Nous sommes les entêtés

image17 septembre 2016, Paris — Nous revoici à la veille du 18 septembre. Comme chaque année, on pense à ceux qui, en Erythrée, sont depuis quinze ans enfermés entre quatre murs sans fenêtres, le crâne et la barbe rasée d’autorité une fois par mois par un coiffeur en uniforme, les pieds enchaînés, nourris d’une soupe infâme, transis de froid la nuit entre deux draps malpropres, seulement autorisés à voir le ciel une heure par jour, seuls, en silence et sous la menace d’une mitraillette, une kalachnikov tenue devant eux par un soldat lui-même terrorisé de partager le même enfer s’il commettait la moindre erreur dans sa routine de garde-chiourmes, comme parler gentiment avec le prisonnier, lui donner davantage à manger, donner des nouvelles à sa famille. Je veux évoquer ici, encore une fois, les raflés de septembre 2001.

Je souhaite une fois de plus jouer les rabat-joie, pardon. Nos diplomates et nos ministres ont décidé qu’il était « constructif » de s’essuyer les pieds sur leurs corps enfermés, de faire fi de leur interminable agonie pour désengorger nos centres de rétention : erreur historique, mais ce n’est pas leur première… Certains de nos commentateurs, pour faire les intéressants, ont décidé que leurs oubliettes pouvaient être scellées pour l’éternité, au profit de leurs intéressantes présentations sur les données stratégiques de la région, l’agressivité éthiopienne, la baisse de la mortalité infantile, les projets de développement agricole : grand bien leur fasse… Je passe pudiquement sur les irresponsables et les demi-fous pour qui la peur qu’inspirent les criminels arrogants qui président aux destinées de ce pays n’est pas un motif suffisant pour l’obtention de l’asile politique ou pour qui ceux qui se sont enfuis sont des menteurs et des profiteurs : ils ne valent pas le regard précieux que nous posons sur eux…

Des figures sacrificielles

Mais ici, nous sommes les entêtés, les rabacheurs, les rancuniers. Pour avoir, au moins une fois dans notre vie récente, entendu leurs enfants demander poliment des nouvelles, nous pensons nous aussi à Petros et Aster, à Mahmoud et Aster, à Obge, Hamid, Haile, Saleh, Estifanos, Berhane, Germano, Beraki, Betweded, Senait, Habtezion, à tous les autres aussi, aux innommés, et aux journalistes, Joshua, Seyoum, Medhanie, les deux Dawit, Yusuf, Amanuel, Said, Mattewos, Temesghen, et à chaque nom de chaque ligne des listes dressées laborieusement par leurs compatriotes.

Nous sommes conscients que les prisonniers des bagnes érythréens ne sont pas seulement des victimes : ils sont aussi les figures tutélaires de tous ceux qui s’évadent d’Erythrée. Pour les fugitifs, ils sont les symboles de leur martyre, les portraits qui hantent leurs esprits, les boucs-émissaires de la bêtise égoïste de leurs dirigeants, les visages au nom desquels l’Erythrée de demain devra être reconstruite, les balises du refus de l’oppression. Ne pas s’en rendre compte, c’est passer à côté de ce que nous avouent les « migrants ». Mais c’est vrai, nous accordons plus de valeur au blabla des penseurs des think-tanks, des éditorialistes omniscients, des analystes de ministère qu’aux pauvres confessions confuses des gueux de Calais…

Des propositions

Soyons constructifs, alors. Voici ce que je propose : assumer notre écœurement. Comment le traduire ? D’abord à travers notre attitude vis-à-vis de la junte érythréenne, le choix de nos mots, nos déclarations publiques : à cet égard, les récents mamours publics des fonctionnaires allemands au Consigliere Yemane Ghebreab et sa marionnette Osman Saleh sont d’une indignité rare. Et le jargon insupportable des communiqués officiels faisant les gros yeux à l’Erythrée est désormais ridicule.

