Célébrer quoi ?

Tesfanews

22 mai 2015, Paris — Le 24 mai marque le jour anniversaire de l’indépendance de l’Erythrée, décrétée en 1993 après une guerre cruelle de trente ans et un referendum. Mais que reste-t-il à fêter après quasiment quinze ans d’enfoncement de ce jeune pays dans l’obscurité totalitaire, le désordre social inhérent à l’autoritarisme, la nécrose économique due à l’incompétence crasse de la junte et de ses serviteurs ?

Je ne vois pas bien en quoi il y a lieu de se réjouir de l’échec de l’aile dure du mouvement politico-militaire dirigé par Issayas Afeworki, qui a pris le pouvoir par un impitoyable coup de force en septembre 2001. La liberté, la justice, la paix, le temps paisible de l’histoire des peuples qui maîtrisent leur destin, rien de tout cela n’est advenu. La médiocrité est la règle, avec l’oppression. On ne se laissera pas bercer de douces illusions par le conte de fées raconté par la dictature et ses mirlitons. Selon eux, la voix autonome et originale empruntée par l’Erythrée serait l’objet d’un complot de prédateurs, tous plus ou moins Américains ou inféodés aux Tigréens cruels et revanchards qui règnent d’une main de fer sur l’Ethiopie.

Mais non, messieurs. L’incompétence notoire des généraux, la désorganisation administrative, la cupidité et la fainéantise des apparatchiks, la paranoïa du directoire à la composition mouvante qui dirige le pays autour d’Issayas et de ses coups de sang, tout cela se voit trop. Les diplomates en poste à Asmara le disent tous. Les fugitifs exaspérés le racontent en détail. L’Erythrée de 2015 n’a pas de colonne vertébrale, elle n’est plus qu’une masse nerveuse et toxique, cherchant de l’air pour sa survie.

Un corps social au bout de ses forces

Non, ce n’est pas la « Corée du Nord de l’Afrique » ni un « bagne à ciel ouvert », ou encore « un camp de travaux forcés », au fond : c’est bien cette « cage suffocante » dont parlait brillamment la journaliste britannique Michela Wrong l’autre jour.

Son organisme est épuisé. Depuis dix ans et plus, elle se vide méthodiquement de sa jeunesse et de ses fonctionnaires les plus doués, de ses pilotes, de ses médecins, de ses ingénieurs, de ses enseignants, tous partis sur les routes infernales de l’exil, vers l’Ethiopie, le Soudan ou le Golfe. Certains de ses diplomates jettent l’éponge, à l’image du deuxième secrétaire de l’ambassade d’Erythrée auprès de l’Union africaine, voici deux semaines. Les fugitifs érythréens se pressent, partout, en colère, aux portes de l’Afrique. Ses gamins enfuis détestent leurs chefs et préfèrent partir à l’aventure vers autre chose — tout, même la mort, mais pas eux.

Ses fonctions vitales sont maintenues par des alliances de circonstance. Le Qatar, exaspéré, s’est éloigné et Al-Jazira a commencé à médire de l’Erythrée : Issayas est allé aussitôt faire des offres de service à l’Arabie saoudite, dans l’espoir de compter de nouveau pour quelque chose dans les affaires régionales. On dit même qu’il aurait proposé d’accueillir en Erythrée une base, notamment maritime, de l’opération militaire saoudienne contre les Houthis au Yémen, ou de fournir des troupes pour faire la guerre. On ne sait pas, d’ailleurs, si ce n’est pas pour parler de cela que le président yéménite semi-déchu a été vu, par un touriste innocent, à l’Asmara Palace, le 14 mai dernier.

La population érythréenne elle-même divorce peu à peu de ses dirigeants. Les « fariboles » du FPDJ doivent désormais faire l’objet d’argumentaires laborieux, d’une propagande de plus en plus consternante. Ses gesticulations sont parfois bouffonnes, comme lorsque la fantomatique ministre de la Justice a solennellement annoncé la mise en place d’un code pénal que personne n’a lu… après plus de vingt ans d’existence de l’Etat et toujours aucune Constitution en vigueur.

Les sanctions de l’ONU (qui je le rappelle ne concerne que quelques affreux de l’appareil sécuritaire et leurs avoirs à l’étranger, et non l’économie érythréenne) ont commencé à gêner les manœuvres tordues des militaires : Issayas et ses séides ont lancé une vaste entreprise de réhabilitation de leur projet échoué, en s’appuyant sur les petits-bourgeois de la diaspora, en faisant croire que les difficultés du pays étaient la conséquence de la méchanceté vénale de forces obscures en Occident. Les slogans accusateurs des ONG ont commencé à polluer ses entreprises de séduction en Occident : les ambassadeurs érythréens sont désormais affairés à animer des séminaires et des festivals pour remobiliser leurs miliciens en t-shirts, qui ne connaissent rien à rien et tomberont peut-être de haut, le jour de la libération venu.

