l’ennemi » est en outre l’organisatrice, selon Issayas, du « trafic humain de citoyens érythréens en général, et de sa jeunesse en particulier, dans une tentative futile de siphonner les ressources du pays », sous le déguisement de la Croix-Rouge, des agences de l’ONU et des ONG d’aide aux réfugiés ; « Malgré cela, toutefois, les jeunes Erythréens ne sont pas tombés dans le piège et ont par conséquent conservé intacte leur loyauté à la nation et au peuple, a-t-il ajouté. Le Président a noté, de plus, que cette attitude patriotique avait causé la frustration et la banqueroute dans les rangs ennemis. »

Caporegime des passeurs

Or, on me le dit sans honte, le pays est exsangue. Le gasoil qui fait tourner les machines et les voitures est issu de la contrebande venue du Soudan. La centrale électrique ne fournit plus d’électricité à tout le monde, et pas tout le temps. Il y a même des pénuries d’eau, de soins, de nourriture. En ville, il n’y a plus que les vieux, les enfants et les flics. Les autres sont au stalag, dans les camps d’Afrique ou les banlieues d’Occident.

Secrètement, la distribution d’AK-47 à toutes les familles a révolté tous les cœurs. Voir dans les rues d’Asmara des honorables bonshommes sur leur bicyclette, avec leur petit costume vieillot et leur fusil-mitrailleur, empoisonne l’atmosphère. Les jeunes continuent de fuir le pays par groupes de dix, de quinze. La propre fille d’Ali Abdou, qui s’apprêtait à fuir au Soudan, a été attrapée et va passer son adolescence dans les cellules de Kerchele, l’ignoble grande prison d’Asmara, avec son oncle et son grand-père. Et les gardes-frontières continuent de servir le général Teklai « Manjus », le caporegime des trafiquants, lequel tire des fugitifs un substantiel bénéfice de 3,6 millions de dollars par an, ainsi que l’a révélé l’ONU.

Pour le reste, Issayas a repoussé en ricanant toute nouvelle négociation avec Addis-Abéba sur la question de la frontière disputée, ainsi que l’avait suggéré il y a quelques semaines le nouveau Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn. Et aussi déliré à loisir sur bien d’autres sujets.

Mon ami ne voulait même pas en parler. Je sentais qu’il avait juste envie de lui envoyer son poing dans la figure. Tous les autres pourraient être épargnés, peu importait. Mais lui, Issayas, méritait qu’on lui casse la gueule, voilà ce qu’il ressentait, agrippé à sa chaise, épuisé par l’idiotie, sirotant nerveusement son café.

Sortir de notre isolement

2 novembre 2012, Paris – Il n’y a pas grand chose à ramener ces temps-ci de ce brouillard qui provient d’Erythrée, de cette fumée cryptique, de ce mirage qu’est devenu le pays. Il semble que tout le monde ait finit par admettre que les civils soient armés par le gouvernement, sans raison évidente.

En réaction à l’article que j’ai publié sur Slate Afrique la semaine dernière, et qui a circulé dans une traduction en anglais approximative sur des sites érythréens et éthiopiens, les partisans du régime s’offusquent : armer les seniors, et alors ? Cela, au moins, vaut confirmation.

A ce sujet, on me dit que l’édition en amharique du quotidien éthiopien Reporter, dans une évocation de la campagne de distribution de kalachnikov, aurait fait de moi un globe-trotteur qui tire l’essentiel de ses informations de ses nombreux voyages à Asmara et Keren. Voilà qui est absurde, et forcément dommageable. Je me souviens pourtant avoir rencontré des jeunes journalistes appliqués, lorsque j’avais visité la rédaction du journal il y a trois ans, conduit par son directeur Amare Aregawi au volant de sa vieille Mercedes rutilante. Comme tous les messages que j’envoie depuis quelques semaines pour m’extraire de l’infernale léthargie parisienne, mon démenti est resté sans réponse.