Ensuite, nos élus pourraient, au nom de leur collectivité, parrainer l’un des prisonniers, l’enrôler dans leurs rangs d’autorité, disant qu’il est l’un des nôtres : leurs familles sont suffisamment dispersées à travers le monde pour que les villes où elles résident, au moins, leur accordent une reconnaissance particulière. Je fais ce que je peux, depuis des années, pour que la mairie de Paris par exemple accorde la citoyenneté d’honneur au grand photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, dont l’épouse et les deux filles vivent discrètement dans la capitale.

Et puis nos « grands pays » pourraient aussi penser à l’avenir. Sous l’étouffoir du FPDJ, l’Erythrée d’aujourd’hui suffoque. Que sous nos latitudes, elle se remette à respirer pourrait être la moindre des choses, pour que l’Erythrée commence son long chemin vers la liberté dans l’amitié avec nous. Pourquoi ne pas mettre sur pied, en France par exemple, une résidence pour tous ces évadés qui pourraient être les grands artistes de leur nation, les photographes, les vidéastes, les musiciens, les écrivains, pour que les traces que laissent les Erythréens ne soient pas seulement des confessions atroces dans les rapports des ONG, des lamentations dans la presse, des plaidoyers stériles devant nos parlementaires, mais aussi des livres, des films, des images ? Pourquoi ne pas se soucier d’accompagner les Erythréens dans les études, pour que le pays dispose, le jour de sa libération, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants, de syndicalistes, qui auraient été formés, et bien formés, en français, à nos côtés ?

Ah oui, j’oubliais, l’argent… Il vaut mieux le dépenser dans les ouvrages policiers hideux et inefficaces, n’est-ce pas ? Quel fantastique message ! « Nous sommes des brutes, parce que nous sommes pauvres. » Que devraient-ils dire, eux qui vivent dans la boue et le mépris ?

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Conversation avec la résistance

25 octobre, Paris — Ce samedi matin, deux journalistes érythréens en exil et deux journalistes européens — le britannique Martin Plaut et moi — ont eu une conversation téléphonique de plus d’une heure avec des militants du mouvement Arbi Harnet à Asmara. Le rendez-vous avait été pris et coordonné par des responsables en Europe de ce réseau de résistance intérieure, et l’interview a eu lieu via une connexion sûre, avec mille précautions, et bien sûr après un accord préalable sur la garantie de l’anonymat de nos interlocuteurs et le brouillage de leur voix si nous choisissions de diffuser l’enregistrement de notre discussion. Leur prénom a été modifié. Nous avons pu poser les questions que nous voulions. Je raccroche à l’instant. Comme je suis actuellement sans travail donc sans rédaction, en voici la teneur.

Résistance passive

Ce sont des voix d’hommes déterminés, au tigrinya réfléchi et bien articulé. Ils se passent la parole l’un l’autre, selon les questions. Sami donne une première réponse, Temesghen la complète. La conversation démarre en faisant le point sur la situation tendue dans la capitale : depuis 48 heures, plusieurs témoignages font état du déploiement en banlieue d’Asmara d’une soixantaine de camions et de plusieurs centaines de fantassins de la rébellion du Tigré éthiopien baptisé « Demhit » (Tigrea People’s Democratic Movement, TPDM), qui joue régulièrement le rôle de milice supplétive de la junte au pouvoir. N’ayant plus confiance dans sa propre armée, Issayas Afeworki fait régulièrement appel à cette force de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, selon l’ONU, pour maintenir l’ordre ou accomplir les basses besognes. Sami et Temesghen confirment.

Or, depuis quelques semaines, de nombreux appelés de moins de 50 ans du redoutable service national ne se rendent plus aux convocations placardées sur les murs de la ville. Les policiers improvisés de « l’armée populaire« , les habitants de plus de 50 ans à qui le régime a fourni une kalachnikov et un entraînement militaire de base, ne sortent plus la nuit, comme ce devrait être leur rôle. La désobéissance civile gagne du terrain et le débarquement des Demhit inquiète : chacun en ville se prépare à une « giffa » massive, ces rafles de conscrits qui terrorisent les passants depuis des années.

