Les ministres de Diafoirus

Eritrea Cabinet ministers

9 juin 2015, Paris — Je ne reviendrai pas sur la somme impressionnante compilée par la Mission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’homme en Erythrée, je voudrais parler de la réaction des autorités d’Asmara. Car elles sont révélatrices, me semble-t-il, de la nature de la poigne qui enserre les destinées des Erythréens, de son caractère buté et paranoïaque, de sa brutalité et de sa froideur, de sa mégalomanie enfin.

Un an d’enquête et des centaines de témoignages ont conduit à l’élaboration d’un document accablant de près de 500 pages, publié hier dans la stupéfaction générale. Les enquêteurs mandatés par l’ONU décrivent le règne de la peur et de la délation, les humiliations et les sévices subis par les conscrits, les méthodes de torture, la psychose totalitaire, la machine sans loi qui avale les citoyens et les plonge dans son système pénitentiaire secret, la négation absurde des individus, l’effacement méthodique des personnalités et des sentiments, l’exploitation sexuelle des jeunes filles, le tourment infligé aux prisonniers et à leurs familles. Tout cela « pourrait constituer un crime contre l’humanité », dit l’ONU, d’habitude avare d’extravagances, pourtant.

Officiellement, le gouvernement d’Asmara n’a pas réagi à cette mise à nu publique, la première depuis de trop longues années. Sa position officielle viendra, plus tard, nous dit-on. Mais d’ores et déjà, on en connaît la substance. Les partisans du régime se sont déchaînés sur Twitter et Facebook, agressant violemment tous ceux qui relayaient l’information, clamant leurs slogans éculés, jetant des accusant obscènes à leurs croquemitaines favoris, c’est-à-dire les exilés, les militants, les journalistes.

Et une voix officielle, quasiment la seule à parler en anglais à l’attention de l’extérieur, s’est exprimée : celle de Yemane Ghebremeskel, le principal conseiller du président Issayas Afeworki, son directeur de cabinet et, paraît-il, son nouveau ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement (à l’extrême-droite sur la photo ci-dessus). Je traduis ici comme je le peux le charabia ampoulé auquel « Charlie », puisque c’est son surnom, est habitué, et qu’il a par exemple distillé le 24 mai dernier dans le discours semi-délirant prononcé par le Chef de l’Etat au grand stade d’Asmara. Voici sa réaction à la publication du rapport de l’ONU :

« Le rapport de la ‘Commission d’enquête’ est sorti : un ramassis de fonds de poubelle par excellence. La réfutation du gouvernement érythréen sortira bientôt. Mais pour commencer : le récit au vitriol de la ‘Commission’ est bricolé à partir de ‘550 entretiens confidentiels avec des témoins à l’étranger et 160 observations écrites. Ceux-ci ne sont pas étayés et la ‘Commission’ admet que ses conclusions sont basées sur des ‘motifs raisonnables de croire’ de mauvaise qualité comme norme pour leurs preuves. La ‘Commission’ admet même, plutôt involontairement, que des entités des Nations Unies et d’autres acteurs humanitaires qu’elle a sollicité ont refusé de coopérer avec elle. La ‘Commission’ a déclaré qu’elle a ‘décidé de concentrer la portée temporelle de l’enquête depuis l’indépendance jusqu’à nos jours’. Ceci est scandaleux. Tout d’abord, l’extension ou la ré-interprétation de son mandat ne peut pas être de son ressort. Plus grave, ceci montre bien que l’objectif principal de la Commission et ses bailleurs de fonds est de souiller et de remettre en cause l’indépendance durement acquise de l’Erythrée. »

Voilà. Tricoter des arguties sur la méthode, plutôt que d’écouter les voix des siens. Discuter du sexe des anges, plutôt que du calcul des astronomes. Détourner avec mauvaise foi la conversation pour ne pas voir le sang. Un jour, d’ailleurs, il faudra que j’écrive sur l’étrange parallèlisme du discours gouvernemental érythréen et de celui de l’extrême-droite européenne. Outre qu’ils usent et abusent systématiquement de la même méthode irrationnelle du renversement de l’accusation, ils pensent et disent la même chose des malheureux qui s’évadent de la « cage suffocante » du FPDJ : ce sont des traîtres, des indésirables, des égoïstes et des menteurs. C’est à cela aussi, que les Erythréens ont affaire et qu’ils fuient à toutes jambes, par n’importe quel moyen, jusqu’à ce que les mouchards de leurs tourmenteurs ou nos gendarmes les rattrapent.

