Défection collective au Botswana

FIFA Eritrea

14 octobre 2015, Paris — Une fois de plus, des sportifs érythréens ont profité d’un voyage à l’étranger pour faire défection et demander l’asile politique, comme aux heures les plus obscures du totalitarisme soviétique.

Dix joueurs de l’équipe nationale de football d’Erythrée ne se sont pas présentés ce matin à l’embarquement du vol qui devait les ramener à Asmara depuis le Botswana, ont rapporté mes amis de Radio Erena, confirmant des informations de la presse locale et des sources généralement bien informées. Au lendemain de leur match retour contre les « Zebras » à Gaborone, dans le cadre des qualifications pour la Coupe du monde de football 2018, ils ont secrètement quitté la Tati River Lodge où ils étaient hébergés et se sont rendus au poste de police, affirmant refuser de retourner dans leur pays pour des motifs politiques.

Pressée par les autorités érythréennes, la fédération botswanaise de football a bien tenté de faire en sorte qu’ils embarquent dans le vol de 18h20 pour Johannesburg, mais les dix joueurs ont fait valoir leur demande d’asile. Celle-ci est en cours d’examen par les autorités botswanaises, en lien avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Les dix garçons sont actuellement interrogés par la police au commissariat de Kutlwamo, à Francistown. Une association d’aide aux réfugiés érythréens basée en Afrique du Sud a mandaté un avocat pour les représenter, lequel a fait savoir qu’il s’opposerait en justice à toute tentative de les renvoyer de force dans leur pays.

Il est significatif de constater que les joueurs qui ont choisi de ne pas retourner en Erythrée sont précisément ceux qui y vivent. Les 14 autres membres de la délégation, notamment les joueurs, ont insisté pour dire qu’ils n’avaient aucun problème à retourner à Asmara, car ils sont sous contrat avec des clubs européens.

La paix

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Rome, ce jour-là.

9 octobre 2015, Paris — Le prêtre érythréen Mussie Zerai n’a donc pas été déclaré lauréat du Prix Nobel de la Paix 2015, décerné ce matin à Oslo. Le choix du Comité Nobel s’est porté sur d’autres lauréats, avec plusieurs années de retard, pour une mission à demi faillie et des raisons que je comprends mal. Tant pis. Je me suis trompé en pensant que le Père Mussie avait ses chances et que, tout compte fait, il était le favori, considérant les temps obscurs que nous traversons, en Europe et en Afrique. Ce n’est pas la première fois que l’air du temps m’échappe, me dira-t-on.

Je voudrais malgré tout rendre hommage à cet homme que j’ai rencontré pour la première fois, le soir du 7 mars 2009, dans un restaurant du quartier de la Stazione Termini, à Rome. Un image suffira. Je crois me souvenir en avoir déjà dévoilé un pan dans Les Erythréens. La voici, plus simplement.

Mon amie Dania, l’infatigable et tumultueuse militante napolitaine, m’avait conduit dans sa vieille Toyota, depuis sa belle villa du golfe de Naples, jusqu’au bidonville de Ponte Mammolo et le squat de Collatina. Nous nous étions joints à son amie Tsegai, au père Mussie, à des bénévoles anonymes, des toubibs philanthropes. Moi, à l’écart, j’avais longuement parlé avec des fugitifs érythréens et soudanais, des chats de gouttière, des sergents du maquis, des blagueurs, des géographes, de footballeurs, tous transis de froid, jusqu’à ce que le soleil de l’Italie vienne sécher nos parkas et la boue du bidonville. J’avais pris des photos et noirci un carnet de notes tout entier, hébété de voir de mes propres yeux ce désastre qui naissait sur notre continent, et qui affole les hauts fonctionnaires aujourd’hui.

Le soir, nous sommes malgré tout allés dîner, nerveux, fatigués, écorchés. Notre conversation était hachée, nos emportements s’essoufflaient, nos idées s’emmêlaient et finissaient par révéler leur sottise. Dania était en colère et au bord des larmes, Tsegai ne quittait pas son assiette des yeux et le père Mussie, qui était assis à côté de moi, souriait gentiment à sa propre impuissance.

