Sur l’incident d’Asmara

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3 novembre 2017, Paris — C’était bien le moins, à mon avis, que d’attendre quelques jours pour parvenir à lire un tant soit peu les événements de mardi dernier à Asmara. Après quelques discussions, notamment avec mes amis de Radio Erena (qui une fois de plus révèlent le sérieux de leur travail et le sang-froid de leur comportement), je vais dire ici ce que j’ai appris, histoire de remettre un peu d’ordre dans la bruine de poncifs et de faits sans signification dont le brumisateur médiatique nous a une fois de plus gratifié.

Une longue histoire

Depuis une bonne année, la dernière lubie de la junte regroupée autour d’Issayas Afeworki et son cabinet est la reprise en main du système scolaire érythréen. L’enseignement primaire et secondaire en Erythrée est très majoritairement public et contrôlé, mais subsistent encore quelques écoles confessionnelles administrées par les communautés religieuses dominantes, issues du monde orthodoxe, de l’église catholique et de l’islam sunnite. On sait que, s’agissant des confessions alternatives, des églises évangéliques ou des clubs mystiques, la réponse du gouvernement a été brutale : rafles de groupe, tortures systématiques, rétractations forcées, disparitions, détention indéfinie, comme pour toute opposition politique.

Le gouvernement érythréen a donc ouvert trois fronts pour les trois confessions autorisées, imposant d’abord sa volonté par décret à son habitude, puis négociant en position de force ensuite. Tel fut le cas l’année dernière avec le célèbre collège islamique al-Diaa, sis dans le quartier périphérique d’Akhriya, au nord de la capitale Asmara, réputé être le quartier musulman où se trouvent le plus de boutiques islamiques et de mosquées. Une école où la majorité des élèves sont musulmans mais, dans un quartier populaire où vivent également des chrétiens, accueille également des enfants d’autres confessions, sans leur imposer l’enseignement coranique ou un code vestimentaire.

Les ordres du gouvernement étaient les suivants : interdiction du voile pour les filles, imposition de classes mixtes, ouverture le vendredi, fin de l’enseignement coranique. Le bureau directeur de l’école al-Diaa, composé des parents d’élèves et de quelques personnalités musulmanes locales sous l’autorité du nonagénaire Hadji Moussa Mohamed Nour, a immédiatement protesté auprès du ministère de l’Education. On a entamé des discussions. Les responsables d’al-Diaa ont accepté l’ouverture du vendredi et le respect d’un jour férié unique le dimanche, mais ont reporté la mixité en classe aux années scolaires suivantes. Refus catégorique des autorités. Les responsables de l’école en ont alors appelé au ministre de l’Education lui-même, puis au ministère des Affaires religieuses, qui après avoir reçu plusieurs plaintes de familles musulmanes dont les filles ont été contraintes d’ôter leur voile dans des écoles publiques, a finalement jugé qu’il s’agissait là d’une atteinte à leurs droits.

Après une période de silence, l’appareil sécuritaire a réagi. Début octobre, il a signifié à la direction d’al-Diaa la prise de contrôle du gouvernement sur l’école, mais aussi d’une école orthodoxe et d’une école catholique qui résistaient d’une manière similaire.

Une déclaration publique de résistance

Mais du côté d’al-Diaa a sonné l’heure de la mobilisation. Car c’est alors que Hadji Moussa a reuni les parents d’élèves de son école et a tenu un discours, filmé par un téléphone portable, qui a mis le feu à la plaine. Un discours de résistance, dénonçant les velléités despotiques du gouvernement et jurant qu’il ne plierait pas, tant que lui, le frère du guérillero Taha Mohamed Nour, co-fondateur du Front de libération de l’Erythrée mort en prison voici quelques années, serait vivant ou en liberté. Réaction immédiate : Hadji Moussa a été cueilli la semaine dernière par la Sécurité nationale, ainsi que plusieurs enseignants. Ils seraient détenus depuis à Karchelli, la prison centrale d’Asmara, dans des conditions qu’on imagine.

Mardi, des collégiens et des membres de leur famille s’étaient donc rassemblés devant l’école, discutant leurs options, cherchant une issue. Le rassemblement s’est transformé en marche, prenant la population du quartier à témoin. Alors qu’il s’engageait sur l’avenue de la Libération, l’artère centrale d’Asmara bordée de palmiers et qui mène à la présidence, les manifestants se sont heurtés à un déploiement de policiers qui leur bloquaient le passage et qui ont tiré en l’air par rafales pour les disperser. Panique. Des passants ont été pris dans le flot qui refluait. Des habitants se sont joints aux cortèges en débandade. Le gros du rassemblement a reculé jusqu’à Akhriya, autour de l’école, où les policiers ont continué à les suivre en tirant des rafales de kalachnikov. Le quartier a été bouclé, la nuit est tombée et les arrestations ont commencé. Manque de chance pour le gouvernement, cela dit, des smartphones avec caméra étaient présents dans la foule. Des séquences de l’incident d’Asmara ont été mises en ligne rapidement.