Mais Sami reste prudent : « Il se passe quelque chose à Asmara que je n’avais jamais vu auparavant. Les rues sont tranquilles mais la tension est importante, d’autant que les pénuries d’eau, d’électricité et de carburant sont devenues insupportables. Quant aux camions et aux soldats qui ont été vus à l’extérieur d’Asmara, il est possible qu’ils aient été positionnés pour mener des rafles en ville. Mais il est également possible qu’ils aient été rassemblés en lieu sûr en raison des pénurie d’essence. »

Une chose est sûre : le gouvernement est dans un état de tension extrême, surtout du fait que depuis cet été les appelés ou les permissionnaires ne se rendent plus aux casernes. Pour lui, cette rébellion silencieuse est motivée par le fait que de nombreux habitants, mariés avec des enfants et travaillant au noir pour gagner un peu d’argent, refusent de perdre leurs maigres moyens de subsistance et de laisser leur famille dans le dénuement en reprenant l’uniforme. Dans les campagnes, après des années d’une sécheresse désastreuse, la pluie a été abondante cette année et les récoltes se présentent bien. Le retour dans l’armée, avec ses rations insuffisantes et la violence omniprésente, signifierait détruire les petites exploitations qui font vivre des familles entières. Les cas de passages à la vie clandestine ou de fuite à l’étranger de ces Erythréens acculés absurdement à la misère se multiplient. « L’autre raison qui explique la désobéissance grandissante, enchaîne Sami, c’est le fait que tout le monde se demande pour quelle raison, au fond, on nous force à retourner la vie militaire. Les gens se défendent de refuser d’obéir aux ordres pour des raisons politiques. Pourtant cette désobéissance m’apparaît, à moi, comme éminemment politique. »

Des Ethiopiens font la police

Cette ironie qui veut que ce soient des soldats étrangers qui maintiennent l’ordre au nom d’un régime aussi nationaliste — et qui maintient la terreur en raison d’une supposée menace éthiopienne — fait réagir Temesghen avec amertume. « On nous dit qu’ils sont là pour mener des opérations de déstabilisation de l’Ethiopie, mais on ne voit rien de tel, nous à Asmara, s’étonne-t-il. Je suis certain qu’ils ont un autre agenda. » Car les hommes du Demhit sont privilégiés, par rapport aux soldats érythréens. « Ils touchent un bon salaire, précise-t-il, ils conduisent de belles voitures que n’ont même pas les officiers de l’armée érythréenne ou les hauts responsables du gouvernement. » Il soupçonne les Demhit d’être l’armée de rechange d’Issayas Afeworki, la seule désormais qui est susceptible d’obéir à ses ordres.

Mais Sami se souvient des lendemains du terrible naufrage de Lampedusa, en octobre 2013. Les soldats du Demhit, reconnaissables à leur accent du Tigré éthiopien, avaient alors mené des contrôles d’identité dans Asmara, lesquels avaient parfois mal tourné : protestations, bagarres, émeutes, les résidents de la capitale ne s’étaient pas laissé faire. « C’est un signe. Pendant longtemps, les Erythréens sont restés silencieux. Mais aujourd’hui, les gens osent désobéir ouvertement. Même certains responsables du gouvernement parlent haut et fort en critiquant le régime dans les cafés. La peur s’est brisée », explique pour sa part Temesghen.

Payer prix de la liberté

Le risque pris par les deux hommes en parlant avec des journalistes étrangers ne les effraie pas. « Après avoir accompli mon service militaire, j’aurais dû aller à l’université et construire ma vie, dit Sami, catégorique. Mais ce n’est pas arrivé. Alors quand on veut quelque chose, quand on veut la liberté, il faut être prêt à en payer le prix. Et puis si je meurs, je préfère que l’on se souvienne de moi comme d’un homme qui a lutté pour sa liberté, plutôt que comme d’un quidam qui s’est contenté de se plaindre de la situation dans des conversations avec ses voisins. »

Du coup, la vie de militant de la résistance intérieure est épuisante. Sami raconte son quotidien. Peu de sommeil, puisque l’essentiel des activités clandestines est mené la nuit, après une journée à se démener pour trouver un peu d’argent pour survivre. Le risque permanent de l’arrestation, en possession de matériel de propagande. Le jeu dangereux avec les patrouilles de la police.