Depuis ce jour, pourtant, aucun d’entre eux n’a abandonné la lutte.

Réponse à une tribune du « Monde »

Le Monde tribune

19 juin 2015, Paris — Je n’ai rien à ajouter à l’effloraison de sujets sur l’Erythrée qui, pourquoi là pourquoi maintenant, surgit partout dans la presse française depuis quelques semaines. Beaucoup de slogans, pas mal d’approximations, des stéréotypes, mais une bienveillance générale : tant mieux pour les Erythréens. Je ne peux m’empêcher de m’amuser de ce léger vertige que je ressens devant l’abondance de références à cette « dictature oubliée », largement « sous-médiatisée » découverte la semaine dernière par nos rédacteurs en chef et nos éditorialistes, alors même que nous sommes quelques-uns, ces dix dernières années, à avoir été rabroués par les mêmes lorsque nous cherchions à les convaincre de l’importance du sujet. Mais passons. C’est la règle.

Je voudrais toutefois, avec amitié, répondre à la tribune publiée mercredi dans Le Monde par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry, les auteurs du très bon livre de sciences politiques paru en avril sur l’Erythrée. Leur ouvrage est remarquablement construit, fort complet, intelligent et profond. Mais je dois dire que je suis en désaccord avec eux sur un point important, un point précisément développé dans leur tribune et que j’entends contester ici, sur ce blog. Ce dernier ne vaut pas Le Monde, j’en conviens, mais c’est tout ce que j’ai à ma disposition, étant donné le poids que je pèse à Paris.

Accords et désaccords

J’ai déjà dit, ici et ailleurs, que je partage l’essentiel de leur analyse de la situation si particulière que connaît l’Erythrée : totalitarisme orwellien, mainmise d’une génération de fanatiques incompétents sur l’Etat, humiliation institutionnalisée de la population, éradication des élites, brutalisation de la jeunesse. Mais j’avoue ne pas bien comprendre leurs préconisations. Ne pas rompre les relations avec le régime et « préparer l’après-Issayas », en visant à la création d’un marché de l’emploi susceptible d’absorber les démobilisés du service national ? Entendu. Mais leur propos est ambigu, en ce qu’il ne précise pas si l’aide au développement d’un secteur privé devrait se faire avant ou après la disparition de la scène politique du cowboy d’Asmara.

Eux-mêmes reconnaissent que non seulement « le régime n’a pas l’intention de le faire – ce serait la fin du totalitarisme, qui est le phagocytage de la société dans l’Etat –, mais quand bien même le voudrait-il, il n’en aurait pas les compétences ». Alors, que veulent-ils dire ? Si c’est avant la mise à l’écart du leadership d’Issayas et de ses consiglieri, à quoi cela servirait-il sinon à renforcer ses capacités à résister à son effondrement progressif inévitable, et donc à perpétuer les conditions de sa survie ? C’est le choix de la Commission européenne, à travers ce 11ème Fonds européen de développement (FED) qui tarde décidément à voir le jour et de l’infâme Processus de Khartoum, qui vire à la farce. Si c’est après, faudra-t-il donc attendre que les choses surviennent d’elles-mêmes, même si Issayas se maintient encore au pouvoir plusieurs années, en espérant que les dirigeants d’après soient assez stupides pour ne pas voir le piège qui leur est tendu ? Et, dans l’intervalle, que fait-on, sinon observer en se désolant, les bras ballants, la déliquescence d’une nation, le martyre d’une génération, et le naufrage dans la mort ou la folie d’une armée de prisonniers jetés aux oubliettes ?

Aider l’Erythrée, même seulement débarrassée de l’aile dure de sa direction d’aujourd’hui, à ne pas sombrer dans la guerre civile, nous sommes d’accord. Comment ne le serait-on pas ? Mais il faut imaginer quelque chose qui réponde à la situation actuelle, urgente, insoutenable, qu’une partie de la classe politique française exploite à son profit dans une escalade de vulgarité, qui s’aligne étrangement sur la ligne de la propagande du Parti-Etat érythréen.

