Les idiots utiles

12 mars, Paris — Le barouf des événements du 21 janvier a donné lieu, comme d’habitude, à un long et asphyxiant silence. Le mutisme de la stupéfaction, du choc, d’un coup porté dans le ventre. Dans les jours qui ont suivi, la jeunesse de la diaspora s’est montrée organisée et volontaire. Des ambassades ont été chahutées, des pancartes fabriquées, des interviews données. Mais en Erythrée, qui sait ? Rien, ou presque. La petite musique d’une réalité fanfaronne et cruelle. Les gens se cachent, se taisent, obéissent et attendent, une Kalachnikov dans le placard.

Je m’efforce depuis quelques jours de confirmer ou d’infirmer ce que d’anciens obligés d’Issayas diffusent profusément : l’insurrection d’une partie de l’armée érythréenne ne serait pas terminée, un comité de crise aurait été formé autour du président, des généraux suspects auraient été mis aux arrêts ou assignés à résidence.

L’Histoire dira, plus tard, toujours plus tard, ce qui est advenu. C’est désormais la règle dans ce pays fou dirigé par la psychose du clan d’Issayas : le réel est différé à plus tard pour ceux qui n’en souffrent pas aujourd’hui même. Tout l’effort de la diaspora pro-gouvernementale est par ailleurs précisément de nier que cette souffrance présente existe, que les prisons sont pleines et le traumatisme généralisé. Tout va bien à bord, nous avons la croissance, des routes, de l’or, la santé, un chef aimé et des contes pour nous endormir. Et l’ennemi vient de l’étranger.

Crimes et vertu

En parlant d’étranger, entre-temps, j’ai fait la connaissance d’une engeance pour laquelle je n’ai que du mépris : les petits Blancs complices de la dictature érythréenne. Je discute de bon gré avec les Erythréens qui se laissent emporter par leurs chimères pro-gouvernementales, même s’ils sont un peu délirants. J’ai la conscience tranquille : pour la plupart, ils vivent en Occident, comme les petits-bourgeois qu’ils sont. Mais je refuse de leur parler à eux, à ces idiots utiles qui croient très chic d’encenser le FPDJ et ses sbires.

Pourquoi ? Parce qu’en réalité, ils ne parlent pas de l’Erythrée, mais d’eux-mêmes. Ils sont animés par une grande idée de leur propre valeur alliée à la haine de soi, la jubilation de la conscience de leur effondrement et de celui de leur monde maternel. Ils ont cette aigreur destructrice des Brasillach, des grands traîtres ou des chantres, des normaliens en col Mao. Ils soutiennent la junte érythréenne par détestation de la petite-bourgeoisie occidentale à laquelle ils appartiennent et par haine d’une Amérique à laquelle il biberonne pourtant, comme nous tous. C’est une posture — une posture narcissique et obscène. « Rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime », écrivit Saint-Just. Pour ma part, j’accepte l’idée que je peux susciter tous les soupçons du monde et fonder toutes les critiques. Mais au moins je ne suis pas le larbin de quelconques geôliers.

Un ami me racontait l’autre jour qu’il avait croisé dans une fête un jeune Parisien, militant d’extrême-gauche, qui lui a dit sans rire qu’il existait un paradis politique sur cette terre et qu’il s’agissait de l’Erythrée. Je lui ai recommandé de le gifler s’il le croisait une nouvelle fois. Leurs idées politiques sont des déguisements. Ils considèrent les Erythréens comme leurs mercenaires. Régler ses comptes avec les siens en s’appuyant sur un gang d’assassins — de quoi, messieurs, cela est-il le nom ?

A la source de Mao

23 novembre, Paris – Que l’on me permette de faire l’Erythréen aujourd’hui. Les sites d’opposition de la diapora sont en effet familiers de la publication d’interminables dissertations théoriques sur l’histoire du pays ou de sa révolution, des rapports entre ses peuples, des équilibres précaires de ses guérillas ou de ses partis politiques, querelles, chicayas, procès d’intention, mises en garde et chamailleries constituant l’essentiel des articles que l’on peut y lire. Parfois, une information spectaculaire et fondée. Parfois, des rumeurs sans consistance.

Depuis quelques semaines, ils sont inondés par d’improbables scoops, sur la défection de tel ministre ou de tel haut fonctionnaire, prétendument révélés par des sources évidemment anonymes. On a même parlé d’un projet de démission prochaine du président Issayas Afeworki. La plupart des lecteurs érythréens n’y croient pas. Beaucoup aimeraient y croire. Mais un mot revient souvient, ou plutôt un signe : 03, le surnom de la brigade de propagande du régime, le moulin à racontars.