Ils bataillent pour sortir l’Erythrée de son isolement

C’est la loi du jour, j’imagine. Entre-temps, j’apprends chaque jour ou presque qu’Issayas et son clan envoient des signaux de toutes parts pour briser la camisole dans laquelle il se sont eux-mêmes enfermés. Il ont fait croire à leurs amis Sud-Soudanais qu’ils pourraient intercéder pour la paix avec l’Ethiopie, ce qui a provoqué les sarcasmes d’Addis-Abéba. Ils s’activent pour trouver des débouchés au Soudan à l’or de la mine de Bisha, leur vache à lait. Ils cherchent à réintégrer l’IGAD, en faisant les yeux doux au Kenya, après sa victoire sur les shabaabs à Kismayo. Ils bataillent pour sortir l’Erythrée de son isolement, en mobilisant leurs partisans dans la diaspora autour de la levée des sanctions qui étranglent le régime.

Pour l’heure, rien n’y fait. Et la vie à Asmara est de plus en plus difficile. Leurs AK-47 rangés dans les placards, les habitants font face à des pénuries d’eau, ce que même Eri-TV a fini par admettre, en reportant la faute, bien sûr, sur les chauffeurs de camion. Issayas, lui, fait la tournée des campagnes et reçoit les nouveaux ambassadeurs, les pauvres, comme si de rien n’était.

Pour ma part, à Paris, englué dans un emploi épuisant et sans intérêt, j’attends. J’attends de pouvoir trouver les moyens de retourner là-bas, aux frontières, m’assoir autour d’un café avec eux, ces Erythréens qui n’aiment rien tant que se quereller. J’essaye de convaincre quelques rédacteurs en chef, mais la place est prise, toutes les places sont prises. Tous en Syrie ! C’est le mot d’ordre. Il faut attendre et supporter d’être traité de tous les noms par les sbires du FPDJ, sans un rond, pour rien ou presque. Mais tout arrivera si vite, dit-on.

Les affreux

Te’ame Abraham Goitom et Tewolde Habte Negash

6 juillet 2012, Paris – Alors donc, les voici, les « affreux ». Les Etats-Unis ont décidé hier d’inscrire sur leur « liste noire » du Département du Trésor, dont dépend le Secret Service, les officiers supérieurs Te’ame Abraham Goitom et Tewolde Habte Negash, deux gradés érythréens dont l’implication dans le soutien aux shabaabs somaliens est devenu trop évident pour être dissimulé. Depuis le temps que le Monitoring Group sur la Somalie de l’ONU et les quelques connaisseurs de la machine de renseignement érythréenne documentaient leurs agissements, les voici interdits de voyager trop ouvertement. Et leurs avoirs sont gelés, dit-on.

Le « boss » et son homme-lige

Le Général de brigade Te’ame Goitom, dit « Wedi Mekelle », est le chef des opérations de renseignement extérieurs de la République d’Erythrée, autrement dit le point de contact des quelques groupes armés qui fomentent et s’entraînent dans le grand pays-caserne d’Issaias Afeworki.

Superviseur depuis bien longtemps des Ogadenis de l’ONLF et des Oromos de l’OLF, mais aussi des Tigréens en rebellion ou des Afars, il avait obtenu d’Issais la charge de coordonner l’armement, le financement et l’entraînement de l’embryon des troupes de l’Union des tribunaux islamiques au pouvoir à Mogadiscio avant l’intervention éthiopienne de 2006. Mais le raid victorieux des troupes d’Addis Abéba sur la capitale somalienne avait changé la donne pour ce vétéran de la lutte clandestine, un peu trop voyant, revenu précipitamment à Asmara pour surveiller les délégués somaliens installés à l’Hôtel Intercontinental et les conseiller dans leur lutte.

Aujourd’hui que les moujahidins se sont radicalisés et ont repris pied sur le territoire atomisé de la Somalie du sud, il est en quelque sorte leur grand chambellan en opérations terroristes, l’homme du Président dans le marigot des guérillas régionales. En 2010, un contact érythréen m’avait prévenu que l’homme, qui utilise aussi bien les surnoms de Te’ame Abraha Selassie, Abraham Te’ame ou Fitsum Berhane Tewelde, avait passé la frontière avec le Soudan et se dirigeait vers l’Ouganda. Quelques semaines plus tard, un double attentat à Kampala massacrait les téléspectateurs d’un match de la Coupe du monde de football, réunis dans des restaurants ou des clubs éthiopiens de la capitale. Lorsque les shabaabs avaient planifié une rafale d’attentats à la voiture piégée, à Addis Abéba, pendant le sommet de l’Union africaine de 2011, « Wedi Mekelle » avait cette fois manqué de prudence : un enregistrement de l’une de ses conversations avec l’un des chefs des commandos est aujourd’hui entre les mains des Nations Unies.