fb76c2a6-176e-4892-b39e-30f24dac81bd

Publicités

Plaidoyer pour rien

Corto Maltese - Les Ethiopiques - Hugo Pratt

23 novembre, Paris — L’écriture ne sert à rien, sinon à déclencher des tempêtes. Le journalisme ou la littérature, en eux-mêmes, n’ont le plus souvent pas d’autre utilité que celle de provoquer, sans le vouloir ou à rebours de leurs intentions, des désastres ou de longues rêveries, mais guère plus. C’est déjà bien, au fond. Mais à la conquête de leur propre idéal, les deux sont souvent inutiles.

On me demande pourquoi je n’écris pas sur la favela sauvage des migrants à Calais, réduits par bêtise à la vie de chiens errants. On me demande de venir sous les ponts nauséabonds de La Chapelle pour y rencontrer les clochards érythréens qui s’y retrouvent. Je ne le fais pas. D’autres le font, et bien mieux que je le ferai jamais. Je lis leurs articles, je m’enflamme pour leurs plaidoyers, je me documente grâce à leur patience. Car j’avoue que, depuis la publication de mon livre, je suis parvenu au bout d’un paradoxe et que je n’en trouve pas l’issue.

J’ai déjà dit que le journalisme ne servait à rien, de toute façon. Politiquement, je veux dire. De nos jours, l’air du temps est suffisamment empoisonné pour que la démonstration publique de la crapulerie de l’un de nos chefs ne l’empêche pas de conquérir ou de conserver le pouvoir. Nous y sommes habitués, et même certains s’y reconnaissent et s’y rassurent, heureux d’avoir un guide qui leur ressemble et qui partage leur lypémanie. Sans doute, la chute du Bas-Empire romain a-t-il été précipitée par la corruption de ses empereurs, mais aussi par l’idiote imitation de ceux-ci par les citoyens de l’empire. Voilà où nous en sommes.

L’effet de notre plaidoyer

Pour ce qui est de l’Erythrée, j’apprends avec consternation l’effet de notre plaidoyer. En 2011, lorsque j’écrivais Les Erythréens, aucune voix en France ne parlait de ce pays. Début 2012, lorsque mon livre a paru, mes confrères sont tombés des nues, comme moi aussi je l’avais fait quelques années plus tôt en écoutant les évadés raconter leur histoire. Aujourd’hui, la dictature et ses fugitifs sont devenus des sujets d’actualité. Pas au point de mobiliser des foules, non, mais au point de mobiliser parfois la grande presse. D’autres s’en sont donc accaparés, chacun avec sa spécialité et son angle. Je prends souvent cela comme une petite victoire de la pauvre lutte obstinée, à quelques uns, pour faire advenir une part négligée de la réalité dans le grand chambard claironnant du spectacle de l’information.

Or, l’effet produit sur les politiques a été désastreux.

L’ombre grandissante du problème érythréen sur la scène publique a certes légèrement modifié l’agenda des diplomates. Auparavant indifférents ou désinvoltes, désormais au Quai d’Orsay, à Bruxelles ou à New York, on tente de nouveau des approches, on élabore des stratégies, on teste des mécaniques. Soft issues et hard issues sont listées par les stagiaires des ministères. On parle aujourd’hui des Objectifs du millénaire, pour pouvoir parler demain des camps de concentration. Aiguillonné par des think-tanks farcis d’illusions, on assure que le dialogue est ouvert et que des résultats sont en vue.

