Dialogue et « fariboles »

Deputy Foreign Minister Lapo Pistelli eritrea10 avril 2015, Paris — On dirait comme de la lassitude, dans ce télégramme diplomatique français relatant la visite à Asmara d’une délégation officielle italienne que je publie aujourd’hui. De l’intelligence et de la mémoire. Un peu de mordant, aussi, pour faire bonne mesure avec le fragile équilibre entre la lucidité et le psychédélisme qui caractérise apparemment les conversations avec le président érythréen Issayas Afeworki, notamment lorsqu’il se lance dans un éloge inattendu des miliciens supplétifs de Mussolini.

Le texte suivant est publié sans commentaire, ou presque. Il s’agit du résultat de notes prises par un diplomate français au cours du compte-rendu de leur voyage, auprès des ambassadeurs européens, par les envoyés de Rome. La position de la France est intéressante, mais sans conséquence. On la lira avec une morose délectation. Et on appréciera la hauteur de vue de ceux d’entre nous, Européens, qui président aux destinées de notre continent…

NB — An English translation of this document was published today by Radio Erena

OBJET : Visite d’une délégation italienne à Asmara

Résumé Une délégation composée du directeur d’Afrique, du directeur de la Coopération internationale et du directeur des Questions migratoires de la Farnesina a séjourné à Asmara du 24 au 26 mars. Elle a été reçue par le Président Issayas Afeworki, s’est entretenue avec son conseiller politique, Yemane Ghebreab, et a pu rencontrer plusieurs ministres (Développement national, Santé, Agriculture…). Des comptes-rendus aux ambassadeurs des Etats membres de l’UE par la partie italienne (délégation et ambassadeur d’Italie), ce poste retient les points suivants :

1. Questions politiques – Essentiellement abordées avec Yemane Ghebreab. Le Conseiller du Président avait indiqué qu’il faudrait trois à cinq ans à l’Erythrée pour arriver à un système démocratique au sens où l’entendaient les « Occidentaux », mais qu’elle y parviendrait par ses propres voies et moyens. Le pouvoir était conscient de la nécessité de changements et projetait une révision générale de ses procédures et de ses politiques. La première réforme serait celle du Parti ; puis viendrait celle de l’administration. Il fallait plus de décentralisation. Les premières élections qui se tiendraient en Erythrée seraient des élections locales. Des réformes économiques étaient également nécessaires. Il fallait s’acheminer vers une monnaie convertible et un système de change flexible.

Evocation des questions de droits de l’Homme par la partie italienne, qui avait notamment avancé l’idée que l’Erythrée se faisait beaucoup de tort en restant inflexible sur le sort des prisonniers politiques les plus emblématiques. Sourires érythréens ; c’était une question de haute trahison et de souveraineté nationale. Au total, selon le compte-rendu italien, un « dialogue ouvert et franc » (propos du directeur d’Afrique), une « percée » (propos de l’ambassadeur d’Italie).

2. Relation bilatérale et coopération au développement – Sujets abordés avec le Président Discours relativement lucide et pas trop idéologique des Erythréens, qui avaient une vision claire de leurs priorités : énergie, formation et agriculture. Après dix ans d’interruption, l’Italie avait décidé de reprendre une coopération bilatérale au développement avec l’Erythrée. 2,5 millions d’euros seraient alloués pour des projets dans les domaines de la santé (formation et renforcement de capacité) et de l’agriculture (notamment en lien avec la FAO). Cette reprise était rendue possible par le pragmatisme des deux pays. Rome espérait ouvrir la voie et que sa décision en encouragerait d’autres à revenir.

Issayas s’était lancé dans un développement inattendu sur les Ascaris, l’ancien corps des supplétifs érythréens pendant la colonisation italienne, qu’il avait présentés comme ayant incarné une alliance italo-érythréenne avant l’heure.

3. Migrations – Le sujet avait été essentiellement discuté avec Yemane Ghebreab Discussion sérieuse et constructive, selon la partie italienne. Le langage érythréen aux Européens était désormais clair, cohérent et constant : mettez fin à l’octroi quasi automatique de l’asile politique aux Erythréens et aidez-nous à garder les jeunes en Erythrée en finançant de la formation. Confirmation par la partie érythréenne du retour à 18 mois du service national pour les jeunes qui avaient été appelés sous les drapeaux en 2014 (le respect de cet engagement ne sera pas vérifiable avant 2016). La partie italienne avait encouragé les responsables érythréens à communiquer officiellement sur le sujet. Yemane avait expliqué que le pouvoir aurait 15 000 jeunes sur les bras, ou dans la rue, l’année prochaine et avait demandé qu’on aide l’Erythrée pour qu’elle puisse les canaliser. La question du sort de tous ceux qui étaient entrés en service nationale avant l’année dernière n’avait pas été soulevée.