Joueur de casino et expert en explosifs

Son homme-lige, c’est le Colonel Tewolde Habte Negash, dit « Musa » ou « Amanuel Kidane », voire « Wedi Kidane ». Lui est un cas à part, un homme d’action, joueur de casino et expert en explosifs. L’ONU a abondamment documenté ses allées et venues dans la région, son bureau à l’ambassade d’Erythrée à Nairobi encombré de faux passeports et de photographies de Somaliens amis devenus Erythréens en une matinée, ses déboires avec la police et le gouvernement kenyans qui l’ont expulsé de nombreuses fois pour ses activités troubles, notamment lorsqu’il a tenté de s’immiscer dans les négociations pour la rançon du MV Faina, un cargo bourré d’armement ukrainien capturé alors par des pirates somaliens.

Mais il circule encore en voiture, du Sud-Soudan en Ouganda, de Somalie au Kenya, se déplaçant de cellule en cellule, au gré des besoins en argent, en expertise manipulatoire ou en conseils politiques. On l’a vu dans tous les camps d’entraînement des groupes armés de la région, Kiloma, Ras Darma ou Eed, pour la plupart installés dans la fournaise du Danakil ou sur les rivages de la mer Rouge, au sud de l’Erythrée. On dit même qu’il est l’un des hommes de main du Général Teklai Kifle, dit « Manjus », le commandant des garde-frontière et grand ordonnateur des trafics de fugitifs, dont il tire d’ailleurs un bon bénéfice en dollars, grâce à un réseau de « ramasseurs de pactole » disséminés en Europe, non loin d’un bureau de Western Union. Le colonel Tewolde Habte Negash entretient également un excellent petit clan de colonels et de capitaines dévoués, dont les surnoms — « Lénine » ou « Kercho » — sentent bon les temps héroïques de la lutte pour la libération nationale, les maquis maoïstes du Front populaire de libération de l’Erythrée où tous ces soldats de l’ombre ont fait leurs armes.

Grands mots, peu d’effets

Mais les « sanctions » — c’est ainsi qu’on les appelle — contre ces deux hommes ne sont pas grand chose. Ce n’est qu’une manière d’infamie, mais rien de plus. D’autant qu’elle provient des Etats-Unis, qui ont depuis longtemps perdu en crédibilité politique dans le Tiers-Monde, à défaut d’avoir cessé d’être craints militairement. Le gouvernement érythréen va probablement se plaindre du harcèlement dont il est l’objet de la part de « l’Empire », tandis que les Européens regarderont ailleurs. Les ministres érythréens circulent encore librement dans le monde, eux, collectant la « taxe révolutionnaire » qui tient le budget de l’Etat debout et galvanisant les foules dans les festivals et conférences qu’ils organisent dans nos salles des fêtes.

Le droit de protester

12 juin 2012, Paris – Nécrosé par une violente crise de la finance, l’Occident a continué à clouer son propre cerceuil ces dernières semaines, en s’en prenant violemment aux migrants venus tenter de construire leur existence sur les terres de la démocratie parlementaire.

En Israël, l’ignoble manifestation de la fin du mois de mai a libéré les bandits. Les appels stupéfaits de quelques rabbins et les protestations des humanistes, dans ce pays, n’ont plus guère de prise. Depuis l’émeute imbécile, les agressions ont été régulières autour de Tel-Aviv. Tabassages aléatoires, incendies criminels, graffitis racistes partout dans les rues de la banlieue ont sont massés les Erythréens et Soudanais qui ont survécu à la mortelle randonnée de la frontière égyptienne.