La France maintient ainsi une main sur la gorge de la dictature d’Asmara, en présentant par exemple la dernière résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais en parallèle, elle accède aux lubies de la Commission européenne, qui s’apprête à doubler l’enveloppe d’aide à l’Erythrée en début d’année prochaine. Les très limités instruments de justice de l’ONU continuent de mettre sous pression les ambassadeurs érythréens, à la Commission des droits de l’homme par exemple. Mais l’état-major et certaines agences des Nations unies se suivent en file indienne à Asmara où, tout en courbettes et ordres du jour, ils discutent en souriant avec « l’angkar » d’Issayas Afeworki.

Se refaire une contenance

Du coup, le retour de la question érythréenne a aussi permis à la junte militaire et ses séides de se redonner une contenance et de se rebâtir une légitimité. Aujourd’hui, ils sont en train de marquer des points importants et de remporter la bataille politique qu’ils ont engagé pour sauver leurs pauvres peaux. Car il faudra bien accéder à certaines de leurs demandes, quand on négociera avec eux certaines des nôtres.

Faudra-t-il, comme l’a naïvement cru l’ancien Commissaire européen Louis Michel en 2007, signer des accords permettant au régime de survivre un peu plus longtemps, contre la promesse jamais tenue, et intenable, de la libération du journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, disparu dans le système concentrationnaire avec les raflés de septembre 2001 ? On le fera, même si le siège réservé pour le prisonnier dans l’avion du retour était resté vide, et le restera toujours.

Faudra-t-il révoquer le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en Erythrée, cible avec d’autres d’une campagne de calomnie du super-flic Girma Asmerom, renvoyé à New York par son copain de bistrot Issayas Afeworki pour nettoyer la place ? On le fera, même si les prétendues réformes du régime ne sont que des tours de passe-passe sans conséquence, uniquement destinés à contenter des costumes-cravate débordés, cochant des cases sur les fiches fournies par des conseillers.

Tout change pour que rien ne change

C’est ainsi, disent-ils doctement. Soit on discute pour que ça change, soit on ne discute pas et rien ne change — et si on discute, on troque. Je crois qu’ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas compris qu’ils avaient affaire à des guérilleros à la mentalité d’assiégés, à des hommes qui ne quitteront jamais le maquis mental où ils marinent depuis maintenant plus de dix ans. Ils n’ont pas compris qu’ils discutaient avec des menteurs qui les méprisent, à des cowboys qui les connaissent très bien et qui les détestent, à des cogneurs sûrs de leur bon droit et conscients des faiblesses de leurs adversaires. Issayas Afeworki a menti à Louis Michel en 2007, ses cappi mentent aujourd’hui aux délégations qui viennent leur rendre visite. C’est cela, qui est ainsi. Or, on ne sait pas comment faire, avec les menteurs, n’est-ce pas. On n’apprend rien sur le sujet dans les écoles de sciences politiques. Alors, comme les fonctionnaires érythréens, on fait semblant d’y croire, pour ne pas éveiller la colère de la bête — car Dieu sait de quoi elle est capable.

On m’a dit par exemple qu’à Bruxelles, un haut diplomate s’était récemment émerveillé des réussites de la politique européenne en Erythrée, après que le « dircab » du dictateur, Yemane Ghebremeskel, lui a assuré sans rire que le service national serait désormais limité à dix-huit mois… J’aimerais que cet homme aille dans les camps de réfugiés où se pressent les jeunes érythréens paniqués, les filles violées au camp militaire de Sawa et les garçons qu’on pend aux arbres, et qu’il plaide sa cause : « Rassurez-vous, grâce à nous, vos chefs vont vous améliorer l’ordinaire. »

En outre, dans le système international, l’Erythrée a su jouer la carte habile de l’anti-impérialisme et beaucoup de pays ont intérêt aujourd’hui à contrer la puissance américaine, quel qu’en soit le prix. De nombreux Etats jouent des jeux à multiples bandes, ballotés entre l’Amérique belliqueuse, une Russie acculée, une Chine croissant comme de l’encre sur un buvard, les BRICS, les non-alignés et que sais-je encore, pour assurer la défense de leurs maigres intérêts, percés comme des outres trop longtemps trimballées. Pour ne pas tomber à genoux dans un univers où les haches de coupeurs de têtes sont constamment brandies, de grandes nations cherchent à maintenir l’équilibre mouvant et précaire d’un ordre mondial délirant, quelles qu’en soient les conséquences. S’il faut s’allier à l’Erythrée ou enfoncer le visage des Erythréens un peu plus profondément dans la poussière pour parvenir à nos fins, on le fera. Cela, comme dit l’autre, ne coûte pas bien cher. Après tout, les Erythréens ont bien le droit de se faire bastonner par leurs oncles.