La partie érythréenne s’était montrée positive sur le processus de Khartoum, mais sans montrer enthousiasme excessif. Elle avait expliqué vouloir travailler sur ce sujet avec l’UE, mais pas avec l’Union Africaine, ni avec l’OIM, à laquelle l’Erythrée n’avait d’ailleurs pas adhéré. A ce stade, la partie érythréenne attendait du processus de Khartoum : le financement de campagnes d’information à l’intention des migrants potentiels et un renforcement de capacité (au profit de l’appareil d’Etat).

Commentaire : Les fariboles de Yemane Ghebreab sur la réforme et la démocratisation prochaines du pays, selon sa propre voie, sont dérisoires et risibles. Elles n’ont au demeurant rien de nouveau. Cela fait deux décennies que l’Erythrée est à la veille de grands changements. Le dialogue franc et constructif que la délégation italienne s’est félicitée d’avoir eu, n’est ni plus ni moins celui que nous avons tous avec les Erythréens, quotidiennement sur place à Asmara, plus épisodiquement dans nos capitales, quand Yemane Ghebreab y est reçu, à un niveau ou à un autre. Rien de neuf. Aller à l’affrontement ou à la confrontation avec le régime d’Asmara n’est ni utile, ni efficace. On le sait. En sens inverse, il ne faut pas perdre la mémoire longue du dossier. On a déjà caressé les Erythréens dans le sens du poil. Sans aucun résultat. « Il faut être clair avec les Erythréens, mais il ne faut pas leur poser de conditions », explique le directeur d’Afrique italien. Rome va donc reprendre une aide, il est vrai modeste, sans aucune contrepartie. Pour autant, le discours italien aux Erythréens est-il vraiment clair ?

Vu de ce poste, il n’y a pas d’alternative à la politique européenne actuellement suivie : le FED, parce qu’il est de notre intérêt d’être présents et de financer des projets qui nous conviennent et qui s’inscrivent dans le long terme, et rien que le FED. Le 11ème FED s’annonce d’ailleurs généreux pour l’Erythrée avec une enveloppe qui se situera entre 200 et 300 millions d’euros (soit l’une des plus importantes rapportée au nombre d’habitants). Toute assistance supplémentaire doit impérativement être conditionnelle. La plus grande prudence est notamment de rigueur sur le dossier migratoire que l’Erythrée cherche à instrumentaliser sans vergogne. La vision italienne est clairement autre. Nostalgies… La délégation italienne a relevé avec regret que le potentiel de coopération entre l’Italie et l’Erythrée était évidemment bien moindre qu’en 1991, quand de très nombreux Italiens, qui avaient quitté Asmara en 1975, lors des premières violences de la révolution éthiopienne, étaient tout désireux d’y revenir. Cela aurait changé le visage du pays ! Mais Issayas ne voulait pas en entendre parler…

L’hommage inattendu du même Issayas aux Ascaris a manifestement fait mouche et touché ses interlocuteurs. Terrain ô combien glissant, ce que n’ignore certainement pas le président érythréen. La courte occupation de l’Ethiopie par l’Italie a donné lieu à une litanie de crimes de guerre documentés et jamais jugés auxquels sont intimement associés les Ascaris.

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Les héros ordinaires

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23 janvier 2013, Paris – Je laisse de côté pour un moment le torrent de délires, de menaces et d’injures qui se déverse depuis l’étrange coup de force de Forto, lundi dernier. Il me semble important de préciser quelques éléments et de dire qu’au milieu de ce brouillard toxique qui provient d’Erythrée, je connais quelques héros ordinaires. Je voudrais parler de mes amis de Radio Erena, Biniam Simon et Amanuel Ghirmai.

Lundi matin, lorsque des soldats mutins prennent pacifiquement le contrôle du ministère de l’Information à Asmara, ce sont eux qui, les premiers, révèlent l’information. Leur scoop enflamme la diaspora aussitôt. Le bulletin spécial enregistré dans les minutes qui suivent fait irruption partout sur internet.