Alors, dans ces conditions, que dire, pour célébrer le 24 mai ? Le fait que la dictature érythréenne est désormais sur la défensive, peut-être, cherchant de l’oxygène dans un monde qu’elle commence à fatiguer.

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Plaidoyer pour rien

Corto Maltese - Les Ethiopiques - Hugo Pratt

23 novembre, Paris — L’écriture ne sert à rien, sinon à déclencher des tempêtes. Le journalisme ou la littérature, en eux-mêmes, n’ont le plus souvent pas d’autre utilité que celle de provoquer, sans le vouloir ou à rebours de leurs intentions, des désastres ou de longues rêveries, mais guère plus. C’est déjà bien, au fond. Mais à la conquête de leur propre idéal, les deux sont souvent inutiles.

On me demande pourquoi je n’écris pas sur la favela sauvage des migrants à Calais, réduits par bêtise à la vie de chiens errants. On me demande de venir sous les ponts nauséabonds de La Chapelle pour y rencontrer les clochards érythréens qui s’y retrouvent. Je ne le fais pas. D’autres le font, et bien mieux que je le ferai jamais. Je lis leurs articles, je m’enflamme pour leurs plaidoyers, je me documente grâce à leur patience. Car j’avoue que, depuis la publication de mon livre, je suis parvenu au bout d’un paradoxe et que je n’en trouve pas l’issue.

J’ai déjà dit que le journalisme ne servait à rien, de toute façon. Politiquement, je veux dire. De nos jours, l’air du temps est suffisamment empoisonné pour que la démonstration publique de la crapulerie de l’un de nos chefs ne l’empêche pas de conquérir ou de conserver le pouvoir. Nous y sommes habitués, et même certains s’y reconnaissent et s’y rassurent, heureux d’avoir un guide qui leur ressemble et qui partage leur lypémanie. Sans doute, la chute du Bas-Empire romain a-t-il été précipitée par la corruption de ses empereurs, mais aussi par l’idiote imitation de ceux-ci par les citoyens de l’empire. Voilà où nous en sommes.

L’effet de notre plaidoyer

Pour ce qui est de l’Erythrée, j’apprends avec consternation l’effet de notre plaidoyer. En 2011, lorsque j’écrivais Les Erythréens, aucune voix en France ne parlait de ce pays. Début 2012, lorsque mon livre a paru, mes confrères sont tombés des nues, comme moi aussi je l’avais fait quelques années plus tôt en écoutant les évadés raconter leur histoire. Aujourd’hui, la dictature et ses fugitifs sont devenus des sujets d’actualité. Pas au point de mobiliser des foules, non, mais au point de mobiliser parfois la grande presse. D’autres s’en sont donc accaparés, chacun avec sa spécialité et son angle. Je prends souvent cela comme une petite victoire de la pauvre lutte obstinée, à quelques uns, pour faire advenir une part négligée de la réalité dans le grand chambard claironnant du spectacle de l’information.

Or, l’effet produit sur les politiques a été désastreux.

L’ombre grandissante du problème érythréen sur la scène publique a certes légèrement modifié l’agenda des diplomates. Auparavant indifférents ou désinvoltes, désormais au Quai d’Orsay, à Bruxelles ou à New York, on tente de nouveau des approches, on élabore des stratégies, on teste des mécaniques. Soft issues et hard issues sont listées par les stagiaires des ministères. On parle aujourd’hui des Objectifs du millénaire, pour pouvoir parler demain des camps de concentration. Aiguillonné par des think-tanks farcis d’illusions, on assure que le dialogue est ouvert et que des résultats sont en vue.

La France maintient ainsi une main sur la gorge de la dictature d’Asmara, en présentant par exemple la dernière résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais en parallèle, elle accède aux lubies de la Commission européenne, qui s’apprête à doubler l’enveloppe d’aide à l’Erythrée en début d’année prochaine. Les très limités instruments de justice de l’ONU continuent de mettre sous pression les ambassadeurs érythréens, à la Commission des droits de l’homme par exemple. Mais l’état-major et certaines agences des Nations unies se suivent en file indienne à Asmara où, tout en courbettes et ordres du jour, ils discutent en souriant avec « l’angkar » d’Issayas Afeworki.

Se refaire une contenance

Du coup, le retour de la question érythréenne a aussi permis à la junte militaire et ses séides de se redonner une contenance et de se rebâtir une légitimité. Aujourd’hui, ils sont en train de marquer des points importants et de remporter la bataille politique qu’ils ont engagé pour sauver leurs pauvres peaux. Car il faudra bien accéder à certaines de leurs demandes, quand on négociera avec eux certaines des nôtres.

