Douceur de la violence

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Ces pages sont de plus en plus ordinairement dédiées à la polémique politique. J’ai perdu quelques amis, j’en perdrai peut-être d’autres. Je suppose que c’est la logique interne de ce genre d’exercice : le chemin se déroule. On me pardonnera donc cette prise de position sans ambiguïté, au nom de l’une de nos précieuses libertés, mais elle n’est rien d’autre que l’étape d’un parcours vieux maintenant de huit ans, ayant déjà porté plusieurs visages et portant aujourd’hui celui-là.

 

L’air d’innocence avec lequel on entend faire avaler aux Français d’infectes potions est le vrai visage des temps modernes. Le discours absurde et inutile prononcé hier par le président de la République française est pour l’instant une sorte de perfection du genre. Un langage de séminaire d’entreprise, la hauteur de vue d’un petit chef mal à l’aise, un vocabulaire navrant, la profondeur historique d’un dictionnaire des citations, toute la tranquille trahison contemporaine des mots et des idées a été étalée devant un parterre de parlementaires minoritaires, humiliés mais contents.

Les diapositives du chef de l’Etat étaient comme toujours un peu ridicules, ses envolées toujours aussi embarrassantes. Mais pour nous qui sommes désormais habitués aux anachronismes des séries télévisées, sa désarmante jeunesse détonait peu sous les ors de la capitale de l’Ancien régime, pourtant abattu dans le fracas ici même, voici deux siècles, par « les gens qui ne sont rien » quand « les gens qui ont réussi » se sont rendus trop odieux. Mais son visage d’ange a apaisé la fébrilité du citoyen trouillard, sa voix de coach en développement personnel se chargeant de dénoncer, par contraste, la prétendue violence des tribuns. A cet égard, son costume d’animateur de télévision a lui aussi réduit les craintes de césarisme : une brute ne porte pas de bleu lamé.

Alors personne ne s’est alarmé, ou alors dans le secret honteux de son cœur.

Pourtant, le programme dont ce fonctionnaire infatué et fragile a annoncé la venue est d’une violence jamais vue en France, depuis quarante-sept ans que j’ai les yeux ouverts. Le président ne veut pas gouverner, mais « gérer » la France comme une entreprise, le seul lieu de la République où l’assujettissement peut encore être la règle. Dans le monde du travail, il donnera d’ailleurs bientôt tout le pouvoir aux petits chefs à son image pour enrégimenter, au gré de leurs caprices de managers, les vies ordinaires des helpers. En réduisant la représentation nationale, le Président entend par ailleurs redécouper une fois de plus les circonscriptions électorales, sans doute pour adjoindre une couche de propriétaires aux quartiers de locataires et assurer à son camp une domination permanente. Les lois pourront aussi être votées en commission, donc loin du regard public, non pas dans la confrontation rationnelle de l’hémicycle, mais dans les combines des salles de réunion. Des « pactes girondins » avec « les territoires » permettront également d’en finir avec la règle commune, l’indivisibilité du peuple qu’ont voulu les Jacobins pour fonder, entre autres, l’émancipation des Juifs et des Noirs, pour que le critère d’appartenance à la nation des Français soit d’abord et avant tout l’adoption philosophique de la maxime « Liberté, Egalité, Fraternité » et non le fait d’être né quelque part. Ces petits traités locaux entérineront l’inégalité générale, distribueront de nouveau la chance ou la malchance comme donnée sociale fondamentale de la vie des citoyens. En consacrant un état d’urgence permanent enfin, la mise sous contrôle des sociétés politiques par les préfets de police achèvera le tout.

L’éditorialiste anonyme du Monde ne s’y est pas trompé, mais c’était pour s’en réjouir : « Le chef de l’Etat a fixé le cap de la transformation du fonctionnement démocratique du pays. Les changements sont tout sauf cosmétiques. »

Et tout cela sur le ton de l’évidence… Et sans provoquer beaucoup de réactions scandalisées, hormis celle des éternels malpolis. Pourtant, à l’évidence, ce que nous avons jusque là appelé « démocratie » est bel et bien en train de s’effacer, au profit de ses seules apparences.