Rajouter un tour de clé

C’est donc à ce terrible paradoxe que nous nous cognons désormais, comme des mouches enfermées dans un bocal. Sous prétexte de s’émouvoir de ses conséquences, on balaie sur un bas-côté de notre chemin l’immense souffrance du peuple érythréen. Au nom du rétablissement d’un peu de normalité et de droit en Erythrée, on rajoute un tour de clé aux cellules des prisonniers d’EiraEiro, renonçant à faire sortir les survivants de leur trou. En croyant aider à l’amélioration des conditions de vie des Erythréens, on condamne les gamins de ce pays à de plus doux caprices pervers de leurs bourreaux. Et de cela, nous qui depuis des années plaidons la cause des évadés des camps de travaux forcés, nous en sommes un peu la cause. Nous avons réveillé les diplomates et ils ont recommencé les mêmes erreurs, qui leur avaient auparavant fait préférer le sommeil à l’action. Voilà pourquoi je me demande bien ce que nous devons faire maintenant, puisque décidément l’écriture ne sert à rien.

Conversation avec la résistance

25 octobre, Paris — Ce samedi matin, deux journalistes érythréens en exil et deux journalistes européens — le britannique Martin Plaut et moi — ont eu une conversation téléphonique de plus d’une heure avec des militants du mouvement Arbi Harnet à Asmara. Le rendez-vous avait été pris et coordonné par des responsables en Europe de ce réseau de résistance intérieure, et l’interview a eu lieu via une connexion sûre, avec mille précautions, et bien sûr après un accord préalable sur la garantie de l’anonymat de nos interlocuteurs et le brouillage de leur voix si nous choisissions de diffuser l’enregistrement de notre discussion. Leur prénom a été modifié. Nous avons pu poser les questions que nous voulions. Je raccroche à l’instant. Comme je suis actuellement sans travail donc sans rédaction, en voici la teneur.

Résistance passive

Ce sont des voix d’hommes déterminés, au tigrinya réfléchi et bien articulé. Ils se passent la parole l’un l’autre, selon les questions. Sami donne une première réponse, Temesghen la complète. La conversation démarre en faisant le point sur la situation tendue dans la capitale : depuis 48 heures, plusieurs témoignages font état du déploiement en banlieue d’Asmara d’une soixantaine de camions et de plusieurs centaines de fantassins de la rébellion du Tigré éthiopien baptisé « Demhit » (Tigrea People’s Democratic Movement, TPDM), qui joue régulièrement le rôle de milice supplétive de la junte au pouvoir. N’ayant plus confiance dans sa propre armée, Issayas Afeworki fait régulièrement appel à cette force de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, selon l’ONU, pour maintenir l’ordre ou accomplir les basses besognes. Sami et Temesghen confirment.

Or, depuis quelques semaines, de nombreux appelés de moins de 50 ans du redoutable service national ne se rendent plus aux convocations placardées sur les murs de la ville. Les policiers improvisés de « l’armée populaire« , les habitants de plus de 50 ans à qui le régime a fourni une kalachnikov et un entraînement militaire de base, ne sortent plus la nuit, comme ce devrait être leur rôle. La désobéissance civile gagne du terrain et le débarquement des Demhit inquiète : chacun en ville se prépare à une « giffa » massive, ces rafles de conscrits qui terrorisent les passants depuis des années.