L’avenir est ici

La jeunesse érythréenne, sur les routes infernales de l’exil, ne pardonnera pas longtemps cette attitude. Un jour ou l’autre, sans nous demander notre avis, elle se trouvera des chefs, des mots d’ordre et des moyens d’action. Et dans le monde d’aujourd’hui, on sait bien que, dans les ruines de nos Etats volontairement appauvris par notre idiotie, fleurissent les mafias et les clergés. C’est parmi eux, plus riches et plus directifs que nos démocraties petites-bourgeoises, que se manifesteront sans doute des leaders plus décidés que les nôtres, « pour notre malheur et notre enseignement ».

C’est pourquoi je dis et je répète que l’avenir de l’Erythrée se trouve aujourd’hui dans les camps du HCR en Afrique, les pénitenciers de Libye, les villas des sadiques du Sinaï, les coques de noix de la Méditerranée, nos centres de rétention et nos bidonvilles — et que c’est de cela qu’il faut s’occuper. La meilleure preuve en est que, le jour du coup d’Etat manqué du 21 janvier 2013, aucun Erythréen n’est sorti de son abri de fortune à Calais pour tenter de passer en Angleterre : ils attendaient de voir s’il fallait maintenant faire la route dans l’autre sens.

Au-delà de l’aide à l’amortissement du choc d’une démobilisation progressive hypothétique, en tout cas incertaine, certainement périlleuse et perverse, il faut faire preuve de clarté. Il me semble que ce serait un message politique fort, envoyé à Asmara, si la France par exemple décidait d’assumer une amitié publique avec les évadés érythréens, ses élites et ses traumatisés, et commençait par offrir aux jeunes évadés des casernes du FPDJ une chambre, un chauffage, une douche et des livres, plutôt que leur envoyer les CRS ; si la France soutenait ouvertement des initiatives comme Radio Erena ; si la France recevait les hommes qui comptent et qui ont encore quelque légitimité à l’intérieur du pays au Quai d’Orsay ; si Paris, capitale prétentieuse de la liberté, prenait par exemple sous son aile la famille du grand Seyoum Tsehaye, ancien du Lycée français d’Addis-Abéba, professeur de français et lecteur de notre littérature, photographe de génie, ancien directeur de la télévision disparu depuis les purges de 2001 et enfermé depuis treize ans dans une cellule d’Eiraeiro, et dont l’épouse malheureuse et les deux petites filles survivent tant bien que mal dans un foyer du XVe arrondissement. La mairie de Paris pourrait par exemple le déclarer citoyen d’honneur de notre capitale et exiger des comptes de l’ambassadrice d’Erythrée, qui est pourtant de nos jours reçue par certains élus comme n’importe quel dignitaire de n’importe quel régime.

C’est cela, que j’appelle « parler à l’Erythrée sur un autre ton ». Les capporegime d’Asmara savent bien que la France leur est politiquement hostile et, de toute façon, ils nous méprisent. Nos relations avec eux ne seraient pas beaucoup plus froides qu’aujourd’hui.

Au fond, non, ce n’est pas une erreur de se « focaliser » sur les prisonniers politiques érythréens, comme Jean-Baptiste et Franck le reprochent poliment aux ONG de défense des droits de l’homme dans leur tribune. Ce sont eux, les disparus, les martyrs de l’avenir érythréen. Ce sont eux qui, à tort ou à raison, ont encore un peu de légitimité parmi le petit peuple des victimes du système totalitaire. Ils sont des symboles, des figures tutélaires de cette nation d’anciens prisonniers qu’Issayas et ses hommes ont méthodiquement composé, par leur aveuglement et leur dureté. C’est au nom de leur sacrifice et du refus de le voir répété plus tard que pourra se construire l’Erythrée convalescente de demain. Notre rôle, à nous Européens, consiste aussi à dire aujourd’hui de qui nous sommes les amis.