J’étais avec eux, ce jour-là. Toute la journée, ils ont fait preuve de prudence et d’obstination pour comprendre ce qui se passe dans leur petit pays perdu. Discrètement, avec une infinie précaution, dignement. Leurs bulletins d’information étaient truffés d’informations précises, vérifiées, circonstanciées. Ce sont leurs courts morceaux de son, diffusés par satellite jusqu’en Afrique, fabriqués pauvrement, qui ont fait le tour du monde. Les plus grandes agences de presse, sans le savoir, ont été lancées aux trousses du moindre fait, de la moindre déclaration, par le travail  de fourmi de Biniam et Amanuel.

J’ai raconté dans mon livre dans quelles circonstances j’ai connu Biniam et comment nous avons lancé cette radio. Mais l’aventure est fragile. Après quatre mois de silence à cause d’un mystérieux brouillage, Radio Erena n’a repris ses émissions vers l’Erythrée que le 26 décembre, sur le satellite NileSat. Laissez-moi vous raconter l’histoire, une fois pour toutes.

Porteuse pirate

Le mardi 14 août dernier, vers 16 heures, d’un seul coup, la diffusion de Radio Erena est inexplicablement interrompue. Biniam Simon, le co-fondateur et rédacteur en chef de la radio, s’étonne. Il plonge sous sa console, fouille son ordinateur, vérifie le retour. Tout semble aller. « Nous recevions des messages de nos auditeurs en Erythrée, nous disant qu’on ne nous entendait plus », raconte-t-il.

Pourtant, le signal part correctement du petit studio parisien, installé dans une ancienne cordonnerie du XIIIe arrondissement, vers le terminal espagnol chargé d’envoyer les programmes vers le satellite de l’opérateur Arabsat.

Coups de téléphone. La société Globecast, filiale de France Telecom qui assure le transport du signal, assure que le problème ne vient pas de chez elle. Le diffuseur Arabsat est prévenu à son tour. En fin de journée, leurs ingénieurs comprennent : un signal malveillant provenant d’une source inconnue empêche le bon fonctionnement de leur satellite BADR-6, qui diffuse depuis juin 2009 la seule source d’information indépendante en tigrinya à destination des Erythréens de l’intérieur.

Toutefois, c’est non seulement le signal de Radio Erena qui est brouillé, mais celui d’autres clients également. Alors, avec le zèle des commerçants, la société panarabe tranche sans hésiter : elle suspend la petite radio érythréenne, « le temps de trouver une solution ». On ne discute pas, surtout pas avec une société soumise à l’autorité des alliés politiques traditionnels de l’Erythrée.

Deux semaines plus tard, c’est le site internet de la radio qui est attaqué. Reporters sans frontières et les amis de Radio Erena parviennent à le remettre en service rapidement, mais il semble désormais certain que la petite station parisienne est l’objet d’une agression coordonnée visant à la faire taire.

Une solution définitive n’a finalement été trouvée que récemment : après quatre mois sans pouvoir émettre vers l’Erythrée, Radio Erena a tout simplement dû changer d’opérateur satellite. Elle diffuse désormais sur le concurrent NileSat, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, depuis le 26 décembre.

Il a fallu quatre mois pour que les Erythréens piégés à l’intérieur de leur propre pays puissent de nouveau respirer. Les flashes d’information de Biniam et Amanuel, son adjoint, sont de nouveau entendus à Asmara et ailleurs. « C’est un soulagement, bien sûr, confie Biniam. La diffusion de nos programmes vers les Erythréens de l’intérieur est notre raison d’être. Sans elle, j’avais l’impression de parler dans le vide. »

Piratage d’Etat

Pour autant, de nombreuses questions restent en suspend. Qui a piraté Radio Erena ? Les tests menés par Arabsat et les investigations de l’équipe de la station laissent peu de place au doute. Le brouillage a été effectué par l’envoi vers le satellite BADR-6 d’une « porteuse pirate » provenant du territoire érythréen.

La cyberattaque de son site internet provenait également d’Erythrée, où le taux de connexion au Web est pourtant infinitésimal et un abonnement personnel interdit. On ne peut naviguer sur la Toile que dans les quelques cybercafés des villes, lesquels sont constamment reniflés par les mouchards de la police, et lorsque le courant électrique intermittent de la vieille centrale à diesel de Hirgigo le permet. Ou alors depuis les ministères.