Mais Sami reste prudent : « Il se passe quelque chose à Asmara que je n’avais jamais vu auparavant. Les rues sont tranquilles mais la tension est importante, d’autant que les pénuries d’eau, d’électricité et de carburant sont devenues insupportables. Quant aux camions et aux soldats qui ont été vus à l’extérieur d’Asmara, il est possible qu’ils aient été positionnés pour mener des rafles en ville. Mais il est également possible qu’ils aient été rassemblés en lieu sûr en raison des pénurie d’essence. »

Une chose est sûre : le gouvernement est dans un état de tension extrême, surtout du fait que depuis cet été les appelés ou les permissionnaires ne se rendent plus aux casernes. Pour lui, cette rébellion silencieuse est motivée par le fait que de nombreux habitants, mariés avec des enfants et travaillant au noir pour gagner un peu d’argent, refusent de perdre leurs maigres moyens de subsistance et de laisser leur famille dans le dénuement en reprenant l’uniforme. Dans les campagnes, après des années d’une sécheresse désastreuse, la pluie a été abondante cette année et les récoltes se présentent bien. Le retour dans l’armée, avec ses rations insuffisantes et la violence omniprésente, signifierait détruire les petites exploitations qui font vivre des familles entières. Les cas de passages à la vie clandestine ou de fuite à l’étranger de ces Erythréens acculés absurdement à la misère se multiplient. « L’autre raison qui explique la désobéissance grandissante, enchaîne Sami, c’est le fait que tout le monde se demande pour quelle raison, au fond, on nous force à retourner la vie militaire. Les gens se défendent de refuser d’obéir aux ordres pour des raisons politiques. Pourtant cette désobéissance m’apparaît, à moi, comme éminemment politique. »

Des Ethiopiens font la police

Cette ironie qui veut que ce soient des soldats étrangers qui maintiennent l’ordre au nom d’un régime aussi nationaliste — et qui maintient la terreur en raison d’une supposée menace éthiopienne — fait réagir Temesghen avec amertume. « On nous dit qu’ils sont là pour mener des opérations de déstabilisation de l’Ethiopie, mais on ne voit rien de tel, nous à Asmara, s’étonne-t-il. Je suis certain qu’ils ont un autre agenda. » Car les hommes du Demhit sont privilégiés, par rapport aux soldats érythréens. « Ils touchent un bon salaire, précise-t-il, ils conduisent de belles voitures que n’ont même pas les officiers de l’armée érythréenne ou les hauts responsables du gouvernement. » Il soupçonne les Demhit d’être l’armée de rechange d’Issayas Afeworki, la seule désormais qui est susceptible d’obéir à ses ordres.

Mais Sami se souvient des lendemains du terrible naufrage de Lampedusa, en octobre 2013. Les soldats du Demhit, reconnaissables à leur accent du Tigré éthiopien, avaient alors mené des contrôles d’identité dans Asmara, lesquels avaient parfois mal tourné : protestations, bagarres, émeutes, les résidents de la capitale ne s’étaient pas laissé faire. « C’est un signe. Pendant longtemps, les Erythréens sont restés silencieux. Mais aujourd’hui, les gens osent désobéir ouvertement. Même certains responsables du gouvernement parlent haut et fort en critiquant le régime dans les cafés. La peur s’est brisée », explique pour sa part Temesghen.

Payer prix de la liberté

Le risque pris par les deux hommes en parlant avec des journalistes étrangers ne les effraie pas. « Après avoir accompli mon service militaire, j’aurais dû aller à l’université et construire ma vie, dit Sami, catégorique. Mais ce n’est pas arrivé. Alors quand on veut quelque chose, quand on veut la liberté, il faut être prêt à en payer le prix. Et puis si je meurs, je préfère que l’on se souvienne de moi comme d’un homme qui a lutté pour sa liberté, plutôt que comme d’un quidam qui s’est contenté de se plaindre de la situation dans des conversations avec ses voisins. »

Du coup, la vie de militant de la résistance intérieure est épuisante. Sami raconte son quotidien. Peu de sommeil, puisque l’essentiel des activités clandestines est mené la nuit, après une journée à se démener pour trouver un peu d’argent pour survivre. Le risque permanent de l’arrestation, en possession de matériel de propagande. Le jeu dangereux avec les patrouilles de la police.