Les rafles et les expulsions massives ont commencé. On frappe aux portes, à l’aube. On saisit les Noirs dans la rue. Prison, menottes. On construit en urgence un centre de détention dans le désert, spécialement pour eux. Pour l’heure, seuls les Ivoiriens et les Sud-Soudanais peuvent être raflés. Le gouvernement de droite espère demain pouvoir faire de même avec les autres. Avec les Erythréens, notamment, en plein accord avec l’infâme ambassadeur de la dictature en Israël.

En Suisse, aiguillonnés par des cerbères trouillards, les parlementaires s’apprêtent à voter en urgence une loi scélérate, excluant les déserteurs du droit à obtenir le statut de réfugié dans la Confédération. Or, tout fugitif érythréen est un déserteur, puisque le pays est une caserne de travaux forcés.

En Grèce, les nazillons du parti fasciste Aube dorée, tous les soirs, patrouillent les rues des quartiers de la misère, à la recherche de Noirs ou de quelconques Afghans. La police grecque arrête une poignée de ces miliciens, quand elle parvient à les identifier. Des hommes, des femmes, pas bien vieux pour la plupart. Quelques mineurs, même.

L’Occident se ronge les mains

Nous y arrivons. L’Occident ne se contente pas d’agoniser, tué à petits feux par l’argent fictif sur lequel il avait bâti sa marche en avant, sa culture idiote, son assurance de notaire. Non. Maintenant, il se ronge les mains.

Et ceux qui haussent le ton pour dire aux électeurs des partis de l’inculture et de la morgue qu’ils sont des fanatiques écervelés, des abrutis bercés d’illusions bien laides, des esclaves imbéciles qui nous conduisent tous au désastre — ceux-là sont renvoyés dans les cordes. Ils sont disqualifiés au prétexte qu’ils seraient des « bobos » ou des habitants « du XIème arrondissement de Paris », injure infamante à la mode qui ne signifie rien.

Non, pour apaiser les aboyeurs, il faut leur donner un peu de chair fraîche. Là-bas, des rafles, des expulsions de masse et des expéditions punitives. Ici, des éructations, des quotas, du cas-par-cas, de la rétention, qui ne seront de toute façon jamais suffisantes. Il s’agit de faire l’économie d’une réflexion élaborée, il paraît que c’est pour notre bien commun.

Oui, les électeurs de la droite xénophobe israélienne, grecque et française sont des partisans de la violence, par incurie et par malveillance. Et ils ont le cuir bien assez épais pour supporter cette injure, si c’en est une. Alors, le combat contre eux doit se faire les yeux dans les yeux. Pour ceux qui ont un tant soit peu de force de raisonnement et d’observation, il ne s’agit pas d’ignorer leurs lubies, mais bel et bien de s’opposer à leur toxicité, par la parole publique. Non parce qu’elles seraient « immorales » ou « anti-républicaines », mais tout simplement parce qu’elles sont erronées, irréelles, dangereuses pour l’intérêt général et potentiellement criminelles. Raison et déraison ne devraient pas être des opinions équivalentes sur la terre des Français.

Un raisonnement qui conduit à la guerre

Mais non, nous sommes sommés de nous taire. Pour les désarmer, on courtise les abrutis. Nous, nous sommes, paraît-il, « loin des réalités ». Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que les citoyens éduqués, cultivés et conscients, sous prétexte qu’ils sont minoritaires, doivent s’effacer devant les idôlatres de la brutalité ? Du reste, comme les électeurs des campagnes surtout terrorisés par leur télévision, nous ne croisons jamais d’étranger, n’est-ce pas, rencontre du troisième type qui serait la marque définitive du droit à être un imbécile… Et cela au nom du « réalisme », du « pragmatisme » et du « sérieux ». Quelle plaisanterie !

D’où qu’ils soient, où qu’ils vivent, que les esprits lamentables qui ne supportent pas les mécréants de leur quartier soient choyés, comme si au nom de la souffrance qu’ils s’infligent par idiotie ils avaient acquis le droit de se comporter comme des brutes, est tout simplement aberrant. Ce raisonnement nous conduit à la guerre. Que l’on ne vienne pas nous opposer une barbe, une de ces ignobles burqa ou une échoppe de gros et demi-gros. Cette colère vaut pour tous.