Dans ce pays mis en coupe réglée par l’armée, il est donc difficile de ne pas penser que le gouvernement d’Asmara lui-même a mis en place la perturbation d’une chaîne qui commencent à sérieusement percer le rideau de fer imposé par la dictature.

Du reste, la mystérieuse « porteuse pirate » a commencé à perturber le signal de Radio Erena au lendemain de la réception, par Arabsat, d’un courrier de protestation officielle du gouvernement érythréen. Ce dernier estimait que la diffusion par la station, début août, d’une interview du ministre éthiopien de la Communication, Bereket Simon, ennemi juré de la junte militaire au pouvoir à Asmara, constituait un appel à l’insurrection.

« Mensonge, juge Ambroise Pierre, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières. Nous avons transmis à Arabsat la transcription de l’interview et rien de ce qui a été dit ne constitue un appel à la violence, sous quelque forme que ce soit. »

Equilibrée et prudente

Bien informée, prudente et subversive à la fois, Radio Erena est en effet un média réellement indépendant dans le monde érythréen. « Nous nous efforçons de donner la parole à tout le monde et de ne pas diffuser n’importe quelle information, au hasard de nos propres intérêts, insiste Biniam. Bien sûr, alors que le pays est écrasé par une dictature comme celle qui règne en Erythrée, cela nous crée des inimitiés, mais c’est le prix à payer. »

En l’absence de couverture par les médias internationaux, outre les médias soviétisants du régime, les Erythréens ne disposent en effet pour s’informer que de quelques sites et forums, ainsi qu’une poignée d’organes de communication de partis politiques en exil.

Du reste, les auditeurs de Radio Erena ne s’y trompent pas. Alors que certaines plateformes érythréennes d’opposition foisonnent de scoops incertains et de révélations spectaculaires, nombreux sont ceux qui attendent de voir comment la radio traitera le sujet pour y croire réellement.

« Seul et loin de chez moi, sans travail, je passe mes journées à chercher des informations sur ce qui se passe dans mon pauvre pays, raconte Simon, un ancien fonctionnaire qui vient d’obtenir l’asile politique en France. Je lis beaucoup de choses, mais je ne crois rien tant que Radio Erena ne l’a pas confirmé. Et nous en parlons souvent, tous mes amis sont dans ce cas-là. »

Des clubs d’auditeurs se sont ainsi constitués, pour écouter les programmes d’Erena et en discuter. Sans se cacher, dans la diaspora. Clandestinement, en Erythrée.

« Au camp militaire, nous rusions avec les officiers pour écouter leurs journaux, s’amuse Mehari, un évadé récent du service national, qui a trouvé refuge en Israël. Comme la station diffuse de la musique entre les programmes d’information, nous faisions mine d’écouter des chansons. Et lorsque les flashs commençaient, nous baissions le son et l’un d’entre nous faisait le gué pour que nous ne soyons pas surpris. »

Devant la justice

Le piratage de Radio Erena est maintenant entre les mains de la justice française. Le 6 novembre, les avocats de Reporters sans frontières, qui abrite la petite station de Biniam et ses collaborateurs, ont déposé plainte contre X pour « perturbation de l’émission hertzienne d’un service autorisé » et « entrave à un système de traitement automatisé de données », délits prévus et réprimés par les articles L 39-1 du Code des postes et communications électroniques et les articles 323-2 et 323-5 du Code pénal.

Le procureur de la République doit maintenant décider s’il ouvre ou non une enquête préliminaire ou une information judiciaire pour faire la lumière sur le sabotage de la seule voix libre d’Erythrée, agrémentée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Si c’est le cas, le juge d’instruction pourra sans doute vouloir entendre à ce sujet l’ancien ministre de l’Information, Ali Abdou, en fuite quelque part en Occident après sa défection spectaculaire fin novembre. L’autorité de tutelle de la machine de propagande du régime et de ses moyens de répression audiovisuel, c’était lui. Il pourra également chercher à interroger certains de ses collaborateurs qui ont récemment demandé l’asile politique en Europe, de peur d’être incarcérés à leur retour au pays. Sans doute ont-ils beaucoup de choses à révéler sur ce « piratage d’Etat » unique en son genre.