Faudra-t-il, comme l’a naïvement cru l’ancien Commissaire européen Louis Michel en 2007, signer des accords permettant au régime de survivre un peu plus longtemps, contre la promesse jamais tenue, et intenable, de la libération du journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, disparu dans le système concentrationnaire avec les raflés de septembre 2001 ? On le fera, même si le siège réservé pour le prisonnier dans l’avion du retour était resté vide, et le restera toujours.

Faudra-t-il révoquer le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en Erythrée, cible avec d’autres d’une campagne de calomnie du super-flic Girma Asmerom, renvoyé à New York par son copain de bistrot Issayas Afeworki pour nettoyer la place ? On le fera, même si les prétendues réformes du régime ne sont que des tours de passe-passe sans conséquence, uniquement destinés à contenter des costumes-cravate débordés, cochant des cases sur les fiches fournies par des conseillers.

Tout change pour que rien ne change

C’est ainsi, disent-ils doctement. Soit on discute pour que ça change, soit on ne discute pas et rien ne change — et si on discute, on troque. Je crois qu’ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas compris qu’ils avaient affaire à des guérilleros à la mentalité d’assiégés, à des hommes qui ne quitteront jamais le maquis mental où ils marinent depuis maintenant plus de dix ans. Ils n’ont pas compris qu’ils discutaient avec des menteurs qui les méprisent, à des cowboys qui les connaissent très bien et qui les détestent, à des cogneurs sûrs de leur bon droit et conscients des faiblesses de leurs adversaires. Issayas Afeworki a menti à Louis Michel en 2007, ses cappi mentent aujourd’hui aux délégations qui viennent leur rendre visite. C’est cela, qui est ainsi. Or, on ne sait pas comment faire, avec les menteurs, n’est-ce pas. On n’apprend rien sur le sujet dans les écoles de sciences politiques. Alors, comme les fonctionnaires érythréens, on fait semblant d’y croire, pour ne pas éveiller la colère de la bête — car Dieu sait de quoi elle est capable.

On m’a dit par exemple qu’à Bruxelles, un haut diplomate s’était récemment émerveillé des réussites de la politique européenne en Erythrée, après que le « dircab » du dictateur, Yemane Ghebremeskel, lui a assuré sans rire que le service national serait désormais limité à dix-huit mois… J’aimerais que cet homme aille dans les camps de réfugiés où se pressent les jeunes érythréens paniqués, les filles violées au camp militaire de Sawa et les garçons qu’on pend aux arbres, et qu’il plaide sa cause : « Rassurez-vous, grâce à nous, vos chefs vont vous améliorer l’ordinaire. »

En outre, dans le système international, l’Erythrée a su jouer la carte habile de l’anti-impérialisme et beaucoup de pays ont intérêt aujourd’hui à contrer la puissance américaine, quel qu’en soit le prix. De nombreux Etats jouent des jeux à multiples bandes, ballotés entre l’Amérique belliqueuse, une Russie acculée, une Chine croissant comme de l’encre sur un buvard, les BRICS, les non-alignés et que sais-je encore, pour assurer la défense de leurs maigres intérêts, percés comme des outres trop longtemps trimballées. Pour ne pas tomber à genoux dans un univers où les haches de coupeurs de têtes sont constamment brandies, de grandes nations cherchent à maintenir l’équilibre mouvant et précaire d’un ordre mondial délirant, quelles qu’en soient les conséquences. S’il faut s’allier à l’Erythrée ou enfoncer le visage des Erythréens un peu plus profondément dans la poussière pour parvenir à nos fins, on le fera. Cela, comme dit l’autre, ne coûte pas bien cher. Après tout, les Erythréens ont bien le droit de se faire bastonner par leurs oncles.

Rajouter un tour de clé

C’est donc à ce terrible paradoxe que nous nous cognons désormais, comme des mouches enfermées dans un bocal. Sous prétexte de s’émouvoir de ses conséquences, on balaie sur un bas-côté de notre chemin l’immense souffrance du peuple érythréen. Au nom du rétablissement d’un peu de normalité et de droit en Erythrée, on rajoute un tour de clé aux cellules des prisonniers d’EiraEiro, renonçant à faire sortir les survivants de leur trou. En croyant aider à l’amélioration des conditions de vie des Erythréens, on condamne les gamins de ce pays à de plus doux caprices pervers de leurs bourreaux. Et de cela, nous qui depuis des années plaidons la cause des évadés des camps de travaux forcés, nous en sommes un peu la cause. Nous avons réveillé les diplomates et ils ont recommencé les mêmes erreurs, qui leur avaient auparavant fait préférer le sommeil à l’action. Voilà pourquoi je me demande bien ce que nous devons faire maintenant, puisque décidément l’écriture ne sert à rien.