L’objectif ? « La victoire, conclut Sami en souriant manifestement. Bientôt, nous pourrons vous inviter à boire un cappuccino ici, dans notre capitale. » De toute façon, la vie est devenue impossible dans le pays. Les prix au marché atteignent des sommets. Un pain coûte 5 nakfas, pour un salaire moyen de 500 à 600 nakfas par mois, pour ceux qui ont un travail, raconte-t-il. Une botte d’épinards peut atteindre 20 nakfas. L’eau est livrée par camion citerne et un jerrican coûte jusqu’à 200 nakfas. « Toutes ces humiliations quotidiennes ne font qu’accroître la colère du peuple contre le gouvernement », dit Temesghen.

Asmara, ville dangereuse

Les résistants pacifiques d’un mouvement qui fait coller clandestinement des affiches, distribuer des tracts et passer des coups de téléphone subversifs se désolent de la désagrégation d’une société longtemps unie et solidaire. Dans les rues d’Asmara, un phénomène nouveau et inquiétant commence à apparaître, raconte-t-il encore : « Des gangsters, des voleurs et même des assassins. Le cliché sur Asmara, ville la plus sûre d’Afrique, est un mythe. Notre capitale est devenue très dangereuse, surtout la nuit. » Il évoque l’assassinat au couteau et le vol d’un photographe, récemment — une première dans ce pays connu auparavant pour son calme.

Endurer ces souffrances et ces frustrations, pour les deux hommes, ne font également d’approfondir le mépris qu’ils ressentent pour la jeunesse dorée de la diaspora, qui soutient publiquement le régime dans les festivals et les concerts organisés en Occident. « Ces gens dansent sur les tombes de leurs frères et sœurs, dit Temesghen. Lorsqu’ils viennent en Erythrée, ils ont le culot de sortir en night-clubs et se rendent en chantant à Sawa », la cité militaire située près de la frontière avec le Soudan où les jeunes conscrits qui, eux, habitent encore dans le pays, sont parqués et brutalisés. « Ces enfants venus de l’étranger ont soit des problèmes d’identité, soit un intérêt financier à soutenir le régime, soit un vide personnel à combler, mais ils détruisent leur propre histoire. Le gouvernement est en train de s’écrouler et ils s’obstinent à ne pas le reconnaître. Alors au fond, les soutiens du régime dans la diaspora ne nous inspirent que de la pitié. »

« C’est la mafia qui gouverne »

Même les anciens combattants commencent à se rebeller, affirme-t-il. Certains d’entre eux, « gelés » depuis des années dans l’inaction par le gouvernement, se réveillent enfin. Eux aussi, à leur tour, refusent désormais d’identifier la dictature à l’héroïque Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), qui a conquis l’indépendance de haute lutte. « Car ce n’est plus le FPLE qui gouverne, clame Temesghen. Désormais, c’est la mafia. »

Malgré la vie impossible, admettent les deux hommes, la population érythréenne ne s’est pas soulevée, comme en Egypte ou en Tunisie. « Les choses bougent maintenant et, bientôt, nous connaîtrons nous aussi notre propre révolution populaire, ajoute Temesghen. Mais il faut comprendre que, pendant des années, le FPLE était vénéré religieusement, sa parole était à la fois la Bible et le Coran, et cela tétanisait les Erythréens. Aujourd’hui, la religion des tegadelti (les « combattants » indépendantistes) est en train de s’effondrer. Alors nous avons l’espoir que les choses changent bientôt. » Et cela malgré le fait que le gouvernement a confisqué les outils technologiques, comme internet ou le téléphone, ce qui rend l’organisation d’un mouvement populaire très difficile, rajoute-t-il. Mais selon lui la situation ne peut plus durer : la dictature « est proche de sa fin ».

