Ces incorrigibles maquisards

11 novembre 2012, Paris — Nous y revoilà. Un site d’opposition a publié, voici quelques jours, des informations invérifiables sur une prétendue crise au sommet de l’État érythréen : un président de plus en plus incontrôlable, des batailles de généraux, des incarcérations soudaines, des limogeages spectaculaires, des défections… De l’agit-prop, des rumeurs, des hypothèses, des scoops jetés en l’air et qui retombent en poudre, sans qu’on n’y puisse rien.

Pour ma part, avec quelque raison, j’ai tendance à ne pas croire à ces « unconfirmed reports ». Du temps de la révolution, le Front populaire de libération de l’Erythrée maniait déjà avec maestria les diversions de sa célèbre « Brigade 72 », l’unité des renseignements militaires de la guérilla, dirigée par le brillant Petros Solomon, l’un des réformistes agonisant dans le donjon d’EiraEiro depuis dix ans. Depuis l’indépendance, l’intoxication et les calculs à trois bandes sont une seconde nature des vétérans du FPLE, qu’ils aient fait défection ou qu’ils soient restés fidèles à leurs chefs.

Épisode traumatisant

La machine à fabriquer des paniques et des espoirs est donc repartie. On croirait que la folle semaine du printemps dernier, lorsque tout le monde a réellement cru que le président Issayas Afeworki était à l’article de la mort, recommence.

Cet épisode a durablement traumatisé nombre de mes amis. J’en connais au moins deux, et de bons gaillards qui en ont vu d’autres, à avoir sombré dans une noire déprime. L’un d’eux a littéralement disparu, dans son exil américain. Je suis sincèrement inquiet. L’autre ne veut plus parler de son pays ou alors avec colère.

Retour dans les cachettes

Du coup, ils ont regagné leurs collines, leurs refuges de montagne, leurs cachettes, tous. Tous ces éternels maquisards, dont je dois parler vendredi prochain à l’université d’Avignon. Tous les Érythréens que je connais et qui sont un peu informés se cachent depuis deux jours. Ils ne répondent plus au téléphone, ni à leurs e-mails. Les seuls qui répondent disent qu’ils ne savent rien. Ou pas grand chose. Ou qu’ils me rappelleront, ce qu’ils ne feront jamais.

Me voici avec mes questions et mes déductions. On me dit que la présidence de la République s’écroule, mais ce pourrait être une tactique d’intoxication pour déstabiliser le régime. Ce n’est pas nouveau, mais on dit que la « bande des cinq » — ces généraux qui se partagent le pays — sont au bord de la mutinerie, mais ce pourrait être un signal pour semer la confusion et pousser au coup de force. Et avec tout cela, des kalachnikov sont planquées dans tous les appartements ! Pauvre pays, pauvre peuple, pauvre de nous.

Mourir encore pour Badmé

3 juin 2012, Paris – Il y a quelques jours, ce qui reste de l’antique Front de libération érythréen annonçait la reprise, dans la nuit du 28 au 29 mai, d’opérations militaires éclairs éthiopiennes dans le secteur de Badmé, cette poignée de cahutes essaimée dans la plaine étouffante du Tigré, pour laquelle les armées d’Addis Abéba et d’Asmara se sont sauvagement jetées l’une contre l’autre un jour d’été 1998.

Imprécise, invérifiable, cette annonce faite par les vieux « Soudanais » du FLE n’a été suivie d’aucun effet, d’aucun écho, comme un coup de feu tiré au hasard dans le désert. Il n’y a personne, là-bas, de toute façon, dit-on. Quelques familles tigréennes taciturnes et des soldats taiseux. Les revues de l’opposition érythréenne sont toutes occupées à leur bavardage théorique. La presse internationale n’a plus les moyens de s’y intéresser.

Aujourd’hui, le site Internet d’opposition Assena et ses sempiternelles « reliable sources » affirment que les Ethiopiens ont pris possession du village de Deda, dans le secteur d’Elala, une localité perdue sur les cartes d’état-major. Les unités de conscrits érythréens, malgré les renforts, n’auraient rien pu faire contre les commandos éthiopiens.

Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps.

D’ici, on en est réduit aux conjectures. Et moi, aux questions : pourquoi, depuis quelques semaines, services de renseignements et diplomates européens cherchent-ils à esquisser les scénarios de l’après-Issaias Afeworki ? Pourquoi présente-t-on discrètement, comme une hypothèse à l’étude et rien d’autre, l’idée d’un raid éthiopien pour donner le coup de grâce aux étrangleurs d’Asmara ?

Là-bas, à la surface de cette planète lointaine, des hommes et leurs kalachnikovs jouent leur vie pour des arpents de cailloux. Le long de ce rivage des Syrtes poussérieux, éparse dans une steppe balisée par des règles juridiques et des pauvres gens recuits par le soleil, quelque chose a lieu, hors du monde, hors du temps. On peut le dire, on peut l’écrire, malgré tout. Mais en abandonnant l’outillage du journalisme, équipement cadastral décidemment impuissant pour qui veut parler des hommes et de leurs rages.