L’objectif ? « La victoire, conclut Sami en souriant manifestement. Bientôt, nous pourrons vous inviter à boire un cappuccino ici, dans notre capitale. » De toute façon, la vie est devenue impossible dans le pays. Les prix au marché atteignent des sommets. Un pain coûte 5 nakfas, pour un salaire moyen de 500 à 600 nakfas par mois, pour ceux qui ont un travail, raconte-t-il. Une botte d’épinards peut atteindre 20 nakfas. L’eau est livrée par camion citerne et un jerrican coûte jusqu’à 200 nakfas. « Toutes ces humiliations quotidiennes ne font qu’accroître la colère du peuple contre le gouvernement », dit Temesghen.

Asmara, ville dangereuse

Les résistants pacifiques d’un mouvement qui fait coller clandestinement des affiches, distribuer des tracts et passer des coups de téléphone subversifs se désolent de la désagrégation d’une société longtemps unie et solidaire. Dans les rues d’Asmara, un phénomène nouveau et inquiétant commence à apparaître, raconte-t-il encore : « Des gangsters, des voleurs et même des assassins. Le cliché sur Asmara, ville la plus sûre d’Afrique, est un mythe. Notre capitale est devenue très dangereuse, surtout la nuit. » Il évoque l’assassinat au couteau et le vol d’un photographe, récemment — une première dans ce pays connu auparavant pour son calme.

Endurer ces souffrances et ces frustrations, pour les deux hommes, ne font également d’approfondir le mépris qu’ils ressentent pour la jeunesse dorée de la diaspora, qui soutient publiquement le régime dans les festivals et les concerts organisés en Occident. « Ces gens dansent sur les tombes de leurs frères et sœurs, dit Temesghen. Lorsqu’ils viennent en Erythrée, ils ont le culot de sortir en night-clubs et se rendent en chantant à Sawa », la cité militaire située près de la frontière avec le Soudan où les jeunes conscrits qui, eux, habitent encore dans le pays, sont parqués et brutalisés. « Ces enfants venus de l’étranger ont soit des problèmes d’identité, soit un intérêt financier à soutenir le régime, soit un vide personnel à combler, mais ils détruisent leur propre histoire. Le gouvernement est en train de s’écrouler et ils s’obstinent à ne pas le reconnaître. Alors au fond, les soutiens du régime dans la diaspora ne nous inspirent que de la pitié. »

« C’est la mafia qui gouverne »

Même les anciens combattants commencent à se rebeller, affirme-t-il. Certains d’entre eux, « gelés » depuis des années dans l’inaction par le gouvernement, se réveillent enfin. Eux aussi, à leur tour, refusent désormais d’identifier la dictature à l’héroïque Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), qui a conquis l’indépendance de haute lutte. « Car ce n’est plus le FPLE qui gouverne, clame Temesghen. Désormais, c’est la mafia. »

Malgré la vie impossible, admettent les deux hommes, la population érythréenne ne s’est pas soulevée, comme en Egypte ou en Tunisie. « Les choses bougent maintenant et, bientôt, nous connaîtrons nous aussi notre propre révolution populaire, ajoute Temesghen. Mais il faut comprendre que, pendant des années, le FPLE était vénéré religieusement, sa parole était à la fois la Bible et le Coran, et cela tétanisait les Erythréens. Aujourd’hui, la religion des tegadelti (les « combattants » indépendantistes) est en train de s’effondrer. Alors nous avons l’espoir que les choses changent bientôt. » Et cela malgré le fait que le gouvernement a confisqué les outils technologiques, comme internet ou le téléphone, ce qui rend l’organisation d’un mouvement populaire très difficile, rajoute-t-il. Mais selon lui la situation ne peut plus durer : la dictature « est proche de sa fin ».

