Razzia punitive à Shegerab

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

Le camp de Shegerab en proie aux flammes (Photographie diffusée par des réfugiés).

26 décembre 2014, Paris — Une violente expédition punitive de membres de la tribu des Rachaïdas a fait plusieurs morts hier parmi les Erythréens du camp de réfugiés de Shegerab, dans l’est du Soudan, conduisant à la destruction de cette importante cité de transit de la région frontalière et la disparition de plusieurs dizaines de personnes.

Le grand camp de Shegerab, à proximité de la ville soudanaise de Kassala, est le centre de regroupement de réfugiés érythréens le plus important de cette région reculée du Soudan, par où passe une route vitale pour le commerce entre les deux pays. L’Erythrée se trouve à quelques dizaines de kilomètres, au-delà d’un massif montagneux et d’une bande désertique que traversent fréquemment, à pied, les évadés de la dictature. Mais la zone est également le terrain de chasse de familles de gangsters qui trafiquent de tout, de l’Afrique au Proche-Orient, et notamment des cargaisons d’otages érythréens terrorisés à destination des mafias du Sinaï. Des réfugiés sont fréquemment kidnappés autour du camp de Shegerab et conduits de force dans des camps de concentration clandestins en Egypte, où ils sont torturés et rançonnés par des caïds bédouins locaux.

Selon plusieurs médias érythréens en exil, et notamment Radio Erena, la tension est montée la veille de Noël après qu’un groupe d’environ seize Erythréens qui s’étaient mis en route pour Khartoum est tombé dans une embuscade tendue par des Bédouins, alors qu’ils traversaient une rivière sur une embarcation de fortune. Pris pour cible par les trafiquants au moment où ils étaient à découvert au milieu de l’eau, leur radeau a chaviré et plusieurs réfugiés ont été emportés par les flots et se sont noyés. Les Erythréens qui ont témoigné par téléphone depuis le Soudan affirment que huit cadavres ont été récupérés.

Les survivants du naufrage, dont au moins trois hommes et deux femmes, ont été capturés par les Rachaïdas. Apprenant l’incident, des réfugiés du camp de Shegerab ont alors retenus de force trois membres de la communauté bédouine, exigeant en contrepartie la libération des fugitifs kidnappés sur les berges de la rivière. Après une journée et une nuit de vaines négociations, les Erythréens ont finalement cédé et libéré leurs « prisonniers ». C’est alors qu’une troupe de Rachaïdas armés de couteaux et de machettes a attaqué le camp de Shegerab en représailles, tuant plusieurs réfugiés et brûlant les habitations. Plusieurs dizaines de réfugiés auraient été capturés et embarqués dans des camions, probablement dans le but de les renvoyer en Erythrée, les trafiquants étant souvent de mèche avec les forces de sécurité des deux côtés de la frontière.

Trois morts de plus

30 août 2012, Paris – Que voulez-vous que je vous dise ? Mon ami Ambroise Pierre, de Reporters sans frontières, a confirmé ce matin la nouvelle : à l’horrible liste des morts du bagne d’Eiraeiro, il faut ajouter maintenant les noms de Dawit Habtemichael, Mattewos Habteab et Wedi Itay, trois journalistes aspirés dans les rafles de septembre-octobre 2001 et qui avaient disparu depuis. Donjons, tortures, pourrissement éternel : c’est à cela qu’Issaias Afeworki et son clan condamnent leurs frères qu’ils n’aiment pas.

C’est là que le courageux jeune adjoint de mon ami Milkias, Medhanie Haile, est mort il y a maintenant six ou sept ans, plus ou moins en même temps que Said Abdulkader et Yusuf Mohammed Ali. (Je me souviens avoir réellement perçu les larmes d’homme de Milkias dans son mail, lorsqu’il m’avait annoncé la nouvelle. Medhanie était comme son petit frère. Sans doute était-ce là l’un des moments clés qui m’ont poussé à écrire « Les Erythréens »). Fessehaye Yohannes, dit « Joshua », quant à lui, s’est pendu dans sa cellule du camp militaire d’Embatikala avant que les brutes de la présidence ne puisse le transférer dans son oubliette des montagnes. Il ne reste donc que trois ou quatre survivants de ce maudit septembre 2001, au cours duquel personne ou presque n’a regardé vers Asmara.

J’ai déjà beaucoup parlé d’Eiraeiro et des prisonniers. La répétition commence à m’empoisonner. Comme beaucoup, je vais ruminer ce cauchemar venimeux pendant quelque temps, le jeter à la face des fanatiques, sidérer les gens qui n’ont pas été informés et faire encore pleurer des Erythréens en exil. Et je ne peux m’empêcher de me demander : « Mais jusqu’à quand cette épouvante va-t-elle durer ? Jusqu’à quand ? Et qu’est-ce qui dépend de nous dans tout cela ? »