Pour les Erythréens

Cécile Allegra, Luc Mathieu et Delphine Deloget, Prix Albert Londres 2015

Cécile Allegra, Luc Mathieu (Libération) et Delphine Deloget, Prix Albert Londres 2015

30 mai 2015, Paris — Comment dire que je suis sincèrement heureux pour mes amies Cécile Allegra​ et Delphine Deloget, co-auteur du terrible « Voyage en barbarie » (catégorie audiovisuelle)​, et toujours plein d’admiration pour Luc Mathieu, grand reporter de Libération (catégorie presse écrite), sans dire en même temps que j’espère que ce Prix Albert Londres qui leur a été décerné cet après-midi à Bruxelles servira maintenant aux Erythréens ?

Je fais le voeu que l’attention que ce prix va attirer sur eux servira surtout à les grandir dans l’esprit de mes contemporains, à rétablir un peu de lumière dans leurs ténèbres, à « rassembler les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et rétablir la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère« , comme l’a dit pour nous le grand Pasolini. Je repense à toutes ces années de solitude et je dis : bravo, en avant !

Célébrer quoi ?

Tesfanews

22 mai 2015, Paris — Le 24 mai marque le jour anniversaire de l’indépendance de l’Erythrée, décrétée en 1993 après une guerre cruelle de trente ans et un referendum. Mais que reste-t-il à fêter après quasiment quinze ans d’enfoncement de ce jeune pays dans l’obscurité totalitaire, le désordre social inhérent à l’autoritarisme, la nécrose économique due à l’incompétence crasse de la junte et de ses serviteurs ?

Je ne vois pas bien en quoi il y a lieu de se réjouir de l’échec de l’aile dure du mouvement politico-militaire dirigé par Issayas Afeworki, qui a pris le pouvoir par un impitoyable coup de force en septembre 2001. La liberté, la justice, la paix, le temps paisible de l’histoire des peuples qui maîtrisent leur destin, rien de tout cela n’est advenu. La médiocrité est la règle, avec l’oppression. On ne se laissera pas bercer de douces illusions par le conte de fées raconté par la dictature et ses mirlitons. Selon eux, la voix autonome et originale empruntée par l’Erythrée serait l’objet d’un complot de prédateurs, tous plus ou moins Américains ou inféodés aux Tigréens cruels et revanchards qui règnent d’une main de fer sur l’Ethiopie.

Mais non, messieurs. L’incompétence notoire des généraux, la désorganisation administrative, la cupidité et la fainéantise des apparatchiks, la paranoïa du directoire à la composition mouvante qui dirige le pays autour d’Issayas et de ses coups de sang, tout cela se voit trop. Les diplomates en poste à Asmara le disent tous. Les fugitifs exaspérés le racontent en détail. L’Erythrée de 2015 n’a pas de colonne vertébrale, elle n’est plus qu’une masse nerveuse et toxique, cherchant de l’air pour sa survie.

Un corps social au bout de ses forces

Non, ce n’est pas la « Corée du Nord de l’Afrique » ni un « bagne à ciel ouvert », ou encore « un camp de travaux forcés », au fond : c’est bien cette « cage suffocante » dont parlait brillamment la journaliste britannique Michela Wrong l’autre jour.

Son organisme est épuisé. Depuis dix ans et plus, elle se vide méthodiquement de sa jeunesse et de ses fonctionnaires les plus doués, de ses pilotes, de ses médecins, de ses ingénieurs, de ses enseignants, tous partis sur les routes infernales de l’exil, vers l’Ethiopie, le Soudan ou le Golfe. Certains de ses diplomates jettent l’éponge, à l’image du deuxième secrétaire de l’ambassade d’Erythrée auprès de l’Union africaine, voici deux semaines. Les fugitifs érythréens se pressent, partout, en colère, aux portes de l’Afrique. Ses gamins enfuis détestent leurs chefs et préfèrent partir à l’aventure vers autre chose — tout, même la mort, mais pas eux.

Ses fonctions vitales sont maintenues par des alliances de circonstance. Le Qatar, exaspéré, s’est éloigné et Al-Jazira a commencé à médire de l’Erythrée : Issayas est allé aussitôt faire des offres de service à l’Arabie saoudite, dans l’espoir de compter de nouveau pour quelque chose dans les affaires régionales. On dit même qu’il aurait proposé d’accueillir en Erythrée une base, notamment maritime, de l’opération militaire saoudienne contre les Houthis au Yémen, ou de fournir des troupes pour faire la guerre. On ne sait pas, d’ailleurs, si ce n’est pas pour parler de cela que le président yéménite semi-déchu a été vu, par un touriste innocent, à l’Asmara Palace, le 14 mai dernier.