Dans l’habituel silence qui prévaut autour de la petite Erythrée malade, la raison pour laquelle ces sondes intoxicatrices sont lancées par on-ne-sait-qui me laissent perplexe. Pour qui, pour quoi ? La confusion est totale.

Mais justement. Je veux m’autoriser une théorie, qui vaut ce qu’elle vaut mais qui a le mérite de chercher à remettre un peu de cohérence dans tout ce désordre. Elle a été le fruit d’une discussion, l’autre jour, avec Biniam, et je la crois utile à ceux qui cherchent à comprendre, à défaut de connaître. Qu’on m’autorise une introspection à haute voix. J’ai peut-être tort : alors cela voudra dire que j’ai été intoxiqué comme un Erythréen, moi aussi. C’est peut-être le prix à payer.

Retour aux bases du maoïsme

On croirait que, ces derniers temps, le président Issayas Afeworki revient aux bases scolaires du maoïsme, celui qu’on lui a enseigné à l’Académie militaire de Nankin, entre 1966 et 1967. C’était au temps où, embarqués dans une délirante révolution culturelle, les Gardes rouges de Mao Tsé-toung terrorisaient la Chine.

La campagne de distribution d’armes aux civils… Le perpétuel jeu de divisions, de révocations et de promotions de ses généraux… Les efforts diplomatiques contradictoires pour réintégrer le concert des nations, cherchant à redevenir fréquentable d’un côté et couvrant d’injures ses adversaires de l’autre…

Tout cela ressemble à la façon dont Mao et ses suiveurs, comme Hô Chi Minh par exemple, organisaient leur société rêvée : dans le Vietnam du Nord d’avant 1975, les ouvriers et les paysans étaient eux aussi formés au maniement des armes après le travail, éduqués à la rhétorique révolutionnaire au sein des usines et des fermes collectives, constitués en milices destinées à combattre un ennemi américain invisible. On sait également aujourd’hui que la révolution culturelle chinoise a été le fruit d’une longue et complexe manœuvre de Mao visant à reprendre le pouvoir et éliminer ses ennemis, en manipulant une jeunesse fanatique, en divisant les clans au sein du Parti pour que lui seul soit perçu comme le sauveur de la révolution. Et jamais il n’a cessé de vouloir parallèlement jouer le jeu diplomatique académique, envoyant des ambassadeurs policés à travers le monde représenter une nation qui devait être perçue comme « un pays comme un autre ». Il fallait que le monde se fasse à l’idée qu’une Chine nouvelle était née et que l’ancienne était morte.

Celui qui détient la clé

De même en Erythrée, depuis le printemps dernier, la confusion générale, l’apparente incohérence des décisions gouvernementales, le désordre, l’incompréhensibilité de surface ne trouvent finalement leur explication qu’en un point de l’univers : l’esprit tourmenté d’Issayas Afeworki, le « conducteur du peuple », la clé du mystère. Pour tous les Erythréens, qu’ils en soient conscients ou non, lui seul détient l’explication, le secret de la mécanique générale de l’Erythrée d’aujourd’hui. Il est le centre, le dénouement, le secret. Ainsi, il est indispensable. Il est le cœur battant d’une nation psychotique.

Ces calculs glaçant me rappellent Le Concert, l’extraordinaire bouquin d’Ismaël Kadaré, dans lequel le romancier albanais raconte la virée paranoïaque d’un petit bourgeois fonctionnaire d’Enver Hodxa dans la Chine du Grand Timonier, roman fleuve et psychédélique entrecoupé d’introspections imaginaires sur le destin de la Chine d’un Mao Tsé-toung se promenant dans des campagnes apparemment solitaires, mais où derrière chaque arbre se cachent un Garde rouge.

Je garde néanmoins à l’esprit le fait que Mao avait manigancé tout cela, alors qu’il se sentait vieillir et perdre son emprise sur son empire rouge. La Chine s’est enfoncée dans la folie totalitaire avec son agonie. Or, je vois Issayas maigrir, perdre ses cheveux, le teint jaunissant, ainsi que le montrerait cette photo que tout le monde s’échange depuis des semaines. On le sait malade, du foie c’est certain, maintenant de l’estomac, me dit-on. Repense-t-il à l’enseignement de ses maîtres chinois ? Ou est-ce moi qui, comme le fonctionnaire d’Ismaël Kadaré, devient fou dans un monde délirant ?