Les jours d’après

Eritrea - Inside Story - aljazeera

25 janvier 2013 – Un drôle de monde s’en mis en marche depuis lundi dernier et la mutinerie de Forto. Journalistes, producteurs, experts, militants, analystes : tous y sont allés de leur petit laïus, de leur petite phrase, de leur point de vue, sur les événements mystérieux qui se déroulent en ce moment en Erythrée. Avec des pincettes, les think-thanks pondent des analyses au conditionnel, jusqu’à l’excès. Tout le monde parle, et c’est tant mieux — comme si, au fond, ç’avait été le but des mutins. Même l’ambassadeur d’Erythrée au Japon, Estifanos Afeworki, s’est déchaîné contre le respecté Martin Plaut et moi-même sur Twitter, dans un torrent inhabituel d’injures et d’éructations. Les sites pro-gouvernementaux se sont appliqués à démontrer, dans une amusant mathématique pataphysicienne, comment la mutinerie d’Asmara serait une pure fabrication, initiée et entretenue sur internet. Sidérante panique.

En attendant, comme on s’y attendait, la clique rassemblée autour d’Issayas Afeworki a commencé à réagir. Mais étrangement. Une vague d’arrestation a, semble-t-il, commencé dès mardi. Selon les sources généralement fiables d’awate.com, plusieurs personnalités ont été raflées ces jours derniers, la plus célèbre d’entre elles étant Abdella Jaber, le responsable de l’organisation du parti unique, qui fut l’un des hommes de confiance du chef de l’Etat. L’homme était quasiment à demeure il y a quelques années au Novotel de Ndjaména, lorsque l’Erythrée se rendait prétendument indispensable pour unifier les mouvements rebelles du Darfour. Un ancien commissaire politique, Amanuel Haile, dit « Hanjema », aurait également été arrêté, de même que le gouverneur de la zone sud, Mustafa Nurhussein, qui était pourtant l’hôte zélé du président lors de ses fréquentes tournées d’inspection dans son secteur. Mercredi, ce sont plusieurs diplomates qui ont été emmenés par la Sécurité d’Etat, dont Osman Jemee Idris, ambassadeur d’Erythrée dans les Emirats arabes unis, toujours selon la même source.

Absence des « usual suspects »

Bien sûr, je serais bien en peine de faire le lien entre tous ces hommes et de connaître les vraies raisons de leur séjour dans les oubliettes d’Issayas. Mais il paraît difficile de ne pas penser qu’il s’agit d’une réponse, même improvisée, même auto-destructrice, à la prise de « Forto », le nom du ministère de l’Information passé sous le contrôle des mutins du colonel Saleh Osman. Celui-ci serait d’ailleurs désormais retranché avec sa brigade mécanisée dans le sud du pays, près de Dekemhare, n’autorisant que la police militaire à approcher pour négocier. On peut s’étonner, dans toute cette confusion, de ne pas savoir où sont ni ce que font les « usual suspects » de la réforme du système — le ministre Sebhat Ephrem, le général Filippos, en disgrâce depuis un moment. L’étrangleur Issayas a peut-être rencontré plus étrangleurs que lui.

Entre-temps, au ministère de l’Information et dans Asmara, rien ne paraît. La vie continue son cours et la propagande fait tourner son petit moulin comme si de rien n’était. Issayas a annulé sa visite préparatoire à Khartoum, prélude au sommet de l’Union africaine qui se tient ce week-end, et n’est pas réapparu depuis deux semaines, comme à son habitude. Ni ses consigliere ni ses caporegime. Les ministres et généraux que certains ont pris pour les leaders des contestataires non plus. Le gouvernement est invisible et mutique. Seuls ses partisans les plus bruyants s’agitent, surtout à l’étranger, alors que la jeunesse de la diaspora est soudain galvanisée par les « héros » de « Forto 2013 », au point de faire irruption dans l’ambassade d’Erythrée à Londres.

Il semble donc que la « grande histoire » à l’intérieur de laquelle doit s’inscrire la « petite histoire » du 21 janvier ne soit pas terminée. Mais tout le monde est dans le noir, y compris les partisans de la dictature. Et ce ne sont certainement pas les éternels maquisards qui sont à la manœuvre en Erythrée qui se précipiteront sur les plateaux de télévision pour appeler le monde à leur rescousse.