La population érythréenne elle-même divorce peu à peu de ses dirigeants. Les « fariboles » du FPDJ doivent désormais faire l’objet d’argumentaires laborieux, d’une propagande de plus en plus consternante. Ses gesticulations sont parfois bouffonnes, comme lorsque la fantomatique ministre de la Justice a solennellement annoncé la mise en place d’un code pénal que personne n’a lu… après plus de vingt ans d’existence de l’Etat et toujours aucune Constitution en vigueur.

Les sanctions de l’ONU (qui je le rappelle ne concerne que quelques affreux de l’appareil sécuritaire et leurs avoirs à l’étranger, et non l’économie érythréenne) ont commencé à gêner les manœuvres tordues des militaires : Issayas et ses séides ont lancé une vaste entreprise de réhabilitation de leur projet échoué, en s’appuyant sur les petits-bourgeois de la diaspora, en faisant croire que les difficultés du pays étaient la conséquence de la méchanceté vénale de forces obscures en Occident. Les slogans accusateurs des ONG ont commencé à polluer ses entreprises de séduction en Occident : les ambassadeurs érythréens sont désormais affairés à animer des séminaires et des festivals pour remobiliser leurs miliciens en t-shirts, qui ne connaissent rien à rien et tomberont peut-être de haut, le jour de la libération venu.

Alors, dans ces conditions, que dire, pour célébrer le 24 mai ? Le fait que la dictature érythréenne est désormais sur la défensive, peut-être, cherchant de l’oxygène dans un monde qu’elle commence à fatiguer.

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La mécanique du monde

ca5184dc 21 avril 2015, Paris — Une fois de plus, il faut revenir sur les rives de la mer des Morts. Notre Méditerranée est devenue en dix ans la porte de l’enfer pour les fugitifs d’Afrique — Erythréens, Ethiopiens, Somaliens et Soudanais qui fuient la passion des armes et du pouvoir de leurs aînés, mais aussi désormais les Syriens qui ont échappé par d’étranges routes à la furie du Moyen-Orient. Cette fois, face à l’ampleur de l’hécatombe — mille morts ! —, tâchons d’y revenir avec les idées claires et ne taisons rien. Je veux essayer de mettre deux, trois idées en forme pour, au moins, qu’on ne dise pas n’importe quoi.

Rouages d’un système 

L’hécatombe en Méditerranée est le fruit d’un système allant des casernes d’Erythrée aux bureaux de vote européens, via les routes du cauchemar dans le Sahara. Un système vaste et complexe, qui s’est enkysté dans la réalité comme un cancer sur un organisme. Voici comment il fonctionne : animée d’abord par l’oppression, la brutalité et la bêtise du gouvernement érythréen et de ses groupies, une irrépressible mécanique pousse la jeunesse de ce pays, trahie et exaspérée, à s’embarquer sur les routes infernales du Soudan.

Ensuite ballotés entre la vie des camps, les bidonvilles d’Afrique, les filières du kidnapping, de l’esclavage et de l’exploitation, les fugitifs s’efforcent alors de survivre à l’odyssée concentrationnaire qui s’ouvre obligatoirement à eux, où les mafias de Bédouins, des militaires et des policiers cupides, des trafiquants fanatisés, des djihadistes hallucinés, des bourgeois profiteurs et des quidams racistes profitent d’eux pour extorquer de l’argent, des faveurs sexuelles ou sadiques, de la main d’œuvre gratuite ou pour jouir de jouets dociles servant leur soif de violence et leur propagande macabre. Les plus chanceux ne meurent pas ou ne disparaissent pas en chemin.

