En route pour le Nord

Eritrean team sign

11 novembre 2013, Rabat — Ils ont attendu presqu’un an, cachés ou à peu près. Insultés, recherchés, calomniés, malheureusement célèbres, ils ont patienté, les poches vides, étrangers en Afrique. Mais c’est enfin fini : les joueurs et les membres de l’équipe d’encadrement de la formation nationale de football érythréenne qui avaient fait défection l’année dernière en Ouganda ont obtenu un permis de séjour aux Pays-Bas. Au terme d’un accord avec le HCR obtenu de haute lutte, ils se sont envolés ce matin pour Amsterdam et, sur la route de l’aéroport, ont appelé mon amie Meron Estefanos, ainsi qu’elle me l’a annoncé ce matin.

C’est une petite nouvelle, pourrait-on dire. Mais mesure-t-on seulement ce que cela représente pour eux ? J’imagine que les autorités néerlandaises ont accepté de les recevoir en leur fournissant au moins un lit temporaire, une maigre allocation et quelques programmes d’apprentissage de leur drôle de nouvelle vie. Je sais bien ce que cela peut avoir d’insuffisant, de notre point de vue — et dire que certains d’entre nous, Européens, vont s’en scandaliser ! Toujours est-il qu’avant de prendre leur avion, ils n’ont dit qu’une chose : ils sont « heureux, heureux », me dit Meron. Que la terre d’Europe leur soit légère, voilà ce que je dis.

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Les Red Sea Boys en lieu sûr

Les Red Sea Boys à Kampala.

Les Red Sea Boys à Kampala.

5 décembre 2012, Paris – Les dix-huit membres de l’équipe nationale érythréenne de football qui ont fait défection le week-end dernier ont officiellement demandé l’asile à l’Ouganda ce mercredi, après quatre jours passés dans la clandestinité.

Discrètement regroupés dans la capitale ce matin, ils se sont d’abord rendus en groupe au Directorat des réfugiés de la Primature, à Kampala, où ils ont été interrogés sur les raisons de leur défection. Après quoi ils se sont rendus dans un commissariat de police, pour remplir une déclaration officielle de demande d’asile, sur les instructions du bureau local du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Dès leur sortie du commissariat, les dix-sept joueurs et le soigneur des Red Sea Boys ont exprimé leur soulagement. « Depuis que nous avons décidé de quitter notre hôtel, nous avons été traqués où que nous allions, y compris par des employés de l’ambassade d’Erythrée », m’a déclaré à la mi-journée l’un d’eux par téléphone, sous couvert de l’anonymat. « Maintenant, nous sommes dans un endroit sûr et nous attendons patiemment la décision du gouvernement ougandais sur notre demande d’asile. Nous avons clairement expliqué que nous nous sommes échappés pour des raisons politiques, en raison de la situation dans notre pays. »

« Les retrouver où qu’ils se cachent »

Il faut dire que, plombée par le silence habituel des autorités érythréennes, l’annonce de leur fuite a été accueillie avec beaucoup d’hostilité par les autorités sportives africaines. La Fédération ougandaise des associations de football a juré ses grands dieux de les « retrouver où qu’ils se cachent » et annoncé la distribution de leur photographie aux quotidiens de la ville, les traitant dès leur disparition comme des criminels ou des gamins irresponsables.

Nicholas Musonye, le secrétaire général de l’organisation régionale du football, la CECAFA, a d’ailleurs fait savoir sans honte qu’il avait pourtant « prévenu les Ougandais de faire surveiller les Erythréens par la police », ce qui est une bien élégante manière de gérer les affaires sportives. Mais rien d’étonnant. C’est déjà lui qui, en 2009, lorsque les Red Sea Boys d’alors avait fait défection au Kenya, avait déploré ce « mauvais coup » porté à « l’image de la région », le pauvre homme. Son branding est piétiné par des mômes avides de liberté.

La cour du négus

Cet épisode à rebondissements est le dernier avatar d’une bien étrange période, où les signes d’effritement de la junte dirigée par Issayas Afeworki se multiplient. Toutes sortes de rumeurs tournent autour de plusieurs hautes personnalités du régime, depuis quelques semaines. On se cache, on disparaît, on réapparaît. Seules deux ou trois personnes sont dans la confidence, les autres s’interrogent mais n’osent pas parler à voix haute. Je ne peux donc rien dire encore, rien écrire. C’est la cour du négus. La paranoïa d’Etat a gangréné jusqu’aux cœur des évadés, qu’ils soient ministres, trouffions ou footballeurs.

Eux aussi, encore eux

Les "Red Sea Boys" d'Erythrée

3 décembre 2012, Paris – Le gouvernement érythréen ne peut pas laisser sortir ses citoyens, même sous la surveillance de ses mouchards. Ils s’échappent, tous ou presque, à tout prix. Cette fois, c’est en Ouganda.

S’ajoutant à la longue liste de fugitifs qui traversent chaque jour clandestinement la frontière entre l’Erythrée et les pays voisins, dix-huit membres de l’équipe nationale de football érythréenne ont fait défection à Kampala, déjouant la surveillance de leur équipe d’encadrement pour demander la protection du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Leurs familles étaient en contact avec eux, ainsi qu’avec mon amie Meron Estefanos. D’abord, dès samedi soir, treize joueurs ont sauté le pas, rejoints dimanche par quatre autres, ainsi que leur soigneur. Seuls deux joueurs, l’entraîneur des gardiens et le coach embarqueront donc mardi dans l’avion à destination d’Asmara. Dimanche soir, leur décision était irrévocable.

Au lendemain de leur défaite 2-0 contre le Rwanda et de leur élimination du Défi Tuskar de la CECAFA, un tournoi régional, la grande majorité des « Red Sea Boys » se font donc actuellement discrets, quelque part en ville, en attendant d’obtenir formellement le statut de réfugiés et un numéro d’immatriculation de l’ONU.

Une bande de mômes

Cette équipe ne jouera donc pas le match très attendu contre l’Ethiopie qui, en fin de compte, doit se dérouler dans quinze jours à Asmara, alors qu’elle était initialement prévue vendredi soir. Le coach, Telkit Negash, espérait faire des trois rencontres en Ouganda – contre Zanzibar, le Malawi et le Rwanda – une « phase préparatoire » pour son équipe, en vue de l’aller-retour contre les frères ennemis d’Ethiopie comptant pour le championnat d’Afrique des nations. C’est réussi.

Comme celle de 2007 en Angola et celles de 2009 au Kenya, sans bruit, à pas feutrés, l’équipe d’Erythrée dans sa quasi-totalité a disparu en quelques heures, à l’ombre, dans les collines fleuries de l’immense capitale ougandaise.

Une équipe ? Non. Une bande de mômes, tous adolescents ou presque. Maigres et musclés, décidés à quitter l’enfer du parti unique. Ils y étaient voués au service national à perpétuité, au bâillon et à la trique jusqu’à la cinquantaine, subissant la vie de serf ou de fille à soldat imposée par le gouvernement aux gamins d’Erythrée.