A-t-on simplement remarqué que le simple fait que le Président ouvre la bouche et parle tout haut a désormais la valeur d’un sceau démocratique ? Car la contradiction, ses amis en ont convenu, n’est pas digne de lui, ni de ses ministres. Une fois par an, a-t-il annoncé, il reviendra d’ailleurs rejouer le même monologue pompeux, discours sur l’état de l’union à la française qui entérine, entre parenthèses, la soumission assumée à notre maître culturel, derrière un jeune avocat d’affaires rêvant de Maison blanche. Qu’il apparaisse à tous et qu’il donne ses oracles doit suffire à affirmer qu’il existe dans ce pays une forme de délibération. Car selon lui, le désaccord radical est une ignorance. Et même, a-t-il dit hier, un « vice, le vice qui empoisonne depuis trop longtemps le débat public ». Les vraies « forces adverses », a-t-il conclu, ne sont pas à l’Assemblée nationale ni même dans la rue, mais avant tout « dans les têtes ». Avec cet aveu : « En chacun de nous il y a un cynique qui sommeille. Et c’est en chacun de nous qu’il faut le faire taire. » Nous sommes prévenus : c’est donc aussi là que le combat du pouvoir se déroulera.

La police pour les corps et l’arrogance pour les esprits, voilà donc le programme annoncé hier.

Je veux être clair : je viens de la sociale-démocratie, je suis républicain et loyaliste, pacifiste et lecteur heureux de la littérature européenne. Comme beaucoup, je crains naïvement la guerre civile. C’est davantage de l’inquiétude, l’éclosion d’une lourde gravité, l’irruption d’un moment de sérieux, qui me pousse à écrire ceci.

Toutefois, je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en un jour tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété. Quelle panache ! « Mais que veulent-ils ? » se répéterait-on alors partout, sur les plateaux de télévision, dans les cabinets, dans les salles de réunion du Président. Enfin la question serait posée et une réponse attendue.

Je laisse à l’opposition démocratique le soin de mener la lutte. Pour ma part, je serai résolument derrière elle, pour freiner chaque avancée de la démagogie oligarchique et prétentieuse que cette comédie entend nous imposer, par l’hypnose du vide, par une surdose de communication, par l’épuisement cynique de nos forces de résistance, par la célébration de la lassitude, par l’humiliation méthodique, interminable, doucereuse, des Français qui cherchent à vivre dignement, c’est-à-dire qui refusent à la fois d’exercer et de subir la violence.


`« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char
Feuillet d’Hypnos n°20

Trahison en mer Rouge

Andargachew Tsige sur ETV 10 septembre, Paris — Le kidnapping en juin dernier à l’aéroport de Sanaa, capitale du Yémen, de l’opposant éthiopien Andargachew Tsige est une invraisemblable histoire de trahisons et d’intrigues, d’où surgit aujourd’hui le visage sombre de la dictature au pouvoir en Erythrée. Comment cela s’est-il passé ? D’abord commençons par dire que l’auteur de cette révélation, le journaliste de l’opposition éthiopienne radicale Elias Kifle, a été plutôt très complaisant avec le régime d’Asmara ces dernières années. Le mouvement politique interdit auquel il participe, fondé essentiellement sur des militants nationalistes amharas en exil en Occident, est celui dont la victime était le secrétaire général : le « Ginbot 7 », une coalition longtemps soutenue et hébergée par l’Erythrée, à l’instar des Somalis éthiopiens de l’ONLF, des nationalistes oromos de l’OLF ou, en son temps, de l’embryon des jihadistes somaliens d’Al-Shabaab. Le site Ethiopian Review est sa plate-forme d’information.