Dans ces conditions, il faut être sérieusement abruti par la mentalité petite-bourgeoise pour ne pas comprendre que les fugitifs, en s’embarquant (parfois contre leur gré) sur des bateaux délabrés, parvenus au bout du chemin de l’enfer, cherchent autant à fuir la Libye que leur pays d’origine. C’est la dernière étape, la dernière chance : pas de recul possible. Derrière, ce sont tous des assassins. Devant, c’est la mort possible, peut-être la peur, au mieux les centres de rétention européens.

Fariboles budgétaires et aboyeurs en cravate

Mais de notre côté de la mer, volontairement enfermés dans leurs fariboles budgétaires et constamment piqués aux fesses par des aboyeurs en cravate, les gouvernements européens paniquent. Doctement, incertains et trouillards, ils dégoisent, professent, communiquent beaucoup, mais ne déboursent qu’en grimaçant pour faire face à ces évadés qui font irruption dans leur petite vie compliquée, sans comprendre que la moindre décision imbécile, le moindre fléchissement dans leur action, la plus petite ambiguïté dans leurs communiqués de presse ne fait qu’aggraver la souffrance des fugitifs et influence par contagion l’ensemble de la grande « mécanique du monde » que j’ai décrite autrefois, dont nous ne sommes au fond qu’un élément au milieu de la chaîne. Ainsi, on ne sait plus comment faire face à ce système du désastre.

D’avantage d’armée, plus de radars ou de navires, moins d’argent, des drones, des médecins, des flics, des diplomates : on envoie tout et n’importe quoi, dans le désordre, sans comprendre. Mais l’Europe et ses erreurs, ses errements ou ses âneries, font partie d’un système et n’en sont ni le commencement ni la fin. Un système à cheval entre les rues des villes d’Afrique, le chaos arabe et les institutions européennes, avec ses acteurs, ses forces contradictoires et ses rapports de force, qui produit aujourd’hui l’une des tragédies les plus épouvantables de notre temps.

Gripper la mécanique

Mais ce n’est pas en s’attaquant seulement à l’une des manifestations de ce système que l’on parviendra à faire cesser le massacre. Secourir les « migrants » en mer n’est que la moindre des choses, mais ce n’est certainement pas une solution suffisante. Les laisser se noyer ou détruire les bateaux est également stupide : voilà bien une idée de militaire ! C’est l’ensemble du système qui doit être déconstruit — en Afrique, au Maghreb et en Europe.

Mais je ne vois malheureusement pas les peuples prendre ce chemin-là, ni à Asmara ni à Khartoum ni à Tripoli — ni d’ailleurs à Paris ou à Bruxelles. La nouvelle politique européenne, consistant à inclure la junte militaire érythréenne dans l’effort pour tarir les routes de l’exil, à coups de millions d’euros et de programmes « d’aide au développement », ne fera que renforcer la dynamique motrice du système. L’appareil militaire érythréen se renforcera, la maîtrise du peuple par la dictature se resserrera, les prisonniers pourront être enterrés dans le sable dans l’impunité et les jeunes perdront tout espoir de voir leur vie changer. Dans ce monde arabe si obsédé par l’identité, la mort et l’oppression, les peuples ne se réveilleront pas de sitôt de leur long cauchemar, où ils font vivre dans l’impunité et le silence les pires tourments à leurs frères noirs, lesquels pour l’instant n’ont pas les moyens de se révolter. L’histoire dira que l’indifférence y est générale pour le martyre des Africains. En Europe, des gouvernements de droite continueront à être majoritairement élus, appliquant des politiques déraisonnables et contre-productives, qui ne feront qu’aggraver ce système terrifiant qui leur permet, par choc en retour, de se maintenir au pouvoir. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que notre somptueuse mer commune se soit transformée en Styx, le fleuve nous séparant des Enfers : nos bulletins de vote choisissent de ne rien changer.

Conditions politiques

Ainsi, la réalité est cruelle : le système est solide et les moyens de le gripper ne sont même pas examinés. Nous ne sommes pas même au début du commencement d’une nouvelle ère. Car aujourd’hui, les conditions politiques ne sont pas réunies pour que les portes de l’enfer se referment. Il faudrait l’intervention des peuples. Mais à Tripoli comme à Londres, à Khartoum comme à Berlin, au Caire comme à Rome, les peuples sont épuisés et regardent, découragés ou semi-délirants, leur vie se dérouler à la télévision.