Aucune victime n’a été signalée, contrairement à ce qu’un groupe rebelle basé en Ethiopie a voulu faire croire en évoquant 28 morts dans un communiqué. Facétieuse et culottée, l’administration américaine a immédiatement publié une alerte de sécurité, manière d’oblitérer l’idée de mettre l’incident sous le tapis et permettant aux agences de presse, par ricochet, de disposer d’une source pour une dépêche. Et l’élément de langage pour les porte-flingue du régime a aussitôt été le suivant : agitation islamiste, danger.

Rumeurs infondées et tortures réelles

Depuis mercredi, la situation est toujours tendue, sous les apparences du calme. Dans la diaspora, tout le monde s’inquiète. Des vidéos d’émeutes tournées l’année dernière à Djibouti sont mises en circulation pour faire croire que la contestation a également touché Assab. De fausses rumeurs sont diffusés sur une possible contagion à Keren et d’autres villes encore. Le brouillard de la dictature redescend lentement sur Asmara. Mais grâce au réseau clandestin Arbi Harnet, on en apprend un peu plus sur les interrogatoires que subissent ceux qui ont été arrêtés chez eux ou dans la rue, ou encore ceux qui ont été convoqués au siège de l’administration locale. Ils sont transférés vers le centre de détention du quartier Expo pour être cuisinés. Arrosés d’eau glacée, fouettés à la ceinture, y compris les enfants. Certains sont relâchés. On cherche les meneurs.

Ce matin, on attendait avec un peu de crainte les prières du vendredi. Mais il semble que les fidèles ne soient pas sortis en nombre et aucun nouvel incident n’a été signalé pour l’instant. Le retour à la normale, en Erythrée, c’est le retour à l’ordre totalitaire.

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Les enfants de la politique

Eritrean protesters in front of the Eritrean embassy in Washington DC

30 janvier 2013, Paris – Depuis une dizaine de jours, à Londres, Stockholm, Melbourne, Francfort, Le Caire, Washington, Rome, des gamins venus d’Erythrée frappent à la porte de l’ambassade de leur pays asphyxié. A quinze, vingt, cinquante, ils entrent. Dans leurs mains, ils tiennent de pauvres feuilles de papier sur lesquelles est écrit « Assez ! ». Ils veulent montrer leur soutien aux mutins du 21 janvier, aux soldats qui ont pris Forto ce lundi-là et qui ont, pour eux, montré la voie de la liberté.

D’abord, ils sont intimidés. Ils hésitent, avec un peu de timidité. Ils viennent pour se montrer et dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces diplomates qui rackettent, menacent et font la leçon.

Il est assez étonnant de voir d’abord leur politesse. Ce n’est que lorsque leur nombre les protège qu’ils se mettent à parler, rapidement, nerveusement, sincèrement. Car ils sont venus pour cela. Parler, enfin. Ouvertement. Un face-à-face pour dire ce qu’ils ont sur le cœur à ces hommes en pullover, ces bureaucrates en costume, ces vieux messieurs qui font tourner les ambassades de la dictature d’Erythrée à travers le monde. Ces derniers d’ailleurs savent très bien ce qui se passe. Ils argumentent sans grande conviction, comme on raisonne son neveu un jour de dispute.

Mais les protestataires, eux, ne se laissent plus impressionner. Après tout, pour la plupart, ils ont traversé le Soudan, le Sahara, la Méditerranée et ils vivent dans la misère, quand les enfants du régime sont des petits-bourgeois élevés en Occident. Ils veulent placer leurs photocopies protestataires ici ou là. Ils les coincent derrière les tableaux, sur les meubles, dans les plantes vertes. On leur dit de ne pas toucher au drapeau. Le portrait du président Issayas Afeworki est remplacé. S’il n’est pas touché, il est défié du regard. Ils cherchent à faire des photos. Ils sont ici chez eux, après tout. Et puis ils s’en vont, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres, triomphants, soulagés. Parfois, comme à Washington ou à Londres, la police locale en embarque un, pour la forme. Celui qui a été le plus maladroit ou le plus nerveux.

Ces jeunes Erythréens annoncent leurs prochaines actions : une manifestation à Londres, d’autres ambassades, d’autres consulats. Et, hormis peut-être Al-Jazira qui est d’une étonnante curiosité, aucun média international ne s’est intéressé à ces petit tas de poudre qui s’enflamment dans le monde entier. Mes chers collègues, faut-il qu’ils soient violents, ces gamins, pour que vous veniez leur parler et que vous leur fassiez une petite place ? Faut-il qu’ils brûlent des drapeaux, saccagent des bureaux, offrent des images ? Ne vous attendez pas à cela. Ces enfants révoltés ne font pas du show-business, mais de la politique.