Je ne prétends pas savoir comment gérer les angoisses de mes contemporains. Je prétends simplement qu’il est insupportable que cela soit devenu la pierre de touche de la pratique politique de notre monde qui s’écroule. Que les termes du débat sont bien mal posés, trop mal posés, par une société qui a majoritairement abdiqué, hypnotisée par les antidépresseurs. Qui ne cherche plus à se grandir par l’éducation et la culture. Qui se contente de réagir, comme si c’était légitime et suffisant. Une mentalité d’antibiotique.

Le jour des Lamentations

25 mai 2012, Paris – Avant-hier donc, mercredi 23 mai, les Erythréens errants des banlieues de Tel-Aviv sont tombés dans une embuscade tendue par la droite dure israélienne, la veille de la 21ème célébration de l’indépendance ratée de leur pays. Désormais, les cœurs des fugitifs qui croyaient avoir réussi à se réfugier sous la protection de la grande démocratie de la Méditerrannée orientale se sont glacés. Au comble d’une violente ignorance, un millier d’Israéliens fanatiques les ont attaqué. Un ministre important leur a craché dessus. La police a avoué son impuissance. Et pourtant, bien que d’une gravité extrême, cet épouvantable épisode dit beaucoup, mais ne résonne pas.

Des magasins ont été caillassées et volés, des voitures conduites par des Noirs ont été pourchassées.

Les faits, d’abord. Mercredi soir, une manifestation de protestation contre la « dangereuse » présence dans la banlieue populaire de HaTikva de milliers de réfugiés africains, surtout Erythréens et Soudanais, a dégénéré en violences xénophobes. Un millier de partisans de groupes de droite et d’extrême-droite a défilé en lançant des slogans racistes et imbéciles. Des magasins ont été caillassées et volés, des voitures conduites par des Noirs ont été pourchassées. Une député du Likoud a qualifié les pauvres bougres qui s’entassent dans ces cités de la misère de « cancer qui prolifère« . Le ministre de l’Intérieur, membre émiment du parti religieux Shass, a dit publiquement qu’il fallait « les mettre derrière les barreaux » avant de « les renvoyer chez eux« . Tant de crapuleries sont déjà en préparation, d’ailleurs… Un écœurement sans nuance. Le comportement de ces responsables politiques et de leurs séides est à vomir.

Le même jour, à Asmara, le président Issaias Afeworki a chaleureusement reçu son homologue soudanais Omar el-Béchir, pour assister avec lui aux parades et aux feux d’artifice de la célébration du 24 mai 1991 — le jour béni où les chars et les camions des combattants du FPLE sont entrés dans la capitale enfin libérée de l’Erythrée. Tout sourire, sur leurs trônes, avec la télévision. Des drapeaux, des fleurs, des coups de canon. Issaias enfin libéré de sa cirrhose a pu dire publiquement quelle réussite il incarnait. Tous ont acquiescé. Contredire, c’est les oubliettes des camps pénitentiaires.

Devant l’ambassade érythréenne à Tel-Aviv, quelques centaines d’Erythréens au cœur vaillant ont bien tenté simultanément de réveiller les consciences. Mais qui les écoute ? Et parmi eux, qui est puissant ?

L’écrasante banalité du mal

Rien n’a eu lieu que l’écrasante banalité du mal. Et en Israël, les enfants de l’Erythrée qui ont survécu aux mafias soudanaises et égyptiennes sont condamnés à faire des ménages en silence ou à vivre de larcins. Les courageux médecins israéliens, les humanistes militants, les braves gens qui fêtent la Pâque avec les Africains, ont été réduits dans un coin, coupables. La communauté américaine elle-même a été stupéfaite, consternée. En Israël et dans la diaspora, les Juifs sont divisés, en crise. Ceux qui aident et ceux qui détestent. L’ascendant, ici et là-bas, est aux plus brutaux.

Ainsi, à quelques milliers de kilomètres de distance, les fils et filles de l’Erythrée et leurs seigneurs psychotiques ont vécu leur petite tragédie oubliée, leur chant de lamentation solitaire. Et nous, au milieu de tout ça. Et moi, qui espère que la protestation aidera, sans vraiment savoir comment ou sans rien attendre.