Dialogue et « fariboles »

Deputy Foreign Minister Lapo Pistelli eritrea10 avril 2015, Paris — On dirait comme de la lassitude, dans ce télégramme diplomatique français relatant la visite à Asmara d’une délégation officielle italienne que je publie aujourd’hui. De l’intelligence et de la mémoire. Un peu de mordant, aussi, pour faire bonne mesure avec le fragile équilibre entre la lucidité et le psychédélisme qui caractérise apparemment les conversations avec le président érythréen Issayas Afeworki, notamment lorsqu’il se lance dans un éloge inattendu des miliciens supplétifs de Mussolini.

Le texte suivant est publié sans commentaire, ou presque. Il s’agit du résultat de notes prises par un diplomate français au cours du compte-rendu de leur voyage, auprès des ambassadeurs européens, par les envoyés de Rome. La position de la France est intéressante, mais sans conséquence. On la lira avec une morose délectation. Et on appréciera la hauteur de vue de ceux d’entre nous, Européens, qui président aux destinées de notre continent…

NB — An English translation of this document was published today by Radio Erena

OBJET : Visite d’une délégation italienne à Asmara

Résumé Une délégation composée du directeur d’Afrique, du directeur de la Coopération internationale et du directeur des Questions migratoires de la Farnesina a séjourné à Asmara du 24 au 26 mars. Elle a été reçue par le Président Issayas Afeworki, s’est entretenue avec son conseiller politique, Yemane Ghebreab, et a pu rencontrer plusieurs ministres (Développement national, Santé, Agriculture…). Des comptes-rendus aux ambassadeurs des Etats membres de l’UE par la partie italienne (délégation et ambassadeur d’Italie), ce poste retient les points suivants :

1. Questions politiques – Essentiellement abordées avec Yemane Ghebreab. Le Conseiller du Président avait indiqué qu’il faudrait trois à cinq ans à l’Erythrée pour arriver à un système démocratique au sens où l’entendaient les « Occidentaux », mais qu’elle y parviendrait par ses propres voies et moyens. Le pouvoir était conscient de la nécessité de changements et projetait une révision générale de ses procédures et de ses politiques. La première réforme serait celle du Parti ; puis viendrait celle de l’administration. Il fallait plus de décentralisation. Les premières élections qui se tiendraient en Erythrée seraient des élections locales. Des réformes économiques étaient également nécessaires. Il fallait s’acheminer vers une monnaie convertible et un système de change flexible.

Evocation des questions de droits de l’Homme par la partie italienne, qui avait notamment avancé l’idée que l’Erythrée se faisait beaucoup de tort en restant inflexible sur le sort des prisonniers politiques les plus emblématiques. Sourires érythréens ; c’était une question de haute trahison et de souveraineté nationale. Au total, selon le compte-rendu italien, un « dialogue ouvert et franc » (propos du directeur d’Afrique), une « percée » (propos de l’ambassadeur d’Italie).

2. Relation bilatérale et coopération au développement – Sujets abordés avec le Président Discours relativement lucide et pas trop idéologique des Erythréens, qui avaient une vision claire de leurs priorités : énergie, formation et agriculture. Après dix ans d’interruption, l’Italie avait décidé de reprendre une coopération bilatérale au développement avec l’Erythrée. 2,5 millions d’euros seraient alloués pour des projets dans les domaines de la santé (formation et renforcement de capacité) et de l’agriculture (notamment en lien avec la FAO). Cette reprise était rendue possible par le pragmatisme des deux pays. Rome espérait ouvrir la voie et que sa décision en encouragerait d’autres à revenir.

Issayas s’était lancé dans un développement inattendu sur les Ascaris, l’ancien corps des supplétifs érythréens pendant la colonisation italienne, qu’il avait présentés comme ayant incarné une alliance italo-érythréenne avant l’heure.