A leurs frères et sœurs érythréens, Sami et Temesghen veulent lancer « un message d’unité ». « Vous savez tous ce qui se passe ici. Alors unissons-nous et faisons tomber ce gouvernement. » Au monde extérieur, les deux hommes veulent d’abord adresser un conseil et un remerciement. « Merci de prendre soin de nos frères et sœurs qui sont parvenus à fuir jusqu’à vos pays. Il faut prendre soin d’eux parce que nous avons besoin d’eux, explique Sami. A vous qui n’êtes pas érythréens, nous vous demandons d’ouvrir les yeux sur ce que nous endurons et, surtout, d’ouvrir les yeux des responsables de vos gouvernements pour que la dictature n’agisse plus, comme depuis des années, dans la plus totale impunité. »

Mais ce n’est pas le chemin pris par les nôtres. J’ajoute quant à moi, entre parenthèses, qu’il est d’ailleurs question d’un nouveau paquet d’aide que l’Union européenne doit débloquer pour l’Erythrée, l’année prochaine : on dit que le montant de l’enveloppe précédente, 122 millions d’euros, pourrait être doublée… La dernière fois, en 2008, le gouvernement érythréen avait promis au naïf commissaire européen Louis Michel, en contrepartie, la libération de prisonniers politiques. Il n’en a évidemment rien été, mais le chèque a néanmoins été signé.

Une dernière blague

Et puis enfin, nous avons conclu. A la demande du chanteur érythréen Yonathan Habte, qui enregistrait l’interview pour son programme hebdomadaire de Radio Erena, Sami a raconté une blague…

Un jour, un célèbre cordonnier d’Asmara a vu passer Issayas Afeworki devant son échoppe. Flatté par un compliment du président, l’artisan s’est mis en tête de fabriquer une paire de chaussures pour celui-ci. Mais le jour où le cordonnier est allé faire la livraison de son cadeau à la présidence, Issayas s’est étonné : « Merci. Mais comment connais-tu ma pointure exacte ? — Ça fait vingt ans que tu nous marches dessus, réplique le cordonnier. Alors comment veux-tu que je ne connaisse pas ta pointure ? »

Un petit héros

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8 septembre, Paris — Mon retour en France, fatalement, me fait voir les choses de plus près. Et notamment les choses érythréennes. Alors que les télévisions françaises commencent à se pousser du coude pour diffuser des films autour de la question, les Erythréens continuent d’avancer dans le noir, en découvrant au fil du chemin le spectacle de désolation laissé par le parti unique et ses serviteurs.

Ils ont ainsi découvert, avec effarement, la mort en détention d’Ahmed Sheikh Feres, une figure des premières formes de l’insurrection indépendantiste contre l’occupation éthiopienne. Qu’un détenu politique disparaisse dans le système des goulags d’Issayas, et qu’on le présume mort, n’est pas nouveau. On dit que la plupart des membres du groupe des réformistes du G15, raflés en septembre 2001, ont perdu la vie ou sombré dans la folie, de même qu’au moins cinq des intellectuels et journalistes emportés dans leur chute. Mais Ahmed Feres était âgé de plus de 80 ans. Et la nouvelle de son décès n’est parvenu au monde extérieur qu’après quatre ans de silence, comme ce fut le cas pour Fessehaye Yohannes dit « Joshua », le génial officier guérillero devenu directeur de cirque et le chroniqueur lucide de l’indépendance. Pour un peuple comme les Erythréens, pour qui le culte des anciens est si précieux, la nouvelle est particulièrement choquante.

De matelot à chef rebelle

Matelot puis officier de la marine marchande, Ahmed Sheikh Feres s’était engagé dès les années 50 dans la lutte clandestine, notamment en cachant et exfiltrant vers le Yemen le futur leader du Front populaire de libération (FPL) Osman Saleh Sabbe, dans sa ville natale de Hirgigo. Arrêté par les agents du Négus, puis condamné à 20 ans de prison, il continue le militantisme en cellule et, à sa libération en 1975, rejoint la rébellion de son camarade Sabbe. Il sert d’agent de liaison pour des négociations avec le groupe d’Issayas Afeworki, le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), en vue de la réunion des groupes armés disparates. Mais les pourparlers échouent.