A leurs frères et sœurs érythréens, Sami et Temesghen veulent lancer « un message d’unité ». « Vous savez tous ce qui se passe ici. Alors unissons-nous et faisons tomber ce gouvernement. » Au monde extérieur, les deux hommes veulent d’abord adresser un conseil et un remerciement. « Merci de prendre soin de nos frères et sœurs qui sont parvenus à fuir jusqu’à vos pays. Il faut prendre soin d’eux parce que nous avons besoin d’eux, explique Sami. A vous qui n’êtes pas érythréens, nous vous demandons d’ouvrir les yeux sur ce que nous endurons et, surtout, d’ouvrir les yeux des responsables de vos gouvernements pour que la dictature n’agisse plus, comme depuis des années, dans la plus totale impunité. »

Mais ce n’est pas le chemin pris par les nôtres. J’ajoute quant à moi, entre parenthèses, qu’il est d’ailleurs question d’un nouveau paquet d’aide que l’Union européenne doit débloquer pour l’Erythrée, l’année prochaine : on dit que le montant de l’enveloppe précédente, 122 millions d’euros, pourrait être doublée… La dernière fois, en 2008, le gouvernement érythréen avait promis au naïf commissaire européen Louis Michel, en contrepartie, la libération de prisonniers politiques. Il n’en a évidemment rien été, mais le chèque a néanmoins été signé.

Une dernière blague

Et puis enfin, nous avons conclu. A la demande du chanteur érythréen Yonathan Habte, qui enregistrait l’interview pour son programme hebdomadaire de Radio Erena, Sami a raconté une blague…

Un jour, un célèbre cordonnier d’Asmara a vu passer Issayas Afeworki devant son échoppe. Flatté par un compliment du président, l’artisan s’est mis en tête de fabriquer une paire de chaussures pour celui-ci. Mais le jour où le cordonnier est allé faire la livraison de son cadeau à la présidence, Issayas s’est étonné : « Merci. Mais comment connais-tu ma pointure exacte ? — Ça fait vingt ans que tu nous marches dessus, réplique le cordonnier. Alors comment veux-tu que je ne connaisse pas ta pointure ? »

Asmara électrique

Des résidents d’Asmara devant les avis de décès des victimes de Lampedusa (photo clandestine diffusée par le Projet Arbi Harnet)

28 octobre 2013, Rabat — Derrière la porte fermée de l’Erythrée, on entend pourtant des bruits. Des bruits qui indiquent qu’une nervosité grandissante s’est empérée des autorités, après des mois de déstabilisation par petites touches, de mécontentement de la population, de pénuries, de luttes pour le pouvoir au sein de la clique régnante. Le naufrage du 3 octobre au large de Lampedusa ayant causé dans les familles une puissante vague de douleur et d’inquiétude, le gouvernement a par exemple commencé par faire arracher les avis de décès, traditionnellement punaisés sur des placards publics dans les rues. Les affiches commençaient à devenir un rendez-vous de citoyens mécontents.

Pour prévenir toute organisation intérieure de la jeunesse, la junte, de plus en plus divisée sur la conduite des affaires, a par ailleurs fait organiser de grandes « giffas », ces rafles de rues destinées à capturer ceux qui ne seraient pas en règle avec leurs obligations militaires, à Asmara et Keren. Les jeunes enrôlés de force auraient été transférés par centaines dans les camps militaires de Sawa, près de la frontière du Soudan, et Wi’a, dans la zone torride proche de la mer Rouge.

Un service d’ordre éthiopien

On a dit ici que, depuis le coup de force du 21 janvier, le président Issayas Afeworki ne faisait plus confiance à grand monde, et notamment à son armée, dont des officiers ont osé le défier à tour de rôle depuis presqu’une année entière. Suprême ironie pour un homme qui se targue d’être le dernier rempart de la nation contre l’impérialisme américain et son laquais l’Ethiopie, les « giffas » ont donc été conduites par les recrues du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (Tigray People’s Democratic Movement, TPDM ou « Demhit »), une rebellion éthiopienne jusque-là cantonnée aux frontières du frère ennemi mais désormais positionnée dans la capitale. Pour le pire, apparemment, selon ce que nous apprend le formidable mouvement Arbi Harnet (« Vendredi de la liberté »), désormais en pointe avec Radio Erena dans la diffusion d’informations depuis l’intérieur du pays.