Kidnapping à Sanaa

Andargachew Tsige a donc disparu, le 22 juin dernier, alors qu’il était en transit à l’aéroport international de Sanaa, capitale du Yémen, en provenance des Emirats. Avant même d’avoir pu présenter son passeport pour embarquer pour Asmara, il a été saisi par des agents éthiopiens, avec la complicité de la police yéménite. Embarqué de force dans un avion pour Addis-Abéba, où il a été condamné à mort pour terrorisme, ce sujet britannique est réapparu quelques jours plus tard sur l’antenne de la télévision publique éthiopienne, ETV. Souriant mais les traits tirés, il a notamment déclaré aux agents de renseignement éthiopiens qui ont filmé l’entretien qu’il était « serein », que son arrestation était un « blessing in disguise » car il était « réellement épuisé ».

Soumis à la pression de la diaspora éthiopienne et d’Amnesty International, le gouvernement britannique s’est rapidement inquiété du sort de son ressortissant. Mais pour l’heure, les Ethiopiens ne bougent pas. Pour eux, britannique ou pas, la place du secrétaire général du Ginbot 7, et de son chef le bouillonnant Berhanu Nega, est en prison.

En quoi l’Erythrée est-elle impliquée dans cette rocambole ? Depuis plusieurs années, Andargachew Tsige avait pour ambition de faire croître son mouvement politique au-delà du magistère des communiqués de presse et de sa petite chaîne de télévision de propagande, ESAT. Selon Ethiopian Review, les diverses danses du ventre qu’il avait entamées devant la junte érythréenne n’ont rien donné. La seule fois où il aurait tenté de négocier avec Issayas Afeworki lui-même, en 2010, la réunification sous la bannière de son parti de toute l’opposition éthiopienne, il aurait eu à subir une sordide humiliation de la part de ses hommes et des agents assurant la supervision de ses troupes : on l’aurait publiquement roué de coups devant le colonel érythréen Fitsum Issaak. Dans une ultime tentative pour gagner les faveurs d’Issayas, le secrétaire général du Ginbot 7 avait donné en septembre 2013 une interview remarquée à ESAT, dans laquelle il faisait l’éloge de l’étrangleur d’Asmara. Mais peine perdue.

Le piège des Erythréens

Rentré écœuré à Londres, il aurait donc résolu d’aller demander discrètement l’assistance de l’Egypte, qui ne manque pas de sujets de conflit avec l’Ethiopie contemporaine. Le peu d’enthousiasme des Egyptiens à soutenir son projet l’ont finalement convaincu, en juin, d’accepter l’invitation du gouvernement érythréen à revenir à Asmara pour discuter sur des bases raisonnables. Il était en route pour l’Erythrée lorsqu’il a été intercepté par les espions éthiopiens. Andargachew Tsige aurait donc été livré. Ayant appris que leur marionnette s’était rendue au Caire pour contourner leur influence, les Erythréens aurait manœuvré pour qu’il tombe dans un piège et qu’il soit offert aux Ethiopiens. Un assassinat de plus aurait été périlleux : isolée, ruinée, exsangue, et tâchant de se refaire une virginité diplomatique pour desserrer l’étau des sanctions internationales, l’Erythrée aurait trouvé la parade. Par des canaux de discussion officieux, les services d’Asmara auraient informé Addis-Abéba du trajet et des intentions de la cible, ainsi que de leur feu vert pour une opération secrète. Il suffisait d’attendre.

Le pouce d’Issayas

Le raisonnement de ses amis politiques se tient. Avec la protection des Erythréens, Andargachew Tsige était intouchable : le Yémen ne se serait pas lancé dans un mic-mac pareil s’il n’avait pas l’assurance que le capricieux Issayas ne riposterait pas et l’Ethiopie n’aurait pas pris le risque de mener une opération qui aurait pu être vue, sans l’acquiescement de la junte érythréenne, comme un acte de guerre. Le pouce baissé d’Issayas Afeworki, par ailleurs actuellement au Caire pour une visite officielle en forme de remerciements, a scellé le destin d’un homme qui a joué trop longtemps avec les pitbulls d’Asmara.