Feres prend alors le commandement de l’unique navire des guérilleros, avant de finalement retourner à la vie civile, en exil, dans les années 80. De retour en Erythrée après l’indépendance, il s’engage dans sa communauté de Hirgigo et assume des responsabilités politiques, après avoir publié ses mémoires. Mais en mars 2007, à l’âge de 80 ans, il est arrêté par la sécurité d’Etat et disparaît dans le système pénitentiaire d’Issayas et ses généraux. Son crime était d’avoir abordé devant le chef de l’Etat, lors d’une visite à Massaoua, la question du retour des restes d’Oman Sabbe en Erythrée, mais aussi la libération de son ami Haile « Durue » Woldetensae, le copain de lycée du président, et des membres du G15, bouclés alors depuis six ans dans le bagne d’EiraEiro. Il a finalement subi le même sort qu’eux.

Quatorze ans d’oubli

La date du 18 septembre approche. Cela marquera le début de la quatorzième année d’oubli pour les raflés de 2001. Il est probable que d’autres, jeunes et vieux, seront d’ici là aspirés dans les oubliettes du FPDJ, ce Front ni populaire ni démocratique ni juste qui fait mine de gouverner le pays. Entre-temps, le régime érythréen fait ce qu’il a à faire : survivre encore, dans le médiocre mic-mac dans lequel il s’est empêtré avec tant de prétention. Issayas Afeworki s’est embarqué aujourd’hui dans une rare et périlleuse visite de trois jours à son ami égyptien le maréchal al-Sissi, dans le but de séduire de nouveaux complices. En Suède, le premier secrétaire de l’ambassade d’Erythrée a été expulsé, après une sombre histoire de revente illicite d’alcool et plusieurs années de mauvaise humeur des autorités de Stockholm. Et le mouvement d’agit-prop Arbi Harnet revendique une nouvelle campagne à l’intérieur du territoire : ses membres font circuler des billets de banque marqués par des slogans appelant à la révolte.

Mais le système qui a fait mourir Ahmed Sheikh Feres, et tant d’autres vaillants bonshommes, tient encore debout, stupidement convaincu comme tous les régimes totalitaires qu’il est le bout de la route, la fin de l’histoire, qu’il n’y aura pas d’après. C’est toujours une erreur.

Asmara électrique

Des résidents d’Asmara devant les avis de décès des victimes de Lampedusa (photo clandestine diffusée par le Projet Arbi Harnet)

28 octobre 2013, Rabat — Derrière la porte fermée de l’Erythrée, on entend pourtant des bruits. Des bruits qui indiquent qu’une nervosité grandissante s’est empérée des autorités, après des mois de déstabilisation par petites touches, de mécontentement de la population, de pénuries, de luttes pour le pouvoir au sein de la clique régnante. Le naufrage du 3 octobre au large de Lampedusa ayant causé dans les familles une puissante vague de douleur et d’inquiétude, le gouvernement a par exemple commencé par faire arracher les avis de décès, traditionnellement punaisés sur des placards publics dans les rues. Les affiches commençaient à devenir un rendez-vous de citoyens mécontents.

Pour prévenir toute organisation intérieure de la jeunesse, la junte, de plus en plus divisée sur la conduite des affaires, a par ailleurs fait organiser de grandes « giffas », ces rafles de rues destinées à capturer ceux qui ne seraient pas en règle avec leurs obligations militaires, à Asmara et Keren. Les jeunes enrôlés de force auraient été transférés par centaines dans les camps militaires de Sawa, près de la frontière du Soudan, et Wi’a, dans la zone torride proche de la mer Rouge.