La grande frappe

Issayas Afeworki sur Eri-TV, le 28 décembre 2012

30 décembre 2012, Paris – Cet homme vit dans un monde à part, un monde à lui. Le réel est élastique, courbé pour entrer dans ses modèles, comme je le disais l’autre jour dans l’entretien mené par mon ami Olivier Favier sur son très beau site. Cela ne lui pose aucun souci, c’est incroyable.

Hier, l’un de mes amis érythréens avec qui j’ai bu un café était de mauvaise humeur, exaspéré et grincheux. Je me suis demandé pourquoi, s’il avait des problèmes personnels. Non, c’est lui, « l’autre », la grande frappe, la brute glaciale Issayas Afeworki qui l’avait mis en rage. Comme souvent, comme toujours. La veille au soir, Issayas avait donné sa traditionnelle grande interview de fin d’année à la chaîne d’Etat Eri-TV, en tigrinya et en arabe, alternativement, avec son costume clair et ses sandales, face à deux sénéchaux dépêchés par « Forto », le ministère de l’Information perché sur la colline au-dessus d’Asmara et qui a perdu son chef, Ali Abdou.

Triomphe de soi, fiasco des autres

Fidèle à lui-même, maigre mais vif, jaune et grinçant, il avait déroulé son univers irréel. Après s’être pendant une heure et demie lamentablement pris les pieds dans le tapis sur les questions économiques de son pays à la dérive, il avait abordé les questions de politique étrangère.

Si j’en crois le compte-rendu de Shabait.com, il avait dit en substance ceci : les sanctions internationales ourdies « depuis cinq décennies » par les Américains contre l’Erythrée, contre la volonté du monde entier, sont « un fiasco », grâce à la « l’unité et l’esprit de résistance du peuple » ; « illégales et injustes », ces sanctions qui étranglent et isolent la petite Erythrée sont la conséquence de la « volonté hégémonique » de Washington, dont « les agendas » ont d’ailleurs provoqué « dans divers pays de la région » des « problèmes majeurs et des situations de crise »; la direction de « l’ennemi » est en outre l’organisatrice, selon Issayas, du « trafic humain de citoyens érythréens en général, et de sa jeunesse en particulier, dans une tentative futile de siphonner les ressources du pays », sous le déguisement de la Croix-Rouge, des agences de l’ONU et des ONG d’aide aux réfugiés ; « Malgré cela, toutefois, les jeunes Erythréens ne sont pas tombés dans le piège et ont par conséquent conservé intacte leur loyauté à la nation et au peuple, a-t-il ajouté. Le Président a noté, de plus, que cette attitude patriotique avait causé la frustration et la banqueroute dans les rangs ennemis. »

Caporegime des passeurs

Or, on me le dit sans honte, le pays est exsangue. Le gasoil qui fait tourner les machines et les voitures est issu de la contrebande venue du Soudan. La centrale électrique ne fournit plus d’électricité à tout le monde, et pas tout le temps. Il y a même des pénuries d’eau, de soins, de nourriture. En ville, il n’y a plus que les vieux, les enfants et les flics. Les autres sont au stalag, dans les camps d’Afrique ou les banlieues d’Occident.

Secrètement, la distribution d’AK-47 à toutes les familles a révolté tous les cœurs. Voir dans les rues d’Asmara des honorables bonshommes sur leur bicyclette, avec leur petit costume vieillot et leur fusil-mitrailleur, empoisonne l’atmosphère. Les jeunes continuent de fuir le pays par groupes de dix, de quinze. La propre fille d’Ali Abdou, qui s’apprêtait à fuir au Soudan, a été attrapée et va passer son adolescence dans les cellules de Kerchele, l’ignoble grande prison d’Asmara, avec son oncle et son grand-père. Et les gardes-frontières continuent de servir le général Teklai « Manjus », le caporegime des trafiquants, lequel tire des fugitifs un substantiel bénéfice de 3,6 millions de dollars par an, ainsi que l’a révélé l’ONU.

Pour le reste, Issayas a repoussé en ricanant toute nouvelle négociation avec Addis-Abéba sur la question de la frontière disputée, ainsi que l’avait suggéré il y a quelques semaines le nouveau Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn. Et aussi déliré à loisir sur bien d’autres sujets.

Mon ami ne voulait même pas en parler. Je sentais qu’il avait juste envie de lui envoyer son poing dans la figure. Tous les autres pourraient être épargnés, peu importait. Mais lui, Issayas, méritait qu’on lui casse la gueule, voilà ce qu’il ressentait, agrippé à sa chaise, épuisé par l’idiotie, sirotant nerveusement son café.