Le projet Arbi Harnet nous apprend par ailleurs qu’une « giffa » aurait mal tourné samedi dernier à Asmara. Une unité du Demhit aurait tenté de conduire une rafle au sein des téléspectateurs d’un match de football de la Ligue des Champions réunis au restaurant Hamassien. Après que les rebelles éthiopiens eurent maltraité un jeune garçon, les résidents du quartier Markato se seraient violemment retournés contre eux et les échauffourées se seraient propagées au quartier de Mai Temenai. Les autorités ont pris l’incident suffisamment au sérieux pour que Wedi Isaak, le chef de la police de la Zone administrative centrale dont dépend Asmara, se serait personnellement déplacé. Il aurait fait couper l’électricité dans le quartier et le retour de la nuit aurait calmé les esprits.

L’information selon laquelle la compagnie allemande Lufthansa (qui, avec Egypt Air, assure une liaison régulière avec l’Erythrée) aurait décidé d’annuler ses vols à destination d’Asmara a été confirmée. Reste à en connaître la raison, alors que la compagnie Eritrean Airlines est pour sa part désormais, si on peut dire, en roue libre, après que son gestionnaire pakistanais est rentré au pays. Confrères, à vos téléphones : il se passe quelque chose derrière la porte de fer du FPDJ.

Armer des inconnus

8 octobre 2012, Paris – Je m’interroge vraiment sur les raisons pour lesquelles Issaias Afeworki, depuis son épisode psychodramatique du printemps, a ordonné que son armée distribue des Kalachnikov et des chargeurs avec 200 balles à toutes les femmes de plus de quarante ans et les hommes de plus de cinquante ans dans le pays.

Depuis quelques mois, plusieurs Erythréens m’en avaient parlé, mais que voulez-vous ? Comment l’écrire, à qui le dire ? Aujourd’hui, c’est au tour de la très sérieuse Lettre de l’Océan Indien d’en faire un compte-rendu circonstancié. Dont acte.

Sous la supervision du nouveau favori

Cette opération, qui sème la panique parmi la diaspora et au sein des familles, est supervisée par le trafiquant en chef, commandant des gardes-frontières, chef de l’Hisbawi Serawit, la prétendue « Armée du peuple » — j’ai nommé Tekle Kiflai, dit « Manjus ». Ce dernier semble d’ailleurs être désormais dans les petits papiers d’Issaias, depuis que le général Filippos Weldeyohannes, qui était son favori depuis quelques années, a été écarté après la folle semaine d’avril dernier.

Tous les dimanches matin, donc, de 6 heures à 11 heures, des officiers des cités militaires de Sawa et Wi’a viennent à Asmara entraîner les nouveaux récipiendaires des AK-47 de l’armée, qu’ils sont contraints d’aller chercher au commissariat du coin. Après la signature d’un reçu, des registres sont tenus dans chaque rue, dans chaque immeuble. Personne n’échappe à la distribution. Et personne n’échappe à l’entraînement, qui est bien entendu obligatoire sous peine de sanctions pénibles.

Incompréhensible mais pervers

Tous les Erythréens ou presque sont donc armés. Quel était le but de cette folie ? Semer la peur au sein des familles et des immeubles, puisque les oncles et les mères peuvent désormais, s’ils débusquent un fauteur de trouble, tirer sur lui au nom de l’unité nationale ? Dissuader les jeunes de prendre la rue, comme en Tunisie ou en Egypte ? Renforcer une armée de va-nu-pieds démunis, comptant officiellement 300.000 soldats, mais qui en réalité ne pourrait compter que sur environ 80.000 fantassins en état de combattre, alors que les Ethiopiens ont montré qu’ils avaient, eux, des commandos redoutables pour venir faire le coup de poing de l’autre côté de la frontière ?

Peut-être un peu tout cela. Je pense surtout à cet ami érythréen qui, en me racontant tout cela avant l’été, me disait : « Je ne sais pas pourquoi il fait ça, mais je sais que c’est terriblement dangereux et horriblement pervers. »

*

Mise à jour du 24 octobre – Si ce sujet vous intéresse, je vous invite à lire l’article que je lui ai consacré aujourd’hui sur Slate Afrique.