Un service d’ordre éthiopien

On a dit ici que, depuis le coup de force du 21 janvier, le président Issayas Afeworki ne faisait plus confiance à grand monde, et notamment à son armée, dont des officiers ont osé le défier à tour de rôle depuis presqu’une année entière. Suprême ironie pour un homme qui se targue d’être le dernier rempart de la nation contre l’impérialisme américain et son laquais l’Ethiopie, les « giffas » ont donc été conduites par les recrues du Mouvement démocratique du peuple du Tigré (Tigray People’s Democratic Movement, TPDM ou « Demhit »), une rebellion éthiopienne jusque-là cantonnée aux frontières du frère ennemi mais désormais positionnée dans la capitale. Pour le pire, apparemment, selon ce que nous apprend le formidable mouvement Arbi Harnet (« Vendredi de la liberté »), désormais en pointe avec Radio Erena dans la diffusion d’informations depuis l’intérieur du pays.

Le projet Arbi Harnet nous apprend par ailleurs qu’une « giffa » aurait mal tourné samedi dernier à Asmara. Une unité du Demhit aurait tenté de conduire une rafle au sein des téléspectateurs d’un match de football de la Ligue des Champions réunis au restaurant Hamassien. Après que les rebelles éthiopiens eurent maltraité un jeune garçon, les résidents du quartier Markato se seraient violemment retournés contre eux et les échauffourées se seraient propagées au quartier de Mai Temenai. Les autorités ont pris l’incident suffisamment au sérieux pour que Wedi Isaak, le chef de la police de la Zone administrative centrale dont dépend Asmara, se serait personnellement déplacé. Il aurait fait couper l’électricité dans le quartier et le retour de la nuit aurait calmé les esprits.

L’information selon laquelle la compagnie allemande Lufthansa (qui, avec Egypt Air, assure une liaison régulière avec l’Erythrée) aurait décidé d’annuler ses vols à destination d’Asmara a été confirmée. Reste à en connaître la raison, alors que la compagnie Eritrean Airlines est pour sa part désormais, si on peut dire, en roue libre, après que son gestionnaire pakistanais est rentré au pays. Confrères, à vos téléphones : il se passe quelque chose derrière la porte de fer du FPDJ.

Rien ne change

Une « giffa » dans une rue d’Asmara (Photo fournie par le mouvement de jeunesse en exil Eritrean Youth Solidarity for Change, EYSC).

10 mai 2012, Paris. Elle est bien étrange, cette atonie, cette résignation au retour à la normale que propose la dictature érythréenne depuis le psychodrame du mois dernier. Dans la diaspora comme dans le pays, chacun a retrouvé sa routine, verbiage et aquoibonisme pour les uns, rafles et pénuries pour les autres.

Que me dit-on ? Que le régime est toujours aussi nerveux. Que les giffa se multiplient en ville pour enrôler de force les citoyens dans l’armée, même les plus âgés. Que quelques colonels sans envergure ont été arrêtés. Que les barons du Parti unique craignent plus que tout un raid de l’armée éthiopienne, qui renifle aux frontières depuis qu’elle sent que l’Erythrée est vulnérable. Qu’Issaias Afeworki n’est plus réapparu à la télévision depuis son interview spectaculaire du 28 avril. La chaîne a bien montré des images d’un conseil des ministres réuni au complet, le 30 avril à la présidence, mais sans le chef de l’Etat. Rien d’autre.

C’est déjà beaucoup, cela dit. Mais la nuisance sonore sucrée de la propagande gouvernementale fait passer le poison, en annihilant son amertume. Sur Eri-TV et sur le site du ministère de l’Information, on bavarde. Des sous-ministres promeuvent les chantiers ministériels dans les provinces. On exhorte le Département des systèmes d’information et de statistique de la région méridionale à « redoubler d’effort pour assurer un service efficace ». A vue de nez, l’Erythrée tourne à plein régime. Tout va bien, la folie est parfaitement intériorisée.

De leur côté, mes amis de la diaspora sont tous rentrés dans leur tanière. Ils se taisent et me disent qu’ils attendent les célébrations du 24 mai, le jour de l’indépendance. Issaias sera obligé de se montrer. Les familles des prisonniers n’osent pourtant pas rêver d’une amnistie, dont on avait entendu parler pendant le drôle de putsch de fin avril. Un mouvement de la jeunesse en exil a promis des manifestations. Ou bien alors rien ne changera. On attendra encore.