3. Migrations – Le sujet avait été essentiellement discuté avec Yemane Ghebreab Discussion sérieuse et constructive, selon la partie italienne. Le langage érythréen aux Européens était désormais clair, cohérent et constant : mettez fin à l’octroi quasi automatique de l’asile politique aux Erythréens et aidez-nous à garder les jeunes en Erythrée en finançant de la formation. Confirmation par la partie érythréenne du retour à 18 mois du service national pour les jeunes qui avaient été appelés sous les drapeaux en 2014 (le respect de cet engagement ne sera pas vérifiable avant 2016). La partie italienne avait encouragé les responsables érythréens à communiquer officiellement sur le sujet. Yemane avait expliqué que le pouvoir aurait 15 000 jeunes sur les bras, ou dans la rue, l’année prochaine et avait demandé qu’on aide l’Erythrée pour qu’elle puisse les canaliser. La question du sort de tous ceux qui étaient entrés en service nationale avant l’année dernière n’avait pas été soulevée.

La partie érythréenne s’était montrée positive sur le processus de Khartoum, mais sans montrer enthousiasme excessif. Elle avait expliqué vouloir travailler sur ce sujet avec l’UE, mais pas avec l’Union Africaine, ni avec l’OIM, à laquelle l’Erythrée n’avait d’ailleurs pas adhéré. A ce stade, la partie érythréenne attendait du processus de Khartoum : le financement de campagnes d’information à l’intention des migrants potentiels et un renforcement de capacité (au profit de l’appareil d’Etat).

Commentaire : Les fariboles de Yemane Ghebreab sur la réforme et la démocratisation prochaines du pays, selon sa propre voie, sont dérisoires et risibles. Elles n’ont au demeurant rien de nouveau. Cela fait deux décennies que l’Erythrée est à la veille de grands changements. Le dialogue franc et constructif que la délégation italienne s’est félicitée d’avoir eu, n’est ni plus ni moins celui que nous avons tous avec les Erythréens, quotidiennement sur place à Asmara, plus épisodiquement dans nos capitales, quand Yemane Ghebreab y est reçu, à un niveau ou à un autre. Rien de neuf. Aller à l’affrontement ou à la confrontation avec le régime d’Asmara n’est ni utile, ni efficace. On le sait. En sens inverse, il ne faut pas perdre la mémoire longue du dossier. On a déjà caressé les Erythréens dans le sens du poil. Sans aucun résultat. « Il faut être clair avec les Erythréens, mais il ne faut pas leur poser de conditions », explique le directeur d’Afrique italien. Rome va donc reprendre une aide, il est vrai modeste, sans aucune contrepartie. Pour autant, le discours italien aux Erythréens est-il vraiment clair ?

Vu de ce poste, il n’y a pas d’alternative à la politique européenne actuellement suivie : le FED, parce qu’il est de notre intérêt d’être présents et de financer des projets qui nous conviennent et qui s’inscrivent dans le long terme, et rien que le FED. Le 11ème FED s’annonce d’ailleurs généreux pour l’Erythrée avec une enveloppe qui se situera entre 200 et 300 millions d’euros (soit l’une des plus importantes rapportée au nombre d’habitants). Toute assistance supplémentaire doit impérativement être conditionnelle. La plus grande prudence est notamment de rigueur sur le dossier migratoire que l’Erythrée cherche à instrumentaliser sans vergogne. La vision italienne est clairement autre. Nostalgies… La délégation italienne a relevé avec regret que le potentiel de coopération entre l’Italie et l’Erythrée était évidemment bien moindre qu’en 1991, quand de très nombreux Italiens, qui avaient quitté Asmara en 1975, lors des premières violences de la révolution éthiopienne, étaient tout désireux d’y revenir. Cela aurait changé le visage du pays ! Mais Issayas ne voulait pas en entendre parler…

L’hommage inattendu du même Issayas aux Ascaris a manifestement fait mouche et touché ses interlocuteurs. Terrain ô combien glissant, ce que n’ignore certainement pas le président érythréen. La courte occupation de l’Ethiopie par l’Italie a donné lieu à une litanie de crimes de guerre documentés et jamais jugés auxquels sont intimement associés les Ascaris.